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Les problèmes du thérapeute familial débutant

Article de Napier et Whitaker

lundi 12 juin 2006 par DIFFERDANGE

Les problèmes du thérapeute familial débutant. (Napier, Whitaker)

En thérapie familiale, l’expérience de la rencontre est importante. La rencontre a trois dimensions principales :

  • La rencontre entre les membres de la famille ; les thérapeutes s’efforcent d’être les catalyseurs du démarrage du processus. L’intensité de la confrontation familiale croît avec la confiance que la famille accorde aux thérapeutes. La thérapie évolue à partir des conflits avec la réalité vers des combats symboliques et vers des luttes personnelles ; puis on peut l’espérer, vers une spontanéité personnelle qui ne peut se produire sans la deuxième dimension :
  • Le modèle d’interaction ;
  • L’implication croissante de chacun des membres de la famille et du ou des thérapeute(s).

Les auteurs pensent que la personnalité des thérapeutes et leur souci d’évolution sont des éléments essentiels dans la thérapie. La réponse intuitive et affective est plus importante que la compréhension intellectuelle. La psychothérapie est une démarche humaine spontanée, facilitée par l’implication professionnelle mais ne peut être programmée.

Parfois, la thérapie peut être bloquée. Cet article envisage ce qui peut limiter la créativité et l’efficacité du groupe thérapeutique.

1. Le manque de « leadership »

Le besoin de leadership est important dans une famille dont la structure et les fonctions sont menacées par des crises. Souvent l’un des membres est sur le point d’être rejeté ou la famille est incapable de fonctionner en tant qu’unité. Confronté à des situations agressives, le thérapeute doit contrôler la séance. Souvent la famille teste le pouvoir du thérapeute à travers des problèmes de structure. Elles essayent de diminuer leur angoisse en essayant de contrôler la structure.
Ex : essayer de dire au thérapeute avec qui il doit avoir un entretien.

C’est une « lutte pour le contrôle de la structure » et le thérapeute doit la gagner, s’il veut que la famille ait confiance dans son pouvoir.
Le thérapeute doit guider la décision de la famille relative à la participation aux séances plutôt que de suivre. Il ne s’agit pas d’accepter la présence de n’importe quel membre proposé par la famille aux séances. La famille ressent très vite cette indécision et protège son intégrité en participant à contrecoeur et en réduisant le risque par l’absence de membres clés aux séances.

Un thérapeute expérimenté exige la présence des membres de la famille, perçoit leurs besoins, amène un co-thérapeute ou un moyen d’enregistrement sans demander l’autorisation.

2. Impossibilité d’inclure la famille élargie.

Des thérapies peuvent échouer car des personnes importantes sont absentes lors des séances. La famille d’origine sape souvent la thérapie familiale orientée vers la famille de procréation. Selon Speck, l’implication de la famille élargie dès le premier entretien est important pour la thérapie. Il est beaucoup plus difficile d’inclure des membres du système après coup. Le thérapeute ne peut être conscient des besoins de certains individus jusqu’à ce qu’une impasse apparaisse :
par exemple : une tentative d’individuation du couple échoue par crainte de rupture avec leurs parents. Il est préférable d’anticiper une telle impasse en engageant très tôt la famille élargie dans le traitement.

3. Le sur empressement à aider.

Certaines impasses résultent de la prédominance prise par le thérapeute du fait de ses commentaires et interprétations. Aussitôt la famille devient plus silencieuse et cela pousse le thérapeute à sonder à nouveau pour créer plus d’activité. Dans ce cas beaucoup de paroles sont dites mais peu ont une signification émotionnelle et famille et thérapeute se quittent « déprimés ».

Il est important que le thérapeute insiste très tôt pour que les membres se parlent entre eux de leurs problèmes et s’efforcent de les résoudre avec chacun car :

  • ils sont capables de les résoudre rapidement en s’appuyant sur le thérapeute pour intensifier une relation qui était inhibée.
  • Ils exposent au thérapeute leur système relationnel plutôt qu’une description insipide.
  • Ils commencent à prendre des initiatives et à contrôler leur vie et découvrir qu’ils peuvent se changer eux-mêmes.
  • Ils peuvent faire l’expérience d’un désespoir et être convaincus de préparer le terrain pour le thérapeute.

 Beaucoup de jeunes thérapeutes sont conscients de la nécessité d’amener la famille à interagir mais sont inconscients de la manière dont ils sapent ce processus. Souvent ils deviennent anxieux et s’activent au moment où quelque chose commençait à se passer dans la famille. Le thérapeute verbalise (car il est anxieux, se sent exclu, craint la solitude,...) puis se sent coupable car la famille ne parle plus assez.

