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ÉRÈS

LA FAMILLE ADOLESCENTE

Par Bouley,Chaltiel,Destal,Hefez,Romano, Rougeul

jeudi 26 octobre 2006 par Romano Elida , HEFEZ , Bouley

 LA FAMILLE ADOLESCENTE

Éditions Érès Collection Relations

Conversations thérapeutiques

Qui sont les auteurs :

Jean-Clair BOULEY est psychiatre des hôpitaux, chef de service de psychiatrie infanto-juvénile à l’EPS de Ville Evrard.

Patrick CHALTIEL est psychiatre des hôpitaux, chef de service de psychiatrie générale à l’EPS de Ville Evrard.

Didier DESTAL est psychiatre des hôpitaux, chef de service de psychiatrie de l’adulte et de l’adolescent à l’EPS de Ville Evrard.

Serge HEFEZ est psychiatre des hôpitaux, responsable de l’unité de thérapie familiale à l’Hôpital de la Pitié Salpetrière, psychanalyste.

Elida ROMANO est psychologue clinicienne, responsable de l’unité de thérapie familiale du service de Didier DESTAL.

Françoise ROUGEUL est psychiatre, psychanalyste et professeur des Universités en psycho-pathologie.

Ils sont tous membres fondateurs de la S.F.T.F. (Société Française de Thérapie Familiale) et à l’origine de la revue « Générations »

Chap 1

 D’ILOTS EN ILOTS CRÉER DU LIEN

1 - SYMPTOME ET PROBLEME

Quand la famille arrive en thérapie, dans les premières minutes de la rencontre avec le thérapeute, elle présente le problème qui la préoccupe.

Et c’est là la première difficulté : le problème, c’est le problème.

S’intéresser au symptôme est un bon moyen de contourner cette difficulté. Au cours de la phase initiale d’affiliation, recentrer les membres de la famille sur les symptômes est une bonne entrée en matière.
Par son ton et son attitude le thérapeute peut déjà signifier au patient-désigné « tu peux te débarrasser de ton symptôme ».
Mais il nous faut être bien attentif à traiter de ce symptôme sans le figer, sans l’amplifier, ce qui inéluctablement nous ramènerait au problème vécu par la famille de façon linéaire.

On peut réussir cette approche en refusant d’envisager le symptôme comme problème mais en tant que fenêtre sur les origines, les liens, les relations.

S’il n’est pas simple de remettre à leurs places et significations respectives symptôme et problème, il faut se garder de les opposer car en approche systémique ils n’appartiennent pas à un même niveau logique. On pourrait proposer l’hypothèse que le patient montre et agit un ou des symptômes, une ou plusieurs conduites symptomatiques ; la famille, elle, va parler d’un problème. Allant plus loin on dira que le problème est une définition linéaire, simplifiée et caricaturée des symptômes portés par chaque membre de la famille vivant une existence insatisfaisante.

Cette configuration initiale du problème présenté par la famille permet que les symptômes de chacun ne soient pas évoqués. C’est dans le processus de complexification au cours de la thérapie que les symptômes de chacun deviendront visibles.
Dès que chacun s’exprimera en son nom propre, il livrera ses symptômes, et l’on voit bien à ce stade de développement de la thérapie que leur symptôme n’a rien à voir avec le problème présenté initialement. On constate également que dès que l’exposition de chacun devient trop forte, interviennent des stratégies simples pour freiner cette exposition personnelle et se réfugier dans la demande de résolution du problème initial.

C’est pour cela qu’il est essentiel de ne pas accepter, même si bien sûr on l’écoute, la définition du problème à résoudre tel qu’il est présenté par la famille. Ce faisant on risquerait de s’enfermer dans une caricature, une condensation qui contiendrait et ferait taire les symptômes de chacun, dans une compression homéostatique très forte.
N’oublions pas que le symptôme est confondu avec la souffrance, ou plutôt que le symptôme est une modalité pour parler de sa souffrance.

On a tous remarqué la stéréotypie des symptômes. En cela, ils montrent bien qu’ils sont une pauvre couverture à la souffrance relationnelle qu’ils masquent, souffrance que l’organisation familiale ne permet pas d’exprimer, ou permet de ne pas exprimer.

Si on relie le symptôme au concept d’équifinalité et à celui de bifurcation, on voit bien comment qualité et originalité d’un symptôme n’ont rien à voir avec sa fonction.
Cette fonction consiste à replacer le système familial dans un état proche de sa situation d’équilibre ou encore à provoquer une variation d’équilibre qui permet soit d’emprunter une bifurcation soit au contraire de ne pas s’y engager par rétroaction négative.
En tout état de cause le symptôme peut se suffire d’être rudimentaire, c’est sa fonction archétypique qui est agissante parce qu’il demeure néanmoins une tentative de solution à un problème ; on peut aller jusqu’à dire que sur un plan systémique il n’y a pas de différence entre un alcoolique, un toxicomane ou une anorexique.

Dès lors, la réflexion peut être déclinée sur 3 niveaux :

  • Le symptôme du patient désigné serait le 1er niveau
  • Le problème que pose le symptôme serait le 2ème niveau
  • Le 3ème niveau ce serait les symptômes des membres de la famille masqués par ceux du patient désigné et par la définition familiale du problème.

Quelques illustrations cliniques

1) Elise est âgée de 15 ans. Elle est boulimique et se fait vomir plusieurs fois par jour. Elle est fille unique.
L’hospitalisation est inéluctable. Elle pèse 32 kgs et souffre d’une hypokaliémie gravissime.
La symptomatologie d’anorexie-boulimie évolue au sein de la famille depuis 2 ans. Cette hospitalisation est la 1ère consultation thérapeutique.
Dans cette atmosphère d’urgence, quand la mère d’Elise décrit le problème elle le fait en ces termes :
« on est en train de se ruiner, je n’ai plus d’argent, je suis au bord de la crise de nerf, on manque de tout à la maison, elle mange tout. C’est un gâchis incroyable ».
Le père à qui sa femme a reproché d’être un obsessionnel qui trie ses aliments et regarde la composition de tout ce qu’il achète, poursuit sans agressivité : « moi je crois que le problème c’est que ma femme achète n’importe quoi, il faut faire attention à la gélatine dans les yaourts... ».
Durant cet échange au lit d’Elise, cette dernière les regarde avec désintérêt et se taira pendant tout l’entretien.

2) Lors d’une séance de supervision nous rencontrons une famille suivie par le thérapeute depuis 6 mois à raison d’une séance mensuelle.
Le couple âgé d’environ la quarantaine a adopté 2 enfants. Un garçon de 18 ans, étudiant à l’université et qui ne rentre qu’épisodiquement à la maison. Il n’a assisté qu’à la 1ère séance de thérapie, il est absent lors de cette séance. Il est décrit comme un garçon un peu inhibé qui réussit dans ses études et n’a pas de problème majeur.
Une fille de 14 ans, Anna très jolie et qui souffre d’anorexie. La famille consulte pour ce problème.
Derrière le miroir sans tain, on a du mal à la percevoir comme une anorexique dont elle n’a ni les attitudes provocatrices ou boudeuses, ni l’oppositionnisme renfrogné et agressif. Elle apparaît triste, inquiète, soucieuse et répond sans réticence aux questions que lui pose le thérapeute.
Par ailleurs, une tension très perceptible se dégage des interactions parentales, tension qui n’est pas reliée à la situation de leur fille.

La séance commence avec le compte-rendu fait par les parents du dernier rendez-vous avec le psychiatre d’Anna, qui la suit depuis la sortie de l’hospitalisation initiale il y a environ 8 mois. A ces rendez-vous, ils accompagnent rituellement leur fille qui vient avec sa valise : en fonction de son poids, elle est hospitalisée ou bien elle repart avec ses parents.

Lorsque le superviseur entre dans la salle de thérapie à la demande du thérapeute parce qu’il ne parvient pas à toucher l’anxiété de la mère qui fuit ses questions, il demande à la mère :

  • Qu’en est-il de votre famille ?
    Cette question simple entraîne chez elle une réaction de panique puis elle nous informe qu’elle est fâchée avec sa famille depuis l’âge de 18 ans et que les relations se sont distendues au point que depuis 6 ans ils ne se voient plus du tout.
    Anna intervient :
    « C’est dommage, c’était plutôt bien ta famille, je les sentais chaleureux et j’avais beaucoup d’amitié avec mes cousins ».

Le superviseur poursuit avec la mère :

  • Dites-moi ce qui est arrivé de grave dans votre famille ?
    Elle a alors une réaction d’angoisse spectaculaire, elle suffoque, tout le monde s’agite autour d’elle, elle lance : « vous prenez vos responsabilités ».
    Elle boit un verre d’eau et avec un regard furieux elle commence : « A l’âge de 9 ans... »
    Anna interrompt : « je sais déjà ce que tu vas dire » puis elle se tait. Le thérapeute la soutient dans la poursuite de son propos.

Anna :« Je pense que tu as été violée par ton père ».
Sa mère la regarde interloquée. Son père s’agite sur sa chaise. Anna est tranquille. La mère alors nous livre et surtout livre à sa fille et à son mari la totalité du récit de la relation incestueuse avec son père qui a pris fin à la naissance de son petit frère.

Elle décrit avec un luxe de détails les comportements de séduction de son père quand il lui offrait des fleurs, des vêtements, qu’il l’emmenait au restaurant comme sa « petite princesse » pour disait-il « faire oublier tout cela »
Elle précise sans être interrompue qu’elle n’en avait jamais parlé à sa mère car les parents semblaient s’arranger pour qu’aucune conversation ne soit possible avec elle sans que son père entende.

Elle affirme qu’elle ne fera rien de plus maintenant que « d’aller cracher sur la tombe de son père » et s’inquiète de l’absence de leur fils en se demandant comment elle va faire pour lui raconter l’histoire maintenant.
Elle est tellement absorbée par ses souvenirs, sa rage et sa douleur qu’elle a oublié la présence de sa fille.

Le thérapeute choisit alors de relier les choses en demandant à la mère :

  • Pensez-vous que nous pouvons demander à Anna ce qu’elle ressent ?

Nouvel accès de panique chez la mère, mais Anna intervient immédiatement.
« Je sais que c’est dur pour toi mais pour moi c’est un soulagement parce que maintenant, je sais que lorsque tu es en colère ou lorsque tu n’es pas bien ce n’est pas à cause de moi ou parce que tu regrettes de m’avoir adoptée ».

On voit comment le symptôme est l’anorexie d’Anna et comment le problème pour les parents c’est tout ce qui l’entoure : Les visites au psychiatre, la pesée fatidique, les valises, etc...

Et comment toute cette stimulation et cette agitation masquent la problématique de la mère et du couple. En effet le mari apprend cette histoire en même temps que sa fille et se vit comme trahi par sa femme car elle l’a laissé établir une bonne relation avec son beau-père qu’il appréciait énormément.

La décision stratégique a été de chercher à comprendre directement la cause de l’anxiété maternelle en se laissant aller à l’intuition qui disait : ce que nous voyons, ce n’est pas l’anxiété d’une mère pour sa fille, c’est une anxiété, un état de panique intérieure intime.

Au cours des séances suivantes, le thérapeute a repris la suite du travail et a remarqué que dans l’évolution favorable qui a suivi, les parents n’ont jamais explicitement lié l’anorexie d’Anna aux conséquences comportementales de la destruction intime de sa mère par l’inceste.

Mais il y a parfois une concordance entre le choix du symptôme et les composants du problème originel.

Cette famille habite la province d’origine du père. La mère est parisienne et elle participe quasiment chaque week-end à des colloques, des rencontres, des séminaires quand ils ont lieu à Paris. Elle est donc absente de la maison chaque week-end ce que sa famille lui reproche gentiment.

