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THERAPIE D’ORIENTATION SYSTEMIQUE

Marco VANNOTTI, Luigi ONNIS, Michèle GENNART

jeudi 25 mai 2006 par Vannotti Marco , Gennart Michèle , Onnis Luigi

 THERAPIE D’ORIENTATION SYSTEMIQUE

Marco VANNOTTI, Luigi ONNIS, Michèle GENNART

 [1]

 1. Contexte socio-historique

La thérapie d’orientation systémique réside en une théorie et en une pratique psychothérapeutiques qui ont en propre de se centrer sur le système interpersonnel de l’homme souffrant.

Plongeant ses racines dans une réaction à l’individualisme que tout un courant psychanalytique très mentaliste ne cessait d’attiser, la psychothérapie d’orientation systémique est née de la tentative d’approcher le patient
psychiatrique dans son contexte, et non dans son seul fonctionnement psychique.

Resituant le trouble mental dans le milieu de vie intersubjectif au sein duquel le patient le développe, elle a frayé la voie à de nouvelles perspectives thérapeutiques.

D’un point de vue historique, la famille a été le champ d’intervention premier et privilégié de la thérapie d’orientation systémique, au point qu’aujourd’hui encore, on l’appelle souvent de manière restrictive la « thérapie de famille ».

Ayant en propre de chercher à agir au niveau interpersonnel, cette orientation psychothérapeutique trouve cependant des possibilités d’application en différentes formes de collectivité humaine.

En soulignant l’attention que la psychothérapie systémique nourrit vis-à-vis des aspects relationnels de
l’existence, l’on ne peut passer sous silence l’intérêt qu’elle a développé de manière conjointe, et
récemment surtout, à l’égard des dimensions tout aussi essentielles que sont d’une part les
particularités singulières irréductibles des sujets et, d’autre part, dessinant comme la toile de fond
anonyme des relations, la culture et l’histoire des communautés.

Né aux Etats-Unis dans les années 1940 et connaissant dès les années 60 un certain foisonnement de
tendances et d’écoles (cf. Elkaïm, 1995 ; Salem, 1987), le paradigme systémique a suscité intérêt et
débats dans le champ de la psychiatrie, mais aussi des sciences humaines et sociales, et a donné lieu à
une quantité impressionnante de travaux scientifiques. D’un point de vue historique, nous mentionnerons trois grands courants qui peuvent être considérés comme ses matrices culturelles.

1.1 La théorie des systèmes

La thérapie systémique est née dans le sillage de la révolution scientifique qui, dès la fin des années
1930, au départ de différentes disciplines, a mené à la remise en question du paradigme scientifique
classique que l’on peut qualifier d’analytique réductionniste.

Face à la crise suscitée par l’éclatement des spécialités, ce mouvement de renouveau visait à instituer
un paradigme qui soit propre à promouvoir le dialogue entre les sciences et, partant, l’évolution vers
une compréhension plus intégrée de la réalité. Ce nouveau paradigme se nomma « théorie des
systèmes ».

Son projet était, pour le résumer en une seule maxime, d’élaborer une méthode permettant d’étudier la
complexité organisée -registre phénoménologique dont relèvent notamment tous les systèmes vivants.

1.2 La psychanalyse

Ayant pour la plupart été formés à l’école de la psychanalyse, les pionniers de la thérapie systémique
se sont amplement expliqués avec elle.

La psychanalyse freudienne s’est en effet intéressée aux
constellations familiales et aux aspects de la civilisation susceptibles d’intervenir dans la genèse des
problèmes psychopathologiques. Elle est pourtant restée ambivalente quant à l’importance à attribuer à
ces influences. Sous sa forme classique, elle a toujours choisi de se focaliser sur la manière dont
l’individu métabolisait ces motifs « externes » dans sa propre constitution psychique.

Après de nombreuses années d’opposition ouverte, nourrie aussi bien par l’antipsychanalysme étroit de
Watzlawick que par l’antisystémisme tout aussi borné de certains psychanalystes français, les courants
psychanalytique et systémique tendent à reconnaître de part et d’autre leurs convergences ou du moins, leur
possible complémentarité : d’un côté, l’importance du « monde intérieur » de l’individu, de la dynamique de ses
représentations fantasmatiques et des émotions qui leur sont associées, de l’autre, la réalité interpersonnelle et
sociale de cet individu, que concrétisent ses appartenances à de multiples groupes sociaux.

Dans l’étude de la
dynamique des systèmes, la prise en compte de leur histoire, comme de celle des individus qui les composent
(cf. l’apport de la « cybernétique de second ordre »), ainsi que la reconnaissance, du côté de la psychanalyse,
de l’influence incontournable qu’exercent sur un individu ses appartenances actuelles à différents milieux de vie
tout ceci a beaucoup contribué à un dialogue entre ces deux courants.

Pour une mise au point sur l’évolution
et l’état actuel des relations entre ces deux approches, cf. Jacques Miermont, l’auteur qui les a sans doute le
mieux étudiées (par exemple le Dictionnaire des thérapies familiales. Théories et pratiques. Paris : Payot, 1987 ;
ou Ecologie des liens : Essai. Paris : ESP, 1993). (N.D.)

Deux grands courants de la psychanalyse ont néanmoins influencé positivement les fondateurs de la
thérapie systémique.

  • Le premier relève de la psychanalyse d’enfant et de l’intérêt que ses pionniers
    (telle A. Freud) ont manifesté pour les relations familiales, signalant régulièrement les répercussions
    de certaines attitudes parentales sur l’évolution clinique de l’enfant.

A quelques exceptions près, le
traitement psychanalytique restait néanmoins réservé au seul enfant.

  • L’autre source à laquelle la
    thérapie systémique a puisé réside dans l’orientation culturaliste de la psychanalyse post-freudienne
    (Fromm, Sullivan).

Nourri par les développements de l’anthropologie sociale, ce courant a tenté d’orienter la psychanalyse vers une prise en considération plus rigoureuse des facteurs situationnels et culturels. Il a par ailleurs souligné le rôle majeur des relations interpersonnelles dans la formation de la personnalité, comme dans celle des troubles mentaux ( 3 ). Ce courant culturaliste n’a cependant pas
débouché sur une pratique thérapeutique radicalement innovatrice.
 [2]

1.3. L’approche « écologique » de la maladie mentale

La nécessité éprouvée par les pionniers de la thérapie systémique d’expérimenter de nouvelles
modalités de soins fut notamment alimentée par les échecs et les déceptions auxquels la psychiatrie se
heurtait dans le traitement des patients sévèrement perturbés (enfants et adultes) et ce, malgré
les riches apports de la psychanalyse.

Confrontés en particulier aux difficultés de traitement des
schizophrènes, certains praticiens, tels Whitaker, Bowen, Jackson, Haley, inspirés par les recherches
de Bateson sur la communication (1972), expérimentèrent combien le comportement « insensé » de ces
patients pouvait prendre sens si on le rapportait aux modalités communicatives particulières
caractérisant la relation entre le patient et sa sphère d’appartenance constitutive, sa famille.

Ils développèrent ainsi une forme d’« anthropologie à domicile » où, pour la première fois, les formes de
communication propres au contexte familial du sujet porteur de trouble psychiatrique étaient
observées et décrites avec une précision et dans un esprit de recherche analogue, dans ses principes, à
celui de la science éthologique alors émergente. Ils en vinrent ainsi à formuler leurs premières
hypothèses quant au lien entre genèse et évolution des troubles psychopathologiques et
fonctionnement des systèmes familiaux.
 [3]

 2. Concepts théoriques fondateurs


2.1. La famille comme système

La thérapie de famille d’orientation systémique se fonde sur une appréhension spécifique de la famille
en tant que système.

La première idée de base du paradigme systémique est que rien, dans le règne du
vivant, n’existe à l’état isolé. Toute unité vivante est un système complexe, analysable en soussystèmes,
et est elle-même la composante d’une unité plus large à laquelle elle participe activement et qui constitue son environnement.

Quant à la famille, elle se présente comme une forme d’organisation sociale spécifique qui se perpétue
à travers le temps, tout en se renouvelant dans le cycle des naissances et des morts. Le lien familial se
définit par deux paramètres fondamentaux : l’alliance et la filiation. Ces deux types de lien forment un
entrelacs essentiel, tout en restant différenciés ; si le lien de l’alliance peut se défaire, le lien de filiation
ne peut symboliquement s’interrompre.

Ces liens très spécifiques impliquent une dimension biologique (les « liens du sang »), un attachement
affectif d’une intensité particulière, une communauté d’espace de vie (le « foyer », la « maison »), le
partage et la transmission d’un « patrimoine » comportant des biens tant concrets que symboliques, dont
le patronyme (cf. Salem, 1987).

La famille est enfin l’un des lieux d’ancrage les plus significatifs de la
sexualité, sous sa double forme d’accomplissement et d’interdit.

Les structures de la famille sont certes fort hétérogènes, notamment en fonction des classes sociales
d’appartenance, et elles continuent de se transformer (p. ex., dans les sociétés industrialisées,
diminution importante de la natalité, augmentation significative des divorces et des familles
recomposées, apparition du pacte civique de solidarité, descendance relayée par fécondation
médicalement assistée, etc.).

Quels que soient ces changements, la famille n’a pas disparu en tant
qu’entité douée d’une prégnance anthropologique et sociale forte. Elle reste la source à la fois des
soutiens et des conflits, des solidarités et des violences les plus universels.

La famille se définit par ailleurs comme une communauté qui entretient un échange constitutif avec la
communauté de vie plus large ou « l’éco-système » socio-culturel dans lequel elle s’inscrit ; un
individu ne peut se développer, ni une famille se perpétuer, sans franchissement de ses limites propres
et formation de nouvelles alliances.

La famille se présente donc à la fois comme partie prenante d’un contexte socio-culturel avec lequel
elle échange -chacun de ses membres sur un mode différencié -et comme une réalité auto-délimitée,
douée d’une certaine autonomie et d’un style propre, formé par les modalités d’interaction récurrentes
de ses membres dans le cours d’une histoire commune.

L’affirmation d’une « identité » de la famille ne
nous permet certes pas d’approcher celle-ci comme une réalité homogène. L’unité de la famille exige
bien plutôt d’être pensée à la manière d’une « convivialité » d’éléments hétérogènes ; les individus et
les sous-systèmes qui, par leurs lignes de différenciation et d’échange, sont structurants de la
dynamique proprement familiale : couple conjugal, fratrie, membres féminins/masculins, etc.
La famille peut encore se définir comme une organisation dont les règles de fonctionnement
débordent essentiellement celles qui régissent les membres singuliers qui en font partie.

Approchée en
son niveau de réalité systémique, la famille ne se réduit en effet pas à la simple « mise en commun »
ou à la sommation des individualités qui la composent.

