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Constructivisme et Constructionisme

« Construire la réalité : un nouvel avenir pour la psychothérapie » K.Gergen

samedi 17 février 2007 par Caxton , Warnotte Valérie , Saerens Isabelle , Grooten Martine , Perilleux Claire , Stasse Jerôme , Crutzen Josline

Tout d’abord, l’auteur fait une brève distinction entre « constructivisme » et « constructionisme » à savoir :

  • Le constructivisme ( cf Maturana) est « une mise entre parenthèse » de la réalité mais part de l’hypothèse qu’il y aurait une réalité indépendante qui serait perçue par des individus isolés.
  • La spécificité du constructionisme social est quand à lui de se centrer non pas sur l’individu mais sur la relation qu’il entretien avec ce qui l’entoure. L’individu n’existe que parce qu’il est en relation. Il entre en relation par le langage. Celui-ci est lié à la culture environnante et à l’époque où vit l’individu.

Pour K.Gergen, « le constructionisme est un ensemble de conversations qui se déroulent partout dans le monde et participent toutes d’un processus qui tend à générer des significations, des compréhensions, des connaissances et des valeurs collectives. Ces conversations remettent en questions toutes nos hypothèses admises, tous nos savoirs et tout ce que nous tenions jusque là pour spécifique du soi. Elles nous incitent à nous voir comme interdépendant et à penser que l’avenir dépend de la façon dont nous gérons ces interdépendances et de nos capacités à transformer collectivement nos constructions de nos personnalités et du monde ».

Nous vivons dans un monde où les technologies et les moyens de communications ne cessent de croître. Nous sommes de plus en plus confrontés à d’autres manière de penser, d’autres conception du monde, de ce qui est »bien » ou « mal ». Le relativisme s’accroît. Il n’y a plus de « certitudes ». Face à ce phénomène, Gergen parle de « Soi saturé ».

Pour lui, il y a aussi « multiplicité des sois ». Nous ne sommes pas indépendants de nos relations. Ce sont elles qui nous définissent. Or nos relations sont multiples. En partant de ce constat, il y aurait à l’intérieur de nous, des voix multiples et « par toute voix que le patient fait entendre, il en retient d’autres qui auraient orienté autrement la conversation ».

Le thérapeute n’est pas extérieur à son environnement social. Au contraire, « il contribue par son travail à bâtir politiquement, idéologiquement et moralement la société dans laquelle il vit ». Les mots servent à nommer ce qui nous entoure. Ils sont le reflet de notre culture. Certains mots sont liés à des contextes, des groupes particuliers.( ex : langage scientifique). Maîtriser ce langage entraîne un sentiment de toute puissance, de supériorité pour ceux qui appartiennent à ce groupe. Se pose alors la question de l’enjeu politique du savoir. (Ce point est développé au chapitre 5).

La thérapie, selon l’auteur, est donc « un processus de construction de sens ». L’important n’est pas tant ce qu’il s’y dit mais de pouvoir exporter vers les relations extérieures ce qui s’est mis en place dans la conversation thérapeute/patient.

Pour le constructionisme « les processus de la pensée strictement indépendantes n’existent pas, ils se forment dans des contextes culturels particuliers. »

Le constructionisme s’articule autour de quatre thèmes :

  • la construction du réel et du bien
  • la fonction centrale du langage dans la création de mondes intelligibles
  • la nature politique et pragmatique du discours
  • l’importance du processus relationnel plutôt que de l’esprit individuel

Pour ouvrir de nouvelles perspectives, il faut ouvrir le processus de communication.

Les conceptions thérapeutiques traditionnelles font ainsi de plus en plus l’objet de critiques. L’auteur passe rapidement en revue leurs postulats :

Le postulat réaliste :
Les mots sont le reflet de la réalité et rendent compte de ce qui existe ( point de vue des sciences). Ce postulat permet de créer des catégories de pathologies et aide à poser des diagnostics. Or, pour le constructionisme, la réalité est toujours déterminée par la relation. Il n’y a donc pas de « vérité » unique puisqu’il n’existe pas de mots qui reflètent le « monde réel ».