Th. : Vous faites quoi le soir lors de ces week-end ?

La mère : Je ne fais rien, je ne vais même pas au cinéma.

Th : Racontez-moi vos soirées.

La mère : J’adore me promener mais je dois éviter le quartier où habitent mes parents. Je vais manger des sandwichs au quartier latin, cela me rappelle mes années d’étudiante.

Puis brusquement :

« Je déteste les repas de famille, où on ment pour parler ».
Elle se tait. Sa fille et son mari la regardent, stupéfaits.

Puis Anna lui demande : « Pourquoi tu ne m’as jamais emmenée à Paris avec toi ? »

Sa mère répond : « ça n’est pas un endroit pour toi ».

On peut devant cette séquence imaginer les multi-connexions entre l’histoire de la mère, ses ballades à Paris et la relation qu’elle a bâtie avec sa fille dans sa famille. Ce serait à chacun comme thérapeute de faire le choix pour la suite de la conversation thérapeutique.

Dans cette famille le problème c’est l’actualité secrète de l’inceste et le silence.
Pourtant il n’y a pas de secret : Anna savait.

On dira que la situation traumatique entraîne la potentialité d’un désordre émotionnel menaçant si la moindre faille dans le système défensif maternel se fait jour.

Anna en canalisant l’inquiétude de sa mère vers son anorexie permet que les débordements émotionnels soient toujours tenus au large du traumatisme initial.
La mère peut abandonner sa position de peur parce que le thérapeute, étranger aux interactions émotionnelles familiales, se montre contenant pour la mère du fait même de la simplicité logique de ses questions.

S’il est contenant pour la mère c’est grâce à l’accord tacite mais puissant des autres membres de la famille.

Cette histoire conduit à insister sur la nécessité de ne pas négliger ou oublier l’intensité du sentiment de culpabilité ou du sentiment de responsabilité d’un enfant à l’égard de la manière d’être de ses parents.
En agissant un symptôme, l’enfant donne une justification systémique à ce qu’il perçoit sans les comprendre des attitudes et émotions parentales. Cette justification systémique est la conséquence directe de son comportement : elle lui fournit une explication a posteriori. Pour l’enfant les faits deviennent logiques donc compréhensibles donc moins angoissants.

De plus, le problème créé autour du symptôme fabrique du lien, encore une fois un lien qui est cohérent avec ce que l’enfant perçoit. Si il y a un problème avec l’enfant il est prévisible que les parents montrent de la tristesse, de la colère, du désespoir et parfois se disputent.
L’enfant trouve alors une explication logique, rationnelle et utile dont il a le contrôle.

Il crée ainsi une règle relationnelle à laquelle les membres de la famille vont adhérer.

En ce qui concerne le thérapeute, l’attitude qui consiste à vouloir modifier cette règle qui a un fort pourcentage de validité n’est pas utile, il est plus judicieux de la compléter par des « curiosités » qui vont donner à la famille la possibilité d’envisager d’autres alternatives relationnelles, « même si elles sont exceptionnelles ».
Les changements se produisent alors essentiellement par le bais de transformations discrètes de la règle initiale.

Le processus thérapeutique nécessite donc l’alternance de moments où l’on pense que les parents sont responsables du symptôme de leur enfant avec des moments où l’on pense qu’ils n’y sont pour rien, qu’ils sont victimes d’un processus qui leur échappe, et enfin des moments de compréhension ou d’acceptation du fait qu’ils ne perçoivent aucun lien.

L’important dans une règle n’est pas qu’elle soit perçue mais bien sa propriété de description d’une relation typique. Il n’y a pas de réalité dans le processus thérapeutique. Le processus thérapeutique ne représente qu’une construction de liens qui tirent leur validité du simple fait que le processus thérapeutique est en marche.
Il n’est pas plus réel de dire que les parents sont responsables que de les considérer comme dédouanés de toute responsabilité.

En tout état de cause, cela ne change rien au fait qu’ils ont quelques chose à faire.

Comme à chaque fois qu’on échange sur symptôme, problème et attitude du thérapeute, il nous faut renoncer à l’idée que l’attitude du thérapeute est stable. La co-évolution entre le thérapeute et la famille touche tout autant le thérapeute que la famille.

Dans l’exemple précédent, on a lié l’anorexie à l’inceste maternel en précisant que la mère n’avait pas fait le lien. Mais on peut avoir d’autres idées : par exemple, cette jeune fille a du mal à aborder sa sexualité et sa mère lui a donné des messages peu clairs et peu adéquats pour l’aider à aborder ce thème important de sa vie.

Reprenons la question qui juxtapose le passé de la mère avec le symptôme de sa fille.

Dans ce moment de la thérapie qui a été rapporté, un lien se crée entre ces phénomènes. Mais ce qui est important c’est ce que la famille va construire à l’aide du thérapeute et ce que le thérapeute va apporter comme élément de la construction, en fonction de ce qu’il perçoit intégrable par la famille.

On constate que généralement, les gens font des liens en choisissant des éléments qui nous apparaissent pris au hasard. Le thérapeute ne fait que proposer des types de lien. Il ne sélectionne pas les éléments constitutifs du lien. C’est pour cela qu’il faut maintenir utilisables en permanence deux positions : l’une est la tension centrée sur le symptôme, l’autre la tension centrée sur les différents problèmes de la famille.

« Vous y êtes pour quelque chose mais vous n’y êtes pour rien ».

Cette double position ouverte est indispensable pour continuer à avancer. L’absence d’au moins deux possibilités, fait courir le risque au thérapeute de s’enfermer et d’enfermer la famille dans un cul-de-sac, parce qu’il prendrait son « invention » de lien pour un phénomène naturel qu’il aurait découvert et qui serait une explication suffisante pour apaiser la famille.

Le travail du thérapeute entre symptôme et problème, doit en outre respecter un double mouvement : un mouvement d’explication et un mouvement de dépassement ou d’annulation de cette explication pour que la complexification reste possible. Toute explication est en effet réductrice.

Au fur et à mesure que les interactions « tiennent » dans de nouvelles définitions relationnelles plus claires, on constate la diminution des symptômes.

Cette défiance à l’égard de l’exposé du problème en début de thérapie a conduit certains d’entre nous à se donner comme règle de ne pas évoquer le problème pour lequel la consultation a lieu. Nous choisissons d’explorer d’autres petits domaines pour nous installer avec la famille, dans un espace plus ouvert, moins prédéfini et plus accueillant. Cela permet que ce qui est présenté comme le problème individuel du patient désigné soit réintégré relationnellement et contextuellement comme un point parmi d’autres dans l’histoire de la famille et dans le récit que chacun en fait.

Nous demandons donc rarement quel est le problème. Bien sûr quand les proches insistent pour en parler nous les écoutons tranquillement mais nous nous efforçons de ne jamais relancer la discussion sur le problème et nous les stimulons à explorer d’autres points de l’histoire. Nous croyons que ce qui est dit lors de la première séance est structurant pour le reste de la thérapie et nous trouverions dommage que cette structuration de l’espace thérapeutique se fasse autour du problème.

De plus si la conversation s’engage à propos du problème, le thérapeute se doit de répondre, et le risque est alors de se laisser entraîner à donner des idées, à proposer des solutions. Nous n’avons rien à dire dans ce type d’échanges car nous n’avons jamais la moindre idée sur comment résoudre un problème. Il nous semble que cela est lié à la présentation absolument logique et rationnelle du problème ; il est le verrou de l’homéostasie ou plus précisément le verrou « désigné » de l’homéostasie. Nous croyons qu’il y a peu de chances de modifier quoi que ce soit de l’homéostasie en s’attaquant de façon privilégiée à l’un de ses composants : il n’y a pas de solution possible dans la résolution d’un mécanisme homéostatique. Il est plus simple d’intervenir autour, d’aider à déplacer les lignes de forces interactives et relationnelles avec l’objectif que l’ancienne homéostasie se retrouve inutile, abandonnée comme la mue du serpent.

Cette idée d’intervenir « autour » consiste à faire exister concrètement dans la conversation des îlots factuels. En initiant la coexistence d’îlots différents et variés, nous essayons d’organiser progressivement une sorte de navigation d’îlots en îlots en évitant que s’installent des mécanismes explicatifs. Ce qui nous intéresse, c’est la possibilité de réfléchir aux modalités de coexistence de ces petits îlots

Cette navigation d’îlots en îlots fait surgir autour de la dimension factuelle une enveloppe d’affects, de sentiments, d’émotions.

En procédant ainsi, on initie une dynamique d’autorisation progressive d’expression des affects sans danger. Elle est sans danger parce que toujours liée à des petits faits. Ca n’est pas un échange interactif de purs affects. Ce mécanisme nous paraît plus respectueux du pacte ou des pactes de non-agression interpersonnels à l’intérieur de la famille.

L’échange explicite d’affects purs est dangereux. Se centrer sur le problème pour la famille est une protection efficace contre ce danger. Le thérapeute doit faire confiance à son intuition, à sa sensorialité pour ressentir la circulation souterraine des affects dans la famille. Mais il n’a pas, à ce stade du processus thérapeutique, besoin de vérifier la validité de ce ressenti, il n’a pas besoin de savoir si c’est vrai. Il peut travailler en se contentant de cette ambiance intuitive, et cela sans y tenir plus que ça ; ce qui lui permet d’abandonner ses propres images dès que les membres de la famille commencent à proposer les leurs.

Par la reconnaissance de ses intuitions, de ses sensations, le thérapeute se construit un canevas de l’histoire familiale ; il peut alors poser des questions sans leur attacher d’importance. Cette position autorise une grande souplesse adaptative, et permet l’intégration active et participative des informations nouvelles en provenance de la famille. En corrigeant le thérapeute, la famille construit une histoire nouvelle et différente.

Ce qui est important c’est que ce processus de construction s’appuie essentiellement sur des interactions de différenciation.
En fait, c’est comme si le problème était toujours posé, réactualisé mais jamais mis en discussion en tant que tel. S’appuyer sur le factuel sans le lier de façon directive à l’émotionnel permet à la famille d’apprendre à utiliser le thérapeute.

N’ayant aucune idée ou théorie sur ce que nous pouvons apporter à la famille en terme de solution à un problème qui en tant que tel ne nous intéresse pas, nous pouvons nous laisser aller à la curiosité. Nous entrons dans des détails concrets, petits, simples. On va ainsi tisser un canevas d’informations qui de prime abord apparaissent sans importances ni intérêts parce que non connectées directement au problème.

En fait, on constate qu’autour de ce canevas les relations entre chaque membre de la famille se mettent à vivre, et se développent.
Ce sont des séquences interactives qui habituellement ne prennent pas leur complet développement. Elles sont en germe et l’attraction homéostasique du problème leur ôte le temps et la possibilité de se développer plus avant. En effet dans la vie de tous les jours, les tensions que supportent les relations entraînent l’explosion rapide des échanges.

Par contre, par le biais de ces détails nouveaux chacun peut expérimenter davantage de continuité dans l’échange, ce qui permet l’exploration de domaines interactifs inconnus, ouvrant la voie à des alternatives différentes.

Si dans cette exploration le thérapeute s’appuie sur le fonctionnement de chaque membre de la famille, puisque le terrain lui est complètement inconnu, il va développer une sorte de mimétisme avec chacun, en présence des autres. C’est alors que ce développement de séquences interactives plus longues auxquelles les membres de la famille assistent et participent les fait dépasser l’intersection qui habituellement marquait la fin de la séquence relationnelle et les conduit à découvrir ou redécouvrir un aspect, une qualité de l’autre, complétant et complexifiant les images jusqu’alors tronquées, incomplètes, lassantes de leurs partenaires familiaux.