Tout comme l’individu est, dans sa propre intériorité psychique, débordé en tant que Moi par sa vie
inconsciente, il est, en tant que membre d’un système familial, partie prenante d’une « vie de famille »
au sein de laquelle il pense, ressent et agit sans être pleinement conscient ni avoir la maîtrise des
règles, des a priori et des finalités, de nature familiale, qui le guident.

Les études sur les systèmes humains ont en effet permis de démontrer que les collectivités tendent à
s’organiser en structures complexes dont les propriétés et les règles d’échange, non déductibles d’un
principe de sommativité, procèdent d’une création ou d’une improvisation essentiellement
intersubjective.

Ces propriétés relèvent de ce que l’on appelle les qualités émergentes d’un système
(ainsi de « l’esprit » d’un groupe, de « l’atmosphère » d’une famille, etc.).

Un système humain se présente donc comme une invisible bâtisse relationnelle où le comportement du
sujet singulier est largement fonction du style et de la dynamique d’ensemble des interactions à
l’intérieur desquelles il prend place.

Durant les premières phases de la thérapie de famille, l’accent fut mis sur ce que l’on pourrait nommer
le conditionnement systémique du comportement humain. Face à ce réductionnisme, de nouvelles
tendances se sont rapidement dessinées. Ainsi, pour mieux intégrer l’aspect irréductible de l’initiative
du sujet singulier aux règles systémiques de l’interaction, Selvini-Palazzoli (1988) et son équipe ont
proposé de penser les relations à travers la métaphore du jeu. La notion de jeu familial a ainsi été
avancée pour penser la dialectique entre des pôles à la fois opposés et complémentaires, tels que
individu/système, règles/improvisation, coopération/conflit, autonomie/dépendance. Par sa référence à
une dimension temporelle constitutive, la métaphore des « jeux familiaux » proposait également
d’interroger quant à leur genèse les règles, d’allure quelquefois rigide, arbitraire ou insensée, qui
gouvernent les interactions dans une famille, en cherchant à reconstruire la trame séquentielle de base
par laquelle chacun a initialement improvisé, d’une façon alors pleine de sens, un schème de
comportement par laquelle il tentait de parer à un « coup » ou à mouvement déstabilisant de l’autre.

Un autre courant s’est attaché à montrer que si, à un niveau comportemental, le fonctionnement d’un
couple ou d’une famille peut se décrire en termes de patterns interactifs relativement redondants et
typiques, ces collectivités se fondent en leur niveau de réalité proprement humain et, par le fait
même, moins objectivable sur un absolu relationnel (Ph. Caillé) ou un niveau mythique (L. Onnis),
qui constitue leur raison d’être et leur unicité.

Ces mythes familiaux -constellations complexes de
motifs intra- et intergénérationnels - condensent un ensemble de représentations partagées, mais
largement implicites, qui inscrit la famille dans une histoire et une éthique sans équivalent.

2.2 La dimension de l’attachement dans les relations familiales

La pensée systémique a toujours témoigné de l’intérêt pour les études éthologiques relatives aux
compétences et aux régulations biologiques innées de la communication chez l’homme et chez
l’animal.

Dans cette ligne, elle s’est notamment inspirée des recherches sur l’attachement, qui ont bien
mis en évidence l’enjeu vital et émotionnel majeur des liens intersubjectifs. Bowlby a en effet montré
combien le développement des enfants, très dépendants au moment de la naissance, variait en fonction
de la présence, de la défaillance ou de l’absence d’une figure d’attachement sûre.

L’attachement se réalise initialement à travers des formes de comportement complémentaires de la mère, du père et de
l’enfant (Fivaz- Depeursinge & Corboz- Warnery, 2001), où les parents garantissent la protection de
l’enfant et le confirment dans son bon droit d’exister, d’éprouver des désirs et d’être lui-même aimé.

Les comportements réciproques d’attachement grâce auxquels l’enfant se sent protégé et entouré
génère chez lui un sentiment de sécurité. Cette « base sûre » lui permet d’acquérir progressivement la
capacité de se différencier, d’explorer de nouveaux espaces et de nouveaux liens, et de supporter sans
dommages irrémédiables les épreuves de séparation, de perte ou d’agression auxquelles il est
confronté.

Dans nos sociétés, les parents sont ainsi investis d’un devoir de soin, de protection et d’éducation qui
garantit la croissance de leurs enfants. L’enfant lui-même perçoit son propre besoin de protection ; il
sait que sans la présence d’une figure protectrice, il ne peut pas grandir.

Or, si celle-ci ne remplit pas suffisamment sa tâche, l’enfant peut en venir à adopter lui-même un comportement complémentaire de protection de ses propres parents - comportement que l’on qualifie de « réparateur ».

La pratique de la thérapie de famille montre que les enfants se sentent souvent fortement sollicités à
réparer leurs parents, si ceux-ci sont malades ou psychologiquement vulnérables. Particulièrement
sensibles à leur blessure, ils se sentent obligés de les « soigner », souvent sans que ceux-ci s’en
aperçoivent le moins du monde, tout en pressentant que, dans la situation où ils se trouvent, ils ne
peuvent rien demander directement pour eux-mêmes.

On parle alors de parentification de l’enfant.

2.3. La dimension éthique des relations

Dans une collectivité, la notion d’échange (échange de gestes, de biens, d’émotions, de significations,
etc.) est essentielle pour comprendre le développement et la destinée de l’individu et du groupe luimême.

Boszorményi-Nagy (1986), en particulier, a montré combien il importe de tenir compte de la question
de la justice et de l’injustice dans les relations fondatrices pour comprendre la souffrance mentale et
élaborer les stratégies thérapeutiques les plus appropriées.

D’après lui, seul le respect d’un principe
éthique d’équité et de réciprocité dans les échanges constitue le ciment de toute relation proche et
permet de maintenir ou de restaurer la confiance entre les membres d’une famille, à travers différentes
générations. De fait, si les parents donnent aux enfants, les enfants, eux aussi, donnent et cherchent à
combler, de façon parfois détournée, les générations dont ils sont issus. Le jeu subtil de la
reconnaissance exprimée et du sentiment d’être en règle par rapport à ce que l’on doit donner et
recevoir joue un rôle important dans la fiabilité des relations. A l’inverse, les entorses aux règles de
l’échange peuvent engendrer d’importantes souffrances et alimenter d’obscurs sentiments d’injustice
qui débouchent sur des désirs de vengeance ou d’autodestruction.

 3. La santé et la pathologie psychiques

Dans le domaine de la santé mentale, l’épistémologie systémique s’est opposée à la tendance consistant
à cristalliser la souffrance et la maladie sous la forme d’entités morbides internes à l’individu.

Suivant son optique, un trouble du comportement ou un dysfonctionnement psychologique ne peut être abstrait
du contexte relationnel dans lequel le patient s’inscrit, ni de l’expérience vécue que celui-ci a de sa
situation.

La mise en évidence de la dimension sociale constitutive des troubles psychiatriques a certes
débouché sur des positions extrêmes, telle celle de l’anti-psychiatrie qui en vint à proclamer que la
folie n’existe pas. Le poids de la souffrance psychique et relationnelle s’accommode aussi mal d’une
telle proclamation que de la réduction exclusive de la souffrance à des catégories psychopathologiques.

La compréhension du symptôme sur laquelle se fonde la thérapie d’orientation systémique a évolué et
s’est complexifiée ; nous pouvons la présenter en cinq étapes.

1. L’observation de base a porté sur le fait que le symptôme s’insère dans une séquence
communicationnelle redondante, où certains comportements déterminés le précèdent et le suivent. Le
symptôme est ainsi apparu comme ayant lui-même le statut d’un comportement qui émerge et prend
forme dans l’horizon d’une interaction. Il ne peut dès lors dégager son sens que si l’on décode
l’ensemble des interactions et du contexte de significations à l’intérieur desquels il apparaît.
Dans son texte innovateur intitulé Vers une théorie de la schizophrénie (1956, in Bateson, 1972),
Bateson donne l’exemple d’un jeune homme sortant d’une poussée aiguë de schizophrénie à qui sa
mère vient rendre visite à l’hôpital ; tandis qu’heureux de la revoir, il dépose son bras autour de son
cou, celle-ci se raidit. Le jeune homme retire aussitôt son bras.
Sa mère lui demande s’il ne l’aime plus, puis, tandis qu’il rougit, poursuit en lui disant qu’il ne devrait
pas être effrayé par ses sentiments. Débordé par la confusion et n’y tenant plus, le fils la quitte
rapidement et succombe à une crise d’agressivité clastique vis-à-vis d’un infirmier. Une telle explosion
ne peut se comprendre si on ne la relie pas à l’impasse qui la précède -situation affectivement intense,
mais sans aucune issue, que Bateson analyse sous le terme de double-bind (double-lien ou doublecontrainte
paradoxale).

Une telle voie d’accès au symptôme relativise assurément les notions de normal et de pathologique, en
tant qu’attributs d’un individu ou d’une « personnalité », et tend à les approcher comme les qualités
d’un système interpersonnel.

Certes, dans la période initiale de l’histoire de la thérapie systémique, l’on
a été tenté de déplacer la « cause » de la maladie de l’individu à la famille ; le sujet symptomatique a
été considéré comme celui à qui incombait la responsabilité funeste d’incarner le malaise émanant d’un
système familial dysfonctionnel. Sa qualification de« patient désigné » a pu suggérer qu’il était le
porteur innocent et victimisé du dysfonctionnement de la famille, cette dernière étant considérée,
suivant un nouveau principe de causalité linéaire, comme le véritable facteur pathogène.

2. Par la suite, l’on a davantage mis l’accent sur l’ambiguïté interne du symptôme. Sous l’un de ses
aspects, il apparaît comme une tentative douloureuse et obscure de mettre en discussion les règles
dysfonctionnelles d’un système interpersonnel et, en ce sens, comme l’expression d’une exigence de
changement. Sous l’autre aspect, il renforce la production répétitive des solutions usuelles qui se sont
déjà largement avérées inappropriées ; à ce titre, il entrave l’évolution des différents membres de la
famille suivant les conditions changeantes de leur cycle évolutif.

Ainsi, si nous reprenons l’exemple précédent, l’on peut dire que le jeune homme est mis en crise par la
double injonction de sa mère, qui exige à la fois de lui qu’il l’aime et qu’il ne lui fasse pas sentir qu’il
l’aime, tout en exprimant de telles requêtes contradictoires à travers une lecture personnelle et
projective de ses comportements et sentiments à lui, plutôt qu’en son propre nom.