Le postulat subjectiviste :
Par le langage, le patient communique vers l’extérieur ce qu’il ressent à l’intérieur. Or personne ne peut savoir si les mots employés reflètent ce que l’autre vit « réellement ». Ainsi, donner une telle importance à la subjectivité individuelle est dangereuse puisque cela conduit à une société où les individus s’isolent de plus en plus, l’autre étant perçu comme étranger à soi.

Le postulat stratégique :
La communication est un moyen que les individus utilisent pour influencer l’autre et atteindre leurs objectifs. Ici aussi, l’individu prime. L’autre devient secondaire, réduit à un objet.

Pour le constructionisme, la communication est vue comme une action coordonnée, à savoir :

  • « L’énonciation individuelle n’a pas de sens en elle-même »
    Si un individu prononce un mot, celui-ci n’a de sens que s’il provoque une réaction chez l’autre.
  • « Le sens potentiel s’obtient par l’ajout d’un supplément »
    L’autre ajoute une action (verbale ou non).
  • « Le supplément est lui-même une invitation à l’action »
    Il requiert lui-même un supplément.
  • « Les actes ménagent la possibilité de donner du sens mais ils en restreignent simultanément la capacité »
    Les actions sont liées à un contexte, un passé
  • « Les suppléments fonctionnent à la fois pour créer et restreindre le sens »
    Ils donnent du sens à ce qui à précédé, imprime une direction et réduit les possibilités.
  • « Les suppléments/actes restreignent mais ne déterminent pas »
    Les mots sont polysémiques et la création de sens se fait dans l’ici et maintenant. Quand les individus adoptent pendant une certaine période un type d’actions ont parle de tradition culturelle.
  • « Les coordinations traditionnelles contiennent le plus grand réservoir de sens possible mais elle ne fixent pas les limites »
    De nouveaux mots et manière d’agir peuvent surgir.
  • « Les pensées et les sentiments sont des façons communes de donner du sens, exercé en privé »
    La pensée est une forme de discours interne.
  • « Le sens est sujet à redéfinition constante grâce au nombre toujours croissant de suppléments. »

Sur base de ces critiques, l’auteur nous propose d’envisager la thérapie comme « action collaborative ».

Le thérapeute est attentif à ce qui se passe « entre » les individus plutôt que ce qui se passe à « l’interieur » de ceux -ci.

Pour que l’action soit collaborative, Gergen énonce les points suivants :

  • la souffrance ou la maladie mentale n’existent pas (voir chapitre 5).
  • Le traitement thérapeutique en lui-même n’existe pas, il faut que le patient y adhère pour lui donner sens.
  • L’accord thérapeutique est une forme d’action collaborative : « s’entendre » c’est coordonner nos actions avec celles d’autrui.
  • Le changement thérapeutique est issu de l’action collaborative : le verbal et non-verbal sont important.La relation thérapeutique va instaurer une nouvelle coordination à partir des ressources du patient et du thérapeute amenées dans la relation.
  • La résistance au changement n’existe peut-être pas : c’est l’histoire relationnelle passée qui peut être un obstacle au changement.
  • La révélation thérapeutique n’est pas un mouvement dans un espace vertical mais horizontal : il n’est pas utile dans tous les cas de sonder en profondeur le patient, de connaître ses désirs, ses motivations.Il est préférable de s’attarder à sa manière d’entrer en relation.
  • Tout énoncé sur le sens le transforme : le sens est toujours en devenir.Chaque mouvement dans la conversation confère un sens à ce qui à précédé.
  • La question importante est la mise en œuvre de ce qui se déroule dans la thérapie : comment les ressources générées dans la thérapie peuvent-elles être transposées à l’extérieur, dans d’autres relations.
  • Les pratiques thérapeutiques doivent être continuellement transformées : les praticiens doivent communiquer entre eux et s’ouvrir à d’autres possibles.

 Chapitre 3 : Construction sociale et pratique thérapeutique

Les dialogues constructionistes donnent la préférence à quatre mouvements importants de l’orientation thérapeutique : la flexibilité, la prise de conscience de la construction, la collaboration et la pratique en accord avec des valeurs importantes.

