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LES B.A. BA DE LA SYSTEMIQUE... par le Dr François Balta

Alliance, affiliation, apparentement, joining...

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jeudi 2 novembre 2006 par Balta François

LES B.A. BA DE LA SYSTEMIQUE...

François BALTA

7ème B.A. BA : en être ou pas ?

 Alliance, affiliation, apparentement, joining...

Tous les éléments d’un système s’inter-influencent. C’est par le biais de ces interactions que la modification d’un élément peut produire un changement dans tout le système. Faut-il encore faire partie du système en question !

D’où l’importance accordée depuis les débuts de la thérapie familiale systémique au « joining », à l’affiliation, à l’alliance avec l’ensemble de la famille. « Si le thérapeute ne peut s’affilier à la famille et établir un système thérapeutique, la restructuration ne peut se faire et tout effort pour atteindre les objectifs thérapeutiques échouera » nous dit Minuchin. [1]. « Barbara de Franck-Lynch [2] réaffirme ce point de vue : »aucun changement ne se produira tant que le thérapeute n’aura pas été admis comme membre à part entière du nouveau système."

 Un principe de base

Mais cette idée simple, « faire partie du système, se faire accepter par lui » se révèle en pratique plus complexe et plus délicate qu’il ne semble.

« Sans alliance, pas de travail possible » dit-on.

D’abord parce que le plus souvent la famille, se sentant incomprise ou critiquée, ne reviendra pas en consultation.

Ensuite parce que toutes les interventions à visée thérapeutique « rebondiront » contre la frontière invisible du groupe familial. Les thérapeutes pourront toujours dire ce qu’ils veulent, ce sera vainement...

Comment cependant créer un lien suffisamment solide avec, non pas une personne, mais un groupe traversé par des tensions, des oppositions, des conflits ? Le symptôme divise le plus souvent la famille en sous-systèmes qui s’affrontent. De plus, souvent, les contradictions sont aussi à l’intérieur même de chacun, apparentes ou non, conscientes ou non. Les thérapeutes sont mis en situation permanente d’appel à coalition pour soutenir les uns contre les autres, et réciproquement.

  • Comment se faire accepter par cet ensemble « hétérogène », et être proche non seulement de quelques éléments ?
  • Comment se débrouiller de ses propres mouvements de sympathie et d’antipathie ?.

 L’alliance avec les personnes

S’allier à une personne, créer une relation de confiance, est quelque chose de traditionnel en psychologie et de relativement bien compris. C’est d’ailleurs parfois cette position de soutien inconditionnel de « son » patient qui conduit le thérapeute à amplifier des conflits entre le patient et son entourage naturel (famille, conjoint, employeur...)

Dans une perspective systémique, soutenir une personne, c’est aussi respecter ses relations importantes, fussent-elles conflictuelles ou sources de souffrance. En effet, l’on sait que le conflit ou la souffrance sont le plus souvent, non pas l’expression d’un souhait de rupture, mais la marque du lien, de l’intensité des frustrations et de la force des attentes qui y sont vécues.

De nombreux courants de la psychothérapie ont précisé les moyens de construire une relation de confiance.

Sigmund Freud, en recommandant neutralité et bienveillance a souligné l’importance de l’attitude du psychanalyste dans la construction d’un contexte facilitant l’association libre.

Dans les années 40/50, Carl Rogers [3]a particulièrement insisté sur la reformulation (écoute active et empathique du patient reposant sur une acceptation inconditionnelle, et non simple répétition des mots du patient). Distinguant la relation d’aide d’autres types de relation (parent/enfant, maître/élève, médecin/patient...) C. Rogers souligne la nécessité d’une relation à la fois structurée, permissive, chaleureuse et sans jugement. Le rôle de l’aidant est beaucoup plus actif et participant que dans le modèle psychanalytique « classique ».

Plus récemment, la Programmation Neuro-Linguistique a modélisé très précisément les conditions d’une alliance verbale et non verbale [4] : adaptation par le thérapeute de sa gestuelle à celle de son client (rythme, amplitude, style), synchronisation sur ses canaux de perception (p)référentiels (visuel, auditif ou kinesthésique) repérables, entre autres, dans les prédicats employés, reprise des expressions langagières particulières utilisées... Tous ces efforts du thérapeute manifeste son désir d’aller à la rencontre de son patient, de la comprendre, d’être, non pas en face de lui, mais à ses côtés. Au passage, remarquons qu’il est souvent reproché à ces « techniques » d’être manipulatrices, alors qu’elles exigent d’abord et essentiellement une automanipulation du thérapeute, un réel effort d’adaptation de sa part pour faciliter à son patient l’expression de ses difficultés, ce que Minuchin appelle la partie « accommodation » du travail d’affiliation.

