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Patients, Familles et Soignants par Benoît JC Editions Erès

La situation de double lien

Le modèle des communications paradoxales chez les schizophrènes

dimanche 28 mai 2006 par Benoît Jean-Claude

 La situation de double lien

 Le modèle des communications paradoxales chez les schizophrènes

Un facile contresens ferait de la notion de systémie, dans les sciences humaines, une formule de rigidité cybernétique. Tout à l’opposé, la théorie écosystémiquede Gregory Bateson nous guide souplement dans notre implication soignante. Pour modèles de l’interaction, elle adopte l’évolution vivante et la coévolution.

Face au physiologisme et au robotisme scientistes, qui contredisent notre expérience vécue d’individus et de psychothérapeutes, cette œuvre nous rappelle des faits simples et fondamentaux, tels que l’activité endogène primaire des organismes, l’évolutionnisme, les expériences de création, l’appui sur les valeurs, l’activité symbolique novatrice de l’espèce humaine (L. von Bertalanffy).

Selon Bateson, le terme lien appartient à ces données vivantes. Pour clairement percevoir la richesse conceptuelle et clinique de l’expression « double lien », il faut reprendre mot à mot la description princeps de cette notion interactionnelle, telle que l’apportent deux pages du texte original, Towards a theory of schizophrenia. Cette découverte s’est réalisée dans l’univers de la pathologie mentale la plus lourde, l’hôpital psychiatrique. Les familles aux relations les plus complexes, celles où se trouve un malade schizophrène avéré, constituèrent le foyer même de cette recherche. Et de cette recherche est née aussi une conception nouvelle de la créativité.

Un lecteur trouvera ce texte dans le livre Steps to an ecology of mind, découvrant les trésors d’un savoir pluridisciplinaire, construit peu à peu, dont les principes initiaux paraissent nourrir autant de branches qu’il est nécessaire si l’on veut percevoir l’efflorescence de l’esprit dans la nature. Mind and nature, le livre des dernières années, ressemble à un éblouissant jeu créateur final.

Le lecteur qui aime cette œuvre entre également dans l’univers de l’institution psychiatrique, ce que fit initialement l’équipe de Palo Alto. Là nous attend cette énigme moderne : les relations en « double lien »ne sont-elles pas une caractéristique foncière et croissante de notre civilisation technologique ?

Bateson, avec l’équipe des chercheurs qu’il recrute - les psychiatres Don Jackson et Fry, et les jeunes « communicationnistes » Haley et Weakland -, navigue d’abord sur l’océan des paradoxes de l’humour et de l’hypnose. À partir de leur entrée au Veterans Administration Hospital, hôpital psychiatrique pour anciens combattants, à Palo Alto, et à la Langley Porter Clinic de San Francisco, ces chercheurs publient environ soixante-dix textes sur une dizaine d’années, fondation de la théorie moderne de la communication, en particulier dans le champ de la psychopathologie.

Towards a theory of schizophreniaparaît en 1956. En 1954, dans une lettre à Wiener, Bateson décrivait un premier modèle, ébauchant une conception pathogénique de la schizophrénie : « Au sens où je la comprends, la confusion des types (logiques) conduit au paradoxe quand à la fois le message et le métamessage contiennent des négatifs. Selon ce principe, nous pouvons imaginer la genèse du paradoxe dans le système de deutéro-apprentissage quand un organisme vit une expérience de punition succédant à quelque infraction [failure], et apprend qu’il ne doit pas apprendre que la punition succède à l’infraction. Cela serait approximativement l’image d’un homme qui, ayant été puni pour une infraction, est puni ensuite parce qu’il montre son attente de la punition à venir, c’est-à-dire qu’il est puni de s’humilier. »

Ce modèle formel va se trouver présenté six mois plus tard dans un projet de recherche centré sur la relation mère-enfant à propos de la schizophrénie : « Il est suggéré que la base pour une psychose ultérieure peut être mise en place dans la première enfance par l’expérience vécue d’interaction avec une mère qui, à la fois, punit l’enfant pour certains actes et punit l’enfant pour avoir appris que la punition suivra certains actes, c’est-à-dire qu’elle crée du paradoxe chez l’enfant en combinant l’apprentissage négatif avec le deutéro-apprentissage négatif. »

La confusion entre ces deux niveaux d’acquisition des conduites, avec le contrôle de celles-ci par la présence d’une sanction, trouve son matériel clinique dans les nombreux entretiens familiaux, conduits dans un but thérapeutique, enregistrés et étudiés alors par les chercheurs de Palo Alto, selon la méthode dite de « conjoint family therapy ».