1. La flexibilité : Pour le constructioniste social, l’implication majeure de la manière de penser la thérapie est claire : le thérapeute est invité à tirer parti de tout le champ thérapeutique et à utiliser tout ce qui peut servir directement dans le contexte immédiat. Dans ce sens, un modèle constructioniste de la thérapie n’existe pas.

Une thérapie efficace requiert l’usage de multiples formes de discours (psychanalytique, comportementale, cognitive, rogérienne et autres), y compris ceux de la culture dans son ensemble (discours spirituel, romanesque, marxiste,..). Il ne s’agit pas d’abandonner les acquis de la tradition, mais d’étendre le répertoire des observations valables et d’instaurer des dialogues où les valeurs opposées et les résultats peuvent être discutés.

2. La prise de conscience de la construction : pour le constructioniste, tout problème, toute cause, tout pouvoir, toute structure n’acquiert un statut intrinsèque qu’à partir d ’interprétations mutuellement partagées. Le constructioniste œuvre contre la tendance à essentialiser le langage, à traiter les mots comme s’ils étaient des images, des cartes indépendantes de nous. Il nous invite à considérer les termes comme « perte d’identité », « trouble de la perception », « dérèglement », « distorsion »,… sur un plan horizontal plutôt que vertical, c’est-à-dire comme les indicateurs d’une des façons de construire le monde (une parmi d’autres), et non de la seule voie possible ou supérieure.`

Ainsi, la pratique du questionnement circulaire vise à générer des informations qui peuvent amener une différence dans les entendements partagés par les membres de la famille et ainsi à faire surgir des idées susceptibles de mettre en doute la logique de la façon dont la famille définit le problème. La thérapie brève tente elle aussi de remplacer l’essentialisme par la conscience de la construction. La plus grande valeur de la prise de conscience de la construction, c’est qu’elle invite à mettre en veilleuse la réalité admise ou essentialisée dans les moments où celle-ci se révèle douloureuse ou problématique. Si le problème du client semble insoluble, alors la déconstruction de la narration ou du compte rendu de la réalité s’avère un prélude essentiel à la reconstruction.

3. La collaboration : la théorie constructionniste invite le thérapeute à imaginer d’autres possibles que l’habituelle position d’autorité, et à adopter une attitude collaborative avec le client. Cela ne veut pas dire que le thérapeute n’apporte pas un savoir-faire précieux dans la relation, mais que ces compétences ne découlent pas de sa maîtrise de la compréhension. Ce sont avant tout des capacités de savoir comment, au lieu de savoir que, de se mouvoir avec aisance dans la relation, de collaborer à l’émergence de nouvelles possibilités.

4. La pratique en accord avec des valeurs importantes Du point de vue constructioniste, même une position de non-engagement ou de neutralité a des conséquences éthiques et politiques. Qu’il y soit attentif ou non, qu’il soit bénéfique ou non, le travail du thérapeute est inévitablement une forme d’activisme social ou politique : toute action conduite dans une société forge aussi son avenir. Si le constructionisme incite à de tels mouvements (ex : la thérapie féministe), il propose aussi une réflexion critique. Il encourage aussi les thérapeutes à entrer dans un dialogue mutuel et transformationnel avec des clients qui ne partagent pas leurs vues sur des questions comme l’avortement, le divorce, la violence physique. Il suggère aussi un rôle différent aux thérapeutes en les conviant à explorer la possibilité d’amener des groupes divisés à se coordonner, à rendre les langages rejetés plus perméables, à permettre aux gens d’exprimer des opinions multiples, et à réduire toute possibilité de bannissement mutuel.

