Espace d’échanges du site IDRES sur la systémique
Sous la Direction de Philippe Guillaumot

Le sujet âgé, ses proches et ses soignants

Éditions Érès

vendredi 3 novembre 2006 par Guillaumot Philippe

INTRODUCTION

 Enée ou la piété filiale.

Par Philippe GUILLAUMOT

Troie est en flamme. Enée est un berger qui n’avait pas pris part au combat au début de la guerre. Achille - qui lui a volé la moitié de son troupeau pour nourrir les troupes, -fait qu’il s’engage dans le combat. Il y sera protégé par les Dieux, qui le sauvent en l’entourant d’un brouillard pour le dissimuler. Enée sera le plus vaillant des Troyens après Hector. Il est décrit comme sage, pieux, généreux, sachant payer de sa personne. On se souviendra que ses armes avaient été confectionnées par Vulcain, époux de Vénus.

Enée est issu de la race royale des Dardanos et parent de Priam (roi de Troie), dont il épouse la fille Creüse. Il est fils d’Anchise, un berger troyen qui gardait ses troupeaux sur le mont Ida, en Asie Mineure, près de Troie. Anchise est séduit par Vénus qui s’offre à lui, prenant l’apparence de la fille d’un roi. De leur union naîtra Enée. Vénus demande que ne soit jamais révélée l’origine divine de l’enfant, sous peine des risques qu’il pourrait courir du fait de la jalousie et de la colère de son époux. C’est pour cela qu’Enée naîtra dans le plus grand secret et sera élevé sur la montagne d’Ida par le beau-frère d’Anchise, Alcathoos, au milieu des bois, parmi les nymphes et avec le centaure Chiron.

Anchise, un jour d’ivresse, se vanta d’avoir connu Vénus. Jupiter le rendit aveugle sur l’heure et boiteux. Les dieux firent savoir à Enée qu’ils le protégeraient et qu’il deviendrait le sauveur de la race Troyenne, en fondant une seconde Troie après destruction de la première.

Nous y sommes. Troie a chuté et c’est la fuite. Après un peu d’hésitation, Enée prend sur son dos son père Anchise qui a 90 ans, son fils Ascagne sous un bras, les images de son Lare et ses pénates, divinités du foyer, dans les mains. Il abandonne la ville en flammes et se réfugie avec son épouse dans les environs. De là, il engagera une longue suite de voyages avec tous les rescapés du Mont Ida, à la recherche d’un lieu fixé par les dieux pour la Fondation de cette nouvelle Troie. Il traversa la Thrace, fit escale en Epire, puis ce furent la Macédoine, la Crête, l’Arcadie, l’Ile de Leucade, l’Italie du Sud, la région de Carthage où il sera reçu et aimé par la reine Didon.

C’est donc un périple mouvementé à travers la Méditerranée qu’il réalise en se liant d’amitié avec le pilote de son navire, Pelinure, dont la fidélité restera proverbiale. Après plus de sept ans, les dieux lui ordonnent de continuer son chemin vers la côte Italienne, en Campanie. Peu avant, le vieil Anchise meurt à une escale en Sicile à Drepanon.

C’est près de Cumes, en Campanie, que se trouve la grotte de la Sibylle, prêtresse d’Apollon qu’il rencontre pour apprendre de sa bouche prophétique le sort qui l’attendait et le lieu où il devait fonder la nouvelle ville ressuscitée. En même temps, elle lui annonce de nouveaux périls, les guerres qu’il va mener quand il déciderait de fonder Rome.

Enée supplie la prophétesse de l’autoriser à descendre aux enfers et de lui servir de guide. Il veut rencontrer son père Anchise dont l’ombre s’y trouve, avant de fonder Rome, afin de recevoir son héritage. Il cueille le rameau d’or sans lequel il n’est pas possible d’entrer dans les enfers. Seuls ceux qui ont l’aide des dieux sont prédestinés à pouvoir le cueillir.

L’entrée est sinistre, si marquée par la présence de la mort qu’aucun être vivant n’ose s’en approcher. Enée immole quatre jeunes taureaux aux dos noirs en offrande au dieu des morts, puis il pénètre avec la Sibylle au cœur du royaume infernal : l’Orcus, le Deuil, les Remords, les Pales Maladies, la Triste Vieillesse, la Peur, la Faim mauvaise conseillère, la Repoussante Indigence, puis les Spectres à l’aspect redoutable, la Mort, la Souffrance, le Sommeil frère de la mort, les Joies coupables de l’esprit, la Fureur meurtrière, les Cages de fer des Euménides, la Discorde en fureur et ses cheveux de vipères liés par des bandelettes sanglantes.

