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La généalogie des adolescents adoptés

communication au 9ème colloque international sur la résilience : « cent familles ».

mercredi 14 juin 2006 par Rosenfeld

Copie de ma communication au 9ème colloque international sur la résilience à l’initiative de Boris Cyrulnik. « Cent familles », enfants placés, déplacés, migrants et adoptés. Ma communication portait sur la généalogie des adolescents adoptés.

 La généalogie des adolescents adoptés

Bonjour à tous. Avant de commencer je vais d’abord me présenter à vous. Je m’appelle Zoé Rosenfeld, Rosenfeld avec un S et non un Z contrairement à ce qui est inscrit sur le programme. Ne voyez pas dans cette rectification la preuve d’un ego surdimensionné, il s’agit juste d’être en accord avec mon nom dans tout ce que cela implique affectivement et symboliquement.Finalement, cette banale faute de frappe nous amène déjà dans le thème de cette communication, puisque porter un nom c’est quoi au juste ?

C’est avant tout appartenir à un groupe, à une filiation qui nous préexiste et qui continuera d’exister après nous...C’est donc, pour la plupart d’entre nous, bien plus qu’un simple alignement de lettres justement !...Cette sensibilité particulière est certainement exacerbée par mon état actuel de femme enceinte. Quoi qu’il en soit nous y reviendrons ! Je m’appelle donc Zoé Rosenfeld avec un S et je suis psychologue Clinicienne. Je travaille à mi-temps dans un centre d’aide aux victimes d’infractions pénales et j’occupe mon autre mi-temps en tant qu’assistante dans le service de psychologie clinique et différentielle de l’université libre de Bruxelles. Dans ce cadre je débute une thèse de doctorat portant sur la question du lien et de la filiation chez les adolescents adoptés.

La question principale de ma recherche est la suivante : Le processus adolescentaire des adoptés comporte t’il des particularités voire des risques psychopathologiques singuliers liés à l’adoption ?

Au commencement je me suis demandé pourquoi une si grande proportion des adolescents présentant une psychopathologie étaient des adolescents adoptés ou n’ayant pas grandi dans leur famille d’origine. Cette impression n’avait absolument rien d’empirique mais m’a été confirmée par de nombreuses connaissances travaillant dans le secteur de la santé mentale.

Pourquoi cette surreprésentation ?

Ce mode d’entrée dans une famille serait-il prédictif d’un moins bon développement psycho-affectif ?

Si oui pourquoi au juste ?

Puisque finalement toute naissance implique une adoption mutuelle, une reconnaissance de part et d’autre....

Alors en quoi le fait de ne pas avoir été biologiquement conçu par ses parents pouvait-il être si déstabilisant chez certain ?

Ces interrogations m’ont rapidement fait prendre conscience du socius ambiant autour de la question de l’adoption. Le socius c’est le discours social autour d’une question, c’est une sorte de narrativité externe dont le pouvoir est immense puisqu’il influence le regard qu’on va avoir sur les choses.

Comme le dit Boris Cyrulnik, la narrativité externe peut transformer une blessure en véritable traumatisme.

Or, justement, le discours et les messages issus de notre société occidentale viennent souvent essentiellement dénoncer les aléas de l’adoption, et par conséquent visent à une certaine stigmatisation de ce mode d’entrée dans une famille. Parallèlement, notre culture diffuse encore largement la croyance en la primauté des liens biologiques. En témoigne la terminologie qui consiste à taxer les parents de naissance de « vrais parents », comme si les autres étaient moins vrais, voire même « faux ». En témoigne aussi l’acharnement qui se pratique quelques fois en institution pour garder à tout prix le contact entre un enfant placé et ses parents d’origine et ce même si le lien s’avère avant tout destructeur pour l’enfant. Dans ce contexte général de « primauté des liens de sang » vient se poser la question de la légitimité des parents adoptifs, ravivant ainsi parfois leur faille narcissique et renforçant leur fragilité. Cette façon de penser les liens familiaux peut également avoir des conséquences sur l’enfant qui verra son inscription filiative et donc son identité (re)mise en question par la société qui l’entoure.

Anna Freud disait qu’il faut deux coups pour faire un traumatisme. Le premier coup se situe dans le réel, c’est le coup qui fait qu’on est blessé, qu’on a mal, qu’il y a éventuellement du sang ou un bleu, c’est le coup du réel. Le deuxième coup lui se situe dans la représentation du réel, dans l’idée qu’on se fait de ce qui nous est arrivé sous le regard de la société, de l’institution, des amis, de la famille. C’est ce regard là qui peut transformer une petite blessure en traumatisme...