Dans cet accompagnement mimétique les membres de la famille sont accueillis et compris dans de très petits aspects d’eux-mêmes. Et c’est par là qu’ils sont le plus souvent « touchables ». C’est une modalité très douce de changement de l’état émotionnel car dans ces petits aspects d’eux-mêmes les gens sont mis en proximité et en connexion forte avec leur intimité.
Ce type de travail est différent d’un travail de recadrage ou d’un travail de redistribution des gradients d’émotion.

Dans la séance, lorsque les protagonistes expriment un désaccord sur un point particulier, la plupart du temps ce désaccord ouvre la porte à d’autres reproches.
Le thérapeute va alors développer, amplifier le point de vue de l’un des protagonistes, l’aidant à aller au bout de sa version de l’histoire. On constate alors que l’échange entre les membres de la famille va se déplacer sur un autre niveau, au delà du point nodal de cristallisation conflictuelle initial.

Cela représente pour la famille un outil d’appropriation du point conflictuel puisqu’il est dépassé. Cette appropriation est un changement par rapport à un vécu antérieur marqué par la noyade ou le vertige dans un environnement émotionnel non maîtrisé et qui est en fait complètement étranger au factuel.

Cela vient probablement du fait que les conflits ne sont pas liés au contenu. Il y a surtout des prétextes à conflit dont les contenus font le lit.
Le thérapeute parvient, dans ces moments-là à dépasser le prétexte entraînant avec lui un ou plusieurs membres de la famille.

Mais ce prétexte n’est pas une zone ou une intersection qui serait le fruit du hasard. Cette zone de conflit est en fait interconnectée avec des lignes de force plus profondes. Elle est déterminée par la famille et traduit en réduction un conflit plus enraciné. C’est parce qu’il s’immisce à un niveau de particularité que le thérapeute concourt à l’élargissement de la situation à partir d’un détail.

Le thérapeute doit être réceptif à la qualité particulière des interactions à ces moments précis qui justifie de s’y attarder.

Certains membres de la famille manifestent en effet au travers de signaux individuels et interactifs qu’on ne vit pas à cet instant un moment comme les autres. On perçoit assez fortement la qualité de ce moment ; il existe une tension qui au delà du conflit exprimé fédère tout le monde. C’est de ce moment qu’il faut profiter pour décortiquer le détail en question ; il est souvent fructueux d’explorer la position de chacun à propos de ce détail.

Par ailleurs, le conflit simplifie les positions de chacun à l’extrême. Des positions qui sont déjà simplistes.
Le rôle du thérapeute consiste à complexifier, c’est à dire à interconnecter différents phénomènes, jusque là isolés les uns des autres. Bien sûr, on peut se tromper et cette exploration peut se révéler inutile. On doit accepter que la subjectivité du thérapeute est en cause dans ces moments-là.

Ce type de situation évolutive est impossible à faire exister si le système thérapeutique est bloqué dans la recherche de solutions au problème présenté parce que encore une fois le problème présenté est fédérateur de l’homéostasie familiale.

Une famille en difficulté ne définit pas dans la vie de tous les jours le problème d’une façon identique à celle qui va voir le jour dans la séance de thérapie.
Ceci pour dire que le problème présenté lors de la séance de thérapie a une structure et prend une fonction propre au système thérapeutique. La présence du thérapeute conduit à une construction spécifique du problème, spécifique au setting thérapeutique.

Cette constatation est un argument en faveur de la relativisation de la valeur de l’énoncé du problème.
Cela ne signifie pas qu’on doive ignorer l’énoncé du problème ni le tenir pour secondaire. Cela signifie qu’on doit le considérer, dans son énoncé tout au moins, comme un des éléments parmi d’autres de l’organisation de la famille en thérapie dans sa stratégie de demande d’aide.
Le thérapeute peut ainsi laisser la famille parler du problème pour se situer par rapport à elle, pour saisir son rythme, pour évaluer les portes d’entrée qu’elle lui offre.

On doit également différencier le problème présenté des symptômes allégués. On sait bien que les symptômes dont souffrent les membres de la famille représentent pour le thérapeute un outil d’affiliation très important.
Nous considérons le symptôme comme une métaphore, une illustration, un concentré des blocages relationnels et des souffrances que ces blocages induisent chez chaque membre de la famille ; parce que ces blocages sont essentiellement un obstacle au développement identitaire de chacun, à sa reconnaissance par l’autre. Ce qui est bien dommage puisque probablement vivre ensemble se justifie essentiellement par les opportunités qu’offre la relation mutuelle et réciproque à l’autre d’être accueilli, reconnu, compris et utilisé.

L’entrée progressive et attentive du thérapeute dans la narration va alors produire un élargissement de la description intra-familiale, en offrant l’occurrence de bifurcations que chacun peut, ou non, emprunter et qui proposent des changements à plusieurs niveaux.

⇨Le premier est une réacquisition de la souplesse des échanges. Si l’on prend les points où se cristallisent les conflits, on peut remarquer que le cycle vital est constitué d’un trajet plus ou moins sinueux, plus ou moins perméable et plus ou moins ouvert à l’apport d’informations extérieures. Ce trajet est ponctué de points de passages quasi obligatoires. Ces points de passage sont des mini-espaces d’interactions souvent très puissantes au plan affectif, émotionnel et de développement personnel.

Ce sont les moments où les gens s’approchent, font connaissance, se parlent en se livrant les uns aux autres, font l’amour, font des enfants, se quittent, se séparent, disparaissent.
Dans ces moments,certains sont plus à même de demander, et plus à même d’entendre les réponses à leur demande.
Ces moments très denses et intenses de la vie personnelle et interactive exigent curiosité, humilité, souplesse, réversibilité, créativité, acceptation des différences.
Mais le besoin d’appartenance introduit spontanément et logiquement dans ce désordre de l’ordre et de la rigidité. Il arrive que ce processus obligé de simplification conduise certains systèmes humains à ne plus tolérer les conduites de différentiation. Un mécanisme fréquent de bloquage de la différentiation et d’immobilisation est la création d’un conflit. La conséquence du conflit est l’arrêt de la narration individuelle et interactive, et le tarissement de la richesse descriptive.
Le réamorçage du processus descriptif est une issue à cette paralysie par un abord périphérique du problème ainsi redéfini.

⇨Le deuxième niveau de changement est représenté par la permission donnée de réaccéder à la dimension diachronique de l’histoire individuelle et de l’histoire familiale.
La participation du thérapeute à la narration familiale entraîne la création d’une histoire parallèle qui se déroule plus loin dans le temps en aval et en amont et qui lance des passerelles avec le présent de point en point à partir de l’histoire initiale.
Chacun d’entre nous se développe dans le commerce avec les autres ; le co-développement est indispensable à la croissance individuelle. Mais il y a des familles dont l’histoire fait qu’ils ont le vertige devant un futur immédiat ou à plus long terme qui met leur vie en abîme. Alors, ils s’arrêtent.

Le pourcentage de l’implicite dans les pactes d’appartenance conclu avec l’autre devient alors prépondérant et envahissant.
L’implicite dans la relation est certes fondamental dans le sens où il est garant de l’intimité de la surprise et du désordre.
Mais il doit laisser de l’espace à l’explicite qu’il soit digital ou analogique, seul capable d’assurer la validation réciproque des besoins et de leur satisfaction.
Lorsque l’implicite envahit tout l’espace et le temps de la relation, chacun vit sur une croyance imaginaire qu’il est compris par l’autre et qu’il le comprend. Chacun se contente de la croyance qu’il est « suffisant » pour l’autre. En réalité ce recours total à l’implicite est de nature défensive et paradoxalement accroît la fragilité de celui-là même qu’il pensait protéger.
Les briques apportées par chacun dans la construction de la vie familiale, vont maintenant être posées n’importe comment, avec apparition d’un sentiment de vide, d’inutilité.

Dans les familles dont le fonctionnement est dominé par ce poison homéostatique mortifère, on pourrait dire que le patient désigné vient habiter ce vide, concentre dans sa fonction les ambivalences, les ambiguïtés, les incompréhensions issues de ces non-dits, comble comme il peut toutes ces lacunes, incarne ces blocages. Devant le faire de manière à stabiliser et justifier tous et chacun, il est contraint logiquement à recourir à des inventions qu’on appelle symptômes et dans lesquelles il s’oublie lui-même et se perd de vue.

Le thérapeute qui met « les pieds dans le plat » avec ses gros sabots et ses briques artisanales et grossières fait redémarrer le chantier où chaque membre de la famille va pouvoir ouvertement apporter et disposer ses briques pour reprendre et poursuivre la construction de l’édifice.

Là encore, le respect de l’homéostasie passe par le respect de la construction fantomatique invisible antérieure, seulement signalée par « LE PROBLEME ».
La néo-construction voisine se propose modestement de faire exister ponctuellement une « colonne vertébrale chimère » qui a pour unique intérêt la remise en visibilité dynamique des compétences interindividuelles de la famille à se co-développer.
Cette néo-construction est une sorte de maquette qu’on oublie au fur et à mesure de la revitalisation du projet familial.

⇨Le troisième niveau de changement est la survenue de moments de vécu émotionnel par le biais de la narration.
Une des caractéristiques de l’atmosphère dans laquelle baignent ceux qui écoutent et racontent une histoire c’est que la participation émotionnelle y est indirecte. Elle n’est pas issue d’une interaction directe interpersonnelle. Elle peut demeurer contenue, intime, ou bien être partagée, mise en commun en fonction du degré d’exposition personnelle que s’autorise chacun et de l’évaluation que chacun fait de la vulnérabilité et de la disponibilité de l’autre. En quelque sorte ce contexte permet une expérimentation progressive, graduelle du vécu et de l’échange émotionnel. La dangerosité apparaît moindre et l’apprentissage ou le réapprentissage sont plus facilement envisageables.
Chaque fois que dans la narration commune avec ses moments de remémoration et d’imagination, des liens factuels, descriptifs se nouent entre tel et tel, un vécu émotionnel est ressenti, observé, parfois exprimé. Une sensation de stabilité, apaisante, propice à un accordage mutuel lie les protagonistes en superposant alors représentation nouvelle et ressenti émotionnel.

La fonction du thérapeute se réduit alors à favoriser l’intégration de ce moment en signalant ou en soulignant qu’on est dans quelque chose de particulier.
Il peut être conduit à ce type d’intervention soit parce qu’il est sensible à ce qu’il observe chez les membres de la famille et entre eux, soit parce que participant à ce surgissement émotionnel en tant qu’appartenant au système thérapeutique, il décide de communiquer sur ce qu’il ressent.

Cette modalité d’intervention est différente de celle qui consiste à travailler sur des gradients émotionnels, ou encore à s’intéresser à l’expression des émotions et à la représentation que les gens en ont.

Nous disions plus haut que des émotions peuvent naître lorsqu’on revit un événement passé. Dans ce processus de remémoration on peut évoquer pendant une heure une situation qui a duré deux minutes en temps réel. On voit coexister dans cette phase thérapeutique plusieurs processus :

1- celui de la complexification illustrée par l’image de l’éventail. Quand l’éventail est replié, il contient bien toute sa surface réelle mais il est inefficace et les motifs qui le décorent sont invisibles. A l’inverse quand il est déployé il donne à voir la totalité du dessin et retrouve son efficacité.

2- celui du réapprentissage au temps qui contient dans ses replis une foule d’images, de sensations et d’émotions discrètes sur lesquelles il redevient possible de trouver un accord non conflictuel alors que ce temps concentré vécu de façon purement synchronique était auparavant porteur d’objets conflictuels.