Puis la route le conduit aux flots de l’Achéron, roulant dans le Tartarre, gouffre de boue. Là, se trouve un passeur d’une saleté repoussante, Charon qui garde ces ondes et ce fleuve.

La Sibylle explique à Enée, la loi d’admission des morts dans les enfers. Ceux qui ont été ensevelis et pleurés selon les rites funéraires sont admis aux enfers et Charon leur fait traverser l’Achéron.

Mais les soldats morts à la guerre, les marins noyés en mer, les hommes dévorés par les fauves, dont le corps n’a pas pu être enseveli ou restés sans sépulture doivent demeurer sur la rive jusqu’à ce que l’on ait retrouvé et enterré leur corps. Et si c’est impossible, ils vont errer pendant cent ans sur cette rive, avant d’être admis chez Pluton.

Charon qui voit Enée, veut le repousser, mais ce dernier exhibe le rameau d’or et Charon le passe donc sur l’autre rive.

Voilà Enée et Sibylle au cœur des enfers, dont ils doivent affronter les terribles habitants. C’est d’abord l’énorme et farouche Cerbère, dont les aboiements sortent de trois gosiers et dont le cou est hérissé de couleuvres. Il lui jette un gâteau de miel qui l’endort. Enée passe et longe les eaux, là d’où l’on ne revient jamais.

Les premiers morts rencontrés sont les innocents : enfants morts en bas âge, hommes condamnés pour des crimes qu’ils n’avaient pas commis, ceux qui se sont suicidés. Ceux-là sont rivés pour l’éternité à la première région,. C’est le vestibule des enfers. Puis il atteint le champ des pleurs, où sont les âmes de ceux ou celles qui sont morts, victimes de leur propre passion, ceux qui ont failli à leur destiné, ceux qu’un dur amour à rongé d’une cruelle langueur : Phèdre, Procris, le triste Eriphyle, Pasiphae...

Puis dans la deuxième région, il y a ceux qui sont morts au combat, les guerriers illustres de la guerre de Troie ou ceux qui combattirent dans d’autres villes, comme Thèbes, Argos, Tirynthe. Sibylle le presse de retraverser le Tartarre où gisent les âmes des damnés. Il rencontre le séjour des bienheureux où se trouve Anchise, qui lui révélera les secrets de l’Univers et lui montrera les âmes des futurs Romains qui attendaient de naître.

A sa sortie, Enée longe les côtes de l’Italie et arrive à l’embouchure du Tibre. Le roi Latinus fait alliance avec lui, lutte contre Turnus, le tua afin d’obtenir la main de Lavinia, lui aussi enfant des Dieux. Ascagne, son fils fonde Albe la Longue et Romulus, l’un de ses descendants, posera la première pierre de la ville de Rome. Ceci donne à Rome une origine divine et aux Romains la réputation d’être le peuple le plus religieux du monde, avec les grandes familles descendantes d’Ascagne, appelées Iule, dont on peut comprendre l’analogie avec Jules César.

Enée disparaît au cours d’un orage.

 Que nous évoque ce récit mythologique ?

Participe-t-il à la compréhension et à l’éclairage de l’accompagnement des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer et de leurs familles ?

Il nous montre d’abord des choses banalement humaines comme ces histoires de famille « tordues », surtout quand les Dieux s’en mêlent. Nous voyons définies des valeurs, des qualités, des attitudes devant des événements bouleversants, comme des armes confectionnées pour s’assurer, se protéger. La guerre : une méthode d’acquérir du pouvoir, des femmes, toutes sortes de biens. La vie y est comme un voyage à travers maintes contrées où vont alterner dangers, malheurs, félicité. Elle est faite de changements profonds, de temps qui s’écoule sans retour en arrière, une histoire qui fait la destinée.

Plus important pour notre propos, Enée sait-il exactement son identité qui semble se construire chemin faisant, mais aussi comme prévue ? Est mise en valeur l’importance fonctionnelle de la cellule familiale tri-générationnelle.

Enfin, au départ, c’est ce climat de fin de monde, de catastrophe, d’urgence et de crise, nécessitant de choisir. Si bien qu’Enée hésite.