Ce (re)cadrage me paraissait important pour appréhender la question qui nous occupe aujourd’hui : en effet, le socius n’explique pas tout mais il participe clairement à un cercle vicieux qui alimente une problématique et qui est rétroactivement alimenté par celle-ci.

Le thème de cet exposé traite de la généalogie des adolescents adoptés. Ce simple titre amène, j’en suis sure, chez chacun de vous une foule d’images et de questionnements. Partant du fait que naître c’est s’inscrire dans le générationnel, dans deux lignées, celle de sa mère et de son père, alors l’enfant adopté serait inscrit au minimum dans 4 lignées, celles au pluriel de sa famille d’origine dans un premier temps et celles au pluriel également de sa famille adoptive ensuite ! Quelles peuvent êtres les implications identitaires de cette double appartenance ? De quelle façon l’adolescent adopté va-t-il questionner ses origines ? Le processus adolescentaire est-il fragilisé par la situation de l’adoption ?

 Filiation

Avant toute chose il me semble important d’essayer de définir ce qu’on entend par la filiation.

Michael Housemann (mari de Moisseff) définit la filiation comme un principe généalogique régissant l’appartenance à une certaine collectivité constituée par des personnes tenues par un ancêtre commun.

Selon René Kaës, la filiation marque l’avènement du sujet singulier dans le groupe familial en y inscrivant à la fois sa place comme être singulier, sexué et mortel et sa place dans la succession des générations.

Pour Jean Guyotat, le lien de filiation désigne ce par quoi un individu se sent relié à ses ascendants ou descendants, réels ou imaginaires. Ce lien peut être conscient, inconscient, accepté ou au contraire rejeté.

Quoiqu’il en soit, la naissance d’un enfant dans la descendance renvoie le père ou la mère à leurs propres ascendants. Mais pour lui la filiation est avant tout symbolique, elle prend sens dans les représentations qu’un sujet se fait par rapport au fait d’être le descendant d’une lignée. Ainsi, un lien filial n’aura de consistance que si une réappropriation fantasmatique s’y ajoute. Pour cet auteur c’est donc le fait de se sentir fils ou fille de qui fait exister le lien filial.

Allant dans le même sens, Alberto Eiguer pense qu’il ne suffit pas que la filiation soit établie biologiquement ou par un tribunal pour qu’elle soit acquise par le sujet. Cet auteur insiste donc sur le fait que la filiation, comme tout lien familial, s’acquiert par des inter-fonctionnements longuement mûris entre un enfant et ses parents (biologiques ou non).

Ainsi un enfant adopté pourra se sentir bien plus profondément fils de untel que ne le sera un enfant biologique par rapport à ses parents. Dans cet ordre d’idée on peut avancer que tout lien de filiation est une adoption puisque tout parent devra « adopter », « reconnaître » son enfant, et ce, réciproquement. Il est illusoire de fonder la parenté humaine dans l’ancrage du sang, du sol, de la race, de la nature. Il est clair qu’il n’y a pas de naissance sans reconnaissance. Les parents feront connaissance de leur enfant en même temps que lui fera leur connaissance ! Dans cet esprit je vais citer Cécile Delannoy, auteur du livre « au risque de l’adoption, une vie à construire ensemble » : « Sans mépriser le lien de sang, l’adoption le remet à sa place. Elle incite à interpréter les liens humains à une échelle plus haute que celle de la chimie organique. Elle ne sape donc pas le lien familial, elle met plutôt à nu sa nature véritable. Si l’engendrement relève du biologique, la parentalité participe du symbolique.

Donc, au risque de me répéter, l’inscription filiative d’un enfant dépendra avant tout du désir des parents par rapport à sa venue, désir qui lui préexiste bien souvent.

Ainsi, un enfant qui arrive dans une famille, (que ça soit par l’adoption ou par voie plus classique), aura à sa charge tout ce qui a poussé la rencontre entre les deux lignées dont il est issu. L’enfant devra assurer la continuité de cette alliance et la continuité de son histoire. Selon Robert Neuburger, la différence entre un enfant adopté et un enfant biologique réside uniquement dans son mode d’entrée dans la famille et ce qui détermine l’entrée d’un enfant dans une famille c’est la volonté des parents de l’inscrire dans leur filiation.

