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Contexte et isomorphisme : dans le travail sous contrainte

Premier exemple

samedi 24 juin 2006 par Grisard Anne

Contexte et isomorphisme : dans le travail sous contrainte

Par Anne Grisard

Association X : travail sous contrainte

1er niveau : les paramètres institutionnels

X est une association sans but lucratif. Actuellement, l’association a une convention avec le SPF justice et ce, depuis 1995, reconductible chaque année. Dans cette convention, l’association s’engage à proposer, dans le cadre des mesures judiciaires alternatives : des groupes de responsabilisation pour des auteurs de comportements violents au sein de couple ou de la famille et des groupes de responsabilisation pour consommateurs (ou usagers) problématiques de produits psychotropes (ce second type de groupe constitue une faible proportion de notre travail d’intervenante et nous ne l’aborderons donc pas dans ce travail) ; des actions de sensibilisation en direction des magistrats concernant les groupes de responsabilisation. Les personnes, qui doivent participer à un groupe de responsabilisation pendant un nombre d’heures fixé, nous sont envoyées soit avant tout jugement, c’est-à-dire dans le cadre de la médiation pénale, ou après le jugement, à savoir dans des conditions de probation. L’association a également une convention avec l’Institut d’Egalité entre les Femmes et les Hommes depuis décembre 2003. Dans cette convention, l’association s’est engagée à sensibiliser les professionnels autour de la problématique de la violence entre partenaires ou dans la famille et à sensibiliser le grand public par rapport à l’accompagnement proposé aux auteurs des comportements violents. Nous recevons dès lors également des personnes non judiciarisées, que nous nommons « volontaires ». Un accompagnement en groupe est proposé à ces personnes qui nous contactent et qui se reconnaissent auteurs de comportements violents au sein du couple ou de la famille. L’objectif de cet accompagnement est de se responsabiliser par rapport à ses attitudes et comportements violents.

2ème niveau : les paramètres organisationnels

L’équipe est constituée de 11 personnes. Le directeur, assistant social et licencié en sociologie, a été le fondateur de l’association. Les intervenants sont répartis entre le siège social liégeois de l’association et l’antenne de Bruxelles. Certains sont également responsables de la sensibilisation et du travail avec les usagers sur un ou plusieurs arrondissements judiciaires. Dans le contexte judiciaire, l’association couvre tous les arrondissements judiciaires francophones de Belgique ; dans le contexte des volontaires, l’association propose un accompagnement aux auteurs dans la province de Liège et la région de Bruxelles-Capitale. Dans notre travail avec les personnes judiciarisées, nos premiers contacts ont lieu avec les assistants de justice qui travaillent au sein des maisons de justice de chaque arrondissement judiciaire. Leur rôle est d’accompagner les personnes dans le respect de leurs conditions de médiation ou de probation. Les assistants de justice nous envoient un document pour inscrire une personne dans un groupe de responsabilisation. Un des intervenants prend alors contact avec la personne afin de la rencontrer, de connaître sa situation et de lui présenter le travail proposé en groupe. Il rendra compte à l’assistant de justice de la présence ou de l’absence de la personne aux entretiens individuels préalables et de la participation de la personne au groupe. Si la personne ne participe pas à un groupe, nous devons informer l’assistant de justice des raisons qui amènent à ce que la condition ne soit pas respectée. Dans nos contacts avec les volontaires, la personne nous appelle généralement pour avoir un rendez-vous et c’est lors du 1er entretien, qu’elle expose davantage sa situation et qu’une suite est envisagée.

3ème niveau : les paramètres interpersonnels

Au sein de l’équipe, je peux considérer que dans le travail réalisé par chaque intervenant, il y a une base commune qui vient des documents créés par l’association et des réunions hebdomadaires d’équipe. Néanmoins, chacun a un apport spécifique en fonction de son parcours personnel et professionnel. Plus spécifiquement en ce qui concerne la problématique des violences entre partenaires ou dans la famille, la responsabilisation concerne toutes formes de violence, qu’elles soient physiques, verbales, psychologiques, sexuelles, économique... Lorsque nous demandons aux personnes de parler de leurs attitudes et comportements violents, c’est dans l’idée d’essayer de comprendre le sens de ces comportements dans un contexte particulier : le couple et la famille a une histoire et ces relations s’inscrivent dans un environnement spécifique.