Le thérapeute se sent obliger d’amener une motivation au changement. Ce qui est une erreur. Cette tentative de provoquer l’initiative rend moins probable que la famille découvre ses propres motivations au changement. Le thérapeute s’accuse peut être d’être inefficace. Il travaille dur pour surmonter l’inefficacité ressentie alors que l’effort thérapeutique dépend de la contribution de la famille. Il y a des moments où le thérapeute peut refuser d’apporter son aide et attendre de trouver ses propres ressources pendant que la famille se « bagarre ».

4. Communication hors thérapie.

Certaines familles tentent de diminuer leur tension en essayant de communiquer avec le thérapeute hors séances. Sans être rejetant, celui-ci peut demander aux membres de la famille qui téléphone de « mettre ça en réserve pour la séance ».

5. Le bouc émissaire.

Se focaliser dès le début sur le patient désigné est une erreur. Le faire serait souscrire à la définition que donne la famille de ses problèmes et renforcer le processus du « bouc émissaire » en engageant la famille à traiter le « patient ».

Dès la première entrevue il est possible d’évoquer le conflit conjugal, les modèles dans la fratrie, l’atmosphère de souffrance,...et ne pas renforcer les mythes du « patient ». Cela sera abordé en temps voulu.

6. Le thérapeute précédent.

La famille n’amorce aucun changement tant qu’elle n’a pas dépassé ses impressions négatives concernant le traitement antérieur.

7. Les difficultés de l’équipe.

Si il y a 2 thérapeutes, une bonne coopération et une certaine complémentarité sont nécessaires. Les différences théoriques font moins problème que les conflits de personnalité.
Si il y a conflit entre les 2 thérapeutes, le meilleur moyen est de traiter ouvertement ce qui est latent, devant la famille, à laquelle cette solution peut fournir un modèle.

8. Pendre parti.

Bowen a insisté sur la nécessité pour le thérapeute de se « dé-trianguler ». La sur-implication prématurée peut amener la famille à douter de la crédibilité et du jugement du thérapeute. La prise de parti est souvent ressentie comme une intrusion et provoque des réactions de défense.
Le contre-transfert est important chez le thérapeute car il est embarqué dans une lutte avec un groupe puissant. Le jeune thérapeute se sent souvent comme un enfant dans la famille qu’il traite. Attention au parti prit (le bon et le mauvais, le dominant,...).

Exemple : conviction du thérapeute : « c’est lui qui la domine ». Mais sous son comportement apparent l’épouse ouvertement soumise a autant de pouvoir que son compagnon bruyant ; elle est simplement plus contrôlée dans son mode d’expression.

Le thérapeute débutant est très sensible aux comportements apparents. Attention donc aux rapports de causalité et aux partis pris moralisants.

9. La neutralité pseudo mutuelle.

Parfois, les membres de la famille refusent de s’affronter l’un l’autre. La neutralité parallèle du thérapeute miroir froid, rationnel, trouvant des raisons à chaque attaque personnelle peut renforcer cette façade familiale. Afin de fissurer cette façade, le thérapeute peut « attaquer » par moments un des époux ou l’un des enfants sans mettre en danger sa crédibilité vis-à-vis de la famille.

Tant qu’il n’affronte pas cette façade tout le monde meure d’ennui. Une méthode consiste à écouter les mini-affrontements dans la famille et à les amplifier : « il est rouspèteur, non ? ». Parfois, une réponse sympathique à l’un des membres sera suffisante pour rompre l’équilibre. Les autres deviennent jaloux et rompent l’apparente conformité familiale pour gagner l’intérêt du thérapeute. Le thérapeute peut être amené à gratifier une personne si c’est nécessaire mais sans jamais s’identifier fermement à une position. Cela suppose une certaine distanciation bienveillante chez le thérapeute.

10. Sur identification à la famille.

Si le transfert inclut le thérapeute dans la structure familiale, la dépendance du thérapeute peut le sur impliquer dans le style familial et le climat des interactions. Une famille hostile incite le thérapeute à l’être aussi.
Il est difficile pour le débutant de rester en liaison à un niveau affectif différent, par exemple en répondant avec humour à une discussion explosive. Quand il doit répondre dans un registre différent, il a tendance à être défensif contre l’affect familial qui l’agresse et sa réponse différente est souvent perçue comme moqueuse ou rejetante. Etre capable de se glisser en dedans ou en dehors de l’affect familial suppose beaucoup de maturité et d’adresse. Un co-thérapeute rend cet apprentissage plus facile.

