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Carl Whitaker et Virginia Satir

Approche expérientielle

lundi 15 mai 2006 par Di Martino Isabelle

L’approche familiale expérientielle est controversée non pas en tant qu’aide utile et efficace pour les familles, mais en tant que courant de pensée autonome reposant sur une théorie avérée, assise et transmissible. Il s’agit en effet d’une approche empirique.

Ses deux grands leaders ont d’ailleurs toujours entretenus des rapports particuliers avec les théories : Carl Whitaker se déclarait « a-théorique » et ne souhaitait pas fonder une nouvelle école de psychothérapie et Virginia Satir, malgré tous ses efforts de conceptualisation, était avant tout un thérapeute de terrain.

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Caractéristiques essentielles de l’approche familiale expérientielle

• L’importance de l’expérience vécue et de la spontanéité est au centre de la pensée expérientielle, d’où son nom . Ce que vit le thérapeute avec la famille a autant d’importance que ce que vit la famille. Le vécu du thérapeute servira de boussole à la thérapie. C’est ensemble qu’ils feront le voyage, dans un partage de tranches de vie où les intimités psychiques de chacun seront parfois mises à nu.

• Seule l’expérience du présent permet d’aborder le passé. C’est l’expérience subjective de l’ici et maintenant qui fonde, par les mécanismes de transfert et de contre-transfert, la dynamique thérapeutique.

• La compréhension intellectuelle d’un phénomène est beaucoup moins importante que l’affectivité qui lui est liée. Le moteur de la thérapie est d’ordre inconscient et émotionnel (et non d’ordre conscient et cognitif), d’où également l’expression de thérapie symbolique-expérientielle. L’accès aux processus primaires (inconscients) est recherché.

• L’implication personnelle du thérapeute est intense. Son engagement est total. Son authenticité est maximale, avec toutefois le garde-fou éthique qui s’impose. La pratique de la cothérapie est indispensable. C’est cette disponibilité d’écoute et d’action maximale des soignants pour les soignés qui autorise le thérapeute a tenir des propos extrêmement provocateurs et parfois agressif envers son patient.

• L’intuition joue un grand rôle mais n’est pas toute-puissante. Le thérapeute doit apprendre à s’en méfier, pour mieux l’assujettir à sa créativité personnelle.

• Le travail sur le symbolisme est tout aussi essentiel que l’imaginaire, car c’est le symbolisme qui modèle l’identité. La référence à Jung est d’ailleurs toujours latente. La thérapie conduira la famille à vivre d’autres expériences pour modifier les symboles qui la font souffrir.

• Le thérapeute n’est qu’un catalyseur des compétences de la famille. C’est la famille qui est en fin de compte responsable de ses propres processus de changement.

• Les vulnérabilités permettent le changement. C’est parce que les membres de la famille se sentent vulnérables qu’ils peuvent accéder à un changement thérapeutique.

• L’objectif à atteindre est l’épanouissement personnel de chacun des membres de la famille. Le thérapeute ne cherche pas à résoudre un problème spécifique.

• Enfin, la famille ne se conçoit que dans une perspective trigénérationnelle, au minimum.

L’approche expérientielle-symbolique de Carl Whitaker

La pratique de Carl Whitaker a des particularités très originales, n’appartenant qu’à lui, qu’il serait hasardeux de vouloir imiter. Son charisme, son intelligence et son génie thérapeutique l’autorisaient à faire des choses que peu de praticiens actuels pourraient se permettre.
Gérard Salem (1996) raconte : « D’un tempérament volontiers irrespectueux et provocateur, il a été l’un des premiers à violer les règles de la psychothérapie classique, allant jusqu’à s’endormir volontairement au cours des séances afin de raconter ensuite ses rêves aux patients. Il en est venu peu à peu à inventer une véritable thérapie par l’absurde, jouant au fou ave les familles qui consultaient ».

La prise en mains de la famille passe par 4 phases

(1) Ne cherchant nullement à manipuler la famille, Whitaker estimait qu’il appartenait au thérapeute à fixer de manière absolument intraitable, le cadre de la prise en charge (ou « bataille pour la structure ») : horaires définis, modalités de paiement des séances, présence de tous les membres de la famille, ...
Whitaker faisait preuve ici d’une extrême rigueur, contrastant par ailleurs avec les effets de surprise des positions qu’il prenait dans le déroulement de la thérapie.

(2) Ensuite « la bataille pour l’initiative » correspond à la phase qui suit l’élaboration soigneuse de la structure du traitement. Le thérapeute fait comprendre à la famille que c’est à elle maintenant de prendre l’initiative du sujet dont ses membres veulent discuter.

