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LES B.A. BA DE LA SYSTEMIQUE... par le Dr BALTA

Les familles font-elles de la bicyclette ?

Vous avez dit cycle de vie ?

jeudi 2 novembre 2006 par Balta François

LES B.A. BA DE LA SYSTEMIQUE...

François BALTA

8ème B.A. BA :

 les familles font-elles de la bicyclette ?

C’est une idée apparemment simple que celle de cycle de la vie familiale. Ce concept fut « proposé », nous dit le Dictionnaire des thérapies familiales de Jacques MIERMONT & AL. (Payot. 1987), « par Reuben Hill et Evelyn Duval (1948), décrivant la succession des phases que traverse une unité familiale, depuis sa constitution jusqu’à sa disparition. La notion a été reprise explicitement en thérapie familiale vers les années 1970, après les contributions de M. Bowen (1978), M. Erickson - J. Haley (1973), V. Satir (1972), S. Minuchin (1974), E.A. Carter & M. Mac Goldrick (1980). »

Un couple se forme, des enfants naissent, grandissent, cherchent des partenaires à l’extérieur de la famille pour fonder un couple à leur tour pendant que des anciens disparaissent...

Ainsi, le cycle de la vie se perpétue-t-il, alternant naissances et morts, croissance et déclin.
La réalité singulière est bien sûr loin de ce schéma. Morts et naissances se croisent, s’entrechoquent, s’évitent ou coïncident bizarrement. La société ballotte ces familles entre guerres et récessions, croissances et innovations. Le monde évolue, des techniques nouvelles apparaissent avec leurs lots d’espoirs et de craintes. La nature fait des siennes, catastrophes plus ou moins naturelles qui dévient le cours des rivières et des existences...

De plus, à faire démarrer le cycle vital à la fondation du couple, comme le font la plupart des auteurs qui traitent de ce sujet, on diminue l’importance des collatéraux, issus d’une même fratrie, cet éventail plus ou moins ouvert qui permet à une famille de continuer à vivre, malgré ses branches stériles ou coupées par le sécateur de l’histoire.
Chaque personne est comme le point rétréci d’un immense sablier, ponctuant la masse élargie des générations précédentes (510 personnes en ligne directe pour seulement sept générations !) et celle, incertaine, supposée allant en s’élargissant aussi, des descendants qui se multiplieront à l’infini.

 Le recommencement plutôt que la répétition : circularité ou spiralité ?

Mais ce n’est pas à cette image figée et paradoxale (à la masse innombrable des descendants répond imaginairement la masse tout aussi innombrable d’ascendants, contraire à l’idée du couple adamique, duo fondateur de l’humanité) que se réfère la notion de cycle. C’est à un processus de recommencement, qui n’est pourtant pas simple répétition. Des phases s’enchaînent « naturellement » les unes après les autres, et l’on se retrouve à un moment là d’où l’on était parti. Illusion bien sûr, puisqu’il ne s’agit plus des mêmes personnes, que chaque génération apporte ses changements, que beaucoup s’est perdu, transformé, appauvri et enrichi à la fois.

Cette circularité était plus réelle paradoxalement à une époque où l’on n’en parlait pas, mais où chaque génération était censée reprendre à son compte l’héritage de la précédente sur le mode de l’imitation, de la renaissance et non dans l’idée d’un progrès construit sur le dépassement, sinon même la négation, de ce passé. Fausse circularité donc sous nos climats. Mais le mot de spiralité n’arrive pas à prendre dans le langage des thérapeutes familiaux, sans doute trop inquiétant dans son ouverture sur deux inconnues - l’origine et la fin - alors que le cercle, lui, autoréférentiel à souhait, rassure dans son bouclage parfait, dans la sécurité enfermante de sa répétition, dans son allure d’annuler l’irréversibilité du temps dans un éternel recommencement qui exclurait la mort.

Du point de vue de l’individu aussi, le « cycle » n’est qu’un faux cycle. L’Homme n’est pas né poussière, mais désir, et s’il retourne à la terre, que devient le désir qui l’a fait naître ? Boucle ouverte donc, et non cercle parfait. Né d’un don, celui de la vie, (à moins que ce ne soit l’inverse et que ce ne soit l’Homme qui est donné à la vie et non elle à lui), il n’emporte derrière lui que ce qu’il aura lui-même donné avant de disparaître. Il y a ainsi une claudication de l’être que le temps traverse, recevant d’abord, redistribuant cette dette initiale dans les divers liens qui le font vivre, équilibre dynamique heureusement jamais soldé.

 La notion de cycle vital familial : intérêt.

Si cette notion finalement plutôt inexacte de cycle a été adoptée quasiment sans discussion par les cliniciens, c’est non pas pour fonctionner comme une référence normative (il n’y a pas de cycle « normal ») ou pour rappeler à chacun l’évidence que nous sommes pris dans le temps. Il y a derrière cette notion une « théorie » implicite de la pathologie psychique, celle d’une tentative d’adaptation malheureuse aux changements liés au déroulement de ce cycle, un lien entre apparitions de troubles et évolution du contexte familial.