11. Le manque d’implication avec l’ensemble familial.

Réunir toute la famille dans une pièce ne suffit pas à les engager dans la thérapie. Chaque membre a besoin de se sentir concernés par cette expérience, même si il ne parle pas beaucoup. Le thérapeute ne doit pas pousser les silencieux à parler mais il doit manifester clairement qu’il est disponible pour eux.

12. La pré-structuration.

Tenter d’organiser à l’avance une séance peut amener des résistances dans la famille. La famille s’étonne de ce que fait le thérapeute avec elle et s’en défend. Il peut en résulter une immobilité massive, et même si les incitations du thérapeute sont claires la séance peut en être bloquée, inefficace ou impersonnelle.
Il semble plus efficace comme stratégie d’essayer de donner à la famille deux perspectives :

  • une prise de conscience de leur situation actuelle incluant les modèles, le climat affectif et quelques origines, puis
  • un modèle différent d’interaction.

13. Les intérêts stéréotypés.

Quelque soit la disponibilité du thérapeute, la famille peut attendre des directives sur ce qu’elle doit faire pendant la séance et des développements que le thérapeute pourrait amener. Il est courant que la famille essaye de se conformer aux attentes implicites du thérapeute. Une erreur fréquente est d’être trop respectueux d’un point de vue théorique et d’essayer de l’enseigner comme s’il s’agissait d’une « réponse » aux problèmes de la famille. L’idéal est d’approcher la famille avec une curiosité authentique, prêt au va et vient de l’interaction et espérant y apprendre quelque chose. Cette disponibilité suppose une tolérance à l’ambiguïté et à l’incertitude. En acceptant de ne pas y voir clair ou de se tromper, le thérapeute peut faire de nouvelles découvertes concernant la famille.
Reik parle d’ « attention flottante spontanée » où le thérapeute laisse son attention se diriger au hasard pendant qu’il écoute. Il fera confiance à son intuition, attentif à ses réactions fugitives. Apprendre à reconnaître et à faire partager ses propres réponses cachées est souvent difficile parce qu’on a tendance à ne pas les prendre au sérieux. Souvent elles représentent pour le thérapeute sa propre angoisse, son irritation, ses problèmes personnels.

Certaines orientations se montre stériles comme celle d’être trop concerné par les réalités pratiques (X plaque l’école, la mère qui demande le divorce,...).
La thérapie semble nécessaire parce que les réalités pratiques sont investies d’une importance symbolique (une surcharge de l’expérience quotidienne). Si le thérapeute rejoint la famille sur l’importance des réalités il tend à négliger leur portée symbolique. En plus, il se fait aspirer et la famille l’utilise dans ses luttes de pouvoir.

Certains jeunes thérapeutes, trop intensément focalisés sur le contenu, oublient ce qui se passe dans le processus. Interpréter les processus est efficace car cela renvoie à un immédiat difficile à nier. Mais les thérapeutes qui prennent exclusivement en compte les processus interactionnels peuvent amener la thérapie à stagner car la famille fait de l’auto observation.

Une capacité du thérapeute est son aptitude à faire de lui-même un modèle de disponibilité et d’ouverture. L’imagination, son habileté verbale, les sentiments manifestés en réponse à la famille peuvent être un exemple de disponibilité.

Une autre fixation stérile est de s’attacher à apprendre à une personne à « entendre » la communication d’une autre. Ceci amène à reprocher à une personne de ne pas être empathique et compréhensive. Cependant, le manque de compréhension et d’écoute attentive peut être très réel dans la famille ce qui est souvent une conduite d’autopunition.

Exemple : le mari ne peut plus être sensible vis-à-vis de sa femme car il a vis-à-vis de lui même une attitude rejetante et punitive ; et sa femme mène une lutte semblable.
Pousser la famille à ressentir quelque chose qu’ils ne ressentent pas provoque des réactions irritées : « je ne vais pas m’apitoyer sur lui ». Ce qui est nécessaire c’est que la réponse du thérapeute amène une information nouvelle.

14. Les solutions administratives.

Il est tentant pour le débutant (anxieux) de se retourner vers des solutions institutionnelles ou administratives pour répondre à des difficultés interpersonnelles. Le débutant est impatient de « faire » quelque chose. Se contenter d’ « être » avec la famille pendant qu’ils se battent est difficile mais souvent indispensable. Il ne doit pas rester passif mais réagir, réfléchir, éprouver,...et ainsi servir de catalyseur au changement familial, sans essayer d’agir directement lui-même.