C’est en filigrane permanent sa vie à sauver et la mort omniprésente. Une mort porteuse de sens, d’échanges, révélatrice de secrets et, tout simplement, fils à suivre pour construire l’avenir : « Je t’ai donné la vie en secret, tu as sauvé la mienne, en me prenant sur ton dos, alors que j’étais vieux, aveugle et boiteux et que la guerre environnante m’aurait vite fait disparaître. Je te communiquerais les lois de l’univers et te ferais rencontrer ceux qui seront fondateurs et perpétuateurs de notre race, dans une nouvelle cité ».

Ainsi s’illustre encore, l’approche contextuelle de Boszornomyi-Nagy. L’émergence du malade dans une famille ouvre le grand livre familial des comptes entre les générations. Il enregistre les dettes et dons échangés entre ses membres, et ainsi une sorte de trame originale et tissée.

C’est ce juste équilibre, perçu par les membres de la famille, qui vont y conférer un sentiment de sécurité, permettant de bonnes conditions de développement. Notre loyauté à l’égard de cette règle invisible qui traverse les familles, nos familles, fait qu’à chaque inégalité, ou asymétrie, une correction, une réponse, et un remboursement doit se faire de la part de celui qui est endetté, sous forme de contre-don. Ainsi à l’infini...et d’une génération à l’autre.

 Que déclenche la maladie ?

Justement une complémentarité majeure, un endettement du malade, du fait de sa souffrance à atténuer, de sa dépendance grandissante, engageant son environnement familial la plupart du temps, à une tâche de pourvoyance et de suppléance très importante.

L’équilibre antérieur est obligatoirement mis à mal. Ainsi, les rôles changent avec le degré d’implication et d’engagement. Les charges de travail et émotionnelles se majorent, corrélées à un stress permanent qu’il faut tenter de juguler. Les comportements intimes, qui structurent en grande partie l’originalité du lien familial, sont attaqués, donnant un nouvel aspect étrange à cette vie qui continue. Une forme de vie, avec laquelle il faut apprendre à composer.

Ce malade, dont les fonctions psychiques se dégradent, ne sera pas vraiment en état de se désendetter.

Et pour la famille ? Où va-t-elle trouver la force et la motivation pour faire face ? Pour surmonter cette épreuve ? Pour être capable de tolérer cela et jusqu’à quand ?

Le conjoint, l’enfant désigné ou qui se désigne, va tenter de garder cet équilibre, cette loyauté dans le niveau des échanges, de ce que l’on se transmet dans les couples, entre les générations. Si la vie ne s’est pas trop mal passée, les parents veulent saisir l’occasion de la souffrance du malade, pour lui donner encore, surtout que la fin de vie, apparaît comme une perspective proche. A moins, que cette dette ou que ce don payé soit parfois aussi une façon de reconstruire, de finir un peu plus en beauté, une histoire en panne. C’est l’occasion de rappeler le titre d’un article d’Yvonne Dolan, publié dans la revue Thérapie Familiale où une fille dit « Je veux le traiter mieux qu’il ne m’a traité », quand son père est proche de la mort.

Cette dette à l’égard du malade, en état de faiblesse, en se concrétisant, m’engage, me rend responsable aussi de sa construction. Ne sommes nous pas en permanence en situation d’influencer l’autre, de le façonner, par du don de soi, pour l’amour reçu ou espéré, pour des valeurs de devoir, porteuses d’avenir sans pourtant en faire plus qu’il n’en faut mais aussi par respect de l’identité familiale.

Comment mesurer ses limites ? Jusqu’où donner ? Comment savoir que l’on en a ? Et qu’on les tutoie ? Quand le déséquilibre s’instaure et ne paraît plus rattrapable ?

Nous devons faire savoir aux familles, qu’elles en ont sûrement, surtout que l’aidant principal, qui au départ n’est pas forcément malade est souvent âgé et parfois en état précaire.

Il paraît toujours facile de dire aux familles, de se distancier du malade, de réduire leur charge, d’engager des temps de séparation partielle, de continuer à faire des choses « formelles », mais il n’est pas rare que nous percevions de grandes difficultés à le réaliser. Les conseilleurs ne sont pas les payeurs ...