La famille, considérée comme un ensemble, comme un système, est soumise à des évènements, heureux et malheureux. Ces évènements (naissances, morts, inclusion de pièces « rapportées », maladies, modifications de niveau social, réussites et échecs, déménagements, etc.) obligent ce système en équilibre dynamique à innover, à se défendre, à assurer sa survie. Comme tout système vivant il cherche à persévérer dans son être, à durer. Mais la liste des solutions dont il dispose est limitée, et, de plus, il s’agit davantage d’un schéma général, intuitif, de solutions (et de valeurs à défendre), que de consignes adaptées à chaque situation singulière, que d’un manuel qui s’intitulerait « la vie, mode d’emploi ». Déséquilibré de l’intérieur (naissance, croissance, mort de ses membres) et de l’extérieur (exogamie, évolutions sociale, économique, politique, écologique...) le groupe familial doit maintenir ses liens pour continuer à exister en tant que tel. Pour rester soi-même il doit donc accepter de changer.

 Comment décrire ce cycle ?

Au mur, chez mes parents, une gravure du XIX° siècle représente les âges de la vie et les définit ainsi :

  • la naissance
  • de 0 à 10 ans, l’enfance
  • de 10 à 20 ans : l’adolescence
  • à 30 ans : la virilité
  • à 40 : la maturité
  • à 50 : état stationnaire
  • à 60 : le déclin
  • à 70 ans : la vieillesse
  • à 80 ans : la faiblesse
  • à 90 ans : les infirmités
  • à 100 ans : « que Dieu ait pitié de moi. »

En passant, signalons qu’il n’y a sur cette gravure de représentation féminine que sur les vignettes de l’adolescence et de la virilité (?!). Et remarquons que le goût pour la symétrie et de le système décimal de son auteur va à l’encontre de l’idée d’une « durée de vie moyenne statistique » qui, à l’époque, devait se situer plus près de 50 que de 100. L’adolescence est de plus considérée comme durant de 10 à 20 ans ce qui pourrait sembler une vision assez « moderne ».

Mais cette illustration me semble plus juste en faisant commencer l’existence d’une famille à la naissance d’un enfant plutôt qu’à la rencontre du couple, pas encore parental. Quitte à assumer l’arbitraire d’une ponctuation que nous impose la description langagière, autant en choisir une dont le sens répond à la reconnaissance que la famille commence au nombre trois, avec l’arrivée de l’enfant. C’est ce dernier en effet qui à la fois fait monter tout le monde d’un cran dans l’ordre des générations et qui transforme un homme en père, une femme en mère, leur couple en famille, et le contexte d’un lien contractuel en union désormais indirectement indissoluble : cette femme et cet homme peuvent toujours se séparer, leur progéniture, trace indélébile de leur lien, les maintiendra à jamais unis dans le monde du vivant.

A l’idée d’une croissance puis d’une involution de l’individu répond l’idée d’un cycle identique, plus lent, pour une famille (ascension et chute) et même, d’un cycle encore plus long, à l’échelle d’une nation ou d’une civilisation. Ce modèle n’est-il qu’un anthropomorphisme généralisé ou correspond-il à la réalité du vivant ? Intersection du biologique et du culturel, les étapes du cycle sont repérables par les rituels qui les mettent en scène et qui les font exister aux yeux de tous : naissance et baptême, rites d’initiation et adolescence, mariage et vie adulte. Même si les rituels ne coïncident plus avec les évènements biologiques auxquels ils furent liés, ils continuent à guider le groupe pour faire face aux évolutions qu’il doit affronter.

 Cycle, changement et pathologie

C’est principalement dans l’idée des difficultés à accéder à l’autonomie que se situe la lecture implicite des troubles psychiques liés au déroulement du cycle vital.
Il y a l’autonomie imposée par la disparition des générations antérieures, sous la forme de deuils difficiles ou impossibles.
Il y a l’autonomie revendiquée des enfants qui grandissent mais dont les fonctions restent irremplaçables pour la survie du couple parental.
Il y a aussi l’autonomie impossible des enfants handicapés ou déficients...
Il y a l’autonomie perdue des anciens devenus dépendants, et dont la charge, même déplacée sur le groupe social, ne décharge pas pour autant le vécu éthique des descendants.
Nous vivons dans une culture fondée en grande partie sur la préupposition de l’individu autonome, molécule en errance, combinable selon ses affinités et ses valences avec n’importe quel autre élément du social. L’autonomie est considérée comme une valeur « naturelle », le mot « lien » lui-même étant connoté négativement, évoquant une perte de liberté plus qu’un soutien existentiel. On comprend donc qu’à nier l’importance des liens, ou en les supposant essentiellement comme devant être librement choisis, et révocables selon ses propres intérêts, les phases de transitions qui nécessiteraient le soutien du groupe soient des moments particulièrement délicats à négocier.

La pathologie psychique (ou somatique d’ailleurs car il n’est pas sûr que cette distinction cartésienne aille de soi) vient alors peut-être rappeler l’existence de ces « loyautés invisibles » (Boszormenyi-Nagy), et de ces besoins fondamentaux d’appartenance, de reconnaissance et d’identité.

F. BALTA


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