Mais, dans la confusion où il se trouve, au lieu de renvoyer à sa mère le message irrecevable qu’elle
lui adresse -soit en le commentant, ce qui supposerait qu’il puisse s’en extraire un tant soit peu et
accéder à un espace de « méta-communication », soit en s’en prenant à son tour à elle en sorte de lui
manifester à tout le moins le mal qu’elle lui fait-il attaque un tiers de façon « insensée », confirmant
ainsi involontairement qu’il serait une personne « aliénée », étrangère à ses propres sentiments et
incapable d’autonomie, qu’une mère aimante a toutes les raisons de garder sous son aile comme un
petit à protéger et à « aider » dans sa compréhension de soi.

Cette implication active du patient dans le « jeu » ou le drame familial, ainsi que la signification double
et ambivalente du symptôme, nous invitent à dépasser l’idée d’une causalité linéaire réductrice selon
laquelle la famille serait responsable, voire coupable de la maladie du patient. Il n’y a là ni victimes, ni
personnes « pathogènes » ; tous coopèrent au maintien d’une situation dysfonctionnelle et tous sont
piégés dans les mailles d’une même souffrance.

3. Pour dénouer ou mobiliser en un sens constructeur les contradictions internes du symptôme,
l’approche systémique a ressenti toujours plus vivement la nécessité de resituer celui-ci dans un
mouvement d’ensemble diachronique : l’histoire de la famille, à l’intérieur de laquelle on pouvait lui
reconnaître une position-clé.

Le dialogue avec les paradigmes évolutifs a constitué à cet égard un apport important. Les thérapeutes d’orientation systémique ont ainsi tenté de reconnaître au symptôme
et à son exacerbation génératrice de crise -crise qui, le plus souvent, motive la famille à consulter -un
sens pleinement évolutif.

La crise est alors apparue comme une situation particulièrement féconde :
comme un moment de haute instabilité au départ- duquel un réel changement structurel devenait
possible, pour autant que le système humain en question -individu, famille... -bénéficie d’un cadre ou
de circonstances suffisamment protecteurs pour tenter la mutation.

4. Dans le domaine de la thérapie familiale, plusieurs auteurs ont essayé de trouver des critères
permettant de cerner les styles familiaux fonctionnels et dysfonctionnels. De nombreux critères ont été
évoqués, relatifs aux troubles de la communication, aux limites endo- et péri-familiales, à la
dialectique individuation-appartenance, etc. (cf. Salem, 1987).

Le regard du thérapeute demeure certes
déterminant dans l’appréciation de ces critères. Quoi qu’il en soit, le fonctionnement « sain » d’un sujet
ne se définit aucunement par une absence de souffrance, de ruptures ou de crises, mais par sa capacité
à s’engager, avec l’autre, dans une histoire où il puisse lui-même, en tant que soi, se reconnaître en
chemin et modifier son propre équilibre, fût-ce au travers d’états instables, dans le sens d’une
évolution.

Il semble dès lors, comme le souligne Kaufmann (1983), que les systèmes humains doivent,
pour préserver la santé de leurs membres, présenter d’une part une stabilité et une cohérence internes
qui soient aptes à fournir des points de repère et d’identification, favorisant ainsi le sentiment
d’appartenance et de responsabilité ; et, d’autre part, une certaine flexibilité des règles de
fonctionnement, qui permette la différenciation des personnes et la transformation historique de la
collectivité elle-même.

5. Qu’il s’agisse de comprendre la pathogenèse ou d’élaborer un projet de traitement, la thérapie
systémique tend aujourd’hui à se référer à un paradigme de la complexité (Morin, 1990 ; Onnis, 1985)
où les dimensions de la condition humaine constitutives de la santé et de la maladie -fonctionnement
biologique, processus psychodynamiques et intersubjectifs, environnement -sont considérés non
comme des entités extérieures l’une à l’autre, voire mutuellement exclusives, mais comme
essentiellement complémentaires.

Suivant la métaphore de Morin inspirée du terme latin de
complexus, ces dimensions seraient tissées entre elles comme les fils d’une trame, tout en gardant une
certaine autonomie ou une texture propre. Le paradigme de la complexité permet ainsi de dépasser la
logique disjonctive de type soit/soit -où la psychogenèse est opposée à l’ organogenèse dans un conflit
que le psychiatre et psychanalyste J. Schotte (1990) qualifie à juste titre d’étio-idéo-logique( 5 ) -au
bénéfice d’une logique des articulations dialectiques de type aussi bien... que.

Cette transformation
dans l’épistémologie systémique a permis de nouvelles formes d’investigation et de traitement qui
paraissent particulièrement fécondes (Onnis, 1985).

 [4]
Pendant de nombreuses années, la thérapie systémique a refusé de recourir aux catégories
psychopathologiques classiques et à la notion même de diagnostic. Cette protestation, si elle avait
quelques bonnes raisons d’être, ne se justifie plus aujourd’hui dans toute sa radicalité. Dans une
optique constructiviste, il importe certes de reconnaître que la position d’un diagnostic -qui, en
psychiatrie, ne peut que très rarement s’opérer abstraction faite de la rencontre clinique -s’inscrit dans
un cadre à dimension interactionnelle irréductible.

En outre, la construction sociale du normal et du
pathologique qui sous-tend les critères de classification de la psychopathologie est un processus
complexe qui dépasse le domaine de la psychiatrie et met en jeu l’ensemble de la culture
contemporaine.

S’interroger sur la nature même du « trouble psychique » et chercher à cerner ses
grandes formes reste néanmoins une démarche importante.

Mais il importe que les catégories
diagnostiques aident à comprendre la souffrance particulière enjeu en chacun des troubles retenus, en
ce qu’elle a de trans-subjectif et de typique (notamment quant à sa curabilité).

En somme, le diagnostic psychopathologique est une construction, mais comme tel, il se réfère à une
réalité. Négliger cette réalité implique des pertes immenses, en particulier quant à la possibilité de
recourir à des approches thérapeutiques spécifiques dont la pertinence est éprouvée.

 4. Objectif thérapeutique

La finalité de la thérapie systémique pourrait être décrite comme étant celle de comprendre la
souffrance et d’y participer, dans la dimension présentielle de la rencontre, afin de promouvoir un
changement correspondant à un mieux-être pour le système soigné (Vannotti & Célis-Gennart, 1998).

Dans le traitement des familles, en particulier, l’intervention vise au développement d’une modification
d’ensemble des émotions, des cognitions et des comportements, qui favorise l’ apprentissage de
nouveaux savoirs relationnels implicites (Stem, & coll., 1998).
Le patient symptomatique, en d’autres
termes, n’est pas le seul à devoir changer pour qu’une guérison ou un soulagement adviennent.

Au respect et à l’attention pour la souffrance individuelle, l’on associe la tentative d’intégrer celle-ci au sein du malaise collectif de la sphère d’appartenance du patient en utilisant des modalités
d’intervention qui sont directement orientées vers l’ensemble complexe des relations interpersonnelles.

L’objectif qui guide le parcours du traitement reflète tacitement la rencontre entre la demande de
changement du client (individu, couple, famille ou autre forme de collectivité) et les finalités que le
thérapeute s’assigne sur la base de ses mandats, de son modèle de référence et de ses propres a priori
éthiques.

La demande de l’individu vise souvent à pallier sa propre souffrance immédiate -liée à la rupture d’un équilibre préexistant, à un vide qui est venu se créer dans sa sphère d’appartenance, à un conflit devenu insupportable, à l’épreuve d’un événement adverse ou aux traumatismes et violences qu’il endure ou a endurés. Oppressé par le poids de la souffrance, il ne perçoit pas toujours son origine
et n’a pas non plus l’idée du changement qu’il lui faudrait opérer pour la soulager.

Quant à la demande
du groupe familial, elle vise souvent à préserver ou à restaurer au maximum sa cohérence interne en
vue de son auto-protection.
Qui, en définitive, décide des objectifs ? L’éthique qui sous-tend la relation clinique implique en fait
une négociation continuellement renouvelée entre la visée du thérapeute, celle de la famille -pour peu
qu’une visée commune ait pris forme -et celles de chacun de ses membres. Une telle confrontation
exige bien sûr une relative stabilité du cadre thérapeutique.

Citons l’exemple de la famille Sor, dont les parents consultent en raison des troubles du comportement
de leurs deux enfants adolescents. Le père, Marius (48 ans), souffre d’une insuffisance rénale
chronique depuis son jeune âge ; comme adolescent, il a été traité par une hémodialyse qu’il a vécue
de manière particulièrement traumatique, puis a été soumis à une greffe rénale qu’il a bien tolérée
pendant 18 ans. Il y a trois ans, il fit soudainement un rejet- période au cours de laquelle la famille
entière traversa une crise importante. Les suites médicales et psychosociales de ce rejet furent si
éprouvantes, et la dégradation physique et mentale due à l’insuffisance rénale, si importante que
Marius décida « d’arrêter les frais », de ne plus se soigner et de se laisser mourir ; il ne voulait en effet
pas revivre les traumatismes subis dans son adolescence. Il rapporte avoir pris cette décision avec
l’accord de sa femme Nelly, de sa fille alors âgée de 14 ans et de son fils de 10 ans. Après quelques
semaines passées dans un centre de soins palliatifs, Marius revint sur sa décision et un nouveau
programme de dialyse fut mis en place. Si l’état de santé de Marius se stabilisa, les deux enfants
commencèrent, dans les mois qui suivirent, à présenter des troubles du comportement de plus en plus
marqués, et de sérieux conflits surgirent, motivant les parents à demander une thérapie.
Sur la base de ce récit, les thérapeutes firent l’hypothèse que, même si tel n’était pas le « problème »
amené de la famille, il importait d’aborder la souffrance que la maladie avait induite non seulement
chez Marius, mais aussi, de façon différenciée, chez .chacun de ses proches. En particulier, le chagrin
et la révolte des enfants, liés à l’anticipation de la mort du père par« suicide passif », ont été mis en
lumière, car ils avaient été largement escamotés par tous. L’on aborda aussi l’idée que demander à ses
proches la permission de se laisser mourir relève moins de leur respect que d’une décharge sur eux de
sa propre angoisse et de son indécision.
Si la thérapie put, au bout de quelques mois, se montrer efficace, ce fut notamment grâce au va-etvient
qui fut opéré entre la demande initiale des consultants (« soigner les enfants ») et l’hypothèse de
travail des thérapeutes, qui impliquait la reconnaissance de la souffrance et de la révolte cachées liées
à la maladie du père, à son désir de mort et à l’anticipation du deuil.

L’élaboration du projet thérapeutique implique donc que ceux qui y prennent part commencent par coconstruire
une lecture de la situation, en en dégageant les émotions et en retrouvant l’histoire qui
s’incarne dans le présent douloureux. A partir d’un sens ainsi dégagé, il s’agit de favoriser de nouvelles
expériences émotionnelles et relationnelles entre les membres du système familial, et entre ceux-ci et
le thérapeute, qui permettent d’inventer des modalités de comportement alternatives.