15. La peur de l’implication.

Une difficulté pour le débutant est d’être sur-impliqué dans la famille. Cela peut l’amener , en plus de son implication dans les affrontements, à feindre un intérêt qu’il n’éprouve pas. Il est alors soit repoussé par la famille, soit pris de panique devant sa sur-implication. Il peut alors se rétracter jusqu’à devenir froid et distant.

L’implication du thérapeute est un des éléments le plus critique de la thérapie (critique quant au moment où il se produit, à sa qualité). Une implication émotionnel est nécessaire.

Exemple du niveau d’implication émotionnelle du thérapeute :

- Dans un premier temps, le thérapeute est très directif en mettant en place une structure, en amenant la famille à concentrer leurs conflits pendant la séance, en les incitant à parler de leurs problèmes entre eux. L’implication consiste ici en une confiance dans son propre style d’approche et dans la volonté d’être efficace. Cette directivité est utile pour le débutant car elle provoque le rapide transfert chez la famille. Le thérapeute est vécu comme une autorité.
Agresser la famille n’est approprié que si elle même agresse d’abord le thérapeute. Mais souvent le jeune thérapeute fait le contraire : il évite d’exprimer son irritation aux tentatives de la famille à contrôler le processus thérapeutique, pour réduire son anxiété, il s’implique prématurément dans une réponse chaleureuse à l’un des membres. Ceci peut priver la famille du besoin de confrontation des uns avec les autres.
- Dans une seconde étape, le thérapeute attend que les membres de la famille se confrontent entre eux : il écoute, il s’instruit. Le thérapeute interprète et approfondit le niveau de la rencontre. Quand la famille se lasse de la confrontation et de la tension qui suit, le thérapeute devient plus actif : il aide à briser certains stéréotypes, il aide à plus d’individuation et à plus de liberté dans leurs réponses les uns aux autres.
L’implication du thérapeute et la prise en charge vont croissantes au fil des affrontements.

  • Dans un troisième temps, le désarroi de la famille augmente. Leurs confrontations n’ont pas permis de résoudre leurs conflits et ils ressentent la possibilité de se tourner vers le thérapeute pour une « information nouvelle » concernant la vision du thérapeute. Ils ont été intéressés par ses interventions lors des affrontements ou par les réactions surprenantes ou paradoxales de sa part.
    L’essentiel est ici l’engagement personnel du thérapeute, lui permettant d’être impliqué et disponible.
    Un moment difficile est quand la famille demande « qu’est-ce que vous en pensez ? » car elle s’adresse à la personne du thérapeute. La réponse la plus délicate est la transparence du thérapeute en ce qui concerne la prise en charge. Le thérapeute peut exprimer ses sentiments envers un membre et cela sera suivi d’expériences semblables envers d’autres personnes. Ce sont des événements très importants de la thérapie.
  • Le quatrième stade est la « période créative » où la famille prend comme modèle la rencontre thérapeutique-membres et l’adopte dans ses relations. Trouvant un nouveau sens de l’unité familiale, ils ont assez confiance pour s’attaquer plus directement l’un l’autre, en s’engageant davantage personnellement.
    Le thérapeute participe activement à cette période en tant que personne, il apprend à partager des aspects de sa personnalité. Il discute avec eux de leur destinée et de son propre investissement à leur égard.
  • La cinquième période est alternativement sociale, humoristique et éducative, de manière à rompre un certain « climat ». C’est une tentative de compréhension des événements importants qui ont bouleversé la famille. C’est aussi la mise en place d’un système préventif : que peuvent ils faire pour éviter de retomber dans ce dilemme ?

 Pour le débutant, il est difficile d’exprimer son irritation et encore plus son affection ( ce qui est très important). Dans les familles avec une pauvre estime de soi, il est important que quelqu’un les éprouve positivement.
Il y a d’autres aspects de sa propre expérience que le thérapeute peut partager : son ennui, son anxiété, son irritation, sa vulgarité, sa sottise involontaire, son esprit, sa condition humaine. En reconnaissant ouvertement sa vie émotionnelle du moment, le thérapeute enseigne directement l’acceptation de soi. Cette ouverture est efficace si le thérapeute est assez libéré des pressions de ses propres conflits pour participer pleinement à la rencontre thérapeutique.

 La thérapie familiale offre à tout thérapeute qui s’y risque, une suite de tentatives pour l’intelligence, la maturité et le sens humain. Chaque tentative et chaque chute sont l’occasion d’une évolution tonifiante pour le thérapeute et pour la famille.


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