Ainsi, le biologiste de Cambridge, l’ethnologue de Nouvelle-Guinée et de Bali, le sociologue et l’éthologue de Washington, et l’observateur des psychiatres de Californie et des schizophrènes de Palo Alto portait en lui l’hypothèse du double lien, intuition issue de ses observations participantes dans les échanges des primitifs, des mammifères, des psychiatres et de leurs malades, leurs familles et leurs institutions, « étapes vers une écologie de l’esprit », et rencontre de l’être humain, sapiens demens.

Double lien, point 1 : « Deux ou plusieurs personnes »

« Parmi celles-ci, nous désignons l’une, dans la perspective de notre définition, comme la “victime”. Nous n’affirmons pas que le double lien est infligé par la mère seule, mais qu’il peut être créé ou par la mère seule ou par quelque combinaison mère, père et/ou collatéraux. »

Il est aisé d’illustrer ce premier point, « deux ou plusieurs personnes », dont l’une peut être considérée comme la « victime ». Ci-après, ce point1 se traduira dans les relations entre une mère et son jeune enfant sourd-muet, où tout se passe comme si cette mère voulait créer elle-même un langage pour son enfant.

Le cas est rapporté dans un groupe de soignants en supervision. L’intervenante (I) qui décrit la situation répond aux questions du formateur (F) ou d’autres membres du groupe. Il s’agit d’un garçon de 9 ans, sourd-muet, suivi dans un hôpital de jour psychiatrique à la suite de ses échecs en milieu scolaire spécialisé. Il a une sœur un peu plus âgée, normale.

I : Dans un premier temps, la mère était reçue par l’orthophoniste de l’équipe. Celle-ci trouvait que ça n’allait pas. La mère ramenait des tas de choses. Elle parlait beaucoup du père qui ne venait jamais dans l’institution. Elle dressait de lui un tableau très négatif. Finalement, on a dit à la mère que ce serait plus intéressant que toute la famille soit présente lors des entretiens et avec l’enfant.

F : Le père ?

I : Il est venu et il vient toujours. Une fois par mois. La sœur vient parfois.

F : Comment réagit l’enfant dans ces entretiens ?

I : Cela dépend de ce qui se passe au cours de l’entretien. Parfois il sort. Il revient après avoir rouvert la porte... J’allais dire : si ce qu’il entend lui convient ! Or il est sourd profond.

F : Il vient regarder...

I : Oui, il est présent. Invité. Il intervient aussi beaucoup par le biais de la personne qui lui apprend le langage gestuel. Les parents aussi ont essayé d’apprendre les mots gestuels les plus courants. Quand il a, lui, quelque chose à demander ou à dire, il passe par l’éducatrice.

F : Comment se fait-il qu’il n’ait pas appris le langage gestuel auparavant ?

I : Il y avait tout un langage qui s’était instauré entre la mère et l’enfant, un langage gestuel, mais à eux deux. La mère semble avoir estimé d’emblée qu’il n’y en aurait jamais d’autre. Elle avait refusé de participer elle-même à l’apprentissage gestuel.

F : Comment est-elle ?

I : Elle, elle parle beaucoup. Elle estimait que cela suffisait que l’information circule bien entre elle et son fils. Elle demandait au père de passer par elle. C’est très clair ! Elle ne voulait pas se séparer de son fils. Nous avons évité de le lui dire directement, car elle l’aurait mal supporté. On a travaillé sur le fait que par moment c’était très lourd pour elle. Il y a le revers de la médaille. Elle est toute-puissante et tout passe par elle, mais c’est trop lourd. Son fils ne fait rien en dehors d’elle. Elle se trouvait de plus en plus concernée dans tous les détails de la vie quotidienne.

Est-il nécessaire de commenter ce récit ? Le travail de l’équipe paraît soudain prendre tout son sens et ramener dans un espace évolutif une situation devenue aberrante, conduisant à la création d’une « victime », l’enfant.

