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La famille du toxicomane

Résumé du livre de Stéfano Cirillo, Roberto Berrini, Gianni Cambiaso et Roberto Mazza

jeudi 27 avril 2006 par Minotte Pascal

Cette recherche, commencée en 1991, s’inscrit dans le courant de pensée de Mara Selvini Palazzoli et son équipe (Stéfano Cirillo, notamment) du Nuovo Centro de Milan, connu pour la prise en charge des familles avec des patients psychotiques ou anorexiques.

Cirillo et son équipe définissent trois types de parcours de toxicomanes (héroïnomanes) hommes au sein de leurs familles au travers de 6 stades.

  • Premier stade : Les familles d’origine
  • Deuxième stade : Le couple des parents
  • Troisième stade : Relation mère-fils durant l’enfance
  • Quatrième stade : L’adolescence
  • Cinquième stade : Le passage au père
  • Sixième stade : La rencontre avec le produit.

Parcours 1 (l’abandon dissimulé) :

  • La majorité des cas observés car les plus facilement recrutés pour un programme de recherche
  • Modalité de soins apparemment irréprochables sur le plan fonctionnel, mais subtilement inadéquates sur le plan substantiel
  • à l’échelle trigénérationnelle, vécu traumatique souvent peu élaboré.

Parcours 2 (l’abandon méconnu) :

  • les parents perpétuent les expériences insatisfaisantes vécues dans leur famille d’origine au travers de l’instrumentation de leur enfant à l’intérieur de leur dysfonctionnements de couple et l’occultation du malaise relationnel.

Parcours 3 (l’abandon agi) :

  • Familles dans lesquelles prévaut la transmission générationnelle de l’abandon de l’objet comme culture affective dominante dans la structuration des liens.
  • Familles dites multiproblématiques.

 Parcours 1 : l’abandon dissimulé

La famille d’origine

Les parents du futur toxicomane ont expérimenté une relation carentielle dans leur propre famille.
Le père fut précocement parentifié avec manque de lien avec son propre père sans que sa mère ait reconnu ses propres efforts pour assurer ses fonctions dans la famille.
La mère est paralysée par une relation conflictuelle à sa propre mère (conflit entretenu par le père).

Le couple conjugal

Le choix du partenaire est sur-conditionné par sa relation à ses propres parents. Le couple conclu un « mariage d’intérêt » dans lequel chacun des conjoints est intéressé à la « dote affective » que le partenaire apporte avec lui et le voit essentiellement comme un instrument pour satisfaire ses propres désirs de réalisation sociale, un dédommagement ou une émancipation. En définitive, il n’y a pas de véritable échange intime entre les conjoints et ils ne réussissent ni l’un ni l’autre à devenir aux yeux de l’autre plus important que la famille d’origine.

Relation mère-enfant dans la petite enfance

La qualité de la relation mère-enfant dans la petite enfance se montre avoir des effets de privation et carences sur l’enfant pour ses besoins affectifs primaires. Le nursing présente les caractéristiques d’un soin simulé (Vinci, 1991). La mère exécute ces fonctions de soins apparemment sur un mode irréprochable, mais en réalité plus en fonction de ses propres désirs visant au maintien de l’adaptation sociale donnée par le mariage et à la recherche de la reconnaissance donnée par ses propres parents.
Cette donnée particulière prive l’enfant de la conscience du dommage subi ; il en est de même des mécanismes de minimisation ou de couverture du dommage de la part des autres membres de la famille => abandon dissimulé.
Cette situation peut-être passagère, ou uniquement avec un seul enfant.
La carence de cette fonction est attribuée à la position du père.

L’adolescence

Habituellement, la mère réagit aux nouveaux comportements du jeune qui réclame plus d’autonomie en diabolisant les comportements liés à l’adolescence. La mère se montre incapable de modifier son style d’éducation. La mère ne reconnaît pas les exigences du jeune, elle l’accepte seulement comme un enfant facilement suggestible, conditionné à la résolution des nœuds de sa relation à sa propre mère.
Le maintien des mécanismes de minimisation et d’idéalisation qui caractérise la relation mère-jeune enfant devient plus onéreux.