Ce que nous avions prévu de faire, dans un avenir plus ou moins proche est perdu. Le calme, la paix, peut-être un peu de recul le sont aussi, au profit d’une anticipation anxieuse permanente, même si la destination est bien connue. On a perdu un lien qui se délite et se transforme en permanence. C’est du trop de changement, qu’il s’agit ici. Nous savons bien que cet autre, malade, n’est pas guérissable, qu’il va demander de plus en plus du fait de sa dépendance, de son approche de la mort. La lenteur d’évolution de la maladie explique la lenteur d’approche vers la mort, qui permet son anticipation, en faisant un travail de séparation. C’est peut-être ici que peut se concevoir une sorte de concept de « bonne mort » dont on entend parler à présent dans nos sociétés. Cela aurait le sens d’imaginer que l’on puisse avoir le temps de la préparer, afin de se quitter, après avoir effectué une rééquilibration des dettes et dons ; en réduisant autant que faire se peut, le poison de la culpabilité, généré par l’idée de devoir en donner plus. N’importe comment cette culpabilité émergera tout de même au moment du décès. Mais ne pourrait-on pas tenter de l’atténuer ?

L’originalité de cette maladie rend difficile le rééquilibrage de tels échanges. C’est plutôt une grande asymétrie qui est générée avec du don qui paraît à sens unique, entraînant une spoliation qui peut être dangereuse pour le pourvoyeur d’aide principal.

 Pourquoi cette séparation est-elle si souvent douloureuse ?

Parce que la maladie et le comportement du malade produisent pourtant plutôt l’inverse, soit une complication de la séparation, par un mouvement à connotation fusionnelle, par la force des choses...

Avoir moins de compétence langagière, oblige le sujet à une communication plus « régressée », corporelle par exemple, où rien n’est garanti pour découvrir le sens des nouveaux signaux et comportements. Il faudra apprendre attentivement et avec bienveillance.

Le « fonctionnement ultime de la pensée », -qui défavorise le raisonnement, l’association d’idées, l’anticipation - laisse se mettre en place un système de perception-conscience qui garantira de moins en moins la constance de l’objet psychique. Ainsi l’autre (ici l’aidant principal), sécurisant et constituant, ne sera plus perçu que quand il sera présent. A défaut, il n’existe pas et laisse le malade a une extrême solitude puisque sa pensée n’est plus en état de garantir, l’image présente de l’autre. Sans compter que cela participe chez l’aidant à ce qu’il puisse se sentir comme un étranger, qu’on ne peut à un moment plus bien nommer et/ou reconnaître.

Que signifie le syndrome de Godot ? Sinon cet attachement impérieux, où le malade suit en permanence son aidant principal ou une autre personne de son institution en rejouant peut-être un lien antérieur plus sécurisant. Quel autre sens donner à cette quête de la maison familiale, facteur parfois de déambulation incessante à la recherche de ce lien qui n’est qu’une métaphore de sa propre identité. Mais où est-ce que j’habite ?

Perte de la propreté aussi, cette conquête d’autonomie humaine est l’un des premiers repères de socialisation, et tout autant une perte de l’intimité de soi.

Il y a bien d’autres symptômes significatifs de cette déréalisation, touchant à la perception de l’espace-temps et au socle de notre imaginaire et de notre identité. Perte de la propriété de soi, certes très tardive, quand passé et origine vacillent et s’estompent.

On comprend mieux pourquoi les malades tant qu’ils le peuvent sont si avides d’utiliser les souvenirs familiers-familiaux et affectueux, de leur mémoire épisodique rétrograde, restant seule à leur disposition, comme une ressource auto-thérapeutique.

Ainsi se sentir abandonné est une forte crainte connue par tous ces malades, surtout à la phase où ils paraissent ressentir encore culpabilité, honte, perte d’estime de soi. Peur constitutive peut-être de tout être humain, à laquelle l’aidant sera particulièrement sensible, se défendant de pouvoir devenir porteur d’un tel désir.

Comment devant un conjoint ou un parent devenu tellement fragile ne pas avoir le sentiment qu’il n’a plus que Nous au monde ? Que nous sommes, Nous parents, les seuls vraiment utiles ? La très ancienne relation fusionnelle dont tout être humain doit se dégager, paraît ici peut-être, en quelque sorte revisitée.

Réaction naturelle face à cette dépendance induite par tant de perte de compétence, qui s’égrène, telle une suite de traumatismes, découverts, vécus, dans le quotidien journalier.

Comprendre, vivre, peut-être accepter, le fait qu’il ne pourra plus s’autonomiser, et que c’est même l’inverse qui s’annonce, fera que les aidants familiaux finissent par se sentir seuls compétents pour s’occuper de lui et entretenir les lambeaux de liens restants. Ce qui est loin d’être faux. Car qui d’autre peut ressentir autant d’affection accumulée au cours d’une vie, sinon les proches ? Même si cela ne se réalise pas toujours, il y a eu ce partage puisé dans la réalité passée, fait d’intimité, construisant et renouvelant les identités. Ce décalage entre ce qu’il était et est devenu est, bien sûr, source de déprime et de désespoir. Somme toute, un facteur de deuil dont la valeur traumatique sera fonction de la vie qui a précédé.