Cependant, même s’il se sent appartenir à sa famille adoptive, l’enfant adopté devra malgré tout « faire avec » sa double appartenance. Selon Gammil et Ferrari la réunion dans un même monde intérieur de son origine biologique et de sa filiation adoptive représenterait une des difficultés pour un enfant adopté. D’après eux, cette difficulté se ressentirait également chez les parents adoptifs dans le fait de devoir composer avec leurs représentations, parfois menaçantes, des parents géniteurs. Cette tâche est rendue encore plus difficile lorsque l’enfant idéalise ses parents d’origine...On comprend ici que cette double filiation peut être le creuset de conflits de loyauté potentiels pouvant fragiliser le lien déjà mis à mal par le socius dont je vous parlait plus avant.

Bernard Prieur rappelle que toute famille s’inscrit dans le temps, la succession des générations et la transmission des valeurs. Pour les familles adoptives, il parle d’une rupture dans ce passage d’une génération à l’autre. Alors que ces familles sont en général tentées d’oublier les douleurs vécues avant l’ adoption, il souligne la nécessité qu’il y aurait justement selon lui, aussi bien pour l’enfant que pour ses parents, a conserver en mémoire ce passé afin de pouvoir se tourner vers l’avenir. A ce sujet il nous dit : « Un rameau peut être greffé sur l’arbre qui ne portait pas de fruit. Des œufs peuvent être mis dans le nid vide et couvés avec amour par une mère qui ne les a pas faits. Mais pour que la greffe prenne ou que les petits grandissent harmonieusement, les parents adoptifs et leurs enfants adoptés doivent peut-être accepter que toute l’histoire n’a pas commencé le jour où ils se sont rencontrés et ont créés ensemble une nouvelle famille »

Dans le même sens Boszormenyi-Nagy et Framo insistent sur le fait que les parents adoptifs doivent reconnaître l’existence de ces parents « naturels » et le désir de leur enfant d’en savoir un peu plus à leur propos. D’après eux, cette reconnaissance peut faciliter la construction identitaire du jeune et permettre d’éviter un conflit de loyauté. Pour ces auteurs, les deux origines coexistent, elles doivent être reconnues sans pour autant entrer en concurrence.

D’un autre côté, Robert Neuburger nous signale qu’un respect excessif de ces différences peut empêcher la « greffe mythique » de prendre, alors que celle-ci se révèle nécessaire pour que le jeune se sente appartenir à sa nouvelle famille. Le risque est que le rappel constant de ses origines soit interprété par l’enfant comme une forme de rejet...

Donc, il ne s’agira pas pour les parents adoptifs d’insister à tout prix sur la famille d’origine de leur enfant, surtout s’il n’en émet pas le désir, il s’agira plutôt pour elle de rester suffisamment ouverte aux éventuelles questions de l’enfant en essayant de ne pas y voir une potentielle menace de rupture de lien.

Du côté des enfants adoptés on note parfois un sentiment de dette envers leurs parents adoptifs qui les ont « sauvés », aimés et élevés, mais ils sont également susceptibles de se sentir en dette par rapport à leur pays d’origine, à leur famille de naissance, comme coupable d’avoir été favorisé par le destin. Le jeune se retrouve alors tiraillé entre ces deux pôles.

Si je devais en faire une métaphore, je comparerai une adoption réussie à une bonne mayonnaise. Sa tenue tient en une série d’ingrédients simples mais essentiels subtilement combinés les uns aux autres. Parmis ceux-ci on trouve par exemple la présence d’un mythe familial suffisamment solide ne remettant pas en question le lien d’appartenance au moindre changement d’équilibre dans la famille. On trouve également les représentations sociétales (que j’ai appelé plus haut socius) et familiales par rapport à l’adoption : il est certain que la façon dont la nouvelle d’une adoption est appréhendée par la famille élargie : oncles, tantes et grands parents, va influencer la réussite de la greffe filiative. Tillion nous dit à ce propos que la fonction des grands-parents est celle de relier le passé au présent afin de donner un sens à l’avenir. On imagine combien ce rôle pourra avoir de l’importance dans le cadre d’une adoption ; en accueillant et en acceptant l’enfant adopté, les grands parents aident à sceller les générations entre elles et encouragent le prolongement de cet enfant dans les générations à venir.