La co-construction des finalités du traitement implique que celles-ci soient progressivement
identifiées au cours du processus ou qu’elles se modifient même quelquefois en fonction de la lecture
de la situation qui s’opère en commun.

Cette co-construction prend la forme d’un processus thérapeutique partagé lorsqu’elle permet à la
famille et au thérapeute de coopérer dans le cadre de leur rencontre en alliant, voire en renforçant leurs
compétences respectives.

Dans cette optique, la thérapie s’articule autour d’échanges qui ont pour but
d’atteindre un niveau majorant pour les clients et pour le thérapeute.

Piaget qualifie un échange de « majorant » lorsque, après l’échange, chacun se trouve à un niveau de
fonctionnement supérieur. Ainsi, la souffrance qui a initialement motivé la thérapie peut trouver un
sens dans la transformation majorante, forcément différenciée, qu’elle induit chez les clients et les
thérapeutes.

 5. Processus psychothérapeutique et techniques

Nous proposons de présenter quelques grandes étapes du processus thérapeutique, tout en insistant sur
le fait qu’elles ne sont pas strictement sérielles, mais sont à comprendre comme des dimensions coconstitutives
du processus ou, pour le thérapeute, comme des axes d’action qui, tour à tour, sont
mobilisés ou avancés en première ligne. Nous mentionnerons conjointement les techniques qui
favorisent le processus thérapeutique, en ayant à coeur de distinguer les techniques du processus luimême.

Avant de définir le cadre, il convient de souligner que les clients doivent eux aussi légitimer le
thérapeute à commencer son intervention. Une exploration des bonnes raisons que l’individu ou la
famille ont de venir ou de ne pas venir en thérapie devrait précéder -et non suivre -l’attention au
contenu de la demande (Tilmans-Ostyn, 1987).

Qui autorise les personnes à consulter ?
Qui s’y oppose ?
Quels sont les conflits de loyauté auxquels elles sont confrontées et qui peuvent être à
l’origine d’échecs thérapeutiques antérieurs ?

5.1. Définition du cadre

Le cadre de la thérapie systémique peut accueillir une famille, un couple, un individu seul ou un
réseau (dans un contexte institutionnel, p. ex., l’ensemble des personnes significatives concernées par
un patient gravement symptomatique).

En règle générale, c’est la situation et le processus eux-mêmes
qui guident les propositions du thérapeute quant au cadre et quant à ses éventuelles modifications en
cours du traitement. Ainsi, lors de la thérapie individuelle d’un jeune homme souffrant d’une relation
très problématique avec son père, le thérapeute décida, au bout de quatre années, de convier le père et
le fils à une consultation commune. Une seule séance de ce type fut nécessaire et suffisante pour
amorcer chez le jeune homme un processus de deuil face aux attentes irréalistes qu’il nourrissait à
l’égard de son père et, paradoxalement, pour améliorer leur relation.

Que le cadre accueille une, deux ou plusieurs personnes, la thérapie systémique implique, à titre de
facteur curatif essentiel, un travail sur soi : il importe que chaque client puisse reprendre son histoire
pour clarifier comment certains de ses aspects prégnants continuent à interférer dans ses difficultés
actuelles et pour opérer d’éventuels nouveaux choix, plus bénéfiques pour lui.

Cependant, si le travail
sur soi se présente comme une dimension incontournable de la thérapie systémique, l’expérience
montre qu’il est souvent nécessaire que le sujet soit confronté en vif aux protagonistes de son histoire
pour véritablement « comprendre autrement » et « se conduire autrement ».

Une confrontation
intersubjective réelle permet en effet une perception moins centrée sur le moi -et en ce sens moins
projective -de la conduite présente et passée des autres membres du système interpersonnel. Ainsi, le
fait d’avoir en co-présence les membres d’une famille a l’avantage d’offrir la possibilité à chacun
d’exposer sa perception de la situation, sa mémoire singulière des faits, ses attentes, tout en
transmettant les émotions qui s’y rattachent, d’entendre et de reconnaître la perception de chacun de
ses proches et de se réorienter en fonction d’un tel partage intersubjectif.

Le thérapeute est fondamentalement un activateur de ce processus -les liens intra-familiaux étant
considérés comme bien plus importants que le lien entre client(s) et thérapeutes.
 [5]
Le « travail sur soi », puisque c’est de cela dont il s’agit aussi pour
les auteurs, ne s’opère pas à partir de la production fantasmatique dans l’acte langagier, comme le
thématiserait la psychanalyse freudienne, mais de la reconnaissance mutuelle que s’échangent les partenaires
d’une interaction.

L’appropriation de soi peut donc se réaliser à l’aide de logiques thérapeutiques différentes.
Même dans le dispositif d’une thérapie individuelle d’orientation systémique, la confrontation subjective est un des leviers thérapeutiques important.

Elle peut s’opérer in absentia des membres de la famille, ou réellement
avec eux, en dehors de l’espace thérapeutique, mais préparée en son sein. A ce sujet, on se référera à l’article
saisissant de M. Bowen qui décrit son travail itinérant auprès des membres de sa propre famille, dispersée
dans les quatre coins des USA (cf. Anonymous, « A propos de la différenciation de soi à l’intérieur de sa propre
famille ). Trad. franç. Thérapie familiale, 1992,15,99-148). (N.D.)

Technique : définition du cadre et modification de celui-ci en fonction du processus et des finalités du
traitement.

5.2. Formulation d’hypothèses

Dans leur article de 1980, Selvini-Palazzoli et coll. insistent sur la nécessité pour le thérapeute
d’élaborer précocement des hypothèses de travail, basées sur les premières informations qu’il recueille,
afin d’orienter l’investigation et l’intervention. De telles hypothèses ne sont a priori ni vraies, ni
fausses, mais, de par leur caractère potentiellement « révélateur », s’avèrent plus ou moins
mobilisatrices de changement pour le patient ou la famille. Les hypothèses du thérapeute seront
d’ailleurs confrontées de manière dialectique à l’auto-compréhension de la famille elle-même, à
laquelle il prêtera une égale importance.

Les hypothèses se construisent en général sur une triple base :

1) les théories de référence et
l’expérience clinique du thérapeute ;

2) la prise en considération de l’ensemble des informations livrées par les clients ou, dans certains cas, par le réseau (p. ex. le constat d’une négligence parentale par
l’assistante sociale) ;

3) la tentative d’articuler de tels faits avec 1 ’histoire transgénérationnelle dans
laquelle les clients s’inscrivent.

Il est évident que plusieurs hypothèses peuvent se révéler pertinentes et que les thérapeutes doivent
être prêts à rejeter celle qu’ils ont retenue si elle ne fait pas sens ou ne suscite aucun « accrochage »
chez les clients. La nature même de la situation clinique -comme rencontre d ’hommes, de femmes,
qui sont
« nos semblables » -nous invite en effet à une attitude modeste, critique, voire irrévérencieuse à
l’égard des modèles pré-établis qui guident nos hypothèses.

Mais une telle irrévérence ne signifie pas
que l’on puisse se passer de théorie.

L ’hypothétisation permet en l’occurrence de construire progressivement avec les clients une esquisse
de compréhension de la souffrance qu’ils traversent, de projeter un objectif thérapeutique et d’évaluer,
en fonction de celui-ci, le cours parfois mouvementé du cheminement thérapeutique.

Technique : formulation et mise à l’épreuve d’hypothèses.

5.3. Alliance thérapeutique

La thérapie systémique se conçoit comme un processus où thérapeute et clients sont engagés ensemble
sur un mode co-évolutif Un tel mouvement commun suppose une alliance de travail. Celle-ci suppose
un accordage affectif, mais aussi une négociation constante de perspectives contrastées.

Duruz (1994) suggère de définir l’alliance comme le processus interactionnel par lequel client et
thérapeute« expriment cognitivement et affectivement, ainsi qu’au niveau comportemental, leurs
accords et désaccords quant au but de la thérapie et quant à son déroulement ».

La notion de désaccord
apparaît ainsi comme constitutive de l’alliance ; un investissement mutuel dans un travail
thérapeutique n’est en effet possible que si les protagonistes en cause peuvent expliciter leurs
divergences et négocier les règles mêmes de l’échange, qui se réfèrent aussi bien à la demande du(es)
client(s) et à la visée de son mieux-être qu’aux principes et aux exigences (notamment financières) du
thérapeute. Un consensus à ce niveau est indispensable à l’édification de la confiance mutuelle requise
par la thérapie.

L’accordage affectif joue par ailleurs un rôle fondamental dans l’alliance thérapeutique, telle qu’elle ne
cesse de se rejouer tout au long du traitement. Or, ce dernier est modulé non seulement par l’échange
verbal, mais aussi -et pour une large part -par la communication infra-langagière (Fivaz-Depeursinge
& Corboz-Warnery, 2001).

Pour s’accorder affectivement à ses clients, le thérapeute doit tout d’abord pouvoir reconnaître les
moments où il est lui-même en train de partager avec eux un état émotionnel prégnant. il est ainsi
amené à tenir compte de son propre flux émotionnel, dont une couche relève de la rencontre clinique
et des événements qui la scandent, et l’autre, des « résonances » que cette situation éveille dans
l’horizon de sa propre histoire intérieure. Il importe par ailleurs qu’il sache reconnaître les
manifestations cliniques d’un état émotionnel marquant chez le consultant, même si celui-ci ne le
verbalise pas spontanément, et qu’il puisse l’amener avec tact à qualifier ce vécu émotionnel, tout
comme le contexte événementiel et signifiant auquel il se rattache.

Il importe que l’émotion ainsi
amenée à l’expression soit légitimée par le thérapeute et reconnue dans son bien-fondé en fonction du
contexte et de 1’histoire du patient. Cette relation de personne à personne, où les partenaires
s’accordent sur les émotions, sur leur prégnance pathique signifiante et sur leur légitimité, constitue à
nos yeux l’aspect le plus profond de l’alliance thérapeutique.

Technique : investissement mutuel du patient et du thérapeute dans l’échange, suivant leur rôle
spécifique ; travail d’élaboration et de légitimation des émotions.

5.4. Partialité multidirectionnelle

Le thérapeute d’orientation systémique a pour tâche de viser au mieux-être, non d’une seule personne,
mais d’une collectivité de vie dont les différents membres ont le plus souvent des attentes contrastées
et où la souffrance de chacun implique profondément l’attitude des autres. Le thérapeute ne peut dès
lors se permettre de prendre le parti de certains -ou, dans un cadre individuel, de s’aligner
unilatéralement aux côtés du patient -au détriment des autres, qui seraient par exemple tenus pour
responsables du malheur des premiers.