Différente encore est l’attitude du thérapeute qui a besoin pour se connecter avec les gens de comprendre ce qu’ils ressentent et qui va à la recherche active des vécus émotionnels, des sensations chez les patients.
Elle est différente parce que plus subjective. Elle fait intervenir avec intensité le processus de résonance à l’intérieur du système thérapeutique et au sein des deux systèmes thérapeute et famille.
Elle s’éloigne donc de l’organisation de la séance sous sa forme de conversation concrète, même si dans cette forme d’échanges, bien sûr l’expression de vécus émotionnels a tout à fait sa place.

2 - LES DETAILS

Quels sont les points qui nous ont frappé dans cet intérêt pour les détails en thérapie ?
Entre les séances ou alors longtemps après la fin de la thérapie, les familles se souviennent de détails. Un exemple en est ce père qui a retrouvé « quelque chose ». Cela lui est venu dans un moment anodin et improbable sans relation apparente directe avec une séance. Il dit avoir éprouvé du plaisir à ce moment-là. Un plaisir inattendu. Il a précisé que « ça a ramené quelque chose en lui ». Il ne peut pas en dire plus sinon que ça a modifié « des choses » dans sa perception de son fils et de sa propre place de père dans sa famille.

Le thérapeute de cette famille en dit : « je n’ai pas d’explication logique à ce phénomène car je ne vois pas ce détail en continuité avec la thérapie ».
Le thérapeute lui ne voit rien de ces détails là pendant les séances. Il s’y passe des choses invisibles pour le thérapeute. Réciproquement, des points importants pour le thérapeute n’attisent ni l’attention, ni l’intérêt de la famille.

Lors des débriefings que nous menons après la séance, nous sélectionnons un changement que nous avons perçu dans les relations intra-familiales ou entre tel ou tel de ses membres et nous. Nous repérons un changement dans les propos, les séquences d’interactions, les attitudes. Ces changements nous paraissent significatifs.
Mais la plupart du temps, si on interroge les familles, elles ne sélectionnent pas les mêmes événements, plus encore, elles ne les repèrent même pas.

A l’opposé, des familles vues en thérapie pendant plusieurs années et que l’on revoit dix ans après peuvent se souvenir de phrases entières prononcées par leur thérapeute, lequel ne se souviendra d’aucunes d’elles et puiserait dans le souvenir des séances passées d’autres phrases plus signifiantes.

Ce qui est utile finalement, c’est de raconter et de faire raconter : on ne redit jamais la même chose et on ne redit jamais de la même manière. Un nouveau récit se construit au cours de chaque nouvelle narration, comme un développement progressif dont chaque phase sélectionne un fragment de la phase précédente, l’amplifie, l’enrichit, et ainsi éloigne de façon discrète la famille de la narration initiale dont le problème formait le synopsis.
On parle avec eux de la vie de tous les jours, et la vie de tous les jours n’est pas une abstraction mais une somme ou une multiplication ou mieux encore un réseau de petits détails qui constituent à la fois la trame des interactions et l’illustration des enjeux interpersonnels.
Dans notre intérêt pour ces détails que nous choisissons d’explorer avec les familles, nous offrons une sorte d’autorisation à échanger ensemble sur leur vie concrète, matérielle, affective, émotionnelle, sexuelle, qu’habituellement ils cachent derrière des abstractions « intelligentes » et intellectualisées, mûs par une espèce de honte et de pudeur à parler de choses qui seraient trop banales, pas suffisamment intéressantes pour le thérapeute.

Ce recours et cet intérêt pour les détails peuvent se comprendre comme une fonction de loupe qui livre au regard un paysage plus complet, plus complexe et plus riche. Ils ont parallèlement une fonction de prisme diffractant l’histoire familiale, qui sépare, différencie, atomise l’image unique, coagulée et paralysante qu’ils définissent comme le problème et qui, effectivement le constitue.
C’est un cheminement difficile et parfois douloureux car il semble aller à sens inverse du processus de simplification que nous utilisons habituellement pour résumer les données qui structurent notre environnement relationnel au plan sensoriel et informatif. Cette simplification est un processus nécessaire pour parvenir à emmagasiner, mémoriser et hiérarchiser au cours de notre existence la gigantesque croissance des informations qui nous assaillent, que ce soit sur nous-mêmes ou sur les autres.

Elle est indispensable pour mettre de l’ordre dans notre vie, pour l’organiser. Bien entendu elle sélectionne certains faits et en élimine d’autres, cela en fonction du stade où nous sommes de notre cycle vital et en fonction de notre monde relationnel avec l’objectif théorique de gagner en mieux-être, en plaisir et en performance individuelle.

A ce stade de la discussion, rappelons que des modalités relationnelles infantiles abandonnées, parce qu’inopérantes, à l’âge de dix ans peuvent se montrer indispensables à trente ans ; la question se pose alors en ces termes : quels sont les outils capables de nous rendre la conscience non pas de l’intérêt dans l’absolu de ces modalités relationnelles mais bien de leur utilité ici et maintenant, en relation avec celles et ceux auxquels notre destin est lié ici et maintenant.

Cette narration des détails représente un outil efficace puisque la confrontation ici et maintenant fait par elle-même la preuve de la validité spécifique à notre actuel monde relationnel de telle ou telle facette de notre personnalité ou compétence mise au rebut et oubliée.

En réfléchissant aux liens possibles entre les détails et la notion de conflit, puisqu’il s’agit le plus souvent de conflits douloureux que les couples et les familles viennent chercher à régler en thérapie, on pourrait « élégamment » rapprocher le détail du concept de fractale, et se dire que le détail est la fractale, la figure microscopique du conflit essentiel comme figure macroscopique.

Or l’on sait que tenter de régler le conflit macroscopique est généralement utopique. Quant à savoir définir le conflit essentiel dans une famille, c’est encore une autre affaire sauf à faire l’hypothèse qu’il revêt une dimension mythique, transgénérationnelle.
Ce qui est sûr, c’est que le conflit essentiel, si tant est qu’il existe, ne représente pas la somme de petits conflits.

Nous posons comme probable que les petits conflits sont un mécanisme efficace pour ne pas aborder ce qui est probablement vécu par chacun des protagonistes comme le conflit essentiel qui l’oppose à l’autre ou aux autres.
L’efficacité des petits conflits réside dans leur réversibilité, garante de la non-rupture relationnelle.
Les petits conflits tissent un canevas d’interactions redondantes, connues des partenaires qui les agissent, et qui autorisent concessions et négociations source de réversibilité dans les interactions symétriques et complémentaires.

Ils permettent de vivre ensemble sur la partie émergée de l’iceberg.
La partie immergée serait constituée par le ou les pactes implicites qui font lien entre les membres du système familial sur plusieurs générations.
Les pactes définissent et différencient les recouvrements possibles des espaces personnels et interpersonnels.

LES PACTES

La dimension centrale d’un pacte est constituée par les attentes mutuelles. Il existe des attentes explicitées. Mais la plupart sont implicites. Soit parce qu’elles sont anciennes et semblent aller de soi, soit par peur que soit refusé dans la réalité ce que nous demanderions. Ainsi chacun attend de l’autre de recevoir sans demander en comptant sur le fait que ses désirs et ses besoins seront devinés par l’autre ; même une mère parfaite est incapable de cette performance, le plus souvent elle réussit à faire accepter à son enfant l’idée que ce qu’elle a compris de son désir ou de son besoin est effectivement ce qu’il demande. Cette interaction sera le déclencheur d’un processus mutuel d’apprentissage de l’autre par essais et erreurs. Mais ce qui est valide dans la relation mère-bébé ne l’est plus à l’âge adulte et pourtant, bon nombre de couples fonctionnent comme s’ils y croyaient encore, ou bien dans l’envie désespérée de faire fonctionner à nouveau ce mécanisme du paradis perdu où la toute puissance fantasmée avait sa place.

En tout état de cause, dans ce monde personnel secret où l’on se donne réciproquement l’illusion qu’on partage tout, vont naître frustrations, rancœurs, reproches du fait de l’existence de ces pactes implicites distordus. Et c’est grâce aux petits conflits incarnés et illustrés par les détails de la vie quotidienne et des interactions qu’elle produit que serait respecté le pacte secret, protecteur des fragilités mutuelles originelles difficilement réparables dans l’actuel monde affectif de chacun.
L’abord thérapeutique de ces petits détails, véhicules des petits conflits, permettrait ainsi d’aborder les pactes implicites fondateurs par touches progressives non menaçantes.

Dans les séances il y a ainsi un mouvement qui va du particulier au général et qui est parfaitement repérable.
Le même processus doit exister entre l’espace des séances d’une part et le reste du temps de la vie familiale, hors séance, d’autre part.

Le processus de changement dépend du temps nécessaire à l’affiliation. Il dépend bien sûr de ses modalités et nous en reparlerons plus loin, mais très basiquement il dépend d’abord du temps consacré à l’affiliation.
Un thérapeute familial débutant ne va consacrer que quelques dizaines de secondes à cette étape de contact, d’apprivoisement avec la famille. Un thérapeute confirmé, lui, va prendre le temps d’établir une relation individualisée avec chaque membre de la famille et cela en présence des autres.

Quand il s’adresse à un membre de la famille, il intègre la position des autres et il intègre les contraintes du système. Ca n’est qu’une fois ce premier alliage réalisé que le thérapeute s’autorise à s’adresser successivement aux autres.
Il est en quelque sorte le porte-parole de chacun auprès des autres, porte-parole et non pas interprète ou traducteur.
Or cela peut se faire plus facilement avec le souci constant du détail, avec une attention à faire préciser les faits, les sentiments, les sensations et avec la persévérance à s’éloigner des généralités.

Au grand dam des étudiants il n’y a pas de modèle généralisable ; la plupart d’entre eux cherchent un modèle global pour débuter la séance et un autre éventuellement pour poursuivre cette séance et les séances ultérieures.
Mais ils s’intéressent peu aux détails.
Quand on s’appuie sur un modèle global, il en découle un fil conducteur rassurant, alors qu’en travaillant avec le détail on ne sait pas où l’on va. Pour certains thérapeutes débutants, surtout au tout début, il faut reconnaître que cette modalité d’approche est plus insécurisante.

Insistons encore sur l’importance de se nourrir de détails pour ce processus d’alliance ou d’alliage individu par individu. Ce sont les détails qui font naître la curiosité de connaître mieux quelqu’un. Ce sont les détails qui excitent notre sensorialité.

Sans que cela en soit exhaustif, ce recours aux détails peut s’intégrer au modèle de partialité multi-directionnelle.
Dans ce modèle de partialité multi-directionnelle, le thérapeute à la fois s’allie et s’identifie à chaque membre de la famille. Il le fait par l’entremise d’un canevas narratif conversationnel. Cela lui permet de soutenir chacun des protagonistes d’un conflit et de faire naître de la complexité car il est à la fois central, multi-directionnel et périphérique.
Ce modèle de partialité multi-directionnelle induit la production de mécanismes qui vont solliciter des interactions de coopération et de compromis, c’est à dire des interactions complexes.

Cette production de complexité est bien entendu plus difficile à mettre en œuvre que la classique méthode de résolution des conflits qui nous fait choisir ou induire un choix pour l’un ou l’autre élément d’une alternative.
Cette stratégie fait produire à l’ensemble thérapeute-famille de bonnes idées thérapeutiques car elles sont la résultante de deux ou plusieurs idées qui font pont entre différents points de vue ou plus encore différentes certitudes sans qu’intervienne le mécanisme d’un choix obligatoire.