La méthode des « entretiens familiaux conjoints » de Palo Alto découvre une issue psychothérapique, une fois décodée la complexité des composantes interactionnelles du symptôme. La rencontre entre l’institution, l’enfant et la famille recrée un espace de croissance, naturel en quelque sorte. Elle évite la mise en cause maladroite de la domination parentale et, aussi, la cristallisation des soins sur l’enfant, uniquement. L’évolution retrouvée par l’enfant concerne l’ensemble du groupe familial, et aussi bien l’institution.

Double lien, point 2 : « Expérience vécue répétée »

« Nous affirmons que le double lien est un thème récurrent dans l’expérience vécue de la “victime”. Notre hypothèse n’invoque pas une expérience unique traumatique, mais une expérience vécue répétée telle que la structure en double lien devient une attente habituelle. »

Voici, à titre d’illustration, la description d’une relation mère-enfant apportée par une soignante travaillant dans un hôpital de jour en psychiatrie infantile.

« Je pense à la maman de Jean-Lou. Elle le rejetait chaque fois que l’enfant avait un geste spontané vers elle. Elle ne pouvait pas accepter de l’embrasser, de le serrer contre elle. Sa défense habituelle était de lui dire quelque chose comme : “Ah, tu vas avoir trop chaud. Enlève ton blouson !” Elle l’éloignait d’elle de cette façon-là. Un rejet. Dit comme ça, hors du contexte, cela ne paraît pas particulièrement tordu comme phrase, c’est ça qui est fou ! Cette réaction complètement plaquée et justifiée par une bonne raison. Ce qui me frappait, c’était le côté tordu de ce fonctionnement. Elle se dit une bonne mère. Jamais elle ne rejette franchement Jean-Lou. Elle a la façade de la bonne mère. Elle s’occupe toujours d’un tas de trucs matériels et elle répète toujours des principes. »

Jusqu’à quand un tel jeu et ces pseudo-gestes relationnels se poursuivront-ils ? Une fois les troubles psychiatriques les plus francs apparus, ces gestes ne cessent de se reproduire, répétition de plus en plus caricaturale au fur et à mesure que l’enfant grandit, devient adolescent, puis adulte. Tout se passe comme si le temps relationnel ne comportait qu’une répétition d’actes faussement affectifs et, en réalité, fortement porteurs d’un contrôle figeant. Le patient semble se prêter, dans la douleur et l’autisme, à ces manipulations qu’il s’agit pour le parent - parfois aussi le père, parfois le couple - de porter jusque dans l’institution.

Je raconte souvent la demi-heure de « relation familiale » qui a marqué définitivement ma vie professionnelle. J’arrive dans un nouveau poste de responsable en psychiatrie adulte. Mme Aubert veut absolument rencontrer ce médecin-chef du service où son fils est hospitalisé depuis dix ans. Jean Aubert est mutique, catatonique, mange du tabac et se couche des heures entières à côté d’un radiateur ou sur un banc. J’impose à la mère, dès cette première rencontre, la présence de son fils. Là se situe une scène muette entre elle et lui à propos d’une cigarette. Elle lui refuse habituellement de fumer plus de la moitié de chacune de celles qu’elle lui offre lorsqu’il a murmuré - sous son injonction - le mot « cigarette » ! Cette cigarette-ci est bientôt à moitié consumée et Mme Aubert fait écraser le mégot allumé en appuyant fortement sur les doigts de Jean dans le cendrier. Je lui fais remarquer la cruauté du geste. À la fin de « l’entretien », Jean Aubert, qui n’a pas dit un mot ni fait un geste personnel notable, me regarde dans les yeux et me serre la main. C’est alors que j’ai compris que l’être individuel subsiste au-delà de l’autisme, et que celui-ci est actuellement et activement maintenu dans une relation victimaire agie par la famille.

L’institution est contaminée par le climat émotionnel de tels drames. Mme Aubert vient visiter son fils trois fois par semaine. Elle se montre constamment agressive à l’égard du personnel, qu’elle tyrannise directement d’une voix forte, ou indirectement par des lettres de récrimination et de dénonciation adressées au directeur de l’établissement. En particulier, elle vérifie à chaque visite l’état de propreté et l’intégrité du corps de son fils, anus compris. Or, il peut arriver que Jean : a)se barbouille de ses matières fécales, oub)porte des traces de coups au visage. Mme Aubert est dans tous ses états. L’enquête clinique et institutionnelle aboutit une fois encore au tabagisme de Jean. La « guerre du tabac » se déroule répétitivement comme suit. Le seul plaisir de Jean est de fumer et de mâcher des mégots. La nuit, il cherche souvent à satisfaire ce désir. Il se promène dans l’obscurité, se penche au chevet des lits, fouille dans les oreillers de ses compagnons qui le frappent à la figure, à un moment ou un autre. Les infirmiers sont vertement accusés par Mme Aubert de ces gestes de violence. Donc, ils enferment Jean, la nuit, dans sa chambre. Alors, Jean présente le comportement « pathologique » classique : il se souille et enduit le lit et les murs de ses excréments. Le personnel est contraint de lui rendre sa liberté nocturne. Quelques jours plus tard, le cycle se répète. Mme Aubert crie à qui veut l’entendre : « Mon fils est propre et on l’agresse ! »