Un autre ingrédient pouvant influencer la réussite d’une adoption tient bien sur dans le vécu de l’enfant avant son adoption. Cette période pré-adoptive influencera les possibilités d’attachement futures de l’enfant et donc ses possibilités d’intégration à sa nouvelle famille. Je dis bien que le vécu de cette période pré-adoptive influencera les possibilités d’attachement futures de l’enfant et non qu’elle les déterminera... ! Mais cet aspect a déjà été maintes fois étudié, je ne m’y attarderai donc pas ici.

 Adolescence

L’adolescence en tant que période de changement, peut s’avérer déstabilisante dans les familles, notamment adoptives, vivant leur lien d’appartenance comme fragile.

Cette période s’accompagne en effet de nombreux remaniements impliquant tous les membres du système familial. Gammer et Cabié conçoivent avant tout l’adolescence comme un passage du statut d’enfant au statut d’adulte. Il s’agira pour l’adolescent adopté comme pour tout adolescent d’ailleurs de quitter l’état d’enfant, tout en restant l’enfant de ses parents. Le jeune va devoir trouver un juste équilibre dans sa prise d’autonomie, entre son identité personnelle, familiale et extra-familiale. Ce processus l’amènera progressivement à se positionner, à devenir un individu indépendant mais relié, c’est-à-dire prêt à poursuivre la chaîne filiative.

Ce passage passera par une remise en question des normes familiales, un repositionnement par rapport aux parents et par rapport à la famille qui pourra être mal vécu ou tout simplement empêché si le lien d’appartenance est vécu comme trop fragile.

Ce processus adolescentaire va donc induire une redéfinition des territoires de l’intime du jeune s’exprimant par un aller retour régulier entre sa filiation (via notamment un questionnement des origines) et l’investissement de nouveaux liens, affiliatifs, c’est-à-dire extra-familiaux. Ce jeu entre filiation et affiliation, s’il est rendu possible, permettra au jeune de passer progressivement d’un lien d’ordre nourricier à une relation d’un autre ordre intégrant la dimension filiative avant tout.

Le risque, lorsque le lien d’appartenance est perçu par la famille comme trop fragile ou lorsque le conflit de loyauté est trop important, est que le jeune reste bloqué dans sa filiation par crainte de provoquer l’éclatement de sa famille. A l’autre extrême les mêmes circonstances peuvent entraîner un détachement total de sa filiation, voir un rejet de celle-ci ou encore le développement d’une psychopathologie plaçant le jeune hors de tout choix. Mais dans toutes ces extrêmes c’est bien la légitimité du lien familial qui est mise en question, interrogé, avec, en arrière fond la crainte de voir ce lien se rompre.

En collaboration avec Julie Burton, pour débuter mon travail doctoral à l’ULB, nous avons réalisé une étude de cas portant sur des adolescents adoptés non consultants. Les questions de cette étude allaient dans le même sens que celles de ma thèse : nous nous demandions si le processus adolescentaire des adoptés comportait des particularités voire des risques psychopathologiques singuliers liés à l’adoption. Les résultats sont intéressants, il semble d’après nos récoltes actuelles de données, encore beaucoup trop modestes pour être généralisables, que même si l’adoption constitue une fragilisation potentielle pour le jeune, elle ne semble pourtant pas avoir été pour autant préjudiciable au développement intra-psychique des sujets adoptés tout venants de notre étude ni avoir été un handicap dans le bon déroulement de leur processus adolescentaire.

Il semble même au contraire que l’adoption leur ait offert, via la double filiation, une plus grande maturité relationnelle pour faire face à cette période de remaniements psychiques intenses. Ainsi, lorsque le lien d’appartenance est suffisamment solide que pour envisager la famille d’origine du jeune (comme ça été le cas chez la plupart de nos sujets) alors cette double filiation aura l’avantage de multiplier les figures identificatoires, réelles et/ou imaginaires sur lesquelles l’adolescent pourra s’appuyer pour se construire.

Une façon d’appréhender les représentations des différents liens d’appartenance d’une personne (que ces liens soient de type filiatifs ou affiliatifs) est d’utiliser un outil particulier que j’ai envie de vous faire découvrir : il s’agit du génogramme imaginaire.

 Qu’est ce que le génogramme imaginaire ?

Le génogramme imaginaire est un outil thérapeutique assez récent né de la réflexion commune de deux psychologues cliniciens : Judith Ollié-Dressayre et Dominique Mérigot. Ses possibilités d’utilisation sont multiples, il peut être introduit dans un travail individuel mais aussi en famille, en couple, en institution ou encore en supervision clinique. Nous nous concentrerons aujourd’hui sur son utilisation dans un cadre individuel.