(3) Dans un troisième temps (« l’épreuve du travail »), le thérapeute fait en sorte d’activer le stress, de stimuler la croissance et d’encourager la créativité.
Il s’appuie fréquemment sur la confrontation et l’amplification des divergences. Par exemple, face à une mère qui entrave la croissance de ses enfants en les surprotégeant, le thérapeute peut dire « C’est pour cela qu’ils coupent le cordon ombilical ». Quant à l’amplification des divergences, elle permet d’augmenter la pathologie jusqu’au moment où les symptômes s’autodétruisent : si vous, thérapeutes, vous devenez encore plus fous qu’eux, ce sont eux qui commencent à contrôler les choses ou à adopter la position la plus saine.
Plutôt que d’établir une relation de responsabilité à leur égard, le thérapeute cherche désormais à mettre en place un lien de proximité avec eux : il peut ainsi partager des fantasmes, des rêves, des associations libres, ou encore révéler des éléments de la dynamique de sa propre famille au sens large, ou raconter des histoires contenant des messages cachés destinés à la famille en thérapie. A travers le partage de fantasmes et d’idées absurdes, le thérapeute « ensemence » l’inconscient de ses patients. La famille est ensuite libre de jouer avec ces idées et de leur trouver la signification qui lui convient. Il ne s’agit pas d’imposer des idées à la famille, mais seulement de partager avec elle ses pensées et observations : c’est finalement la famille qui décide quoi en faire.

(4) La quatrième et dernière phase correspond à la fin de la thérapie, ave le retrait progressif du thérapeute, une fois qu’il estime la famille suffisamment apte à résoudre par elle-même le problème, et ceux de la même nature que celui qui a été traité.

La présentation paradoxale

Whitaker se présentait lui-même comme un patient à ses patients. Il ne s’agissait pas d’une position basse, mais d’une « non-position » de thérapeute, du moins en apparence, car il savait très bien ce qu’il faisait et où il allait. La famille se trouvait donc placée en position de l’aider, lui, et donc de puiser dans ses ressources pour trouver en elle-même des solutions thérapeutiques ; les ayant inventées pour autrui, elle était alors sur la voie de se les appliquer.

L’amplification thérapeutique

Whitaker était passé maître dans l’art de l’absurde. Il aimait amplifier certaines règles dysfonctionnelles qu’il percevait dans les familles. Il espérait ainsi que les familles, prenant conscience de l’inadéquation de ces règles, les déconstruisent et en adoptent d’autres, plus saines.
Il pratiquait des « interventions » que l’on pourrait qualifier de « mise à plat d’abcès affectifs ». La thérapie pouvait donc être douloureuse un temps, mais salutaire dans la durée car elle allait au fond de choses.
Il s’agit d’une « bataille commune » que mènent les cothérapeutes avec les familles. L’amplification volontaire d’une règle familiale ou de la fonction d’un symptôme par les thérapeutes s’obtient en général par la provocation. : de par leur caractère insupportable, ces renforcements aboutissent à l’autodestruction des dysfonctionnements ciblés par les thérapeutes. Ailleurs, l’amplification des divergences entre les membres de la famille est une stratégie permettant de mener au climax (que le thérapeute doit instaurer dans la troisième phase de la thérapie).

La recherche du climax

Whitaker, estimant qu’une thérapie expérientielle est tout sauf une psychothérapie de soutien ronronnante, a toujours cherché à faire émerger les affects des participants. La tension émotionnelle, parfois très forte, qu’il arrivait à faire apparaître par ses paroles provocatrices, était génératrice, d’après lui, d’une situation de crise. Ce « mini-psychodrame familial » déséquilibre le système familial pour le faire repartir sur d’autres pistes de fonctionnement. Whitaker avait toutefois la sagesse d’interrompre la séance au moment de tension maximale.
L’intérêt du climax est d’amener les protagonistes à exprimer leurs sentiments les plus profonds, à s’en libérer, et ainsi de les aider à communiquer directement entre eux.

Pour illustrer la pensée de Whitaker, citons l’histoire qu’il a raconté lors d’un séminaire, parce qu’elle représentait à ses yeux la meilleure psychothérapie dont il ait jamais entendu parler jusqu’alors : « Il y avait un homme sur un pont ; il voulait sauter pour se tuer. Il y avait un policier, en bas du pont, qui essayait de convaincre le monsieur de ne pas sauter : « pensez à votre femme, à vos enfants, ... ». Mais le monsieur qui voulait se suicider s’en fichait complètement ; pour lui, tout était résolu. A la fin, le policier en a eu marre ; il sort son flingue, et il dit : « si vous ne descendez pas, je vous tire dessus ». L’homme est descendu. Ca, c’est la psychothérapie. Pourquoi ça a marché ? Je ne sais pas. Je dirai même plus : je ne pense qu’il pourrait le refaire. L’important [...] c’est de ne pas y penser. Si vous y pensez, il est probable que vous ne pourrez plus le refaire » (Whitaker, 1995).