Le passage au père

Le fils ressent que sa mère le maintient dans une dimension infantilisante, il devient de plus en plus réactif, et tente alors de se tourner vers son père.
L’adolescent est mobilisé par ses besoins de reconnaissance de la légitimité de ses sentiments relatifs à l’inadéquation maternelle et de ses propres droits à l’individuation.
Mais ce mouvement ne réussit pas ! Généralement, le père disqualifie le fils (souvent parce qu’il le sent fils du couple mère-belle-mère), et quand apparemment il l’accueille, soit il le fait pour l’abandonner dans un deuxième stade soit en utilisant des moyens qui ne se différencient pas substantiellement du style maternel.

La rencontre avec les stupéfiants

A ce stade, l’adolescent est prédisposé à accepter la rencontre avec l’héroïne par un mélange de sentiments : la solitude, la connaissance qui affleure d’avoir toujours été seul, le malaise autour de cette découverte partielle, la culpabilité, etc.
Dans ces conditions, le produit joue un rôle d’automédication antidépressive.

Les stratégies basées sur le symptôme

Les comportements qui suivent la découverte de la toxicomanie contribuent à la chroniciser :

  • la mère évite la dépression et l’entrée en crise en développant des soins infantilisants
  • le père continue à interagir avec faiblesse
  • la fils profite des avantages qui lui sont offerts par ces soins, réservant au symptôme l’unique expression de son autonomie et de son agressivité.

 Parcours 2 : L’abandon méconnu

  • La plus petite partie de l’échantillon
  • Parcours qui montre le plus de similitudes avec le processus en 6 stades décrit par Mara Selvini pour la psychose.

La famille d’origine

Des éléments de transmission intergénérationnelle de carence et d’évènements traumatiques sont repérables MAIS il est plus difficile d’en obtenir la narration par la famille.

Le couple des parents

Le mariage résulte de la rencontre des besoins psychologiques profonds des deux partenaires.
Il en résulte une forme de compensation spécifique propre à engendrer une dépendance réciproque ; mais également une profonde frustration, poussant les conjoints à de continuelles tentatives pour les apaiser sans pour autant jamais renégocier le lien pour éviter le risque d’une séparation, vécue comme intolérable.
Contrairement au parcours 1 (investissement affectif en apparence plus faible), les désillusions de chaque conjoint vis-à-vis du rôle compensatoire du partenaire déchaînent des réactions émotives non transmissibles et malsaines à l’intérieur d’une chaîne de communication qui devient à un certain niveau, contradictoire (ou paradoxale) dans une relation à laquelle on ne peut renoncer.

La pat du couple parental :
Nous entendons par jeu de pat le jeu dans lequel des adversaires, comme deux joueurs d’échecs, semblent destinés à s’affronter éternellement dans une situation sans issue : leurs relations ne connaissent pas de vraies crises, ni de scène cathartiques, ni de séparations libératoires. Parfois, l’un des deux exhibe une série de manœuvres d’attaque, de provocations, de triomphes apparents : il semble alors qu’il soit sur le point de l’emporter mais l’autre, tranquillement, ressort une manœuvre qui remet le score à zéro.
Par convention, nous allons qualifier le premier joueur de « provocateur actif » et le deuxième de « provocateur passif » bien que ces définitions soient approximatives... On (le provocateur passif) le prend facilement pour la victime, retranché qu’il est dans un angle de l’échiquier, cerné par les pions de son adversaire. Mais c’est dans son imperturbabilité... que nous pouvons découvrir son pouvoir particulier de provocation.
C’est un jeu sans issue fondé sur la peur de chaque conjoint envers l’autre. Cette peur est devinée par l’autre, mais il n’en parle pas plus. Il s’en sert...

Rapport mère-enfant dans la petite enfance

La mère construit avec son enfant une relation profondément occupée par les sentiments contradictoires et ambivalents qu’elle nourrit envers son mari. Une symbiose mère-enfant incomplète se construit, car trop précocement envahie par la présence paternelle.
Au fil du temps, le maternage est de plus en plus subordonné à la complexité du jeu conjugal, dans lequel pour la mère se mêlent de grandes peurs d’abandon de la part du mari et de fortes poussées agressives en raison de ses attentes non comblées.
Dans ces conditions, les besoins de l’enfant ne sont nullement reconnus et sa condition d’abandon est également niée (abandon méconnu).
On observe parfois des situations analogues dans lesquelles le dysfonctionnement des soins est déterminé par la composante de « surinvestissement instrumental » de l’enfant par sa mère dans une fonction anti-paternelle. Il s’agit du mode d’investissement décrit par Selvini et déterminant plus probablement un fonctionnement psychotique chez l’enfant.