Le génogramme imaginaire peut être considéré comme un objet tiers, médiateur dans la relation thérapeutique comme le serait le jeu de l’oie d’Yveline Rey ou encore les sculptures du passé et du présent. Sa particularité est qu’il permet de donner une représentation actualisée de la « famille d’appartenance » d’une personne. Par « famille d’appartenance » on entend les personnes de son entourage que le sujet estime être les plus importantes pour lui à l’heure actuelle (et ce quelque soit le type de lien qui soutient la relation). En s’intéressant autant aux liens de sang qu’aux liens de cœur cet outil permet d’explorer les capacités d’un sujet à être en lien.

Les consignes sont lues au sujet comme les règles d’un jeu. On lui demande d’abord de constituer une liste des 10 personnes qu’il estime être les plus importantes pour lui à l’heure actuelle par rapport aux éventuelles questions qui le préoccupe : Ces personnes peuvent être des personnes vivantes ou mortes, elles peuvent faire partie de sa famille ou non, elles peuvent être aimées ou détestées. Le sujet est invité ensuite à nous présenter ces 10 personnes et à nous exposer les motivations qui l’ont amené à les choisir aujourd’hui. Une phase complémentaire peut être introduite : on demande au sujet d’indiquer par un + ou un - à côté de chaque nom s’il s’agit d’une personne qui lui prend plutôt de l’NRJ ou qui lui en donne. Durant la dernière partie du jeu, on demande au sujet de rassembler ces 10 personnes sous la forme d’un génogramme, comme si c’était une même famille. Chaque personne se voit ainsi attribuer un statut familial qui correspond ou non à son statut réel et se retrouve en lien de parenté avec les autres personnes de la liste.

Le sujet va ensuite être invité à constater sa famille d’appartenance, ce réseau social qu’il s’est construit sur lequel il peut compter et qu’il ne se représentait peut-être pas de façon aussi claire auparavant : on comprend facilement l’aspect thérapeutique, réparateur que peut prendre cet outil pour des individus avec une histoire familiale douloureuse ou compliquée. Mais cet outil est également intéressant dans le cadre de la recherche car il donne une foule d’informations concernant un sujet, envisagé au travers de ses objets d’investissement privilégiés.

On pourra alors se poser diverses questions telles que :

Quelle personne est investie comme figure maternelle au-delà des exigences que lui impose le sentiment de loyauté familiale ?

On pourra également se demander à quelle génération le sujet s’est placé. On sera autant attentif à la structuration graphique du génogramme qu’à son contenu ainsi qu’au discours verbal et non verbal qui l’accompagne.

Dominique Mérigot associe les sujets non résilients à ceux qui ne peuvent faire l’impasse sur leur filiation et qui restent alors « coincés » dans leur filiation par des loyautés rigides, lourdes. La liste des 10 personnes du GI de ces sujets risque alors de n’être composée que de figures filiatives. Les sujets résilients seraient quand à eux capables de relativiser ce réseau de filiation et d’aller trouver et investir des figures substitutives affiliatives. L’idée étant qu’en ne considérant une personne qu’au travers de sa filiation on risque de l’enfermer dans un déterminisme sur lequel elle n’a pas de prise. Ca serait le cas si on se contentait de faire passer un génogramme classique à une personne issue d’une famille dans laquelle on voit se répéter de la maltraitance par exemple. A l’inverse, le génogramme imaginaire par son aspect créatif, ouvre le champ des possibles en permettant à un individu d’envisager tous ses liens d’appartenance.

Le génogramme imaginaire fait partie de la méthodologie de ma recherche en plus du génogramme libre et de certaines planches choisies du TAT.

Voyons ensemble le génogramme imaginaire de Felipé qui fait partie de l’étude de cas portant sur des adolescents adoptés non consultants :

Filipé a 15 ans, il est d’origine colombienne et a été adopté avant l’âge d’1 an. Il est l’aîné de trois autres enfants adoptés.

Dès le début de l’entretien, il évoque sa famille d’origine. En effet, lorsque nous lui demandons d’expliquer en quelques mots sa fratrie, il hésite et nous demande si nous parlons de sa fratrie d’ici ou de celle de sa famille d’origine.