Suivant la perspective éthique qui lui est propre, la thérapie d’orientation systémique vise un mieuxêtre
« qui est profitable à toutes les personnes concernées, qu’elles soient physiquement dans la
thérapie ou non [...] » (Guntem, 1986) en sorte qu’une amélioration pour l’un des protagonistes ne
signifie pas par principe une perte pour les autres.
Dans cette ligne, le thérapeute sera attentif aussi bien aux souffrances et aux aspirations propres de
chacun qu’aux responsabilités qui lui incombent par rapport aux autres membres de sa sphère d’appartenance.
 [6]

Pour la clarté des trois arguments qui
vont suivre, nous définirons brièvement l’éthique comme la science qui concerne les régulations des
comportements de l’homme, et en particulier de ses relations, régulations qui doivent garantir à tout individu sa
reconnaissance et sa valeur d’être humain aspirant au bonheur.

  • Premièrement, l’insistance de l’approche
    systémique sur les relations entre les individus, celles-ci comprises aussi bien dans leur valeur pragmatique et
    existentielle, que dans leur portée communicationnelle, invite particulièrement le thérapeute à s’interroger sur la
    place et le rôle que tout acteur social peut avoir dans une relation. Dans ce sens, le modèle de Boszormenyi-
    Nagy, thérapeute de famille d’origine hongroise, est central (cf. supra, section 2.3). Pour lui l’autonomie de
    l’individu ne s’acquiert que dans le cadre d’une relation Je-Tu, relation de confiance d’ordre éthique, basée sur
    l’équité et la réciprocité.
  • Deuxièmement, la prise en compte de la nature intrinsèquement sociale de l’identité de
    l’homme -que l’on parle en termes d’écosystème ou d’appartenance -interdit la conception d’un projet
    individualiste de l’existence en société. La dénonciation régulière par Bateson de la démesure (hybris),
    véhiculée par le projet de la techno- science, mérite ici d’être rappelée.

Enfin, la cybernétique de second ordre,
avec son a priori constructiviste et en fonction de l’indéterminisme qu’elle place, au nom de la complexité, au
coeur de chaque système vivant évolutif, rappellera constamment que c’est le propre du destin de l’homme,
ayant renoncé à un modèle déterministe, d’être confronté à la réalité du choix. Pour le développement de ces
thématiques, cf. Y. Rey, & B. Prieur : Systèmes, éthique. Perspectives en thérapie familiale. Paris : ESF, 1991.
(N.D.)

Le concept de partialité multidirectionnelle forgé par Boszormenyi-Nagy désigne cette modalité
d’alliance particulière par laquelle le thérapeute cherche à prendre tour à tour le parti de chacun. Il
adressera dès lors son effort de compréhension et son empathie aux différents membres du système
concerné et encouragera chacun à faire entendre sa position, tout en prenant en considération les
implications qu’elle comporte pour les autres.

5.5. Eclairer et travailler la dimension éthique des relations

Si l’échange réciproque nourrit les liens familiaux, la souffrance naît souvent, dans les styles familiaux
dysfonctionnels, de la méconnaissance des actions, dons ou sacrifices consentis par les uns en faveur
des autres. Une telle méconnaissance laisse l’échange dans la dimension du virtuel et ne permet pas sa
transformation en un échange réel (Piaget, 1946).

La thérapie vise alors à tirer au jour les
comportements méritoires accomplis par les uns en faveur des autres, mais qui ont pu rester cachés
sous le couvert de symptômes ou de conduites autodestructrices.

Elle vise par ailleurs à rendre
explicites les comportements de vengeance -étape nécessaire pour pouvoir ré-instaurer un contexte de
coopération et d’échange fécond.
Pour promouvoir le passage du virtuel au réel, le thérapeute s’intéresse en premier lieu à la
pragmatique des échanges, en recourant notamment à la prescription. Tant que les dettes et les
créances demeurent virtuelles, elles ne peuvent en effet se résoudre ni au niveau symbolique de la
représentation, ni dans les actions du sujet (Vannotti & Real, 1990).

La thérapie travaille donc à la fois
sur la représentation et sur le « faire » (8 ), ce dernier étant, d’un point de vue psychogénétique, le
préliminaire indispensable de l’acte de se représenter.
( 8 ) C’est l’occasion de mentionner, parmi les nombreuses écoles de thérapie systémique existantes, des
voies thérapeutiques plus centrées sur le « faire » que sur les représentations : par exemple, l’approche
interactionniste brève selon Watzlawick, l’approche structurale selon Minuchin, l’approche stratégique selon
Haley. (N.D.)

Technique : les différents types de prescription (cf. Miermont, 2001).

5.6. Resituer le système familial dans son histoire transgénérationnelle

L’attention que la thérapie d’orientation systémique accorde aux structures interpersonnelles concerne
aussi bien les relations actuelles entre les différents membres du système concerné que la trame des
relations constitutives qui ont marqué les origines et l’itinéraire de vie de chacun d’eux. Le travail se
déroule ainsi sur un axe à la fois synchronique et diachronique.

L’on considère en effet, à titre de
facteur curatif essentiel, la reconstruction de l’évolution des relations dans le temps -et cela non dans
le seul temps de la vie des sujets, mais à travers les générations. Selvini-Palazzoli et coll. (1988), en
particulier, considèrent qu’il est nécessaire, pour comprendre un symptôme et la souffrance dans
laquelle il s’inscrit, de se mouvoir dans une perspective trigénérationnelle.

A cet égard, les thérapeutes d’orientation systémique accordent une grande importance à l’élaboration
de la généalogie et à sa transcription sous la forme d’un génogramme. Une histoire familiale recèle en
effet toujours des zones d’ombre ou de silence dont ses membres ne parlent pas spontanément. Le
génogramme fournit une trame qui permet de situer ces zones et, progressivement, de les travailler.

Il peut être approché en ce sens comme une « géographie » de l’inconscient familial ; celle-ci
n’équivaut pas au terrain lui-même, mais permet au thérapeute de s’orienter et, à la limite, de guider les
clients vers les complexes les plus significatifs de leur histoire intérieure. Le génogramme permet en
outre de repérer, à travers les générations, des constantes à allure de fatalité et contribue, si celles-ci
sont élaborées, à prévenir le cycle de leur répétition. Il permet enfin de donner un sens à ce qui, dans
une perspective strictement synchronique, peut apparaître comme une « solution » absurde, arbitraire
ou terriblement coûteuse.

Technique : génogramme ; reconstruction de l’histoire par la technique narrative.

5.7. Elucider la souffrance

La souffrance vécue par chaque membre d’une famille demeure souvent cachée et méconnue. Il peut
s’agir d’une souffrance due à des négligences, à de la violence ou à une absence de soutien à l’intérieur
du système familial.

Cette souffrance reporte les difficultés qui ont été vécues par les parents, en tant
qu’enfants, dans la formation de leur couple et, ultérieurement, dans le soin et l’éducation apportés à
leurs propres enfants. Une telle occultation de la souffrance chez les parents induit une confusion dans
la génération des enfants eu égard à leurs propres besoins ou perceptions. L’on assiste alors
simultanément à une minimisation de la souffrance et à une méconnaissance de la réalité éprouvée.

Les familles qui présentent ces traits ne cachent pas ou ne nient pas forcément les événements réels
qu’elles ont traversés, mais ont tendance à émousser le vécu émotionnel qui s’y rattache, a fortiori s’il
s’agit de souffrances liées à des événements traumatiques (Selvini, 1995). Cette méconnaissance
résulte d’idéalisations et de clivages visant à recouvrir des pertes ou des situations traumatiques restées
jusque là non dicibles -le clivage consistant ici à séparer les faits de l’impact émotionnel qu’ils ont
exercé.

Technique : travailler la dimension émotionnelle des événements et des traumatismes ; confirmer
chacun dans le bien-fondé des émotions éprouvées ; manifester et faire manifester de l’empathie face à
la souffrance de l’autre.

5.8. Le recours au langage métaphorique

Les innovations les plus significatives quant à la méthode, en thérapie d’orientation systémique, sont à
notre sens celles qui ont travaillé la scène thérapeutique elle-même, en y introduisant plus résolument
l’élément métaphorique et en amplifiant ainsi son « espace de jeu ». L’élément métaphorique a en effet
un statut intermédiaire entre deux types de pensée : la pensée sémantique, logique et analytique, d’une
part, et la pensée analogique, qui est au contraire la pensée de la sensorialité, de l’imagination et du
symbolisme.

La métaphore procède d’une activité créatrice dont le propre est d’opérer des points de jonction et des
passages entre ces deux ordres. Comme telle, elle génère aussi bien de nouvelles donations de sens
que de nouvelles perceptions de la réalité.
En thérapie d’orientation systémique, le recours au langage métaphorique ouvre à un « monde familial
interne », fait de croyances, d’idéaux, de sentiments, voire de sensations partagés ou entrecroisés. Ce
niveau de réalité, auquel les membres d’une collectivité de vie participent intensément, mais qui reste
largement préverbal, peut être qualifié de « mythique » (Onnis,1985).

Plusieurs thérapeutes illustres ont exploité la puissance évocatrice du langage métaphorique,
introduisant ainsi les familles dans un climat de grande intensité émotionnelle, bien avant que les
diverses techniques aujourd’hui en usage se développent et se structurent.

Ne pouvant présenter celles-ci dans leur ensemble, nous mentionnerons seulement la sculpture
familiale. Se basant de façon prépondérante sur des moyens d’expression analogiques et non verbaux,
la sculpture permet en effet d’exprimer ce qui n’est pas accessible à la parole ; elle favorise l’émergence
du non-dit ou -ce qui, étymologiquement, revient au même -du mythe de la famille (par exemple, le
mythe d’une unité familiale à défendre à tout prix, qui serait accompagné de manière spéculaire de
fantasmes de ruptures catastrophiques, voire de mort).

C’est précisément parce qu’il comporte lui-même une dimension métaphorique que le symptôme peut
poser l’exigence double et paradoxale de dire et de ne pas dire, de changer et de ne pas changer.
L’approcher comme une métaphore de la souffrance familiale permet au thérapeute d’acquérir une
vision de la situation qui ne soit pas centrée sur les déficits, mais aussi sur les ressources de la famille

  • notamment l’aptitude de ses membres à comprendre eux-mêmes « ce qui ne va pas chez eux ».

Le thérapeute peut alors travailler avec la scène métaphorique singulière qui lui est proposée, tout en
respectant son caractère d’allusion et ses ouvertures potentielles vers de nouveaux horizons d’avenir.

Technique : sculpture ( Onnis, 1985 ), conte systémique, objets flottants ( Caillé& Rey,1994 ).