De même, chaque fois que le thérapeute peut faire construire un pont entre la structure familiale et une fonction portée par un membre de la famille, une extrémité du pont représentera un usage de la structure ou encore un objectif qu’elle se fixe, l’autre extrémité décrira les moyens pour parvenir à cet objectif.

Nous aimerions renforcer l’idée que la thérapie familiale se fait avec le thérapeute mais que c’est la famille qui fait la thérapie.
Ce projet permet de mettre de côté les aspects sensationnels qu’on attribue à certaines séances pour s’intéresser aux processus.
Souvent nous réfléchissons sur ce que nous faisons en thérapie, comment nous le faisons, comment ça agit et nous oublions que nous ne sommes probablement pas grand chose dans le changement.

3 - LE THERAPEUTE AVANCE A L’AVEUGLE

Il est plutôt intéressant de constater comment, alors que le thérapeute avance à l’aveugle, il lui arrive de toucher un point où tout est lié, où tout se concentre sur une information non décidée à l’avance et dont il a probablement favorisé la sélection ; mais il faut faire la réserve suivante : quand les tensions intra-personnelle et inter-personnelle sont très élevées, tout semble lié.
Parfois, malgré la dimension latérale du thème évoqué, il se produit une action directement liée à ce que serait le thème central.

La famille en thérapie n’a rien à voir avec la même famille hors thérapie. La situation de thérapie est en quelque sorte une situation artificielle, une chimère née de la rencontre entre les membres de cette famille et le thérapeute. Une chimère construite à travers des sélections successives d’informations sur la structure, de séquences d’interactions, de définitions de problèmes.
La même famille rencontrant deux thérapeutes dans deux contextes isolés produira deux chimères différentes.
Une famille n’existe pas pour nous ou pour elle avant qu’elle entre en thérapie.

Le thérapeute définit la famille quand il dessine des frontières qui sont rarement évoquées dans la conscience des familles. Il assoit les protagonistes à l’intérieur d’un espace particulier qui contient et structure la famille. A l’extérieur de cet espace il y a aussi « de la famille » mais cette portion de la famille ne sera pas stimulée et ne s’exprimera pas dans cette thérapie, ou en tout cas pas dans les débuts de la thérapie.
Ce processus de formation d’une famille en thérapie se fait par alliance contre le thérapeute. Le thérapeute impulse alors une interprétation fonctionnelle ou en tout cas une interprétation qui fonctionne et ce faisant se constitue une famille reconnue comme telle par les participants. C’est une création virtuelle. Par conséquence, les fonctions que s’attribuent les membres de la famille ne sont pas réellement une fonction dans la famille mais une fonction dans la thérapie. Cette fonction dans la thérapie est alors utilisable et habitée comme une métaphore des fonctions existant dans la famille.

Nous faisons ces hypothèses en nous appuyant sur l’expérience que nous avons des familles en thérapie qui sont des familles en difficulté, mal structurées, confuses ; par contre la famille habituelle a conscience d’elle-même et de son image.

Ce qui est intéressant, c’est l’idée d’une construction familiale en thérapie, d’une co-construction avec le thérapeute d’une famille qui n’existe que dans le temps de la thérapie. Dans les familles dysfonctionnelles il y a un défect dans les processus diachronique et synchronique, ce qui perturbe l’idée ou la conscience que la famille a d’elle-même.

A partir de ces hypothèses se repose la question de ce qui se passe entre les séances, quand la famille redevient cette famille inconnue, la famille intime, qui reste inaccessible au thérapeute.
La thérapie et son processus abrasent les différences entre des familles aux comportements très variés qui apparaissent semblables lors des premiers moments de la thérapie. C’est par le détail que sera restituée la spécificité de chaque famille, c’est par la complexification, le refus des généralités que chaque individu retrouvera sa singularité.

4 - LA FONCTION DU BOUFFON

Nous avons remarqué dans nombre de familles à symptomatologie lourde (mettant en jeu le pronostic vital du patient identifié) telle que : comportements suicidaires, tentative de suicide, anorexie, psychose, toxicomanie, la redondance d’une fonction que nous nommons la fonction du « bouffon ».
Nous avons également remarqué que cette fonction est en règle générale endossée par les pères.

Cette fonction se caractérise par un comportement qui apparaît étrange au sein des attitudes présentées par les autres membres de la famille.

Ainsi, le père exprime une pensée bizarre mais sans discordance : il peut se permettre de dire tout et n’importe quoi, jouant l’idiot et s’en excusant en même temps. Cette position est confirmée avec une indulgente gentille mais parfois agacée par les autres. Les informations qui passent par lui sont vérifiées minutieusement par les membres de la famille pour être finalement jugées absurdes ou inutilisables.
Il accepte de jouer ce rôle de l’imbécile qui s’exprime mal, qui comprend mal, qui aurait pu faire autrement s’il avait été plus attentif ou plus intelligent. Cela permet à ses proches de le laisser dans son coin et d’engager des interactions de négociation sous-tendues par la reprise nécessaire de ses propos.

Les choses se passent comme si il y avait une étape préalable à un échange sérieux et adulte. Cette étape bizarre, banalisante, enfantine, désordonnée est assumée par le père.
Paradoxalement de cette manière apparemment brouillonne, il ouvre des espaces de discussion. L’absence de danger à aborder alors les problèmes vient peut-être du fait qu’ils ont été préalablement énoncés d’une façon absurde qu’il faut corriger.

Cette fonction très particulière favorise la liberté pour les membres de sa famille à parler directement entre eux (ce qu’ils ne font pas aussi facilement dans leur relation habituelle) et même à se mettre d’accord sur des points de divergence forte.
Celui qui tient cette fonction prétend avoir comme but de ménager ou d’aider les autres, mais sans jamais prendre de décision directe.

Dans la vie de tous les jours cette fonction initie des conflits. Des conflits que le père reconnaît ne pas pouvoir régler et qui peuvent s’envenimer sous ses yeux.
Lorsqu’ils sont rapportés au thérapeute, la sensation provoquée est que ce père a une attitude “perverse” ; il allume des conflits et ensuite les observe sans tenter de les résoudre. Mais une redéfinition “positive” de cette fonction oblige à dire qu’elle a une utilité puisqu’on constate que personne dans la famille ne lui en veut et même tout le monde, d’une certaine façon le protège.

Dans une configuration à trois, le “bouffon” se met dans une attitude de compréhension et de soutien de chacun des deux autres, mais ne propose que des solutions absurdes pour améliorer la relation des deux autres. Cette relation peut éventuellement se modifier en s’entendant sur son dos : il sert en quelque sorte de fusible.
Cette place du bouffon est une place qui interdit de se positionner en regard de ses propres choix. Celui qui l’occupe doit définir sa relation avec chacun des deux autres comme satisfaisante.

Cela conduit à une situation d’immobilisme, de blocage, où il ne prend pas partie mais continue d’animer la relation entre les deux autres.
En analysant le contenu des ses interventions ou remarque, le recours aux détails. Il peut détailler sans fin des événements apparemment inintéressants ou anodins et engager les autres dans l’exploration de ces détails.
Curieusement, cette fonction semble un décalque, une pâle copie de celle du patient désigné. La différence la plus voyante entre leurs deux fonctions, c’est que celle du “père bouffon” n’a absolument pas la centralité permanente de celle du patient désigné.

La fonction du bouffon est à l’opposé de la position de critique systématique dans une interaction symétrique, où cette symétrie bloque toute discussion remplacée par une critique mutuelle permanente.

La fonction du bouffon, propose un second degré, gardant en toile de fond l’intentionnalité du « je n’y tiens pas ». Il est critiqué par la famille et comme il ne tient pas à ses positions, il provoque une convergence de vues.
Cette position relationnelle peut être adoptée en tant que thérapeute qui propose alors des choses sur un mode critiquable, sans se sentir engagé dans ce qu’il dit et ouvrant alors l’opportunité à la famille de solutions inédites.
Pour faire des hypothèses de lien entre « la position du bouffon » et les « silences du père » que nous allons envisager un peu plus loin, nous avons choisi de nous appuyer sur le contenu de séances.

La position périphérique qu’occupe le père lui offre deux possibilités :

La première c’est de rester silencieux, la seconde c’est de faire des propositions nouvelles et parfois étonnantes ; et il ne faut pas confondre cette place avec celle du thérapeute.

Il faut insister sur le fait que cette place périphérique ou silencieuse du père est une place très forte. C’est ce silence qui met les autres en mouvement.

On a tous l’expérience de ces familles qui arrivent en séance en mettant toute la responsabilité et toute la faute sur les épaules du père, lequel accepte cette désignation et ces accusations.

Il y a des similitudes entre cette situation propre au contexte thérapeutique, et la place qui est proposée au père et qu’il occupe pendant les huit premiers mois de la relation mère-enfant. Dans cette phase de la vie de famille le père est extérieur de facto à la dyade mère-bébé dont la relation est caractérisée par cette puissance fusionnelle qui offre le contexte riche des apprentissages de connaissance mutuelle basés sur l’intuition, le devinement, l’interprétation et l’imitation. Le père est autour de la mère et de son enfant, il tourbillonne, essaie de rendre service mais il ne fait pas partie de la dyade.

La persistance de cette organisation témoignerait d’une évolution dysfonctionnelle rigide. On voit bien dans les familles en thérapie cette proximité entre la mère et son enfant, avec le père qui se tient à l’écart et qui justifie sa position parce qu’il croit que s’il s’en mêle cela va entraîner des catastrophes.

Mais comment cette position évolue-t-elle ?

Dans les situations dysfonctionnelles, le père reste en orbite autour du noyau mère-enfant. Il reste à distance et de temps en temps, rarement, il descend au niveau du noyau central et vérifie que cela produit des effets positifs, notamment un effet de contenant.

La position du thérapeute est parfois une position maternelle en tant qu’il est attentionné, prévenant, rassurant, etc... mais la plupart du temps en terme d’interaction il occupe une position paternelle. En effet, il ne sait pas grand chose et c’est de l’extérieur qu’il prend connaissance de ce qui se passe avec naïveté dans un processus de découverte. Ca n’est pas une position centrale, autoritaire, directive, c’est la position de l’ignorance.

Mais est-ce que le père a cette ignorance ?

On pourrait dire qu’il joue à ne pas savoir mais lorsqu’il intervient, il touche sans se tromper le point exact qui noue un problème. La mère peut parler des heures sans parvenir à dire des choses aussi précises sur la vie de l’enfant que peut le dire le père. Alors, disons qu’il a peut-être une plus grande clairvoyance sur les points concrets mais il a, par contre, une ignorance totale des relations privées ou proches entre la mère et l’enfant et une ignorance non moins totale de la complexité de la relation mère-bébé. N’étant pas plongé dans la relation émotionnelle comme la mère, il ne peut faire que des « commentaires ».

Le noyau central constitué par la dyade maternelle se base sur des non-dits, sur des émotions. Quand on donne l’occasion au père de se synchroniser avec la position émotionnelle de la mère, il montre que cela l’intéresse ; mais il demeure à un niveau de non-verbalisé.
Il est souvent très gênant pour la mère de sentir que le père éprouve la même chose qu’elle.
Dans ces mouvements rares mais nécessaires où le père se rapproche du noyau central, la mère, en effet, ne se sent plus contenue par cette position périphérique non menaçante.

Par contre, c’est un moment où s’opère une synchronisation affective entre l’homme et la femme, le couple parental est actif ensemble. Cette synchronisation n’a rien à voir avec des paroles témoignant d’un rapprochement affectif, puisque, nous le disions plus haut, cela se passe à un niveau non verbalisé.