Double lien, point 3 : « Une injonction négative primaire »

« Le message peut être : “Ne fais pas ceci, ou je te punirai”, ou bien : “Si tu ne fais pas cela, je te punirai”. »

En résumant le texte de Bateson, cette punition peut être : a)un retrait d’amour ; b)une expression de haine ou de colère ; c)« l’expression d’un désarroi parental, forme majeure d’abandon ».

Cette injonction, qui inclut une menace, comporte un élément paradoxal, la négation d’un lien affectif positif, affirmé simultanément. L’injonction paradoxale va exercer une action directe sur la « victime », son affectivité, et donc stimuler un comportement-réponse confus. Action négative, paradoxe d’un lien affirmé et nié à la fois, évocation d’un comportement désigné en même temps comme interdit : cette complexité souligne l’existence d’une intense manipulation en cours, concernant la survie et la croissance existentielle de la « victime ». Les guillemets soulignent la circularité des interactions et le fait que le patient est lui-même participant actif dans le jeu familial qui l’écrase.

La réévaluation batesonienne de la névrose expérimentale (cf. Pavlov) se fonde sur la même idée. Dans l’expérimentation animale, il est question d’un lien essentiel pour l’animal domestique, mammifère si étroitement lié à l’homme. Lorsque le cercle et l’ellipse se confondent, devant le chien, celui-ci se trouve pris dans l’injonction paradoxale : « Je te mets dans une situation où il t’est impossible de participer à notre relation de dressage que pourtant je t’impose et pour laquelle je te récompense. »

Placé dans une telle situation, l’être humain peut se révolter, ou encore parierau hasard, comme le souligne Bateson. L’enfant ou le malade mental peuvent avoir quelque difficulté à s’engager dans l’une ou l’autre de ces deux voies. Il leur faut, en effet, atteindre alors un niveau de créativité relationnelle qui dépasse les possibilités de sujets en état de dépendance, physiologique et psychique.

À la même période, dans les années 1950, Ronald Laing conduisait ses recherches sur les relations familiales des psychotiques. Il dénommait « mystifications » ces drames familiaux dont il découvrait les tensions et les thèmes dans ses approches approfondies auprès de jeunes femmes schizophrènes hospitalisées de façon déjà prolongée.

Dans le travail des pionniers de Palo Alto, les buts thérapeutiques dominent clairement, avec plus d’optimisme que chez Laing. Pour eux, implicitement, l’évaluation familiale s’accompagne de l’accroissement progressif des initiatives du patient. Toutefois, la finesse des observations de l’école antipsychiatrique anglaise l’avait déjà conduite au thème si captivant des valeurs et des contre-valeurs familiales, en opposition dialectique, exprimées dans la symptomatologie de chaque patient en famille.

Un bref exemple tiré de la longue observation de Sarah Dantzig nous fait bien apparaître la compréhensibilitéde son délire. Le contenu de ce délire est défini par les proches comme porteur de contre-valeurs familiales.

Sarah Dantzig commence à s’isoler vers l’âge de 17 ans, et manifeste quatre ans plus tard des troubles graves du comportement. La famille affiche des valeurs de sincérité entre tous les proches. Tout à l’opposé, Sarah s’isole et semble cacher son intimité aux siens. Elle montre qu’elle se méfie de la surveillance familiale et reproche aux siens leurs intrusions.