 6. Le rôle du psychothérapeute

Les transformations déjà évoquées qui ont marqué l’évolution de la thérapie d’orientation systémique
concernent bien sûr aussi l’appréhension du rôle du thérapeute. Le mouvement qui, sous l’impulsion de
von Foerster (1991), s’est qualifié de « seconde cybernétique » a notamment souligné combien
l’observateur fait partie intégrante du système qu’il observe.

Comme la phénoménologie l’avait déjà
souligné, observer, décrire et a fortiori soigner sont autant d’actions qui reposent sur l’unique et même
acte constitutif de se rapporter à... ou d’être en relation avec... -l’objectivité elle-même étant un mode
de communication particulier du sujet avec son objet.

Cette position épistémologique comporte des implications importantes quant à la définition du rôle du
thérapeute. En abandonnant le mythe de la neutralité, celui-ci ne peut plus prétendre à une
connaissance strictement objective des troubles ou dysfonctionnements du système rencontré.

Il lui faut reconnaître sa participation à ce qui devient le « système thérapeutique », l’intégrant luimême
et le(s) client(s), et renoncer par le fait même à la prétention de contrôler le cours du traitement
et d’en programmer les résultats.

Ce renoncement va néanmoins de pair avec une reconnaissance plus affirmée de l’autonomie et de la
faculté créatrice des individus ou des systèmes interpersonnels (« autonomie » étant entendu ici au sens
d’une capacité à produire ses propres normes et lois de développement).

Le fait de se considérer comme co-constructeur des situations cliniques et de leur évolution attribue
aussi au thérapeute de nouvelles responsabilités éthiques (cf. Doherty, 1995).

La reconnaissance de la
dimension (inter)subjective de la constitution de la réalité, loin d’abolir la nécessité d’un sens éthique,
nous oblige au contraire à ré-évaluer constamment les critères et les idéaux qui sous-tendent notre
action.

Une illustration paradigmatique de la nécessité où le thérapeute se trouve d’affronter la dimension
éthique de la responsabilité réside dans les situations de maltraitance familiale (négligence, violences
ou abus).

Face à de telles situations, l’intervenant peut aussi bien jouer un rôle essentiel de protection
des victimes -et en particulier des mineurs -qu’il peut, par sa cécité ou son principe de neutralité,
contribuer à faire perdurer la souffrance. A cet égard, l’attention toute particulière que l’approche
systémique prête à la notion de « causalité circulaire » ne peut interférer avec la responsabilité éthique
primaire qui implique la protection des membres les plus démunis du système interpersonnel sur
lequel porte l’intervention (Cirillo & Di Blasio, 1989).

Pour peu qu’il se préoccupe activement de voir
et d’entendre, le thérapeute ne peut en effet se soustraire à l’expérience vécue de la réalité d’un
déséquilibre du pouvoir : l’enfant négligé ou abusé, quelle que soit son implication, est avant tout une
victime et le parent qui le maltraite, quelles qu’en soient les raisons, usurpe son rôle d’autorité.

Cette affirmation ne constitue pas une contradiction au principe du paradigme constructiviste, mais
empêche d’en accepter les dérives. La reconnaissance de la relativité de la perception, des
connaissances, du système de valeurs en cours, etc., ne signifie pas que le thérapeute doive suspendre
son jugement éthique (au sens d’une aptitude à discriminer le bénéfique du nocif) eu égard aux actes
accomplis par ses clients ou leurs proches. S’il lui revient de témoigner d’une attitude empathique
dénuée de tout jugement à l’égard des personnes, il lui revient simultanément de mobiliser sa capacité
d’évaluer les actes, sous l’aspect de leurs répercussions interpersonnelles concrètes.

Affirmer que l’énonciation claire des responsabilités et des éventuelles mesures qui en découlent n’est
pas compatible avec l’alliance que l’on doit à ses clients serait faire preuve d’un manque de
responsabilité sur le plan thérapeutique lui-même. Une telle argumentation, collusoire et fallacieuse,
mettrait en avant la valeur de l’alliance en soi, au détriment d’une responsabilité commune. Vouloir
préserver une alliance à tout prix, en faisant l’impasse sur la confrontation, pourrait en outre suggérer
qu’il est dans le « bien » de la personne maltraitante de continuer à agir à la manière dont elle le fait -ce
qui est loin d’être confirmé par l’expérience clinique.

La perspective éthique ici préconisée a bien sûr des répercussions quant aux aptitudes requises du
thérapeute. L’appréhension de la souffrance des consultants (en particulier de ceux qui maltraitent
leurs proches) et le pressentiment de leurs ressources supposent la disposition à une implication
affective forte, dans le cadre d’une rencontre de personne à personne. Le thérapeute doit pouvoir se
montrer déterminé à aborder des problèmes qu’il perçoit comme sensibles, même lorsque les clients
semblent vouloir les éviter, et à mettre en discussion les caractères « bénéfiques » ou « nocifs » de
leurs actes ou de leur choix, quitte à assumer en son nom, dans certaines circonstances, une position
de désaccord.

Enfin, il importe qu’il soit capable d’admirer de façon authentique, comme autant d’oeuvres vivantes,
la manière dont les familles ou les communautés qu’il rencontre façonnent chacune, avec leur part de
chance et d’adversité, d’attachement et de conflit, leur propre style de« convivialité ».

7. Récit d’une psychothérapie

Nous relaterons un cas dont l’intérêt réside dans la coexistence de pathologies d’ordre somatique,
comportemental et psychique. Depuis quelques mois et sans raisons apparentes, Michel, un adolescent
de 14 ans qui présente un léger retard de croissance, inquiète ses parents par son comportement
anorexique. Les repas ont un caractère conflictuel et leur climat douloureux est amplifié par l’attitude
hésitante des parents. L’inconfort de chacun croît de jour en jour, car l’adolescent attend de ses parents
ce que, par conviction et en raison de leur histoire, ils ne peuvent lui donner : un encadrement
suffisamment ferme. Depuis peu, Michel semble en outre hanté par l’idée de la mort et tient des
propos suicidaires qui alarment ses parents et le médecin traitant. Ce dernier suggère à la famille de
consulter. La demande des parents vise au départ à comprendre les raisons du comportement de leur
fils et à trouver un moyen pour l’inciter à manger.
Après quelques séances, l’on apprend que chaque rencontre avec les grands-parents maternels est
l’occasion d’évoquer le frère de la mère, décédé accidentellement à l’âge de 7 ans, et pour lequel une
place vide est réservée lors du repas dominical. La mère de Michel, Annie, qui apparaît elle aussi
légèrement déprimée, a profondément souffert, durant son enfance, de voir ses parents inconsolables
et trop occupés par le souvenir du mort pour s’occuper suffisamment bien d’elle (l’un des motifs du
deuil indépassable de la grand-mère maternelle venait de ce qu’elle avait reçu de ses propres parents la
mission de fournir un héritier mâle). Mais Annie a surtout souffert de ne pas être reconnue dans les
efforts qu’elle a déployés, comme enfant, pour tenter d’apaiser le chagrin de ses parents. Cette
souffrance a été cachée à Michel, tout comme elle l’avait été aux grands-parents.

Et pour évoquer
l’événement-clé, seule demeure la participation de la famille à un rituel apparemment absurde. A
chaque fois que les grands-parents psalmodient le souvenir de leur fils mort, les parents de Michel se
sentent tour à tour blessés et agacés, mais ne s’autorisent pas à le montrer.

Face à ce deuil inachevable, les thérapeutes font l’hypothèse qu’il existe un lien entre les symptômes
actuels de Michel et la mort de son oncle. Les symptômes de l’adolescent semblent en effet mettre en
scène un renoncement à la vie, issu de souffrances enfouies, mais aussi, et paradoxalement, une
demande tacite que son bon droit de vivre lui soit confirmé (cf. supra, section 3).

Le symptôme revêt en effet de multiples facettes. Il porte tout d’abord la trace d’une « délégation »
(Stierlin, 1977). Ce terme se réfère au fait que l’enfant, percevant avec une force incoercible les
signaux qui reflètent les craintes, les souhaits et les fantasmes de ses parents, peut se sentir investi
d’une « mission » à remplir auprès d’eux. En accomplissant sa mission qu’il vit comme impérieuse, et
en répondant loyalement à la délégation perçue, l’enfant espère combler en retour son besoin d’être
aimé.

Ainsi, par son retard de croissance et son anorexie, Michel ressuscite d’une certaine façon
l’enfant dont la mort a endeuillé l’enfance de sa mère. Mais cette fonction réparatrice n’épuise pas le
sens du symptôme. Les thérapeutes ont émis l ’hypothèse que la dépression -latente chez la mère et
déclarée chez le fils -comportait également une part d’hostilité.

Hostilité d’Annie à l’égard de ses propres parents qui l’ont négligée sans qu’elle ne puisse manifester sa
frustration ou sa colère, par crainte de perdre définitivement le lien d’attachement que le deuil
prolongé de ses parents avait déjà fragilisé. Hostilité de Michel vis-à-vis de sa mère -qui, tout comme
ses propres parents, ne pouvait donner à son enfant de signes clairs de son désir qu’il vive -, mais aussi
vis-à-vis de son père qui ne se décidait pas à mettre un terme à la présentification harcelante, dans la
lignée maternelle, du fantôme de l’oncle mort. Le symptôme de Michel a ici la dimension d’une mise
en demeure provocatrice que l’on pourrait traduire en ces termes : « si vous voulez un mort, vous
l’aurez ».

L’étape initiale du traitement a consisté à cerner les émotions de l’adolescent et de ses parents en
reconstituant l’histoire de la famille à travers les générations et en rendant explicites les douleurs et les
injustices qui s’y étaient produites. L’hypothèse de départ était que le processus d’ autonomisation et de
séparation, chez Michel, était entravé par la délégation reçue. Pour dégager l’adolescent des
projections et des attentes transgénérationnelles qui pesaient sur lui, les thérapeutes ont cherché à
élucider la souffrance des parents eux-mêmes et à élaborer leur propre angoisse de séparation,
particulièrement perceptible chez le père. Le processus thérapeutique a fait émerger des conduites et
des significations alternatives, qui étaient essentiellement de trois ordres.

  • Promouvoir l’encadrement parental et l’affirmation des limites intergénérationnelles.

Cherchant à activer des ressources encore inexploitées, les thérapeutes ont encouragé les parents à
assumer la fonction d’encadrement qu’ils avaient jusqu’alors largement refusé d’exercer, en partie en
raison de leurs doutes quant à leurs compétences parentales, en partie par crainte de s’engager
inconditionnellement aux côtés d’un enfant qui pourrait mourir (tout comme le frère de la mère, il était
l’aîné de la fratrie). Les parents redoutaient secrètement un tel deuil, en référence à ces « scripts
familiaux » (Bing Hall) ou « loyautés invisibles » (Boszorményi-Nagy) qui se transmettent d’une
génération à l’autre, marquant les croyances et comportements des familles. Le fait que le père et la
mère de Michel parviennent à imaginer et à mettre en oeuvre des conduites parentales alternatives à
celles qu’ils avaient exercées jusque là a permis aux différents membres de la famille de mieux se
situer et se différencier.