Cette position périphérique n’est pas antinomique de position paternelle, puisqu’on voit bien que le mode d’intervention du père, qu’il soit disqualifiant ou désordonné, est un mode d’intervention structurant pour le système familial. Et cela parce que c’est à la fois une position choisie et une conséquence de la structure du système familial. On peut soutenir l’idée que lorsque la mère lui fait des reproches sur sa position périphérique, elle sait qu’elle contribue à maintenir la stabilité de la structure familiale.

Dès l’arrivée du bébé, en fait on dira que le père produit du désordre et on constatera qu’il occupera ce rôle de façon intermittente par la suite.
On voit bien, en effet, comme la mère est complètement impliquée émotionnellement et affectivement dans sa fonction maternelle et comment le père lui répond en se plaçant sur le plan conjugal. On peut repérer à tous les stades du cycle vital de la famille cette analogie avec ce qui s’installe dans les premiers mois de la vie du bébé.
La mère, dans ces moments se retrouve à nouveau plongée dans le vécu direct du processus fusionnel de la grossesse. Le père, lui, va reprendre les anciens stratagèmes pour exister dans la relation à trois, le plus efficace et le plus juste étant d’être un soutien pour sa femme à un niveau conjugal. Cela a été pour lui le quasi-unique moyen de faire ses premiers apprentissages de père ; c’était une période où les opportunités de bénéficier d’une relation directe avec son enfant n’étaient qu’un « copiage » des comportements maternels : c’était le rôle de « la petite mère bis ».

Si maintenant nous envisageons la position du thérapeute, on peut dire que moins le thérapeute est attiré par une position centrale de pouvoir, plus il sera attentif à ces mouvements du père et plus il sera à même de les favoriser pour qu’il intègre au moins dans les séances ces séquences interactives avec la mère qui libèrent l’enfant de la stricte dyade maternelle.

Rapprochons ces hypothèses de celles qui traitent de la notion de pacte intra-familial.
Le pacte implicite consiste en la reconnaissance mutuelle des points de fragilité réciproque et surtout en l’accord de ne pas attaquer ces points de fragilité.
Les positions respectives de périphérie pour le père et de centralité affective pour la mère sont un mécanisme adéquat de respect de ce pacte.
Dans les familles rigides où ces positions sont figées, la synchronisation émotionnelle entre père et mère représente un danger pour ce pacte : on trouve peut-être là une explication de sa rareté. Par contre la pseudo synchronisation favorisée par le thérapeute ne présente pas le même risque.

Le modèle thérapeutique de co-construction narrative présente l’intérêt de se rapprocher du contenu pactuel, de le contourner, de lui insuffler de la souplesse.
Ainsi, chacun étant parvenu à un point plus éloigné de celui défini initialement par le problème allégué, ces synchronisations affectives peuvent gagner en fréquence ; elles sont vitales parce que tisseuses de liens et gommeuses de solitude.
Le système familial retrouve la possibilité d’éviter les organisations collusives caractérisées par leur rigidité, leur immobilité dans le temps, leur absence totale de verbalisation, leur enracinement dans des mécanismes très archaïques.

5 - LES SILENCES DU PERE

  • Comment se distribue l’expressivité des émotions dans la famille.

Dans la description faite par la plupart des familles, surtout celles où il y a un psychotique, le patient désigné et le père occupent les deux pôles opposés sur l’échelle d’expressivité émotionnelle. Le patient désigné est en haut de cette échelle : c’est celui qui souffre, qui explose de colère, qui est triste... Le père est en bas de cette échelle : c’est celui qui est le plus en retrait par rapport aux contenus émotionnels qui circulent dans la vie quotidienne de la famille. Ce retrait du père est expliqué par sa position extérieure. Il est celui qui est le moins souvent présent, celui qui est ailleurs même quand il est là, parfois au point de paraître indifférent aux événements de la vie familiale. Il s’établit ainsi un consensus sur l’organisation émotionnelle dans la famille : le père est l’écorce d’un noyau émotionnel constitué par la mère et les enfants.

Les premières séances mettent la famille dans une situation nouvelle : elle doit élaborer et montrer à un interlocuteur nouveau, le thérapeute, la forme de cette organisation.

Nous observons au cours de l’élaboration de cette description que le père en est curieusement le centre. C’est lui qui se montre le plus actif (parfois émotionnellement) en même temps qu’il accepte la définition de sa passivité émotionnelle.

Il y a ainsi un décalage quelque fois saisissant entre la description faite et ce que la famille montre en faisant cette description. Il arrive que l’intensité de ce décalage nous évoque un processus de désignation et pour ce type de famille nous parlons de « père désigné ».

  • La fonction du « bouffon » et le « père désigné »

Cette terminologie de « père désigné » recouvre deux aspects :

l’aspect communicationnel et l’aspect fonctionnel.

Sur le plan des communications, nous sommes frappés par la fréquence avec laquelle le père connote positivement la mère : « tu t’es toujours bien occupée des enfants, heureusement que tu as toujours été là » ... Cette connotation positive est sans faille, c’est-à-dire que le père ne fait aucun reproche explicite. Mais l’aspect que nous voulons souligner ici, est que cette connotation positive admet un message antinomique, vivant et implicite : ce message est l’échec que constitue le patient désigné pour la mère, principale gestionnaire de la vie familiale.
Ainsi nous reconnaissons au-delà de la connotation positive faite par le père un message qui a la structure d’un double lien. Le message digital : « tu es une mère extraordinaire » est contredit par le message analogique « il va mal ».
Ce double lien immobilise la mère qui accepte sans discussion la connotation positive faite par le père, car elle ne peut métacommuniquer sur sa partie analogique. En effet métacommuniquer sur la partie analogique exposerait à deux types de situation inhabituelle : ou bien avoir un conflit de responsabilité avec le père « il est malade parce que tu n’as jamais été là » ou bien faire part aux autres des sentiments de culpabilité « je ne suis pas si extraordinaire, puisque je me sens responsable de sa maladie ».
Cet effet paralysant du double lien induit par le père introduit le deuxième plan : l’aspect fonctionnel. La répétition de ce double lien fixe la mère à une place inamovible et rend illusoire son désir individuel : quitter le jeu, et quitter la famille.

En résumé, le père accepte le consensus familial : il est extérieur à la famille. Dès cette acceptation, il est en position d’émettre vers la mère le double lien que nous avons décrit : « Tu es une mère merveilleuse, ton fils est malade ». Ce double lien entre le père et la mère est le plus mobilisable de tous les doubles-liens circulant dans la famille. Ceci implique au plan thérapeutique, qu’il doit faire l’objet d’un travail dès les premières séances. Nous rejoignons donc la position de Withaker : intégrer au plus vite le père dans le processus thérapeutique.

La famille D. est composée de six personnes : les deux parents mariés depuis 40 ans et leur quatre enfants ; la fille aînée 38 ans mariée et mère de deux enfants, le patient 35 ans, la sœur cadette 32 ans mère de deux enfants et le frère cadet 30 ans célibataire. La psychose du patient évolue depuis une dizaine d’années ; elle a été émaillée de plusieurs hospitalisations. La famille vient en thérapie adressée par le psychiatre traitant à un moment de crise centrée sur le patient, au décours d’une courte hospitalisation. Cette crise apparaît à tous comme l’aboutissement de l’échec du patient sur le plan affectif (il s’est marié, a divorcé et il a un enfant qu’il ne voit pratiquement plus) et sur le plan professionnel : il ne travaille pas depuis 10 ans.

Cette famille évolue depuis 15 ans sur un mode répétitif : bien que tous ses membres soient dispersés géographiquement, des liens très forts sont maintenus par le patient désigné qui habite alternativement chez l’un ou chez l’autre.

Nous allons décrire la 3ème séance. Le thérapeute demande à la sœur cadette, la plus proche du patient désigné, d’effectuer la sculpture qui comporte deux temps.

Le premier temps est d’illustrer par les places de chacun sa perception des liens familiaux. Rapidement la sœur commence par extraire le père de son siège, le place debout à la fenêtre, dos à la famille et le regard vers l’extérieur. Puis elle demande au patient de surveiller la famille, comme il le fait d’habitude, en restant immobile sur sa chaise. La mère et la sœur aînée restent également à leur place, en vis-à-vis du patient désigné. Le frère est placé à côté du patient, et sort ainsi de son champ de surveillance. Pour choisir sa propre position la sœur cadette hésite, elle se place d’abord à côté du patient désigné, puis rejoint son père près de la fenêtre mais en se tournant vers la famille.

Après avoir figé la sculpture ainsi construite, le thérapeute propose un deuxième temps à la sœur : quelle est sa représentation de la famille lorsque le patient exprime le maximum de symptômes ? La première personne qu’elle anime est encore le père : elle le retourne vers le cercle familial, debout, le rapproche du patient désigné qu’elle laisse immobile sur sa chaise, puis l’éloigne. Alors très rapidement, elle fait lever la mère, la place debout à côté du patient, la main sur la nuque de son fils. Elle éloigne le frère, fait lever sa sœur aînée de manière à ce que celle-ci puisse regarder le couple mère-fils. A la fin de cette sculpture, tout le monde est debout, sauf le patient désigné. Au cours de ces deux sculptures, le seul geste d’affection est celui de la mère : durant le moment d’immobilisation de la deuxième sculpture, la mère renforce spontanément ce lien affectif fondamental, en caressant la nuque de son fils.

Après cette sculpture, le thérapeute demande à la famille d’exprimer les sensations physiques que chacun a ressenti.

• EXTRAIT N° 1

Le père : Moi, ça me paraît intellectuel... physiquement... (il hausse les épaules). Enfin, ça se mélange. J’ai ma petite idée là-dessus.

Le thérapeute : Allez-y, même si elle est petite.

Le père : Bon, elle m’envoie près de la fenêtre. J’ai l’impression que je suis isolé, que... ou bien que je me moque de ce qui se passe derrière moi, ou bien de ce qu’on m’isole. Bon, la deuxième impression, c’est qu’on me demande de regarder dehors, alors regarder dehors, ça peut être l’indifférence ou, au contraire, ça peut être de regarder dehors si... s’il y a rien qui peut nuire à l’intérieur du cercle familial. Voilà, voilà ce que je ressens.

Le thérapeute : Ca, c’est sur la situation UN.
Long silence

Le thérapeute (au patient désigné) Qu’est-ce que vous pensez de cet éloignement de votre père ?

Philippe : Je revois des moments qui m’ont été pénibles où papa était isolé.

Le frère : Y avait deux cercles : y avait nous deux (en montrant le père), qui étions plus éloignés que le groupe des femmes. Enfin, je les ai perçues comme telles : çà, c’est la tête qui réfléchit mais ça doit correspondre à la réalité. Il y a sans doute une meilleure compréhension de Philippe par ses sœurs et sa mère, le côté affectif, que de la part de papa et moi.

Le thérapeute : Je pourrais vous suivre sur cette idée mais j’ai remarqué que quand elle a commencé la sculpture, la personne pour laquelle elle a eu la vision la plus claire, c’était pour votre père. Et, dans le deuxième temps, la vision la plus claire que votre sœur a eu, c’était encore pour votre père, la modification pour votre père et votre mère.

La sœur : Oui.

Le thérapeute : Vous avez remarqué que les hommes étaient placés facilement et les femmes, c’était beaucoup plus difficile.

Le père : Enfin, j’ai senti ce sentiment d’isolement ; pas plus éloigné de Philippe que de Maryse (sa femme), mais c’était vis-à-vis de l’ensemble. Et en même temps, j’ai eu un doute que si on me demandait de regarder dehors, c’est peut être pour voir si tout allait bien dehors, sans faire de différence entre aucun des cinq. Je ne me suis pas senti plus éloigné de l’un que de l’autre.

La sœur aînée : La sentinelle ?