Les thérapies d’orientation constructionistes :

  • L’aspect le plus manifeste de la thérapie d’orientation constructioniste est probablement ce glissement vers le discours . La thérapie peut être comprise comme un processus de transformation du discours. Cette vision est couplée à l’usage positif qui peut être fait des narrations qui apparaissent au cours de la thérapie. Mais le constructioniste devra veiller : 1 - à regarder le discours comme une réalité parmi beaucoup d’autres.2 - à ne pas considérer le discours comme une possession personnelle, mais plutôt comme un langage généré entre les personnes dont le sens ne peut jamais être séparé de la relation .3 - à ne pas considérer tout changement de discours comme équivalant à une guérison. 4 - à ne pas réduire le discours au langage parlé ou écrit, mais d’y ajouter une dimension corporelle (mimiques, gestes, posture) et matérielle (habillement…).
  • Avec le glissement constructioniste de l’esprit au discours, l’intérêt majeur se porte sur la relation (au lieu de l’esprit individuel). Il ne peut exister de langage individuel. Le langage est un phénomène fondamentalement relationnel. Le sens est l’accomplissement continu d’un processus relationnel et c’est à l’intérieur de la matrice relationnelle thérapeute-client que le sens se transforme. L’intérêt porté à la relation ouvre un champ de multiples directions thérapeutiques. Ainsi, les cercles de relations concentriques partent de la relation thérapeute-client pour s’étendre jusqu’à celles du client avec sa proche famille, ses intimes, ses amis, les autres. Si le fait de passer au relationnel ouvre de nouvelles voies pour la pratique, cela ne signifie pas qu’il faille abandonner l’étude du soi. Le constructionisme considère la focalisation sur le soi comme une tradition culturelle, une manière comme une autre de procéder en thérapie.
  • Avec l’émergence de la pensée constructioniste, le concept de la vérité unique et cohérente n’est plus adaptée et perd de son intérêt. L’accent est plutôt mis sur la plurivocalité : les multiples réalités des clients et les multiples façons de progresser après l’émergence du problème. Des thérapeutes favorisent l’éclosion de la multiplicité narrative et l’émergence de nouvelles voix. Ces nouvelles voix mettent les dialogues internes en mouvement pour ouvrir la voie au changement.
  • Parler du problème revient souvent à réifier un monde de souffrances ; parler des incapacités de quelqu’un, d’incurabilité, de famille dysfonctionnelle revient à créer un monde dans lequel nos actions sont limitées, et où ces limitations maintiennent très souvent les patterns dits problématiques. Certains thérapeutes ont développés une série de pratiques nouvelles qui tendent à éviter la réification des problèmes et à centrer l’attention sur un discours aux perspectives positives. C’est une invitation à accéder à une nouvelle aire de dialogue où la création de réalités futures l’emporte sur l’objectivation des problèmes passés.
  • De l’introspection à l’action. Un double critère est proposé à la co-construction thérapeutique : la première est de savoir si une forme de discours particulière peut être mise en œuvre en dehors de la relation thérapeutique et la deuxième de voir si les conséquences pragmatiques de ce discours sont souhaitables. Ainsi par exemple, les sociothérapeutes encouragent leurs clients à s’engager politiquement pour acquérir un contrôle sur les événements qui affectent leur vie. L’accent sur l’action pratique se retrouve dans certains modèles traditionnels comme la thérapie de groupe et la thérapie familiale, dans le sens où le discours entre directement dans la sphère publique et où ses conséquences pragmatiques sont rendues plus manifestes. Les thérapies de jeux de rôles enseignent au client comment maîtriser d’autres formes d’action sociale, des formes d’expression étrangères sont intégrées à son vocabulaire.

En conclusion, les dialogues constructionistes invitent à une transformation générale de la théorie comme de la pratique. Ils remettent en cause l’attitude habituelle du thérapeute envers le client et le processus thérapeutique et permettent aussi l’éclosion de pratiques nouvelles, inattendues.

Le constructionisme nous demande de ne pas geler nos options, de ne pas graver un modèle de thérapie dans la pierre. Si nous voulons continuer efficacement à co-créer le sens, nous devons nous préparer au développement constant de notre manière de pratiquer.

Le tableau ci-après rassemble les objectifs constructionistes (colonne de gauche) et la pratique thérapeutique qui tend vers l’objectif en question (colonne de droite) :

  • Flexibilité des points de vue

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