Je vais maintenant vous montrer sa liste des 10 personnes choisies. (Power point : la liste) Comme vous pouvez le constater, Filipé n’a choisi que des amis. Cette surreprésentation affiliative est assez typique chez les adolescents, elle illustre l’importance de la socialisation à cette période et le besoin d’identification au groupe de pairs. Ce choix ne semble pas constituer une attaque envers la famille de Félipé d’autant plus qu’il en parle beaucoup par ailleurs. Disons plutôt qu’il signe par là sa préoccupation actuelle pour tout ce qui concerne la sphère extra familiale.

Parallèlement à ce groupe d’amis, Filipé entretient de bons rapports avec sa famille nucléaire et élargie. Celle-ci a très bien accepté son adoption et est même assez portée sur ce qui est relatif à l’étranger. Il se sent donc bien intégré et accepté dans sa différence. Il possède des attaches très privilégiées au sein de sa famille élargie, notamment avec ses grands-parents, une de ses tantes et une cousine. En plus de ses amis et de sa famille nucléaire Félipé possède donc également des personnes ressources au sein de son cercle familial élargi, personnes qui sont à l’écoute, qui le soutiennent et l’aident à trouver sa place dans la succession des générations.

Malgré tout, Filipé ressent l’envie de retrouver sa maman de naissance. Il aimerait savoir ce qu’elle est devenue, mais surtout lui montrer ce qu’il est devenu. On aperçoit ici sa loyauté vis-à-vis de cette maman d’origine, mais aussi par rapport à sa famille adoptive puisqu’il est fier du jeune homme qu’il est devenu. Filipé ne se sent pas encore prêt à entreprendre cette démarche maintenant, il préfère attendre de mûrir un peu. Ce désir ne paraît pas venir s’inscrire dans un conflit de loyauté. En effet, ses parents comprennent et encouragent cette envie, respectent et reconnaissent son origine et sa différence, mais n’y accordent pas non plus une importance excessive. Leur réaction participe donc à la bonne intégration et à l’ancrage de Filipé dans sa famille. Filipé possède des informations sur sa mère d’origine, notamment une photocopie de sa carte d’identité et des éléments ayant participés à la justification de son abandon. Le prénom de Félipé évoquant son pays d’origine vient encore plus signifier un respect et une reconnaissance des racines de l’enfant de la part de ses parents adoptifs.

Même si Filipé avoue avoir été sous le choc lorsqu’il a pris conscience de son statut d’adopté, il considère que c’est important d’avertir l’enfant assez tôt de ce mode d’entrée différent, sans pour autant le lui annoncer d’emblée. Pour lui, l’adoption représente le fait de « venir d’ailleurs et de quelqu’un d’autre que de ses parents ». Cette dernière proposition souligne encore son sentiment d’appartenance à sa nouvelle famille puisque la dénomination « ses parents » est à rattacher à ses parents adoptifs.

Filipé se sent bien en Belgique et n’a pas de réelles affinités pour sa culture d’origine. Il n’arrive pas à trouver sa place là-bas (il y est retourné deux trois fois pour aller chercher ses frères et soeurs) et ne désire pas s’y installer plus tard car tout serait à recommencer. Il souhaite adopter des enfants plus tard et justifie ce choix en disant qu’il faut d’abord s’occuper du bonheur de ceux qui sont déjà là. On constate donc ici une certaine loyauté envers ses parents adoptifs et le choix qu’ils ont fait.

Un des mythes de cette famille tourne autour de l’ouverture vis-à-vis de tout ce qui est étranger. Tous les enfants de ce couple parental ont été adopté, par choix selon Filipé et non à cause d’une stérilité. Une tante et son mari travaillent pour un organisme humanitaire et passent la moitié de leur temps en Afrique. Une grand-mère fait souvent des voyages dans des pays reculés et accueille des étrangers chez elle.

Ce portrait-ci illustre donc plutôt le cas d’une filiation additionnelle entre famille d’origine et famille adoptive. La famille adoptive laisse une place à la famille d’origine et à la différence, tout en n’y accordant pas non plus une importance excessive et en assumant son statut. Cet équilibre participe certainement selon nous au bon déroulement du processus adolescentaire de Félipé, lequel peut librement se promener au milieu de ses multiples liens.