Le père : Oui, la sentinelle, mais hors cercle, comme malheureusement, j’ai été pendant le temps où j’ai travaillé.

(En murmurant) : Il fallait faire ce que j’ai fait.

La sœur aînée : Mais tu le ressentais ça, à l’époque ?

Le père : Oui, bien sûr.

La sœur : Tu te ressentais en dehors ?

Le père : Ben, j’avais mon travail. Travailler le samedi et le dimanche, c’était pas pour mon plaisir. Vous ne l’avez jamais ressenti vous ?

La sœur : Oui, mais il y avait aussi qu’à la maison, c’était maman qui...

Le père : Par la force des choses, puisque moi j’étais pas là.

Le thérapeute : (à la sœur) Attendez, je n’ai pas compris ce que vous vouliez dire.

La sœur : Je pense que c’était aussi à cause du rôle que maman a joué à la maison : de t’écarter de par sa domination.

Le père : Non, ce n’est pas comme çà que je l’ai ressenti. Heureusement qu’elle était là puisque moi, je n’y étais pas.

Grand silence

Dans ce premier extrait, nous reconnaissons les trois aspects que nous avons exposés dans l’introduction :

1. Les deux personnes qui forment l’ossature de la sculpture sont le père et le fils ; c’est-à-dire les deux pôles opposés sur l’échelle d’expressivité émotionnelle.

2. La place du père n’est pas en dehors (c’est-à-dire il n’est pas absent) mais il est à l’interface du système. Le père commente lui-même les différentes potentialités fonctionnelles de cette place : sentinelle protectrice des dangers de l’extérieur, vision globale non individuée de la famille. Cette position à cheval sur la frontière de la famille est par nature ambiguë. Mais nous voyons que cette ambiguïté est ici démultipliée par la description qu’en fait le père. Cette description juxtapose les contraires : indifférence-protection, dehors-dedans. Sa position est fragile car elle est ouverte à des interprétations multiples et contradictoires et parce qu’elle n’est pas le résultat d’un choix actif du père, mais d’une acceptation passive.

3. Dans cette construction, le père n’a rien à reprocher à la mère ; il refuse même à la fin de l’extrait l’ouverture que fait la sœur : « de t’écarter de par sa domination ». Ce refus énergique d’ouvrir un conflit de couple nous apparaît comme le seul moment où le père quitte sa position passive.

Continuons la séance : nous allons voir comment le père maintient cette activité pour annuler toute possibilité de conflit dans le couple conjugal.

• EXTRAIT N° 2

Le thérapeute : (au patient désigné) Oui, vous aussi vous avez envie comme votre sœur de créer des problèmes dans le couple de vos parents ?

Philippe : Créer des problèmes ?

Le thérapeute : Oui.

Philippe : Qu’est-ce que vous voulez dire ? Créer des problèmes ?

Le thérapeute : Et bien si on poursuit un peu son idée, on va rapidement arriver à des reproches mutuels entre vos parents.

La sœur : Oui, il y en avait.

Le père : Oui, il y en avait.

Le thérapeute : Oui, mais plus de reproches. Mais ça vous paraîtrait intéressant que votre père reproche à votre mère d’avoir été trop présente à la maison ou que votre mère reproche à votre père d’avoir fui la maison, ça vous paraîtrait intéressant ?

Philippe : Se reprocher des choses l’un à l’autre... euh... ça peut arriver souvent mais c’est pour des futilités. Pour les choses importantes, c’est vrai qu’ils n’ont jamais exprimé beaucoup leur désaccord, ce qui m’a beaucoup embêté.

Le thérapeute : (au patient) Mais peut-être que la situation s’est arrangée avec vous ?

Philippe : Oui, il a fallu que je trouve un équilibre tout seul.

Le père : Non, ça ne m’arrangeait pas ; je subissais cette situation, je ne pouvais pas faire autrement que d’être à mon boulot pour gagner de l’argent, il fallait bien que je le fasse. Ca, de ce côté-là, il n’y a jamais rien eu avec Maryse. Elle était là et elle était là parce qu’elle tenait la maison. Non, c’est sur le terrain affectif.

Le thérapeute : (au père) C’est un peu difficile de distinguer les deux.

Le père : Si, pour moi, c’est facile. J’ai toujours trouvé qu’heureusement elle était là, à la maison, pour s’occuper des enfants puisque je ne le faisais pas. Je ne pouvais pas le faire.

La sœur aînée : Mais, moi, je n’ai jamais senti que tu ne t’occupais pas des enfants. Le dimanche, même si tu travaillais, on allait voir, on allait te voir à ton bureau.

Le père : Ah, ben oui !

La sœur : Moi, je n’ai jamais senti d’absence, je n’ai jamais senti ce qu’on dit. Je n’ai pas du tout été frustrée de papa.

Le père : Oui, mais vous auriez pu en profiter plus aussi.

La sœur aînée : Mais, quand on était avec toi, on avait des moments privilégiés et ça suffisait.

Le frère : Un peu rares, un peu trop rares... Mais, enfin !

Le thérapeute : (au patient désigné) Et vous, Philippe ? Vous y croyez à cette histoire, qu’il faut faire la somme des moments que votre père passait avec vous, c’est à dire prendre un chronomètre et...

Philippe : Non... (il rigole).

Le thérapeute : Non, mais parce que j’ai l’impression qu’on glisse dans cette question chronométrique ?

Philippe : Non, ce n’est pas une question de temps, non ! Je n’ai pas souffert que mon père travaille beaucoup. Là, où j’ai souffert, c’est quand ils étaient ensemble.

Le thérapeute : Qui ?

Philippe : Ben, mes parents.

Le père : Oui.

Le thérapeute : (au patient) Bien, alors pourquoi vous ne lui dites pas ?

Philippe : Mais il s’en fout.

Le thérapeute : Oui, vous lui avez déjà dit cent fois. Mais, en même temps, pendant tout le temps qu’on passe ensemble, vous laissez examiner la version, celle de votre père « chronométrons... je me reproche... je n’ai pas assez de temps ». Pourquoi vous ne donnez pas votre version, à vous ?

Philippe : Oui, c’est vrai. J’en ai assez de parler de tout ca. J’ai l’impression qu’on ne ressent plus rien et qu’il n’y a plus d’émotions, uniquement ma souffrance. J’ai un mal fou à parler de ces problèmes.

Le thérapeute : Vous pouvez essayer ?

Philippe : Ce dont j’ai souffert, c’est de l’attitude de maman par rapport à papa. Ca rejoint ce que papa disait, c’est à dire ce manque affectif. Oui, j’ai souffert de ce manque d’affection de ma mère vis-à-vis de mon père. Il y a ça et il y a pleins d’autres choses.

Le thérapeute : Est-ce que vous pouvez m’expliquer en quoi le manque d’affection de votre mère à l’égard de votre père, c’est votre problème et pas son problème.

Philippe : C’est mon problème parce que les enfants doivent grandir dans un climat d’amour. Je n’ai pas souhaité qu’ils s’entendent mieux mais je me sentais concerné.

Le thérapeute : Oui, peut être ma question a un sens. Comment cela se fait que ça soit votre problème et pas son problème ?

Philippe : Ben, c’est son problème et mon problème. C’est un problème pour lui et c’est un problème pour moi.
Le thérapeute : Oui, je suis d’accord avec vous que dans l’enfance, on ne peut pas faire ce genre de raisonnement. Mais à votre âge, vous pourriez dire : je les laisse se démerder tous seuls. Je prends ma fusée, je vais sur la lune... ou bien, je vais m’enfermer dans une communauté religieuse.

Philippe : Oui, j’aurais très bien pu me le dire, d’ailleurs je me le suis dit : mais c’est plus fort que moi.

Le thérapeute : Pourquoi c’est comme ça ?

Philippe : C’est plus fort que moi. Même à l’heure actuelle, je suis en vacances, ça va me refaire sortir ce problème là, et

Silence

Philippe : Et ce dont j’ai souffert aussi, c’était du manque d’attention de mes parents vis-à-vis de moi, de ne pas se rendre compte que je souffrais, de refuser d’entendre çà.
Il regarde sa mère

Le thérapeute : Je pense que les deux problèmes sont liés.

Philippe : Oui.

Le thérapeute : Votre vision des choses, c’est que le couple de vos parents est un couple destructeur, destructeur pour eux-mêmes.

Philippe : En partie, pas totalement.

Le thérapeute : Je pense que c’est en grande partie parce que sinon vous pourriez les laisser ; vous diriez « ils vont être malheureux, ils vont souffrir ». Mais si vous intervenez, si vous vous impliquez, si son problème c’est aussi votre problème, c’est que vous imaginez, et peut-être vous vous trompez, que ça dépasse la notion d’inconfort et que c’est beaucoup plus important.

Le père : Le malentendu vient de là. C’est que Maryse et moi, on a jamais cru que ça prenait une telle importance pour lui. Ca fait 45 ans qu’on est mariés et on le restera toujours. C’est comme ça qu’on s’est mariés et c’est comme ça qu’on a l’intention de faire.

Silence avec émotion.

Ce qui nous intéresse ici est l’oscillation constante entre deux niveaux de fonctionnement du couple des parents. Le niveau conjugal (relation mari-femme) et le niveau parental (relation mère-père). Notre hypothèse est que dans une famille fonctionnelle ces deux niveaux sont impliqués dans une dynamique à trois temps.

Nous repérons trois configurations :

  • une configuration où les conflits se développent dans le couple conjugal
  • une configuration où il y a confusion entre les conflits conjugaux et les conflits parentaux ; il y a résonance entre les deux niveaux de conflits
  • une configuration où les conflits se développent dans le couple parental et impliquent les enfants.

Cette dynamique à trois temps permet une alternance entre la séparation et la réunion des deux niveaux conjugal et parental.
Dans ce mouvement les enfants font leur apprentissage émotionnel : participer puis se dégager de la vie émotionnelle du couple parental.
Dans les familles dysfonctionnelles, cette dynamique à trois temps a été perdue depuis longtemps. Ce qui implique que les niveaux conjugal et parental sont fusionnés : il n’y a plus d’alternance entre ces deux niveaux. La perception à l’intérieur de la famille est paradoxale : ou bien tout conflit conjugal est en même temps parental (et tout conflit parental est conjugal) ou les deux niveaux sont complètement dissociés : il n’y a aucun pont entre les deux.

Ainsi dans l’extrait n° 2, le couple des parents construit une image figée. Le silence de la mère et l’affirmation catégorique du père élaborent une « théorie » qui dit : on peut séparer le niveau du conflit conjugal et le niveau du conflit parental. On voit au passage comment la position extérieure et passive du père disant : « Je subissais cette situation » étaye cette théorie. Mais dans le même temps, on voit aussi que le patient désigné aidé de sa fratrie met toute son énergie à rétablir une dynamique en passant d’un niveau à l’autre.

• EXTRAIT N° 3

Le thérapeute : (au patient désigné) Vous avez des représentations de ces craintes ? De craintes, si vous ne vous préoccupez pas de vos parents ?

Philippe : Je n’ai aucune crainte. Ce que dit papa, c’est vrai. Je n’imagine pas de bouleversements entre eux. Je pense que ça va continuer comme ça (en faisant un geste de la main).

Le thérapeute : (à la sœur) Et vous ?

La sœur : Oui, s’il devait y avoir quelque chose, ça aurait déjà dû avoir lieu.

Le thérapeute : Vous parlez en termes de divorce, de séparation ?

La sœur : Oui, on parle de changements, de bouleversements.

Le thérapeute : Je suis d’accord avec vous.

La sœur : Du reste, ce que Philippe dit, moi, je l’ai ressenti peut-être moins fort que lui : c’est simplement qu’on souhaitait, qu’on voulait, qu’on aurait voulu qu’ils soient bien ensemble et donc que ça rejaillisse sur tout le monde.