Par rapport aux personnes judiciarisées :

Il est indéniable que dans le contexte judiciaire, un filtre fait en sorte que certaines personnes arrivent à l’association et d’autres pas. En ce qui concerne les auteurs de violences conjugales et familiales, les faits commis sont généralement en lien avec de la violence physique et parfois, avec des comportements d’harcèlement. Nous ne pouvons pas prétendre accompagner des personnes dans un quelconque changement lorsqu’elles nous arrivent sous contrainte judiciaire. Le premier objectif que nous nous fixons dès lors avec ces personnes est de leur permettre de se réapproprier une demande : la justice estime qu’ils ont un comportement ou des comportements problématique(s), comment peuvent-ils se situer par rapport à cela ? Y a-t-il eu d’autres interventions de la justice ? Comment les ont-ils vécus ? Quel sens a l’intervention, aujourd’hui, pour eux ? Si la justice les oblige à avoir un accompagnement, nous n’obligeons personne à venir et nous nous autorisons à ne pas accepter des personnes pour qui le travail en groupe ne serait pas pertinent de notre point de vue d’intervenant. Dès les premières rencontres, nous allons demander aux personnes de se positionner sur ce qu’elles considèrent comme problématique, sur l’intérêt et les gains potentiels d’un travail de responsabilisation selon elles ainsi que sur les freins et les difficultés qu’elles anticipent par rapport à ce même travail. La justice est le paramètre le plus présent dans notre rencontre avec ces personnes.

Par rapport aux volontaires :

Dans le contexte particulier des « volontaires », il n’y a pas de filtre judiciaire mais des filtres sociaux (disponibilité et visibilité de l’information sur l’association, influence de l’entourage...). Les personnes nous contactent sur conseil de la police, d’un membre de la famille, sur injonction de la victime, par la voie d’une autre association... Certaines personnes ont vu une affiche sur les violences conjugales et souhaitent entamer un travail concernant cette problématique ; d’autres nous contactent car un incident a eu lieu dans les jours qui précèdent et ils souhaitent une solution, généralement dans l’urgence. Ces personnes se reconnaissent comme auteurs de comportements violents mais pas nécessairement physiques : plutôt morales, verbales, etc. Dans notre rencontre avec les volontaires, l’entourage est très vite présent : il est porteur de la demande ou il soutient fortement la démarche de la personne, il considère en général que le problème vient bien de la violence de la personne et il attend que les choses changent. Parfois, la victime, la fille, la mère, la belle-mère, le beau-frère prend contact avec nous pour avoir des renseignements sur l’association ou nous donner des informations sur la situation de son point de vue. Dans les premières rencontres, la personne parle de ce qui l’a amené à prendre contact et de ce qu’elle attend de nous. Les premiers entretiens sont l’occasion de faire l’état de la situation actuelle, du caractère de dangerosité de celle-ci, de mieux comprendre comment la violence s’inscrit dans l’histoire et l’environnement de la personne et de sonder les tentatives de solution précédentes. Le travail de responsabilisation en groupe est proposé prioritairement. Les premières rencontres ont pour objectif d’aboutir à une demande concernant le groupe ou concernant une autre forme de suivi, avec la possibilité de réorienter la personne vers d’autres associations ou services.

Cas pratique et situation d’isomorphisme

Afin de mieux comprendre les paramètres en jeu dans la rencontre avec une personne en tant qu’intervenante dans cette association, je suis partie d’une situation concrète. Cette situation m’a également permise de réfléchir au concept d’isomorphisme présenté dans notre point théorique.

Le contexte de la rencontre :