Génogramme imaginaire de Filipé :

Voyons à présent le génogramme imaginaire de Jérôme qui montre à l’inverse de Félipé une difficulté à intégrer les deux origines :

Jérôme est un jeune homme de 18 ans, originaire du Rwanda, qui a été adopté vers l’âge de 3 ans. Il se situe à la place du sixième arrivé dans une fratrie de neuf enfants dont cinq autres ont également été adoptés. Sa famille comprend donc des enfants d’origines diverses, tant dans leur origine biologique ou adoptive, que dans la présence d’handicaps physiques ou de maladies chez certains d’entre eux. En effet, Jérôme présente des malformations génétiques et deux de ses frères sont trisomiques.

Jérôme a installé des barrières entre lui et la question de son adoption. Il nous spécifie que ses parents l’ont accueilli et que ça lui semblait logique de ne pas chercher à comprendre ou savoir d’où il venait. Il rajoute qu’il ne ressent pas ce besoin et qu’une sorte de « lavage de cerveau » s’est opérée naturellement à son arrivée dans sa famille adoptive. Il n’a plus de souvenirs de son passé et n’a pas pu regarder une personne de couleur noire dans la rue jusqu’aux alentours de sa puberté. La loyauté aux parents adoptifs est donc saisissante et met également en avant un rejet des différences.

Cette loyauté est sans doute accrue à cause du handicap que Jérôme présente et de toutes les opérations que cela a nécessité. En effet, ses parents, en l’adoptant lui ont offert, nous confie-t-il, une chance d’avoir une vie normale, comme les autres, et ont fait preuve d’une bonne dose de tolérance.

Malgré tout, il nous dit s’ouvrir actuellement plus volontiers à un tel questionnement grâce à ses études d’assistant social et à une plus grande maturité, mais sans pour autant vouloir retourner dans son pays d’origine. Il désire maintenant prendre son envol, ce qui signifie peut-être qu’il se laisse plus la possibilité de se détacher de cette famille et de se poser des questions de son origine.

Il nous explique aussi son désir clair d’adopter un jour à son tour, mais en commençant par nous dire que cette question est compliquée et que sa future fonction professionnelle va dans ce sens. Ce désir pourrait donc être celui suggéré par son futur rôle social et par une loyauté au choix de ses parents.

 Construction du génogramme imaginaire.

Remarque : comme Jérôme possède une fratrie très nombreuse, nous lui avons permis de choisir plus de 10 personnes.

Première tentative

Deuxième tentative :

Jérôme a dû s’y reprendre à deux reprises pour construire son génogramme imaginaire et a insisté sur la préservation d’une séparation entre sa filiation et sa sphère amicale c’est-à-dire ses affiliations. Il n’y figure pas ses parents d’origine, mais il intègre dans son génogramme une personne décédée, son grand-père adoptif, ce qui signe qu’il ne privilégie pas forcément le temps présent dans cette représentation. La difficulté qu’il éprouve à allier filiation et affiliation démontre une certaine rigidité et la toute-puissance de cette famille adoptive qui finalement ne laisse pas beaucoup de place à la famille d’origine ni à tout autre lien extra-familial.

Lorsque nous demandons à Jérôme si c’est difficile de « mélanger » sa famille avec des membres extérieurs, il nous répond : « ce sont deux mondes tout à fait différents... quand je suis à la maison, je suis à la maison et quand je suis à l’école, je suis à l’école... il ne faut pas tout mélanger... ». Il a d’ailleurs oublié de se placer dans sa première tentative de génogramme imaginaire, ce qui pourrait signifier qu’il ne considère pas avoir une place dans cette création qui ne « respecte » ni sa filiation ni sa loyauté à sa famille adoptive puisque les deux sphères y sont mélangées.

Comme dans sa première tentative, dans la deuxième, alors que nous lui avions expliqué qu’il fallait établir un lien entre les deux sphères, familiale et amicale, il oublie à nouveau de créer ce lien. En effet, ce n’est que dans un second temps, après notre remarque et après qu’il ait constaté qu’il avait omis de placer son grand-père, qu’il a pu faire ce lien. Il le place donc comme reliant les deux sphères.

Jérôme ne se sent pas vraiment concerné par sa famille élargie et n’y trouve aucune attache. Il dit à ce propos : « Ma famille, c’est ma famille, et ma famille, c’est ici ! ». Nous décelons là un mythe qui pourrait être : « La famille nucléaire, c’est sacré, et elle se suffit à elle-même. » Nous mettons alors ceci en lien avec ce que nous avons précédemment mentionné à propos de ses relations amicales. Même si celles-ci s’avèrent importantes et que Jérôme souhaite prendre son autonomie, sa famille n’est pas à « mélanger » avec le reste et occupe une place de premier choix, laissant à la sphère amicale une place subsidiaire. En effet, cette famille nucléaire semble fort centrée sur elle-même.