L’adolescence

Pendant l’adolescence, les comportements d’échec et de transgression, semblent principalement interprétables en terme de désillusion progressive à l’égard de la mère, précédemment fortement idéalisée.

L’imbroglio :
C’est une relation dyadique intergénérationnelle (parent-enfant) pseudo privilégiée qui est affichée. Le présumé privilège est plutôt un instrument, une stratégie, dirigée contre quelqu’un, habituellement l’autre parent. Pour évoluer vers un jeu complexe, la connivence, la participation ou la complicité des autres membres de la famille est nécessaire. Un équilibre peut ainsi se réaliser, et c’est la rupture de cet équilibre qui précipiterait la pathologie, par la révélation de la nature pseudo du lien, qui est vécue comme une trahison. Ce jeu évolue vers une mise en crise et le comportement symptomatique apparaît quand l’enfant comprend qu’il a été un instrument.

Le passage au père

Le processus de confrontation au père échoue pour deux raisons possibles :

  • le comportement du père face aux exigences d’autonomisation de son fils est conditionné par la nécessité de protéger sa relation avec sa femme, pour maintenir des équilibres complexes constitués à la petite enfance...
  • le père peut refuser de soutenir son fils, car il le perçoit comme un rival à l’intérieur du couple, en raison du fait que sa femme en a instrumentalisé la croissance, en compensation et en réaction aux carences de son partenaire.

Dans cette dynamique, les parents méconnaissent les conditions de carence à la base du malaise du fils, ainsi que la nécessité naturelle de ses poussées de croissance, en augmentant la confusion jusqu’à un niveau critique.

La rencontre avec les drogues dures

La rencontre avec les drogues répond à l’exigence de contenir l’angoisse connexe à la confusion.
La nécessité autothérapeutique n’est pas tant antidépressive qu’une tentative de donner une forme au Moi perçu comme courant un risque de fragmentation et de dispersion. Dans ce cas, la toxicomanie prend une fonction de couverture de graves problèmes d’identité.

Les stratégies basées sur le symptôme

Deux cas de figure possibles :

  • La toxicomanie offre à la mère la possibilité d’instrumentaliser le lien avec son fils dans les dynamiques de pat de couple, utilisant le symptôme comme un élément qui permet de réintroduire son mari à l’intérieur du lien conjugal. Pour le père, le symptôme est utilisé comme élément qui lui permet de dévier sa rage et sa frustration dans la relation conjugale vers la relation avec son fils toxicomane en assumant un comportement de protection de sa femme. Dans ces conditions, les aspects dysfonctionnels du couple n’émergent pas, et le fils est donc contraint à maintenir sa toxicomanie, avec une finalité autothérapeutique contre le risque de dispersion de son identité.
  • Dans un deuxième cas de figure, le fils est pris au piège par sa mère, dans un jeu extrêmement actif de compensation ou d’attaque contre le père afin que celui-ci réagisse en augmentant la distance et la rage. Le fils continue alors à soutenir son existence, rendue précaire par la perception affleurante de l’instrumentalisation maternelle, par une escalade de la toxicomanie, qui augmente encore sa dévalorisation par le père.

 Parcours 3 : l’abandon agi

Caractéristique des situations en toxicomanie connexes à des comportements antisociaux.

Les familles d’origine

La structure familiale est déjà désagrégée au niveau des parents. Chacun des deux parents a vécu dans sa famille une relation d’abandon objectif, qui se reproduit ensuite soit entre mari et femme, soit entre les parents et l’enfant.
Comme si chacun des deux avait précocement appris que les besoins émotifs ne pouvaient être saturés, qu’il est inutile de développer des attentes qui ne pourront qu’être déçues, et qu’il est préférable de s’accrocher à l’auto-suffisance et exercer envers les autres un comportement prédateur, en grappillant dans une existence pitoyable quelques miettes de gratification immédiates et concrètes.