  • Elaborer le deuil.

Les thérapeutes ont tenté de situer dans un nouvel horizon de sens l’évocation martelante du mort
opérée par les grands-parents. Ils ont proposé l’hypothèse que la douleur de l’arrachement avait poussé
les survivants à vouloir arrêter le temps et la croissance de chacun, pour leur permettre de rester tous
ensemble. Ils ont dès lors encouragé la famille à aller sur la tombe de l’oncle mythique et idéalisé pour
prendre définitivement congé de lui et enterrer son fantôme. Dans la mesure où, par un subtil jeu de
délégations, Michel incarnait le mythe de cet oncle mort, la cérémonie s’est accompagnée d’une
déclaration solennelle des parents selon laquelle leur désir était que Michel continue de vivre et de
croître.

  • Viser à un rééquilibrage de la « balance éthique ».
    La restauration d’un échange juste entre les générations suppose que l’on travaille d’une part à clarifier
    et à désactiver les actes détournés de vengeance ou les effets involontaires du ressentiment et, d’autre
    part, que l’on active la reconnaissance des mérites restés inaperçus. Ainsi, la mère de Michel a pris
    conscience des reproches implicites et des conflits non avoués qui l’opposaient à ses parents et que son
    fils reprenait dans ses symptômes cryptiques. Les thérapeutes ont par ailleurs souligné le caractère de
    solidarité qui existait dans la famille, mais qui, pour devenir réellement opérant, exigeait que les
    mérites acquis par les enfants, sur deux générations, dans leur activité de consolation de leurs parents
    soient expressément quittancés. Cet axe de l’intervention a favorisé un échange majorant entre Michel
    et ses parents, échange dont les grands-parents ont eux aussi bénéficié.

A la fin du traitement d’une durée de Il mois, Michel a repris du poids et a recommencé à grandir. Ses
grands-parents n’ont plus réservé de place vide à table pour le mort, et ses parents ont pu mieux
l’encadrer. La dissolution du système thérapeutique n’a pas été sans difficultés ; elle a notamment
réactivé l’angoisse de séparation du père, liée à son histoire personnelle (que nous n’évoquerons pas
ici).

La thérapie s’est inscrite dans le cadre d’une rencontre inter personnelle, dont les aspects émotionnels
ont conféré au processus son style et son évolution singuliers. Les problèmes majeurs abordés au fil de
la narration familiale ont été reliés entre eux en un jeu de contrepoint sur le thème de l’individuation,
de la parentalité et de la mort, au sein d’une alliance thérapeutique où les intervenants étaient
authentiquement concernés par la souffrance de la famille. L’évocation du décès du frère de la mère et
son deuil interminable résonnait notamment avec émotion et douleur chez l’un des thérapeutes, chez
qui elle ravivait une expérience personnelle.

 8. Indications et contre-indications

Toute forme de perturbation psychique peut être abordée par une approche d’orientation systémique,
dans la mesure où chaque patient exige d’être compris dans le contexte de ses relations constitutives et
Où, par ailleurs, cette orientation dispose d’un cadre de travail souple intégrant en principe diverses
modalités de consultation (individu, famille, réseau.. .).
L’accès à la thérapie d’orientation systémique peut assurément prendre des formes très différentes. Les
personnes peuvent souffrir expressément de leurs relations interpersonnelles -le cas de figure
paradigmatique étant celui de conjoints consultant avec une demande directe de thérapie de couple.
Des parents en grave souci pour un enfant symptomatique peuvent également demander une thérapie
de famille, sans que le « patient » en question ne veuille ou ne soit en état de consulter en son propre
nom. Il y a enfin un grand nombre de situations où la« demande » de thérapie émane d’une instance du
système de soins lui-même.

Ainsi en va- t-il par exemple dans le cas de troubles psychosomatiques, de
troubles mentaux graves ou de maladies chroniques à risque vital (Vannotti, Célis-Gennart, 1998). La
tâche initiale est alors d’évaluer si l’indication posée par le référent peut donner lieu à une véritable
alliance de travail où les clients s’engagent pour eux-mêmes et confirment que le traitement envisagé
n’est pas contre-indiqué pour de sérieuses raisons contextuelles (cf. supra, section 5). Une fois la
position du psychothérapeute légitimée par les clients, l’intervention s’inscrit alors essentiellement
dans le cadre d’un travail de réseau.

De nombreuses recherches (Henggeler, 1999) ont en effet démontré l’efficacité clinique des
interventions systémiques de réseau, où l’on se soucie de prendre en compte les multiples dimensions
et interfaces impliquées dans la maladie. Chercher à traiter le symptôme en négligeant le contexte est
une stratégie qui peut s’avérer efficace à court terme, mais qui résiste difficilement, à plus long terme,
aux pressions contribuant à la formation ou à la persistance du symptôme.

A l’inverse, chercher à agir
sur les dynamiques contextuelles pathogènes (intrapsychiques, interpersonnelles...) en négligeant
l’incarnation et « l’épaisseur matérielle » du symptôme peut relever d’une utopie qui se montre aveugle
face aux conditions réelles et quotidiennes constituant la face de misère non réductible de la
souffrance.

A l’interface du système de soins et de la justice, enfin, le modèle systémique a été utilisé pour des
évaluations à valeur thérapeutique, comme dans le cas de familles maltraitantes. Du point de vue des
contre-indications, il importe cependant de relever que, si la violence conjugale ou parentale peut être
abordée dans une perspective systémique, il n’y a pas d’indication à la thérapie a ?Si longtemps que la
violence n’a pas été jugulée, si nécessaire par des mesures de contrôle social. Il n’y aurait pas de sens à
imaginer que la thérapie seule puisse protéger les victimes. Ici encore, la démarche thérapeutique doit
fréquemment s’inscrire dans un réseau élargi impliquant des personnes tierces du système
d’appartenance, des travailleurs sociaux et des représentants de la justice.

Pour autant que les critères internes à la pratique systémique elle-même (relatifs au cadre, aux
techniques, aux normes éthiques, etc.) soient respectés, il n’y a donc pas, au sens strict, de contreindication
à l’approche systémique.

Il se peut naturellement que son orientation de base, qui la définit avant tout comme une thérapie à
durée limitée, orientée sur les ressources et mobilisatrice de la vie relationnelle effective, ne
corresponde pas aux attentes de certains clients. En ce sens, et comme le note Schiepek (1999), la
contre-indication la plus concrète se situe dans le type de demande du client.
 [7]

Le rapport du sujet à son symptôme ne se fait plus
alors sur le mode de l’avoir, mais d’un « être le symptôme », auquel le sujet est identifié par le groupe familial. »
(p. 9). Dans cette logique, un des premiers effets d’une thérapie de couple ou de famille réussie sera souvent
que l’un de ses membres va pouvoir s’engager réellement dans une thérapie individuelle, le changement
amorcé dans son groupe d’appartenance le rendant plus autonome pour une demande de changement
individuel. (N.D.)

 9. Modifications de la méthode

Divers courants de la thérapie d’orientation systémique se sont inspirés du constructivisme, du
constructionnisme social et de l’approche narrative (cf. Elkaïm, 1995). Même si le recours exclusif à
ces approches en psychothérapie suscite un certain nombre de critiques (risque du relativisme absolu
chez les constructivistes radicaux, avec méconnaissance de l’effectivité de « réalités brutes » et risque
de nivellement des polarités éthiques fondamentales du juste et de 1’injuste), ces modèles ont
néanmoins contribué au renouvellement du paradigme systémique.

Nous résumerons en trois points
les principales modifications qui ont caractérisé celui-ci.

1) L’attention ne se focalise plus prioritairement sur la pragmatique des interactions observables, mais
s’ouvre largement à la sémantique des comportements, c’est-à-dire aux motivations, visées et
« donations de sens » subjectives qui sous-tendent l’agir humain.

2) L’on n’escompte plus pouvoir comprendre et modifier le système interpersonnel « traité » en se
limitant à une perspective purement synchronique. L’on accorde plus de poids à l’histoire évolutive du
système concerné et à l ’histoire de vie de chacun de ses membres, en ce qu’elle a de proprement
singulier. Dans cette ligne, l’on réinterprète notamment certains concepts issus du patrimoine
psychodynamique, tels ceux de carence et de traumatisme.

3) L’on s’éloigne des modèles qui avaient mis l’accent sur l’homéostasie et la« résistance au
changement » des systèmes interpersonnels. Misant davantage sur l’aptitude des individus et des
familles à improviser les voies et les formes favorables à leur évolution à venir, le thérapeute se
montre moins directif et plus disposé à travailler avec l’imprévisible, en s’engageant lui-même dans un
parcours accompli en commun dont il ne connaît à l’avance ni les méandres, ni l’aboutissement.

De par sa propre évolution, la thérapie systémique s’est ainsi trouvée confrontée au défi de concilier
des exigences contrastées :

  • sauvegarder son exigence initiale de prêter une attention extrême à ce qui se passe dans « l’ici et
    maintenant » des interactions, parlées et agies, entre les membres de la famille - ce que nous pourrions
    appeler son souci de vigilance pour la dimension présentielle de la rencontre, bien plus riche que la
    seule dimension du « dit » ;
  • trouver un accès aux « profondeurs » : celle de la souffrance, en deçà des dysfonctionnements
    individuels et relationnels observables ; celle des histoires de vie, en deçà de la cristallisation des
    symptômes ; celle des ressources intérieures, enfin, qui sont peut-être actuellement bloquées ou non
    cultivées, mais qui sont les plus propres à figurer et à accomplir un mieux-être pour les individus et les
    familles (Ausloos, 1995).
     [8]

Les notions d’auto-organisation et d’autopoièse qu’utilisent Bertalanffy, von Foerster, Varela, etc., pour
rendre compte de la dynamique des systèmes, sont ici essentielles (cf. infra, chap. 13, note 5)

En ce qui concerne les modifications de la méthode, l’on assiste aujourd’hui à un regain d’intérêt pour
les interventions thérapeutiques impliquant l’individu seul (thérapie systémique individuelle), et cela
en partie en raison des difficultés importantes liées à la convocation collective des membres d’une
famille.