Le père : Ca, on savait. La preuve, c’est que pour les trois, ça n’a pas réagi du tout de la même manière. Là où on a pas compris, c’est pour Philippe. Pour lui, c’était beaucoup plus profond.

Le thérapeute : (au frère) Et vous, vous avez une idée ?

Le frère : Je ne pense pas qu’il y aura de crise qui équivaudrait à une séparation.

Le thérapeute : Tout le monde me semble obnubilé par ce terme de séparation.

La sœur : Moi, je peux dire que je l’ai souhaité.

Le thérapeute : Oui.

Le père : Pas moi !

Le frère : Moi, la seule chose que je crains à ce niveau là, c’est qu’il y ait un certain nombre d’attitudes, de non communication entre eux qui s’accentuent. Le fait qu’ils se parlent de plus en plus rarement, qu’il y ait de moins en moins de points communs, de sujets sur lesquels ils peuvent se rencontrer, chacun peut vivre isolé dans ses activités propres. Que ce phénomène de coupure s’accentue encore, moi, c’est ma seule crainte.

Le thérapeute : La question, c’est : qui a les capacités à vivre le mieux isolément ?
Long silence
Le frère : C’est à dire que l’autre n’est plus là.

Le thérapeute : Je crains que, en restant ensemble, ils vivent isolément sous le même toit.

Le frère : Je pense que chacun peut tenir le coup.
Pareil, s’ils sont encore sous le même toit, ça peut aller très loin. Ils le font un petit peu, ce que je voudrais c’est qu’ils ne le fassent pas plus. Comme ils sont sous le même toit, je suppose qu’il y a encore de bons moments entre eux. Je crois qu’ils sont aussi résistants l’un que l’autre.

Le thérapeute : Ca demande une sérieuse redéfinition, cette situation. Parce que votre père explique qu’il a vécu avec son métier et votre mère a vécu avec quatre enfants. Mais maintenant, ils doivent vivre sur eux-mêmes.
Le frères : Bon, ils ont un désir, c’est de reformer un couple. En cas de coup dur, je pense que c’est ce qui se passerait. Même si notre père doit en faire un peu plus, car il ne nous appelle jamais, nous. Enfin, ce n’est pas un reproche que je lui fais mais il se trouve que c’est comme ça...

Le thérapeute : Pourquoi pensez-vous que votre père ne prend jamais le téléphone ?

Le frère : (à son père) Pourquoi ce n’est jamais toi qui fais la démarche ?

Le père : Dans la famille, c’est les femmes qui tiennent le téléphone.

La sœur aînée : Mais tu nous as appelés ?

Le père : Quand j’étais seul. Ben oui. Ce n’est pas du tout une question de désintérêt, vous le savez. Quand maman a parlé avec vous pendant un certain temps...

La sœur : Tu pourrais nous appeler un autre jour. Pour les lettres, c’est la même chose, c’est maman qui écrit. Toi, tu écris un petit mot, « je n’ai pas le temps », etc...

Le père : Ou je n’ai pas la place

La sœur : C’est maman qui écrit, c’est maman qui téléphone.

Le père : Alors là, si vous croyez que je suis indifférent à cause de ça...

Le thérapeute : (au frère) Excusez-moi, vous avez eu un élément de réponse à votre question, ou pas ?

Le frère : Ben, je crois qu’il doit y avoir une autre raison, je pense. A chaque fois, tu laisses maman prendre les initiatives.

Le père : Je ne vois pas de mal à ça.

Philippe : Oui, mais tu pourrais prendre ça aussi sur un plan personnel.

Le père : Quand vous avez téléphonez avec maman pendant une demi heure, qu’est-ce que je vais ajouter, moi ?

Philippe : On te demande un jour de prendre le téléphone.

La sœur : C’est ça que je voulais dire tout à l’heure. Pour toi, la vie, c’est maman qui s’occupe des enfants.

Le père : Oui, c’est peut-être devenu une habitude mais...

Le frère : Maintenant que tu es à la retraite, tu pourrais... Alors que sur le plan affectif, ça n’a pas d’importance de savoir qui fait quoi.

Le père : Très bien, je note.

Le thérapeute : (au frère) Vous avez eu un élément de réponse ?

Le frère : Là, maintenant, un peu plus. Mais je suis sûr qu’il y a autre chose. Mais il y a peut-être autre chose dans ce sens que papa pense que maman a un besoin plus viscéral, plus immédiat, et papa, tu veux privilégier cette relation ?

Le père : Ca, je le ressens aussi qu’elle a plus besoin que moi, de parler avec ses enfants au téléphone.

La sœur aînée : Mais quand on est au téléphone, on parle très longuement aussi.

Le père : Oui, mais quand maman n’a pas téléphoné avant.

(en regardant la mère) : Quoi ? C’est pas ça ? Vas-y !

La mère : Je pensais au téléphone. Je ne voulais pas parler de moi. Mais au téléphone, tu n’aimes pas téléphoner en principe.

Le thérapeute : (au frère) Ca y est, c’est fini ! ! Vous avez raté l’occasion d’avoir une réponse.

Le père : Quoi ?

La mère : J’aurais pas dû dire ça ?

Le père : Mais c’est vrai, je n’aime pas téléphoner.

La sœur aînée : Quand tu téléphones une heure, à ton frère...

Le père : Oui, c’est une exception

Le thérapeute : Vous voyer, Jean-Paul, ce problème de téléphone, je pense que c’est un problème à vous, un problème que vous devez régler tout seul. Malheureusement, quand vous êtes ensemble, ça devient le problème de tout le monde. Quand vous essayez, vous, personnellement, de faire progresser ce problème, vos deux sœurs prennent partie, votre mère est impliquée par votre père, et finalement vous n’avez pas de réponse individuelle à votre question.

Le frère : Si, l’élément que j’attendais, il est venu.
Le thérapeute : C’est lequel ?

Le frère : Le fait que papa privilégie d’abord maman dans les relations avec ses... leurs enfants.

Le thérapeute : Oui, mais qu’est-ce que cela signifie pour lui ?

Le frère : Est-ce que c’est une frustration pour lui ? Est-ce qu’il le vit bien ?

Le thérapeute : Oui, émotionnellement, pour lui, qu’est-ce que cela signifie ?

Le frère : Moi, je peux me tromper mais je crois qu’il veut que ce soit comme ca. C’est peut-être une erreur vis-à-vis de nous.

Le thérapeute : Autrement dit, il éprouve un sentiment de plénitude.

Le frère : Plénitude, c’est fort comme mot. Peut-être qu’il favorise ce système de communication par compensation pour maman, par rapport à une autre chose qui ne va pas.

Dans l’extrait N°3, le système thérapeutique s’arrête un moment sur le couple conjugal. Puis brusquement le frère bascule du conjugal au parental : « bon, ils ont un désir, c’est de reformer un couple ; en cas de coup dur, je pense que c’est ce qui se passerait ». Dans cette formulation, le frère fait allusion au fait que le couple conjugal ne peut se reformer que s’il y a un coup dur (pour les enfants). A l’occasion de ce coup dur, le frère demande au père un changement : intervenir au téléphone. Son idée est que si le père s’affirme comme interlocuteur des enfants, ceci va répondre à l’attente de la mère : ne plus avoir à gérer seule la famille et donc favoriser un rapprochement conjugal. La suite de l’entretien montre que pour le père la tentative des enfants de le consolider par une position paternelle plus active, aurait l’effet contraire : déclencher une crise dans le couple conjugal.

Sur un plan plus général, le fonctionnement du couple parental pose le problème de la résolution des conflits qui apparaissent sans arrêt dans la vie de la famille. Le père et la mère n’ont pas les mêmes stratégies de résolution des conflits. On peut faire l’hypothèse que ces différences d’attitude ont une dimension culturelle, et sont le résultat d’un apprentissage dans les familles d’origine des parents. Mais quelles que soient ces données préexistantes à la constitution du couple, il nous semble que la dynamique même du couple va être un facteur important dans la mise en place des mécanismes de résolution des conflits : le mécanisme le plus habituel est que le père cède dans le conflit avec la mère (par exemple se déclarer incompétent pour les tâches quotidiennes). Quelle peut être la signification de cette dynamique du couple pour les enfants ?

L’aspect positif est qu’il permet aux enfants sous certaines conditions d’apprendre une dimension relationnelle fondamentale : la gestion des conflits. C’est sur les conditions nécessaires à cet apprentissage relationnel que nous allons insister maintenant.
Opposons deux situations à la fois proches et très dissemblables. Première situation : le père cède sur l’ensemble des conflits. Deuxième situation : le père cède sur un fort pourcentage de conflits et ne cède jamais sur un petit nombre de conflits - la différence peut paraître minime mais elle est essentielle puisque dans la première situation, le père ne résout pas les conflits, il nie sa propre existence, il s’absente de la relation et donc il n’y a pas matière à conflit (car pour un conflit il faut être deux).

Dans la deuxième situation, le fait de ne jamais céder sur « son petit pourcentage » indexe le message vers ses enfants : j’existe dans la relation parentale. Ce petit pourcentage, « la part du père », évite que le silence du père soit perçu comme absence. Prenons une métaphore musicale : la partition parentale n’est à deux voix que si le père écrit quelques notes, de temps à autre sur la portée. Bien entendu, ces quelques notes posent le problème du synchronisme et de la dissonance avec la voix de la mère. Mais ces notes du père donnent une valeur musicale aux silences : il n’y a pas de notes, mais il y a musique, le père joue activement les silences de sa partition.

Cette part du père permet aussi de distinguer deux tonalités bien distinctes de silence : le silence qui rassure et le silence qui génère de la violence - le silence rassure s’il est capable d’absorber les tensions et d’éviter l’éclatement lié aux escalades symétriques. Dans cette description, les silences du père établissent autour du noyau émotionnel mère-enfants une membrane protectrice, contenante à l’égard des dangers internes d’explosion. Nous voyons là l’aspect fonctionnel de la position majoritairement silencieuse du père .

Mais nous pensons que dans certaines conditions cette membrane peut se dédoubler en deux feuillets : la couche du silence fonctionnel et encore à la périphérie la couche du silence individuel du père. Dans une famille fonctionnelle, la dynamique du couple permet à la membrane « silence fonctionnel » d’agir avec consistance et efficacité. C’est ce que nous avons appelé « la part du père » qui permet au père des allers-retours incessants entre les deux couches.

Dans la famille dysfonctionnelle, cette oscillation est impossible : le silence individuel est hypertrophié par rapport au silence fonctionnel ; dès lors le silence perd sa qualité protectrice, est vécu comme une absence et génère de la violence. Si cette situation devient répétitive, le père isolé dans son silence perd la capacité de revenir vers la zone de silence fonctionnel, et toute expressivité émotionnelle de sa part devient un danger pour l’ensemble du système.

La symptomatologie du patient a, entre autres objectifs, celui de rétablir une oscillation entre les deux couches (silence individuel et silence fonctionnel). Comme le passage simple entre ces deux couches est très difficile, voire impossible, car il mettrait en mouvement le couple conjugal, le patient tente une autre stratégie à travers la relation parents-enfants. En faisant jouer la relation, il essaie d’entraîner, grâce à sa symptomatologie, le père dans le chaudron du noyau émotionnel.
Cette tentative échoue. L’objectif de la thérapie consisterait à proposer à la famille :

  • d’expérimenter l’expression des émotions paternelles,
  • de vérifier la non dangerosité de cette expression pour la relation mère - enfant,
  • de rendre inutile la compétition entre la dyade mère - enfant et la dyade conjugale.

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