Dans le champ des thérapies familiales systémiques, Ivan Boszormenyi-Nagy a développé une manière personnelle et originale de créer le lien avec la famille. Il a appelé cette position particulière du thérapeute, la partialité multidirectionnelle. Il s’agit, après l’avoir posé comme cadre de l’entretien, d’écouter chacun à tour de rôle, devant les autres membres de la famille, et de le soutenir à dire tout ce qu’il souhaite dire, mais pas plus, en tentant de comprendre le mieux possible son point de vue. Le thérapeute protège ce discours personnel des interruptions, corrections, démentis des autres personnes présentes. Chacun ayant son temps d’expression et d’écoute, le thérapeute peut ainsi se montrer « partial » successivement avec chacun, partial donc dans toutes les directions du système impliqué. Ce cadre imposé ne permets certes pas d’« observer » le fonctionnement « spontané » de la famille, mais il permet de créer une alliance forte avec chacun, et de donner à tous une possibilité à la fois d’entendre et de se faire entendre un peu plus que d’ordinaire. [5]
Une des manières la plus classique, et aussi la plus ancienne, de faire alliance en thérapie familiale systémique, c’est l’utilisation de la connotation positive. [6]

Dans sa version de base, elle consiste essentiellement, dans un cadre stratégique visant à prendre à contre-pied les membres de la famille qui s’attendent à être critiqués et culpabilisés, à soutenir et complimenter, non pas nécessairement sur ce qu’ils font, mais leurs intentions et leurs valeurs sous-jacentes. Trop souvent la connotation positive reste un exercice de style qui ne correspond pas aux sentiments réels des intervenants, ou, qui, pour le moins, ne correspond qu’à une partie très sélectionnée de leurs ressentis.

Guy Ausloos, avec sa proposition de « méchante connotation positive » [7] redonne tout son sens à cet outil d’alliance. On peut « modéliser » ses recommandations de la manière suivante.

 La méchante connotation positive

1/ Lors d’une pause, l’intervenant repère ce qui l’a gêné pendant la séance, ce qu’il aurait tendance à rejeter, à ressentir comme difficile à accepter dans le fonctionnement de cette famille-là.

2/ Il cherche à trouver en quoi cet obstacle peut être une ressource pour le travail, et à en voir des aspects positifs

3/ De retour avec la famille, il nomme d’abord sa difficulté, en en prenant la responsabilité, c’est-à-dire sans en blâmer la famille : "j’ai eu du mal à supporter... (+ faits et exemples concrets)

4/... mais...

5/ « je me dis aussi... » : recadrage positif fondé sur le travail personnel fait par le thérapeute pour donner un intérêt à ce qui l’a mis en difficulté.

L’usage linguistique ordinaire du « mais » est de faire succéder à une appréciation positive une remarque qui en diminue (ou même en annule) la portée. Ici, le mais permet de terminer sur une notre paradoxalement positive, tout en ayant nommé des difficultés réellement ressenties (authenticité) et d’ailleurs souvent aussi ressenties comme telles par certains membres de la famille (crédibilité).

Ainsi, le thérapeute travaille-t-il d’abord à se changer. Ainsi, il favorise la coopération et évite d’entrer dans un processus d’escalade symétrique en voulant que les autres changent. En nommant ce qui lui pose problème (qui donc implicitement devrait disparaître) et en l’acceptant pour des raisons valables à ses propres yeux, il installe un cadre paradoxal de non-changement puisqu’il se donne les moyens d’accepter que dure ce qui le gène. Implicitement de plus, la méchante connotation positive montre que le thérapeute « travaille » pour la famille, et invite la famille à le suivre sur ce chemin, à leur rythme. C’est aussi une invitation à faire avec les gens comme ils sont. On peut comparer cette « technique » de la méchante connotation positive à la fabrication d’un vaccin : on utilise ce qui nous a fait du mal pour fabriquer un antidote qui permettra de mieux résister au mal en question, en utilisant ses propres capacités à s’en défendre, et non en supprimant l’agent ressenti comme agresseur...

On voit toute la richesse de cette connotation qui, de purement stratégique, devient l’expression concrète d’un réel souci éthique.

 L’alliance avec le système

Avec la connotation positive, méchante ou non, nous sommes déjà dans la recherche d’une alliance avec le groupe et non plus seulement avec une personne isolée. Mais cette expression, souvent utilisée, de « s’allier à la famille », peut laisser perplexe.

  • Qu’est-ce que s’allier avec un ensemble qui n’existe pas en tant qu’objet isolable, séparable des membres qui le composent ?
  • De plus, un système contient tellement de dimensions et de niveaux contradictoires, comment réaliser cette alliance jugée indispensable ?