Un monsieur d’une cinquantaine d’année, prend contact suite au conseil d’un policier. En effet, la police est intervenue au domicile lors d’une dispute du couple dans laquelle des coups ont été portés par monsieur sur son épouse. Lors de la première rencontre monsieur m’explique que sa femme est le diable, qu’elle lui fait vivre l’enfer et qu’il n’a recours à la violence que lorsqu’elle l’accule dans un coin. Il reconnaît que lorsqu’il est acculé, il est capable du pire. Il est très nerveux et très réticent à toute idée de faire un travail sur lui. C’est sa femme qui a un problème. Elle est d’ailleurs suivie par une psychologue dans un service d’aide aux victimes car elle a été victime d’autres faits de violence au travail. Il y a peu de temps, ils ont essayé d’aller chez une conseillère conjugale mais ils en ressortaient à peine qu’ils se disputaient à nouveau. A la fin du premier entretien, monsieur ne voit ce qu’il va pouvoir attendre du travail proposé et ne souhaite pas de second rendez-vous. Quelques mois plus tard, monsieur revient suite à une mesure de médiation pénale proposée au couple : monsieur doit venir pour 45 heures et participer à un groupe de responsabilisation ; madame peut encore refuser la médiation et alors, monsieur passerait en jugement pour coups et blessures sur son épouse. Je revois monsieur en entretien individuel afin de sonder sa position actuelle par rapport à l’intervention de la justice et au problème de violence. Monsieur est toujours très nerveux, il est contraint d’être là mais il est moins réticent à l’idée de venir en groupe puisqu’il y voit au minimum l’intérêt d’être en ordre de justice. Cette contrainte l’amène à accepter le groupe et l’objectif proposé. Il intègre rapidement le groupe que j’anime avec un collègue.

Le suivi proposé et un premier isomorphisme identifié :

Aux premières séances, monsieur est très nerveux, il parle vite, il se présente comme victime de sa femme et le groupe lui renvoie rapidement l’inadéquation de sa position par rapport à l’objectif de responsabilisation. Cela va l’amener à présenter sa femme sous un autre jour : il parle des violences qu’elle a subi dans son enfance et à son travail ; il montre à quel point cela le touche. Sa situation de couple ne semble pas s’arranger, elle semble même être très explosive. Sa femme commence à prendre contact avec nous pour savoir s’il vient bien aux séances, jusqu’à quelle heure cela dure, si on peut arrêter monsieur car il la traite de « Satan ». Parallèlement, une collègue a des contacts avec le collectif qui s’occupe des victimes et qui lui parle d’une dame qui appelle fréquemment, dont le mari vient chez nous. Nous faisons le rapprochement entre les personnes. Nous décidons que je reprends contact avec l’épouse en ayant prévenu monsieur avant. L’objectif de ce contact est de clarifier le travail de responsabilisation proposé en groupe et de comprendre ce qu’elle souhaite de notre part. Monsieur revient dans le groupe en nous disant que l’appel a donné lieu à une nouvelle dispute. Par rapport à cette situation, nous avons le sentiment que l’un et l’autre essayent de nous faire comprendre que l’explication du problème réside dans les violences de l’un sur l’autre, ils sont chacun victime. Nous pourrions nous-mêmes devenir les bourreaux de ce couple qui nous rejoue la position de victime par rapport à nos interventions, par isomorphisme. Pour nous, le travail proposé à monsieur n’est ni de le culpabiliser de la violence qu’il peut agir sur madame ni de l’écouter sur les violences qu’il subit de la part de madame. Le travail de responsabilisation vise à lui permettre de retrouver une marge de manœuvre dans sa relation de couple, de le rendre acteur de la situation. Au fil des séances, monsieur nous fera part de nouveaux comportements (ou d’anciens comportements réactivés) qui lui permettent d’établir un autre climat dans son couple. De la tension extrême, on arrive à une tension moins importante et au fil du temps, ils arrivent même à parler de ce qui pose problème. Au bout d’un premier cycle de 21 séances, monsieur choisit de ne pas rester dans le groupe en espérant pouvoir maintenir les bonnes relations avec son épouse.

Un isomorphisme du point de vue de l’intervenant :

Un autre isomorphisme m’a interpellé dans cette situation par rapport à la place que j’ai occupée dans ma propre famille. Dès le premier entretien, monsieur m’a rappelé les propos tenu par mon père concernant ma mère. Lors du premier entretien, j’ai très vite ressenti la même impuissance que celle face aux disputes entre mes parents. Lors des rencontres suivantes, consciente du lien avec ma propre histoire, j’ai été vigilante à ne pas être en alliance avec l’un des deux : je ne reconnaissais pas monsieur dans sa position de victime mais je ne le stigmatisais pas dans une position de bourreau. Cette position d’intervention m’a aidé dans mes contacts avec madame puisque mon objectif n’était pas de faire alliance avec elle, ni de nier les souffrances dont elle pouvait me faire part.

Réflexion suite au partage avec le groupe théorie de 2ème année

Suite à la lecture de mon texte, il m’a été renvoyé une réflexion en rapport avec le processus d’individuation de soi de Bowen sous la forme d’une échelle de différenciation permettant de classifier différents modèles.