Voici un court extrait du récit d’une rencontre entre Sarah, ses proches et les cliniciens à l’hôpital. « À un moment, lorsque Sarah quitta la pièce, le père, la mère et le frère se mirent à échanger des paroles à voix basse. Lorsqu’elle rentra, elle dit, d’un ton incertain, qu’elle avait l’impression qu’ils venaient de parler d’elle. Ils répliquèrent qu’elle se trompait et nous lancèrent un regard significatif qui semblait dire : “Vous voyez comme elle est soupçonneuse”. »

Ces derniers faits peuvent être décodés ainsi : « Vous, psychiatres, et nous, famille, nous sommes des gens normaux, n’est-ce-pas ! » Relevons là une allusion au contexte psychiatrique - ici, l’internement prolongé - qui nous conduit à cette complexité manipulatrice si difficile à décoder par la patiente. Isolée dans sa situation d’aliénée, Sarah ne peut que douter de ses propres perceptions, pourtant objectives. Dans une certaine mesure, l’environnement est bien persécutif. Pourtant, cette prise de conscience lui est interdite par l’environnement même.

Double lien, point 4 : « Une injonction secondaire
en conflit avec la première à un niveau plus abstrait et,
comme la première, renforcée par des punitions
ou des signaux qui menacent la survie »

« Tu ne dois pas être aussi soupçonneuse, sinon tu resteras à l’hôpital », dit à Sarah sa famille. Cette formulation implicite est surchargée par cette autre : « Tu ne peux pas t’empêcher d’être soupçonneuse », clin d’œil aux cliniciens présents à la séance.

Bateson a souligné que l’injonction secondaire est plus difficile à décrire que la primaire. Elle est communiquée en grande partie par des moyens non verbaux et des allusions contextuelles. D’autre part, malgré sa forme concrète, ce second message est « plus abstrait ». Il se situe à un niveau logique plus général, par exemple, ici, l’évocation latente de l’ensemble des faits plaidant en faveur de la folie chez Sarah.

Les éléments de l’injonction s’inscrivent dans une complexité paradoxale : a)« Sarah, tu seras sanctionnée parce que tu te méfies de ta famille, qui prend en considération tes sentiments » ; b)« Tes sentiments de méfiance, tout particulièrement, s’opposant à l’idéologie familiale, témoignent d’un état de démence qui fait qu’il faut te maintenir hors de la famille, à l’hôpital ». Le thème de la sanction elle-même est nié, puisqu’il est interdit à Sarah de percevoir toute agressivité des siens à son égard, et de même est niée toute agressivité « normale » de sa part à elle, a prioridéfinie comme alliée à l’idéologie familiale.

Pour Bateson, les proches seront porteurs de ce message : « Ne vois pas ceci comme une punition. » Parfois, ajoute-t-il, les injonctions primaire et secondaire sont infligées conjointement par deux des membres de la famille : « Par exemple, un parent peut nier à un niveau plus abstrait les injonctions de l’autre. »

Double lien, point 5 : « Une injonction négative tertiaire interdisant à la victime d’échapper au champ »

Le mot victime a perdu ses guillemets ! En effet, ce point 5 souligne la précarité du pouvoir de l’enfant face aux adultes, et plus encore celle du patient institutionnalisé face à une coalition (déniée, certes) entre certains membres de la famille et ceux de l’institution. Ce blocage est parfois induit de façon confusionnante : des « promesses inconstantes d’amour » ou « d’autres ruses » plus subtiles encore, selon les termes de Bateson.

Lorsque le patient désigné d’une « famille idoine » rencontre l’« institution idoine », selon des expressions de J. Haley, l’ensemble des manipulations des uns et des autres et la confusion même du patient brouillent complètement les messages. De plus, les membres de l’institution deviennent à la fois soignants désignés dans le jeu familial et soignants désignés dans l’ordre social. Cette situation de double désignation va lier de façon rigide les patients et les soignants. La causalité linéaire qui semble déterminer la pathologie - l’endogénéité de la folie - comporte en réalité un multidéterminisme. L’indécidable, l’ambigu et l’incertain font partager un même échec misérable aux multiples acteurs concernés par la situation d’aliénation.

Le sentiment d’être « coincé » dans un jeu absurde gèle l’ensemble des interactions, malgré la bonne volonté - fréquente sinon constante - de chacun. Une situation insoluble tant que l’équipe ne sait pas organiser des rencontres claires avec l’environnement, à la demande directe ou indirecte du patient, quel que soit son âge.