L’alliance, l’affiliation, se fera alors avec les règles du système. Le problème devient celui de ce repérage des règles intrinsèques à un système singulier. Ce travail pourrait laisser croire que le thérapeute est extérieur au système dont il déterminerait, en observateur impartial, le fonctionnement. Depuis la deuxième cybernétique, on sait que l’observateur fait partie de l’observation. Il s’agira donc alors davantage d’identifier des règles de fonctionnement qui s’installent dans l’échange de la séance, de les nommer, d’en repérer la(les) fonction(s), et d’en défendre l’intérêt.

Ainsi le thérapeute se fait-il le partisan d’un non-changement raisonné et raisonnable, tout en confirmant la famille dans un certain fonctionnement considéré alors comme (un choix) valable (parmi d’autres qu’il leur appartient d’envisager ou d’inventer).
Que va-t-on repérer comme « règles », et comment le formuler ? Comme l’indique le mot lui-même, peut être considéré comme « règle » tout ce qui revient régulièrement, qui est répétitif, redondant. Le problème correspond le plus souvent à une séquence d’un tel type. Il faudra donc l’analyser (ou le repérer) pas à pas, voir qu’elle est la participation de chacun (action concrète, abstention, soutien...) ainsi que ce qui sous-tend ces comportements (intentions, valeurs, ressentis...). Très schématiquement on peut considérer que :

  • ce qui est posé consciemment et verbalement comme objectif, (valeur, raison, ...) va constituer le programme officiel de la famille, sa référence assumée.
  • et ce qui est fait et produit, en contradiction avec ce programme officiel, va être considéré comme un programme concurrent, non officiel mais qui fonctionne comme une espèce d’obligation (mystérieuse) à laquelle la famille ne peut se soustraire, une logique plus forte que la logique officielle...

Nommer ce programme non officiel, c’est mettre en mouvement les dynamiques contradictoires qui habitent le système, et préparer une prescription de non-changement.

 Quelques questionnements

Comme on le voit, la construction du système thérapeutique est un travail complexe au sens le plus riche du terme. Coconstruction délicate, à faire vivre à chaque instant et non étape initiale du traitement, l’alliance est la toile de fond qui rend possible et donne sens aux échanges et permet de traverser les turbulences des mutations. Les questions restent nombreuses.

  • Jusqu’où doit aller cette affiliation ?
  • Doit-on arriver à être un membre de la famille à part entière comme le disait Barbara DeFranck-Lynch au début de ce b a ba ?
  • Ou bien faut-il prendre le temps « d’apprivoiser » telle ou telle famille en restant respectueusement à quelque distance, ce qui sera la meilleure façon de s’affilier à elle en respectant ses capacités et ses valeurs ?

L’affiliation est souvent quelque chose de paradoxal : il faudra savoir entrer et accepter le conflit avec des familles bagarreuses, garder ses distances avec des familles défensives et secrètes, répondre à de manœuvres contradictoires où l’on vous repousse pour tester votre désir d’entrer en contact et non pour vous voir partir...
Nous n’avons pas (est-ce un bien ou un manque ?) de guide line en fonction du type de famille et de pathologie.

  • Existe-t-il des modes d’affiliation plus ou moins recommandables ou contre-indiqués avec une famille à transactions psychotiques ou anorexiques ou dépendantes ou suicidaires ?

Des clarifications sur ce terrain rendraient sans doute service aux thérapeutes, à condition de ne pas tomber dans des préconisations rigides et systématiques.

Souvenons-nous que toute rencontre, aussi brève soit-elle, aussi oubliée qu’elle pourra sembler, devient une partie ineffaçable de l’existence de ceux qui la vivent, un moment d’une histoire dans un temps irréversible.

[1Salvador MINUCHIN. « Familles en thérapie ». (Delarge 1979). Érès. Ramonville Saint Agne. 1998. p 143.

[2Barbara DeFRANCK-LYNCH. »Thérapie familiale structurale.« ESF. Paris. 1986. p 59.

[3Cf., par exemple, Carl ROGERS. « La relation d’aide et la psychothérapie ». ESF. Paris. 1970/1990.

[4Cf., par exemple, Josiane de Saint-Paul, Alain Cayrol. « Derrière la magie ». InterÉditions. Paris. 1984. Et Monique ESSER. « La P.N.L. en perspective ». Éditions Labor. Bruxelles. 1993.

[5Cf. Magda HEIREMAN. « Du côté de chez soi. La thérapie contextuelle d’Ivan Boszormenyi-Nagy ». ESF. 1989.

[6Cf. Mara-Selvini. Paradoxe et contre paradoxe. ESF. Paris. 1978

[7G. AUSLOOS. La compétence des familles. Érès. Ramonville Saint Agne. 1995. Pages 85 et suivantes.


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