Le modèle militaire vise à une indifférenciation totale entre les personnes, il convient aux personnalités qui cherchent à se structurer.

Le modèle juridique se préoccupe de la norme sociale, c’est-à-dire du cadre nécessaire pour une société démocratique (droits personnels, démarches à suivre...).

Plus on avance dans l’échelle, plus les modèles visent à une différenciation : dans les modèles politique, pédagogique, etc., on va parler de fonctions plutôt que des personnes ; dans les modèles sociologique, médical, anthropologique, on utilisera le terme de rôles et enfin, dans les modèles psychothérapeutiques (comportemental, systémique, analytique), on s’intéressera à la personne et à se capacité d’individuation.

Dans mon descriptif, le terme « responsabilisation » laisse supposer que mon intervention se rattache davantage au modèle juridique.

C’est un terme juridique qui renvoie à la loi et à la question de la responsabilité de ses actes. S’intégrer dans le modèle juridique permet généralement une plus grande reconnaissance (notamment au niveau des subsides) que les modèles psychologiques.

Si mon modèle d’intervention n’est pas, selon moi, associé au modèle juridique, il apparaît dans ma présentation un décalage important avec les modèles psychothérapeutiques.

Je peux lier ce constat à mon impression de confusion dans certaines de mes interventions (Suis-je à l’écoute de la personne ? Suis-je en train de lui rappeler une norme sociale ? Suis-je prête à accompagner la personne dans un cheminement thérapeutique ?).

Ce constat et cette confusion ont fait apparaître que le concept de diagnostic était négligé. Par rapport à la situation du couple rapportée, j’aurais pu faire le lien avec la toute puissance, me demander pourquoi un couple, une personne est allée chercher la justice. L’épouse fait appel à une justice toute puissante pour la protéger, qui elle-même fait appel à la toute puissance du psychologue pour soigner monsieur et à certains moments, nous pouvions percevoir le couple dans cette illusion de toute puissance (impression qui m’est venue lors de la dernière séance en groupe avec monsieur). Plus généralement, si nous faisons l’économie du diagnostic, nous ne prenons pas notre responsabilité. La manière dont nous allons lire la situation d’une personne et la travailler peut nuire à la personne, l’invalider (chroniciser le problème, l’amplifier).

Ne devons-nous pas plutôt avoir un regard sur la situation qui permette à la personne de se libérer ?

Références :

(1) Benoît J-C. et al. (1988) : Dictionnaire clinique des thérapies familiales systémiques, ESF, Paris.

(2) Dessoy E. (2000) : « Isomorphisme et changement, commentaires à l’étude de cas du petit Jean. » L’Homme et son milieu. Etudes systémiques.

(3) Schröd H. (2004) : « Violence potentielle des professionnels en lien avec différents contextes », Revue Thérapie Familiale, Vol.XXV, N°3, pp. 323-338

(4) Beaujean J. : « Comment l’équipe peut-elle favoriser la rencontre thérapeutes-patients ?, http://www.systémique.org

(5) Beaujean J. (1999) : « Pouvons-nous apprivoiser notre insécurité ? Comment se pose la question du secret dans notre famille ? », Journal du Droit des Jeunes, N°189, novembre 1999.

(6) Lernout N. (2005) : « Comment utiliser le phénomène d’isomorphisme entre le système familial et le système des intervenants lors d’un placement en institution pour favoriser le changement sollicité ? », Thérapie familiale, Genève, 2005, Vol.26, N°2, pp.197-212.

(7) Meynckens-Fourez, M. (1993). Les premiers entretiens systémiques. Les cahiers de psychologie clinique. De Boeck Université. Vol (1). pp. 57-71

(8) Neuburger, R. (1984). L’autre demande. Paris : Editions ESF.

(9) Lemaire, J.-M. (2000). Les interventions déconcertantes. In Violence et contexte. Cahiers critiques de Thérapie familiale et pratiques de réseaux€. pp. 31-43.

(10) Miermont, J. (30 mai 2006). Conférence organisée par le CFTF dont le résumé se trouve sur ce site.

11 Michèle CAULETIN, Claudie DIDIER SEVET, et Bernard Masson.Ressources et compétences des contextes d’intervention. Thérapie familiale, Genève, 2004, Vol.25, N°3, pp. 283-292.


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