Parallèlement au mythe « d’auto-centration » de la famille nucléaire de Jérôme nous pourrions peut-être rajouter celui de la non-différenciation intrafamiliale et des difficultés de changements qui en découlent tout au long des différents cycles de vie. Non seulement cette famille semble auto-centrée, mais Jérôme nous explique aussi qu’il s’entend absolument avec tout le monde dans sa fratrie, à l’exception d’une de ses sœurs. Il met de cette façon tout le monde sur un même pied d’égalité sans faire de distinction. La diversité des origines ne signifie donc pas pour autant une différenciation de ses membres.

Jérôme nous explique aussi que l’un de ses frères est parti de la maison car cela ne passait plus bien avec lui. Face à la difficulté des parents de laisser partir Jérôme et face à cet exemple mentionné, nous nous demandons dans quelle mesure il ne faut pas rompre avec cette famille pour pouvoir s’autonomiser. Quelle place est laissée à la différence ?

Ce portrait nous laisse penser que la famille d’origine a très peu de place dans la famille actuelle de Jérôme et dans son esprit, ou en tout cas au niveau de son discours. Le génocide qui a eu lieu au Rwanda facilite peut-être ce détachement puisqu’il y a peu de chances, d’après Jérôme, pour que ses parents de naissance soient encore en vie.

On peut donc dire à première vue que pour ce jeune, la famille adoptive aurait tendance à se substituer à la famille d’origine. Tendance, car il ne s’agit pas d’un effacement total de cette origine. De plus, si l’on se penche sur la deuxième production du génogramme imaginaire, on voit qu’il offre une structure qui peut faire penser à une représentation familiale incluant une juxtaposition de deux filiations. Et, fait remarquable, il parvient à les réunir en leur donnant un ancêtre commun : son papy !

 Pour Conclure...

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Pour conclure je dirais que mon souhait avec cet exposé n’est pas d’offrir des réponses mais plutôt d’ouvrir des nouvelles portes concernant la filiation des adolescents adoptés. Il s’agit également d’une mise en garde par rapport à nos représentations, lesquelles, même parmi les professionnelles que nous sommes, sont influencées par le discours social et peuvent quelquefois nous enfermer plus que l’inverse. Le génogramme imaginaire a ceci de remarquable qu’il permet justement de se défaire de cette tendance que nous avons à ne considérer que les liens de sang, comme si ceux-ci étaient plus « valables » que tous les autres liens. Demander à un adolescent adopté de réaliser un génogramme classique aura trop probablement comme effet de le placer dans un inconfortable conflit de loyauté ou dans une impression tout aussi désagréable de ne pas être « comme les autres » parce qu’ayant une double origine. Au contraire le génogramme imaginaire en s’intéressant aux liens de cœur instaure d’emblée une autre relation. Il est donc important d’être attentifs aux outils utilisés dans l’aide thérapeutique ou dans la recherche parce qu’ils sont bien souvent le fruit des représentations sociétales concernant une problématique et qu’ils risquent ainsi de ne faire que les confirmer.

Cet exposé avait également pour objectif de mettre en avant certains facteurs favorisants le processus adolescentaire des adoptés. Parmis ceux-ci on retiendra principalement la présence d’un mythe familial solide débouchant sur un fort sentiment d’appartenance à sa famille, je dirais même une fierté d’appartenance. (Félipé souhaite retrouver sa mère d’origine notamment pour lui montrer ce qu’il est devenu). On notera également la possibilité de concevoir ses différents liens de filiation de façon additionnelle et non substitutive, ce qui multiplie les figures d’identifications possibles tout en réduisant la possibilité de voir se développer un conflit de loyauté entre ses 2 origines. Un autre facteur favorisant ce processus est bien entendu la capacité à tisser des liens, horizontaux et verticaux. J’espère que ces quelques pistes de réflexion vous auront intéressées. Je laisse maintenant la parole à Boris Cyrulnik que je remercie d’avance pour ses questions, critiques et réflexions.

Merci pour votre bonne attention.

CTHA : un centre thérapeutique pour adolescents de l’Hospital St Luc à Bruxelles qui héberge 12 jeunes de 14 a 20 ans ayant des difficultés psychologiques graves nécessitant un éloignement du milieu d’origine. Thérapie en communauté et travail d’expression (jeunes qui ont du mal à symboliser).


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