L’approche systémique a par ailleurs pris une place importante au sein de multiples services d’aide et
de soins (assistance scolaire, éducative, sociale, services juridiques, etc.) ; les théories et pratiques
nées de la thérapie systémique ayant été retravaillées en fonction de ces domaines spécifiques. Dans
les situations graves ou multi-problématiques, en particulier, la psychothérapie ne peut être le seul
instrument de changement ; il importe que les thérapeutes coopèrent, de manière systématique, avec les
autres services d’assistance ou de contrôle social. En ce sens, les interventions de réseau, loin de
constituer de seules démarches auxiliaires, peuvent faire partie intégrante du processus thérapeutique
lui-même (Onnis, 1980).

L’évolution future de l’approche systémique, tant sur le plan de la pratique que de l’enseignement et de
la recherche, doit rigoureusement tenir compte de cette complexité pour promouvoir des trajectoires de
développement positives pour les individus et les familles.

 10. Institutionnalisation de la méthode

La thérapie d’orientation systémique est aujourd’hui largement institutionnalisée. En Suisse, par
exemple, la Fédération des Médecins Suisses la considère comme l’une des trois méthodes
psychothérapeutiques reconnues, aux côtés de l’orientation psychodynamique et cognitivocomportementale.

Certaines des tendances que l’on regroupe sous son nom sont, il est vrai, plus
représentées et institutionnalisées que d’autres (telle celle qui travaille activement à articuler la
psychothérapie aux autres méthodes de soins -biomédicales, psycho-éducatives, etc.).

Diverses associations nationales et internationales attestent du développement important de la thérapie
systémique de par le monde. Sur notre continent, l’European Family Therapy Association (EFTA),
qui rassemble des membres et instituts de formation issus de la quasi totalité des pays d’Europe de
l’Est et de l’Ouest, a largement participé à la diffusion du paradigme systémique dans le domaine de la
psychothérapie.

Parmi les très nombreuses revues qui existent dans ce domaine, nous citerons, aux
USA, Family Process ; en français, Thérapie Familiale (Genève), Générations (Paris) et les Cahiers
critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux (Bruxelles) ; en allemand, Familien dynamik
 ; en espagnol, Redes (Barcelone) ; en italien, Psicobiettivo et Terapia Familiare (Rome). L’association
suisse a créé une académie pluridisciplinaire de Recherches et Sciences de la Famille ; et un Centre
interfacultaire d’études systémiques a vu le jour à l’Université (Neuchâtel).

 11. Recherche sur le processus et les effets de la psychothérapie

Un corpus substantiel de recherches s’est accumulé depuis plus de 30 ans, qui démontre clairement
l’efficacité de la thérapie systémique (pour une revue, cf. Pinsof et al. 1996 ; Schiepek, 1999). Ces
recherches montrent au demeurant que, pour un nombre important de problèmes psychologiques et de
troubles mentaux majeurs, les méthodes incluant directement dans la thérapie d’autres membres de la
famille que le patient symptomatique comportent un degré d’efficacité supérieur à celui d’autres
méthodes, telles la médication seule, la thérapie individuelle ou de groupe.
Ces études d’efficacité rassemblent à la fois des recherches contrôlées (avec groupe-contrôle) et des
recherches non contrôlées où l’efficacité est évaluée par la comparaison de mesures pré- et posttraitement,
ou par enquête rétrospective (études catamnestiques). Dans le champ de la thérapie
d’orientation systémique, ces deux types de recherches menées se sont traditionnellement caractérisés
par un haut degré de validité externe ou« écologique », s’étant toujours déroulés dans les institutions
de soins existantes, et non dans des conditions artificielles (Schiepek, 1999).

L’état actuel de la recherche requiert encore, il est vrai, d’amples développements (définitions plus
spécifiques des troubles analysés ; échantillons plus vastes ; différenciation plus précise des méthodes
systémiques utilisées, etc.). Dans le courant culturel actuel privilégiant l’evidence based medicine,
l’évaluation de la qualité doit constituer une priorité de la recherche dans le domaine de la
psychothérapie. A cet égard, la mise en place de programmes d’évaluation rigoureux et reproductibles,
aujourd’hui encore partielle, est en train de se développer de manière prometteuse.

D’autre part, un encouragement de la recherche quant à l’apport du modèle systémique dans le
domaine des soins en général -évaluation de l’efficacité d’une prise en charge intégrée de la maladie -
aiderait à proposer les traitements les plus appropriés et à favoriser l’amélioration à long terme du
système de santé par des moyens économiquement et socialement acceptables.
Pour ce qui est de la recherche sur les processus mis en jeu par la thérapie, étant donné l’ampleur de la
thématique, nous nous bornerons à renvoyer le lecteur à un ouvrage récent (Kerig & Lindahl, 2001)
qui fait le point sur les différentes méthodes utilisées jusqu’à ce jour pour « observer » de la manière la
plus fiable possible ce phénomène si éminemment fluide, dynamique et fugace, en regard de l’idéal de
fixation de l’esprit objectiviste, que constitue la réalité proprement interpersonnelle d’une collectivité
de vie.

 12. Formation

Sur un plan européen, l’on souligne l’importance de l’activité de formation à la thérapie systémique,
dans la mesure où de nombreux individus, couples et familles pour lesquels de telles interventions
seraient indiquées ne peuvent en bénéficier, faute de professionnels formés.

Différentes formes d’apprentissage existent, parmi lesquelles on peut distinguer deux grands courants,
visant respectivement la formation à la psychothérapie et à l’intervention systémique (ce deuxième
cursus étant ouvert à des professionnels qui ne s’inscrivent pas spécifiquement dans le domaine de la
santé).
La formation à la psychothérapie d’orientation systémique est une formation postgraduée d’une durée
de 5 ans au minimum.

Elle suppose des connaissances psychopathologiques et des compétences
cliniques préalablement acquises au cours d’une formation professionnelle de base (telles la
psychiatrie ou la psychologie). Elle requiert une pratique psychothérapeutique d’orientation
systémique de plusieurs années, couvrant une large palette de situations relatives à la santé mentale.
La supervision de la pratique clinique est l’un des éléments principaux de la formation. Elle présente la
particularité de pouvoir s’exercer de façon directe, par la médiation du miroir sans tain ou de
l’enregistrement vidéo.

Cette supervision directe présente plusieurs avantages :

1) elle rassure le
candidat dans l’exercice de ses premières activités thérapeutiques ;

2) elle permet au superviseur
d’intervenir dans le cours d’une séance pour en orienter le cours, élargissant ainsi le système
thérapeutique ;

3) livrant un accès sensible et direct à la complexité des structures
communicationnelles, elle permet une construction critique de la réalité clinique, et non la seule
analyse de ce que le thérapeute rapporte.

La formation comprend enfin une expérience sur soi -le but étant d’assurer que les professionnels
formés identifient et gèrent correctement leurs résonances personnelles et le retentissement que cellesci
exercent sur le processus psychothérapeutique.

 13. L’avenir de la méthode

La thérapie d’orientation systémique constitue une voie prometteuse pour la psychiatrie et la
promotion de la santé mentale dans le monde contemporain. Elle offre un corpus théorique qui facilite
l’intégration des sciences humaines aux sciences biologiques. Le paradigme de la complexité, qui
s’applique non seulement au domaine de la psychothérapie, mais aussi à celui, plus large, de la
promotion de la santé, est sans doute le développement actuellement le plus mûr de la pensée
systémique.

Par cette épistémologie de la complexité, la pensée systémique se positionne en effet de façon très
critique à l’égard de tous les réductionnismes -à commencer par celui qui domine fréquemment la
psychiatrie biologique et qui, aujourd’hui, devient particulièrement agressif et dogmatique. Si
l’orientation systémique reconnaît sans conteste l’importance du fonctionnement biologique de
l’homme et l’utilité de la pharmacologie, elle refuse que la souffrance de l’être humain soit réduite à un
ensemble de molécules ou de réactions biochimiques.
Dans son optique, le mot clé serait la pluridimensionalité -et son corollaire sur le plan pratique : la
coopération interdisciplinaire. C’est en effet dans la conscience même que chaque modèle de référence
est nécessairement limité et partiel qu’émerge l’exigence d’une pluralité d’approches.

De leur
confrontation seule peut jaillir une meilleure connaissance de la réalité. En donnant du relief au
nécessaire respect pour le différent et pour le multiple, la pensée systémique pourrait assumer une
fonction éthique. Elle poursuivrait en ce sens le précepte de Bateson selon lequel « seules les
différences et la confrontation entre différences sont porteuses d’informations et de connaissance ».

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Gottingen : Vandenhoeck & Ruprecht.

[1( 1 ) extrait du livre : « Traité de psychothérapie comparée », sous la direction de N.DURUZ et M.GENNART,
Genève : Médecine et Hygiène, 2002, chapitre 12.

[2( 3 ) Quelques décades plus tard, l’orientation de la psychothérapie interpersonnelle, assez connue aux USA,
s’y référera. Cf. supra, chap. 3, note 4, p.

[3( 4 ) On le sait, ce sont les recherches sur le double lien (injonction paradoxale à double contrainte) conduites
par Bateson à Palo Alto dès les années 50, qui ont ouvert la voie à plusieurs autres études sur l’étiogenèse
communicationnelle des troubles psychiques. Sur ce point, cf. les ouvrage de synthèse de Pierre Angel, &
Philippe Mazet : Clinique et psychopathologie de la famille. Paris : PUF (à paraître) ; Theodor Jacob : Family
Interaction and Psychopathology. New York : Plenum Press, 1987 ; Luciano L’Abate : Family Psychopathology.
The Relational Roots of Dys.fùnctional Behavior. New York : Guilford Press, 1998. (N.D.)

[4( 5 ) Cf. supra, chap. 4, note 5, p. .(N.D.)

[5(6 ) On voit ici explicitement la spécificité du processus thérapeutique engagé par la thérapie systémique se
centrant sur les relations intersubjectives.

[6(7) De toutes les méthodes présentées dans cet ouvrage, c’est sans doute celle de la thérapie systémique qui
fait le plus fréquemment référence à l’éthique. Cela n’est pas trop surprenant, car en plusieurs des points qui la
constituent, la systémique est en prise directe sur l’exigence éthique.

[7( 9 ) Formellement, Robert Neuburger, dans son ouvrage L’autre demande. Psychanalyse et thérapie familiale
(Paris : ESF, 1984), pense que l’indication à une thérapie de couple ou de famille doit être posée lorsque le
client n’est pas lui-même sujet de sa demande, c’est-à-dire que celle-ci se diffracte selon trois modalités,
souvent dispersées dans le groupe familial : « l’un supporte le symptôme, un autre ou d’autres en souffrent, un
troisième allègue ces symptômes pour demander de l’aide.

[8(10) L’approche systémique qui est à ranger sans hésistation parmi les thérapies resource-oriented propose
des éléments théoriques solides pour fonder le travail clinique avec les ressources et les compétences des
clients.


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