Les familles comprennent vite que ces malades ne peuvent pas vivre sans liens, qu’ils ne peuvent exister seuls et c’est le propre de leur dépendance. On pourrait dire aussi vice-versa...Comment faire avec ce lien particulier qui allie affection, respect de l’autre tant que l’on peut, mais aussi emprisonnement, contrainte et parfois asservissement.

Comment se séparer de ce parent psychiquement malade dont on se sent en partie responsable de la fragilité ? En même temps, parce qu’il m’abandonne et me fait vivre quelque chose d’impossible, il génère un souhait de mort, plus ou moins conscient, douloureux, parfois insupportable.

Cette ambivalence sécrète la culpabilité qui enchaîne, fige, bloque la pensée et rend difficile ce travail de séparation, souvent devenu indispensable pour la plupart des familles.

Comment les aider à se distancier, si elles le veulent et à leur rythme ?

Il faudra se souvenir que l’étape diagnostique est indispensable. Elle allège la responsabilité transitoirement, en ne cherchant pas dans l’interactionnel familial l’origine de la modification du comportement du parent. Toutefois, et en même temps, la qualité des relations nouées, leur compréhension, ne doivent pas être exclues de l’analyse de la situation, face à des modifications récentes et rapides du comportement, dans un contexte donné.

Nous devons servir de tiers constant, qui ne juge pas des choix des familles, en étant soucieux de les laisser faire ce travail sur les remaniements de leur intimité, et aboutissant ou non à un désir de séparation. Eux seuls, connaissent la dette restante et sont capables de la peser ou d’en être responsables.

Mais n’est-ce pas trop leur demander parfois ? Ne faut-il pas leur signifier certaines limites à envisager pour qu’ils s’habituent progressivement à la réalité de la séparation. Il leur faut du temps pour composer avec cette maladie. Du temps pour apprendre, dans un cadre et avec une équipe capable d’un lien sécurisant, pour qu’ils osent explorer ce qui leur fait si peur.

Pour les situations les plus difficiles, il faut des soignants performants, formés au travail psychothérapique, avec des outils capables de créer des espaces-temps de séparation et de différenciation. C’est tout l’intérêt de pouvoir associer, coordonner dans une même équipe différentes approches, comme le soin infirmier géronto-psychiatrique à domicile, l’hospitalisation de Jour suivi d’un possible accueil de jour ou un travail de réseau étroit avec les autres acteurs du domicile et du champ médico-social.

C’est aussi tout l’intérêt de l’hospitalisation spécialisée, pour traiter et apaiser, pas tant pour le répit que pour une transition quand le conjoint ou la famille souffrent trop, et sont paralysés et envahis par la fusion. Nous avions même prévu de pouvoir hospitaliser des couples dont l’un est malade, mais cela n’a jamais encore été nécessaire.

C’est pour cela qu’un placement est un soin car il met en branle la séparation psychique et symbolique. Il s’agit de les laisser décider, s’ils le veulent et quand expérimenter cette séparation avec une équipe connue.. qui intègre toutes les informations, les conjoignant, intégrant aides et soins. C’est aussi permettre de ne pas interdire l’espérance, tout en étant présent durant cette perte de maîtrise et ce chemin vers l’inconnu redouté.

Nous validons les malheurs qui les frappent, afin qu’ils ne s’y enkystent pas, et continuent de les reconnaître pour décider de s’en détacher. Seule la maltraitance nous oblige à devenir plus normatif, avec toujours en arrière plan les questions sur ce qui est le plus préjudiciable pour le malade et les aidants ?. Garder encore cet attachement à tendance fusionnelle aussi imparfait et dangereux soit-il ? Ou favoriser, recommander, une séparation, que nous aurions la bonne conscience de prescrire ?... Alors, mission impossible ? Contradictoire ? Jouer un rôle de défusionneur comme l’est souvent la psychothérapie pour reprendre une formule de M.Rufo , dans l’un de ses derniers ouvrages traitant de l’enfance ; « détaches-moi ! Se séparer pour grandir... ».