Madame C. - soignante elle-même dans une autre institution - a dû placer son fils Pierre, âgé de 6 ans, dans un hôpital de jour psychiatrique. Ses relations avec le personnel de l’hôpital sont difficiles. Elles oscillent entre une connivence professionnelle plutôt cordiale et une froideur distante plutôt agressive. Lorsqu’un des intervenants qui s’occupent de son fils lui décrit une évolution relationnelle de celui-ci, elle disqualifie immédiatement l’aide apportée à son enfant. Voici un exemple de telles rétroactions, que l’on peut intituler : « C’est pas grave ! »

Un éducateur de cet hôpital de jour raconte : « Pierre avait de gros problèmes de propreté, de vêtements sales ou perdus dans l’institution. Un soir, nous rentrons d’un pique-nique où Pierre était venu avec une paire de chaussures splendides. Il avait beaucoup marché dans la boue. On a fait un feu de bois et on a mis les chaussures à sécher. L’une est tombée dans le feu et a brûlé. Quand la mère est venue chercher Pierre, le soir, il a bien fallu lui révéler notre “faute professionnelle”. Voilà le dialogue dans mon souvenir :

E : Nous sommes allés au pique-nique. Pierre s’est mouillé.

M : C’est pas grave ! C’est pas grave...

(Pour moi, cela impliquait le message suivant : “Si Pierre s’est sali, c’est que malgré tout il a fait quelque chose. Il s’est occupé. Ça vaut mieux que rien”. Je ressentais ça.)

E : Il a mouillé ses chaussures.

M : Oh, c’est pas grave, c’est pas grave...

E : On les a mises à sécher.

M : C’est pas grave, c’est pas grave...

E : Il y en a une qui a brûlé.

M : C’est pas grave...

E : Mais elle a complètement brûlé !

(Alors, c’est la décomposition totale chez elle. Elle arrive au minibus où étaient encore les enfants et se retourne vers moi) :

M : Ah ! Bien. J’avais décidé de ne pas faire les soldes cette année. Ah ! Je vais faire les soldes.

L’éducateur poursuit son commentaire de cet épisode : « À chaque retour de pique-nique, il y avait toujours un vêtement déchiré ou sali et, ce jour-là, elle avait décidé a priorique tout ce qui pouvait arriver pour les vêtements, c’était “pas grave”. Quand même, cette belle chaussure, cette fois-là, ça l’a émue. C’était le genre de relations qu’elle avait avec nous et avec Pierre aussi, comme si rien ne comptait dans ce qui se passait avec nous, ni le mauvais, ni le bon. Rien d’affectif. »

Ainsi, les intervenants se perçoivent eux-mêmes comme « victimes » de cet état stable, où toute évolution émotionnelle se trouve bloquée. La mère, Pierre et les intervenants partagent ce même blocage, et aucun ne peut plus « s’échapper du champ ». Cette paralysie collective sur le territoire institutionnel, comme nous le verrons à plusieurs reprises dans divers chapitres de ce livre, est la caractéristique principale d’une implication pathogène, pour nous.

Double lien, point 6 : « Finalement, l’ensemble complet d’ingrédients n’est désormais plus nécessaire
quand la victime a appris à percevoir son univers
selon des schèmes de double lien.
Presque tout élément d’une séquence de double lien
peut être alors suffisant pour précipiter panique ou rage »

Ce sixième point de la définition du double lien nous rapproche mieux encore des réalités institutionnelles quotidiennes. Les allusionsà un contexte de trahisons, tant familiales qu’institutionnelles, bloquent toute issue aux capacités de croissance existentielle latentes chez le patient. Ce point 6 de Bateson doit être gravé parmi nos responsabilités institutionnelles : « Tu ne trahiras pas ton patient ! » Cette objurgation coïncide avec ce « sixième sens » de tout malade institutionnalisé : « Qui donc, en ce moment, est en train de me trahir, en accord avec mes proches ? »

Un jeune patient hospitalisé, sa mère et ses soignants

Ce chapitre consacré au modèle relationnel inducteur de pathologie mentale décrit par Bateson est bien traduit dans cette brève scène ayant pour cadre un service psychiatrique. Bateson montre là les interactions entre un jeune patient, sa mère et les soignants.

« Un jeune homme qui s’était bien remis d’un accès schizophrénique aigu reçut à l’hôpital la visite de sa mère. Il était heureux de la voir et mit impulsivement le bras autour de ses épaules ; sur quoi elle se raidit. Il retire son bras, alors elle demande : “Est-ce que tu ne m’aimes plus ?” Il rougit et elle dit : “Mon chéri, tu ne dois pas être aussi facilement embarrassé et effrayé par tes sentiments.” Le patient n’est capable de rester avec elle que quelques minutes de plus et, après son départ, il agresse un infirmier et on doit le baigner [traitement sédatif de l’époque]. »

Il est bon de relire mot à mot ce texte, en se laissant aller aux images latentes.