Carl Whitaker

Le modèle évolutif de Virginia Satir

Le modèle holistique

L’homme est en harmonie avec la nature, l’environnement, ... et cette harmonie n’est possible que par le jeu très complexe des interactions de toutes sortes existant non seulement entre lui et l’univers, entre lui et les autres, mais au sein de lui-même, entre les diverses composantes qui constituent son self.
Ces composantes interdépendantes sont au nombre de 8 : le physique, l’intellectuel, l’émotionnel, le sensuel, l’interactionnel, le nutritionnel, le contextuel et le spirituel.
De ces prémices, Satir a inventé une technique particulière qu’elle a appelé la réunion des parties : considérant qu’un individu est une mosaïque de « parties » (« nos bons et nos mauvais côtés ») réunies en un « soi » qui en fait la synthèse, Satir a eu l’idée qu’il valait mieux transformer ces « mauvais côtés » plutôt que de les ignorer par un refoulement dont on sait bien qu’il sera à l’origine de « retours » incontrôlés et parfois douloureux. Ainsi transformés, ces « mauvais côtés » deviennent autant de ressources que l’individu mature saura reconnaître et exploiter au mieux de ses nouvelles possibilités.
Un thérapeute apprendra par exemple à utiliser ses mouvements de colère pour en faire un ressort thérapeutique. En pratique, chaque membre du groupe est censé jouer une facette d’une personnalité de l’ « hôte » (le patient ou le thérapeute qui se portait volontaire). Tout l’art était évidemment dans le recadrage.

L’absence de jugement de valeur sur les individus ou les familles

Sauf qu’il existe en chacun de nous un potentiel naturel de bonté et d’intégrité. Satir préfère la « vision organique », horizontale et circulaire, mettant tout le monde sur un pied d’égalité à la « vision hiérarchique »,verticale, linéaire et causaliste (du style naïf caricatural : « les gentils en haut doivent contrôler les méchants en bas »).

Le besoin d’affection

De même que le développement cognitif d’un enfant va de pair avec le développement affectif, l’individu adulte ou la famille ont besoin de se sentir estimés, valorisés et aimés pour s’épanouir et vivre heureux. Au départ, le développement psychoaffectif de l’enfant est particulièrement tributaire des relations précoces liées à ce que Satir appelait le triangle primaire (mère-père-enfant). L’estime de soi (valeur que l’individu s’attribue à lui-même, indépendamment des perceptions d’autrui) est considérée par Satir comme le moteur de toutes les relations humaines ultérieures.
« Virginia Satir définissait l’estime de soi comme étant l’acceptation de ce que l’on est, avec ses ressources et ses limites ; ce qui permet de composer avec la solitude et d’avoir un rapport à l’autre, réel et suffisamment bon. L’estime de soi implique aussi qu’on soit en contact avec sa vérité émotionnelle et avec la capacité de l’exprimer en tenant compte du contexte. Selon elle, plus l’estime de soi est faible, plus les règles sont rigides et peu adaptées au contexte et plus la communication est indirecte, confuse et paradoxale, empreinte de soumission, de blâme, de non-pertinence ou d’hyper-rationalité » (Prud’homme, 1990).
Satir (1964) écrivait : « Une personne ayant une faible estime de soi a de grandes espérances au sujet de ce qu’elle attend des autres, mais elle a aussi de grandes peurs ; et elle n’est que trop prête à être désappointée et à se méfier des gens ».

La perspective évolutive

L’approche élaborée par Satir est aussi appelée modèle évolutif, ce dernier étant fondé sur la croissance et l’épanouissement personnel. La maturation correspond, selon Satir, à l’état dans lequel l’individu est capable de se prendre pleinement en charge lui-même.
Cette évolution résulte de la combinaison de processus complexes de transformation et de réduction, comme sur une « ardoise magique » qui permettrait l’effacement au fur et à mesure, un événement heureux pouvant par sa force gommer les ravages occasionnés par un événement malheureux. Satir croyait beaucoup en la puissance de la reconstruction thérapeutique.

La complémentarité de la forme et du fond

Pour résoudre un problème familial, le thérapeute doit s’intéresser autant à la manière dont le problème est géré par la famille (la forme) qu’au contenu du problème lui-même (le fond).
« Tant qu’ils se concentrent sur le contenu du problème, les membres de la famille sont pris au piège des luttes de pouvoir, et ont de ce fait des difficultés à résoudre leurs conflits sous-jacents ; en revanche, dès que l’on met en cause le processus qui régit le problème, la question de savoir qui a tort et qui a raison perd de son importance. Car il s’agit alors d’examiner et de modifier la façon dont un problème est traité afin de mettre en œuvre un processus de résolution. C’est pourquoi Satir attire l’attention sur les processus, ou la façon dont des schémas sont engendrés et entretenus, plutôt que sur le contenu : « Le problème, ce n’est pas le problème mais le processus », tel est le conseil qu’elle donne aux cliniciens » (Winter, 1995).

La créativité des thérapeutes

Elle est essentielle pour arriver à offrir aux familles la possibilité de vivre d’autres expériences que celles qui les conduisent à la souffrance, donc qui les amèneront à voir le monde autrement. Satir aimait les thérapeutes créatifs, qui croyaient en la valeur inhérente de l’être humain, et en la certitude des possibilités évolutives des familles. Sa techniques des sculptures familiales a été édifiante.

Pour en savoir plus :
• Panorama des thérapies familiales (M. Elkaïm, 1995).
• Dans les dédales des thérapies familiales (Meynckens-Fourez M., Henriquet-Duhamel M.-C., 2005)


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