Mais ce qui est véhiculé comme dettes et dons n’est pas forcément toujours du temps, du don de soi, de la présence attentive, de l’affection. Cela peut être du devoir, une croyance dans des valeurs humaines générales, plus qu’un attachement affectueux précis. Enfin, la forme que prend toujours à un moment donné ou à un autre, cet échange est celle de l’argent. L’argent c’est de l’équivalent d’affects. La prise en charge d’un patient par une famille coûte cher.

Se priver d’argent, pour le donner à son parent, peut être quelque chose de très difficile à réaliser, surtout si c’est le prix de la séparation souhaitée, quand il faudra couvrir les frais d’une maison de retraite. Face aux coûts des institutions, la séparation qui implique des engagements financiers amène des tensions, parfois des rancœurs, sinon des craintes pour soi-même ou sa famille. Non seulement l’aïeul tombe malade, il nous prend du temps, de la patience, mais en plus il va nous coûter cher. Alors si le potentiel d’endettement affectif de la famille à son égard n’est pas très important...les relations vont devenir difficiles. C’est souvent une étape de mise en place d’une succession anticipée avant la mort, par les fratries. Qui va payer ?

Enfin, au soir de leur maladie, quelque chose d’autre est encore dangereux pour eux et elles. C’est l’épreuve de la rencontre avec les soignants, travailleurs sociaux, autres acteurs, et les représentations qu’ils en ont dans la tête : les représentations qu’ils se font de la problématique de cette maladie. La dépendance des malades rend incontournable la création de liens multiples, avec des espaces de savoirs profanes ou non, qu’ils soient sociaux, médico-sociaux, médicaux (neurologiques, gériatriques, psychiatriques), biologiques, éthiques, légaux, familiaux....

Autant de savoirs, dont les liens entre eux sont plus ou moins faciles à articuler et à intégrer pour déboucher sur des actions d’aide plus ou moins efficaces. D’une certaine façon, ces malades - ce groupe de malades - fonctionnent de façon informelle, comme des « analyseurs » de tous ces espaces sociaux. Eux qui sont en perte de lien à l’autre, révèlent la précarité, la difficulté des liens entre les différents services et spécialités, agis par leur intermédiaire. C’est peut être eux qui, sans que nous le sachions vraiment, renvoient tant à la nécessité d’apprendre à travailler en réseaux.

Ils sont des créateurs de réseaux, leur raison d’être et leur centre, paradigmes d’une situation des plus complexes et que notre société rencontre à présent. L’effet canicule n’en serait-il pas un autre exemple ? A ce titre, ils nous provoquent, nous dérangent car ce pouvoir des faibles entre en opposition avec celui des professionnels.
Puissent ces textes, nous relier à eux, qui sont avant tout atteints d’une maladie du lien, qui apparaît par eux dans toute sa fragilité. Les comprendre ainsi que leurs familles, c’est pouvoir conjuguer de façon globale des systèmes de savoirs qui ont chacun une valeur causale partielle. Les uns précèdent la rencontre. Ils sont les savoirs qui précèdent toute rencontre avec n’importe quel malade. C’est là, une validation souvent à caractère scientifique qui les caractérise ? Les variables significatives repérées le sont souvent à partir des champs praxéologiques, des savoir-faire des acteurs de terrain, dans un lien circulaire.

Mais n’oublions pas, que cette maladie reste encore pour une large part mystérieuse, ne serait-ce que parce qu’elle touche le cerveau, encore inconnue et ne serait-ce que parce que pour chaque situation individuelle, il y a différentes façons de lire, comprendre, tenter d’expliquer certains comportements à partir de visions, concepts et méthodologies très diverses, avec des composantes singulières pour chaque situation. La condition pour réussir à conjuguer conjointement ces différentes facettes apparemment contradictoires est de s’affilier pour accompagner. Et pour cela, le chemin se construit en marchant...à la découverte de l’autre et à sa rencontre. Il y a des savoirs que l’on ne valide qu’après l’action, l’expérimentation, dont doit être garantie la dimension éthique.

Ce livre est bien sûr celui des auteurs, qui se sont exprimés, lors du 19ème Congrès International de la Société de Psychogériatrie de Langue Française, qui œuvre de façon constante et appliquée à une telle réflexion par ses rencontres annuelles depuis 1982, particulièrement grâce à l’école de Limoges (Professeur LEGER et Professeur CLEMENT).

Le thème en était : « les changements dans la famille durant l’accompagnent des parents âgés dépendants psychiques. Quels soins ? Quel accompagnement ? Quelle aide ? Et qui s’est déroulé à Pau en Septembre 2003. Qu’ils en soient très chaleureusement remerciés.

Voir en ligne : Pour acheter le livre

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