Voici ce qu’un soignant psychiatrique peut vivre avec elles, se mettant à la place de ce jeune homme. « J’ai vécu ces dernières semaines une confusion intense où mon corps n’était que malaise. Je ne dormais plus, je tournais des heures entières dans ma chambre et personne ne me comprenait, pas même ma mère. Ils m’ont emmené de force à l’hôpital des fous. Personne ne me comprend plus, et là aussi, c’est pareil. Puis ça s’est arrangé. Maintenant, je me sens mieux. Voilà maman qui vient me voir et elle me fera sûrement sortir de ce monde de fous. Je voudrais bien l’embrasser, mais je sais qu’elle n’aime pas beaucoup ça. Je me serre contre elle et lui mets le bras sur les épaules. Mais, la voilà qui s’éloigne. Maintenant, j’ai honte d’être si faible, encore un enfant si impuissant, et mon bras tombe de lui-même. Ma mère est choquée. Elle s’éloigne et me dit que je ne l’aime plus. Ah, je perds encore la tête, je suis bouleversé. Pourquoi suis-je si fragile ? Je me fais peur à moi-même. Elle s’en va. C’est intolérable. Cet infirmier qui ressemble à mon père veut me saisir. Je me débats et tente de le frapper, mais ils me ceinturent. J’ai oublié tout le reste. »

Dans une telle scène psychiatrique classique, le patient sera là avec sa mère - ou son père, ou tous deux, dans une présence réciproque ambiguë, où chacun de ses propos ou gestes spontanés se transforme en échec et en blessure. Le dévouement parental prend alors l’aspect paradoxal d’une incompréhension affective totale. Des infirmiers ou infirmières sont là, passifs, jusqu’au moment où, seul avec eux, le sujet les voit se transformer en agents actifs de sa persécution. Il se jette sur eux avec toute son angoisse et on lui applique le « traitement prévu ».

Qui est donc absent-présent dans cette scène ? C’est le médecin. Et, même présent, il ne pourrait que prescrire la contention ou l’injection sédative - s’il ne sait pas s’impliquer dans la tension existante. Ce souvenir restera latent dans la conscience du patient. Le pseudo-secours thérapeutique n’est guère plus acceptable que le retrait affectif familial : pour lui, il s’agit d’un même abandon.

Visite chez sa mère d’un malade hospitalisé,
accompagné par Bateson

Lors d’entretiens réguliers avec Bateson, un patient chronique faisait souvent allusion à la notion que « quelque chose s’était déplacé dans l’espace » et que c’est pour cela qu’il avait « craqué ». Bateson a l’idée que, pour ce malade, cet espace était sa mère et il le lui dit. Le malade répond : « Non, l’espace est lamère. » Pour lui, c’est une entité matérialisée plutôt qu’une personne. C’est un modèle relationnel bien encodé et figé. Bateson lui suggère que sa mère aurait pu être à l’origine de ses troubles. Le patient répond : « Je ne l’ai jamais condamnée. » Il paraît dire qu’il ne peut pas accuser sa mère sans s’accuser lui-même, car celle-ci l’inclut, lui, d’une façon absolue. Dans son esprit, elle existe ainsi à deux niveaux différents, l’un personnel et affectif, l’autre général et abstrait.

Bateson décide le patient à rendre visite à sa mère avec lui. C’est la première sortie de ce patient depuis des années. Ils arrivent ensemble devant le pavillon familial. Sur la pelouse, devant ce pavillon, on voit le journal lancé là par le livreur. Le patient reste figé au bord du gazon, tremblant, angoissé. Et « la maison ressemblait à une de ces maisons modèles, telles les maisons arrangées par une agence pour vendre des maisons semblables. » Personne n’est là. Ils pénètrent dans la pièce principale : « Il y avait sur la cheminée un bouquet de fleurs artificielles, parfaitement équilibré. Ici un faisan chinois, là un autre faisan chinois, symétriques. La moquette était exactement ce qu’elle devait être. »

La mère survient. Bateson se sent un peu gêné de s’être introduit là, avec le patient, mais les choses paraissent bien se passer, malgré l’inattendu de la situation. Il décide de laisser le patient avec sa mère et de revenir au moment où il sera temps de rentrer à l’hôpital.