Le couple conjugal

Il y a très peu d’échange émotionnel dans le couple et les attentes sont faibles, compensatoires et instrumentales envers les familles d’origine, et de toutes façons habituellement déçues.
Les solutions trouvées sont souvent de l’ordre de la trahison, de la séparation où la conflictualité est manifeste.

La relation mère-enfant dans la petite enfance

Généralement, la mère, dans les conditions de solitude existentielle où elle se trouve, est incapable d’éviter à son enfant la répétition des carences qu’elle a elle-même subies.
Le bébé se développe donc dans un état d’abandon existentiel, fréquemment confié à d’autres personnes (gds-parents, institutions).
Dans ces conditions, l’abandon est plutôt attribué à la situation, souvent réelle, de détresse sociale et économique. Ces justifications voilent au fils la conscience de la carence qu’il subit, et donc l’expression précoce de l’agressivité dirigée contre sa famille.

L’adolescence

L’entrée dans l’adolescence est précoce et centrée sur la recherche d’appartenance à des bandes de quartiers qui assument des fonctions familiales substitutives.
Dans certains cas, le passage à l’âge adulte, ou la pseudo émancipation du fils se développe dans une véritable inversion des rôles face à un parent faible (généralement la mère), qui requiert protection et compensation pour les souffrances évidentes éprouvées dans sa relation conjugale.

Le passage au père

Le père est généralement absent et manifestement inadéquat, c’est pourquoi il ne peut contrôler les poussées évolutives de son fils.
Il est probable que le glissement vers la toxicomanie est favorisé par l’attitude d’indifférence prévalente du père et que la composante délinquante est plus probablement connexe à une attitude d’intrusion et de violence du père.

La rencontre avec les drogues dures

La situation de marginalité sociale facilite le contact avec la drogue, comme solution de gain facile et d’adhésion à la culture dominante du groupe.
L’expérience du pouvoir sédatif de la drogue permet de contenir la rage engendrée par l’abandon affectif et d’atténuer les occasions de comportements violents à l’intérieur de la famille.

Les stratégies basées sur le symptôme

Une fois la toxicomanie de son fils découverte, la mère manifeste des comportements personnels de désengagement et de délégation, en exportant la responsabilité et la faute vers la société.
Le maintien du symptôme lui fournit une justification concrète pour continuer à donner un sens à la délégation à l’extérieur avec, comme conséquence, une mythification de la communauté thérapeutique comme seul remède possible.
Le fils réagit par une escalade de la provocation et fournit une contribution supplémentaire « objectivante » aux difficultés familiales.

Le point commun à ces trois situations est la composante d’abandon affectif, objectivable à des degrés variables, expérimentés par le sujet à l’intérieur de son parcours relationnel familial.
Ce qui différencie les trois parcours entre eux est la modalité selon laquelle l’abandon, la carence, sont dénoncés et/ou occultés, et donc les mécanismes existant à l’intérieur de la famille qui empêchent le fils d’en être conscient et de concevoir la réalité de sa condition et des ressources que ces liens peuvent offrir.

Parcours 1, la dissimulation des carences : l’incompétence dans le rôle parental est nié et tend à noyer la perception du fils. Dans le récit des parents, les dommages vécus dès la petite enfance par le fils sont inversés et transformés en excès de soins. Dans un même exemple, la faiblesse de la fonction paternelle est reconnue, mais minimisée et contrebalancée par l’accomplissement rigoureux des obligations du travail.

Parcours 2, la méconnaissance de la réalité : on observe un cadre de référence anamnestique trigénérationnel avec des lacunes ou des contradictions grossières. Pour définir cette modalité d’altération cognitivo-affective, qui émerge de l’altération des informations, on utilisera le terme développé par Selvini concernant les familles de patients psychotiques, de méconnaissance de la réalité, particulièrement des carences affectives qui traversent sur trois générations les relations parents-enfants dans ces familles.

Parcours 3, L’objectivation des carences :
L’objectivation des carences peut être un instrument extraordinairement efficace pour redéfinir la responsabilité des parents et de la famille entière, qui exportait la « faute » sur la société. Les parents laissent entendre à leur fils que l’inconsistance objective de leur rôle était la conséquence des difficultés insurmontables que leur précaire insertion sociale leur faisait supporter.

Drogues
Document touvé sur :
http://www.inpes.sante.fr/CFESBases...

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