Voici son texte. « Cela me laissait une bonne heure pour me promener dans les rues sans avoir rien à faire et je me mis à me demander ce que j’aimerais faire face à cette situation. Que pouvais-je leur communiquer et comment ? Je me résolus à introduire là une chose qui soit en même temps belle et sans apprêt. Je décidais que des fleurs étaient la bonne réponse et j’achetais des glaïeuls. Quand je revins chercher le patient, je les offris à la mère, lui disant que je désirais lui apporter quelque chose qui soit à la fois “beau et sans apprêt”. “Oh ! dit-elle, ce ne sont pas des fleurs sans apprêt. Chaque fois qu’une se fane, on peut la couper.” »

Bateson commente : « Il me semble que ce qui est intéressant ici n’est pas tant l’énoncé castrateur de son propos, mais le fait de me mettre dans la position de quelqu’un qui s’est excusé, ce qu’en fait je n’avais pas fait. C’est-à-dire qu’elle prenait mon message et le reclassait. Elle changait l’étiquette qui indiquait de quel message il s’agissait. Et ceci, je pense, était ce qu’elle faisait constamment. Une reprise sans fin du message de l’autre et une réponse comme s’il s’agissait soit d’un énoncé de faiblesse de la part de l’interlocuteur soit d’une attaque contre elle, qui pourrait être en réalité étiquetée comme une faiblesse de la part de celui-ci, et ainsi de suite. »

Par rapport au cas précédent, notons la chronicité déjà prolongée de cette situation. Rien de nouveau ne va - et même ne doit - survenir dans cette relation figée, des deux côtés. Soulignons un point : il s’agit dans les deux cas d’une relation mère-fils. Le fait tient pour une part au caractère de l’établissement où Bateson fit ses recherches, destiné à d’anciens combattants.

Que penser de l’étiologie et du déterminisme de ces imbroglios ?

Les auteurs du texte du double lien répondent ainsi : « Puisqu’il s’agit uniquement d’une description formelle, nous n’entrerons pas dans le détail des raisons pour lesquelles la mère éprouve précisément ces sentiments à l’égard de son enfant. Nous nous limiterons à en suggérer quelques-unes : peut-être le seul fait d’avoir un enfant éveille-t-il en elle une angoisse relative à elle-même et à ses relations avec sa propre famille ; ou peut-être est-ce pour elle particulièrement important que son enfant soit garçon ou fille, ou né le jour de l’anniversaire d’un de ses propres frères et sœurs, ou qu’il occupe aujourd’hui, par rapport à ses frères et sœurs, la même position que celle que, jadis, elle-même occupait dans sa propre famille ; ou bien peut-être cet enfant occupe-t-il une place spéciale à ses yeux, pour d’autres raisons liées à ses propres problèmes affectifs. »

Le contenu du drame individualise chaque cas. Les schèmes du double lien peuvent chaque fois être observés, et le plus complètement dans les formes les plus graves des psychoses.

Le clinicien est lui-même pris dans la situation où la tragédie d’un patient l’amène à intervenir. Mais il peut élargir son observation participante à l’entour, aussi bien vers la famille du patient que dans l’institution où la situation va se jouer, peut-être si longtemps, trop longtemps. À l’évidence, tout cela déborde largement une étiologie unique, génétique, ou médicale, ou sociale. Ici encore, nous relirons les pages que Bateson a consacrées à ces intrications étiopathogéniques. L’institution psychiatrique et ses patients deviennent trop aisément la « preuve » fondatrice de théories déterministes caricaturales. La haute complexité des apprentissages existentiels, chez l’homme, ouvre bien d’autres aperçus : « Nous ne pouvons pas simplement affirmer que les sujets hospitalisés portent un gène de schizophrénie et que les autres non. Plutôt, nous devons nous attendre à ce que plusieurs gènes ou constellations de gènes altéreront des schèmes et des potentialités d’apprentissage, et que certains des schèmes résultants, confrontés à des formes spécifiques de stress dans l’environnement, pourront conduire à une schizophrénie déclarée. » Tous les travaux des psychiatres généticiens aboutissent à cette même conclusion, très nuancée.

Ouvrage récent de l’auteur sur le même sujet :
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