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LES B.A. BA DE LA SYSTEMIQUE... par le Dr BALTA

Échanger, Devoir, Donner... Première partie

Vous avez dit échanger ?

jeudi 2 novembre 2006 par Balta François

LES B.A. BA DE LA SYSTEMIQUE...

François BALTA

11ème B.A. BA :

 Échanger, Devoir, Donner...

première partie

Si l’on tente de construire sérieusement une vision relationnelle et non seulement individuelle ou interactionnelle des systèmes humains, l’on est amené à placer l’échange au centre du fonctionnement des systèmes humains, renouant ainsi avec le travail de Marcel Mauss, au début de ce siècle, dans son « essai sur le don », considéré comme « fait social total ».

 Donner, recevoir, se développer

Cependant, la plupart des travaux sur le Don partent de l’observation d’échanges entre personnes adultes. Ils manquent ainsi, me semble-t-il, le point fondamental qui permet de comprendre l’universalité et l’inéluctabilité de la problématique de l’échange. En effet, l’enfant, pour se développer, a deux besoins tout aussi légitimes et importants. Ceux-ci persistent toute la vie :

  • Le besoin de recevoir, de voir suffisamment satisfaits ses besoins (de nourriture, de soins, d’attention, d’affection, d’amour...)
  • Le besoin d’être reconnu, de se sentir important, base du sentiment d’estime de soi. Or ce sentiment se construit à partir de la reconnaissance par d’autres que l’on a quelque chose à donner, que ce qu’on donne (ne serait-ce que sa présence, son existence) est reçu comme un cadeau, comme vital, utile, nécessaire aux adultes référents. (besoin de re-co-(n)naissance, de valeur, d’amour de soi...)

Ces besoins sont à la fois concurrents et complémentaires. Recevoir sans donner est tout aussi néfaste au développement que donner sans recevoir. Si les deux peuvent être éprouvés en même temps, ils peuvent aussi s’exclure mutuellement. Chacun a donc affaire à la nécessité d’un échange équilibré entre recevoir et donner, base du sentiment de justice et d’équité que Ivan Boszormenyi-Nagy place au centre de la dimension de l’éthique relationnelle, dimension aussi spécifiquement humaine que le langage ou la culture.

C’est aussi dans cette dynamique Soi - Autre que se constitue le sentiment d’une altérité respectueuse de chacun, le sentiment d’une relation Je-Tu comme le dit Martin Buber, plutôt qu’une relation Je-cela, qui transforme tous les êtres en objets, et soi-même aussi en retour.

En partant de ce constat « simple », on peut poser à la fois l’universalité du problème de l’échange (et donc du Don) et les singularités des dispositifs culturellement et familialement mis en place. De plus, on peut aussi sortir des logiques d’affrontements entre intérêts individuels antagonistes et égoïstes pour passer à une vision de logiques de contradictions internes aux individus entre nécessité de dons et nécessité de réceptions qui s’actualisent dans la recherche vivante d’un équilibre relationnel jamais définitivement atteint.

 Les trois contextes des échanges

Les échanges entre humains peuvent avoir lieu dans trois contextes relationnels différents, qui ont chacun leur propre logique. ( ). Nous verrons dans cette première partie les deux premiers contextes d’échange, réservant le don proprement dit pour le prochain numéro de Générations.

Le Marché

Le marché se fonde sur l’idée de la possibilité d’une équivalence entre les éléments échangés.

L’argent, la monnaie, est d’ordinaire l’instrument de cette équivalence, permettant la mesure, servant de référentiel. Il ne peut donc exister dans le monde du marché que ce qui est quantifiable, mesurable, évaluable. Le qualitatif doit être transformé en quantitatif pour entrer dans la dimension du marché.

Ainsi, pour des domaines éminemment subjectifs, comme celui de l’art, il peut exister en parallèle un « marché » qui obéit à ses propres règles (de l’offre et de la demande) mais la logique de ce marché n’a pas grand chose à voir avec l’esthétique ou la création. Les dimensions non quantifiables en termes monétaires n’ont pas d’existence dans le monde du marché.
Dans ce contexte, chaque acteur est considéré comme cherchant à maximiser ses gains et à minimiser ses pertes. L’équilibre qui s’instaurerait sous l’égide de « la main invisible » du marché serait en fin de compte le plus juste possible compte tenu qu’il préserverait, dans l’absolu, la liberté des participants à s’engager ou non dans une transaction selon que celle-ci leur semble intéressante ou non.

Les égoïsmes individuels finirait par s’équilibrer par leurs antagonismes en se totalisant dans un bénéfice collectif. (Voir le « enrichissez-vous » de Guizot)
La logique de l’échange se fonde dans ce contexte sur l’idée de l’existence d’une dette négative en cas d’obtention d’un bien. Si je reçois quelque chose de quelqu’un, je suis en dette. Et cette dette diminue ma liberté. Je dois m’en débarrasser le plus rapidement possible, car « devoir » est une position d’infériorité. Rappelons que c’est de cette notion de dette que vient l’appellation d’argent « liquide » : l’argent que l’acheteur remet immédiatement au vendeur et qui « liquide » la dette qu’il aurait s’il ne payait pas tout de suite ce qu’il doit.

En même temps, ce qui justifie la relation disparaît avec la liquidation de la dette, chaque partenaire reprenant sa liberté.

Le marché, lorsqu’il s’exerce dans des conditions de libre concurrence, de choix possibles (d’où l’importance des lois anti-trust et anti-monopoles dans l’économie libérale), crée les conditions d’exercice d’une véritable liberté des individus. Information, comparaison, négociation contractuelle sont les étapes rationnelles d’une démarche d’achat lucide et libre. Mais les conditions sont rarement totalement réunies. Il y a de nombreux obstacles possibles : pénuries, situations de monopoles ou de quasi-monopoles, ententes de fait, pactes de non concurrence ou concurrence déloyale, dumping, publicité et marketing, loi du plus fort, etc.

De fait, le marché génère tout autant que du choix et de l’autonomie, une déliaison sociale et des antagonismes intercommunautaires et individuels. Il met les individus en concurrence à court terme, au détriment des relations durables et à la loyauté. Il valorise implicitement l’individualisme et l’égoïsme et invite chacun à tenter d’obtenir le plus possible en donnant le moins possible. L’idée d’un monde uniquement et totalement construit sur le mode du marché, c’est que tout peut s’acheter, et que donc, tout peut se vendre. Les personnes elles-mêmes sont alors envisagées comme des produits, des marchandises qu’il s’agit de négocier au meilleur coût. La valeur se fonde sur la loi de l’offre et de la demande, avec l’idée que tout ce qui est rare est cher, et que ce qui est abondant n’a pas de valeur. Mais quoi de plus abondant que la vie humaine ?

 L’État

L’État, ou tout élément qui se présente comme tiers redistributeur, intervient d’une manière toute particulière dans l’échange entre les particuliers. En effet, l’Etat vise à établir une égalité plus juste entre les membres de sa communauté. Il a les mêmes fonctions que celles qu’une définition humoristique prête à l’Église et aux soutiens-gorge : soutenir les faibles, contenir les forts et ramener les égarés...
L’État n’a pas que cette fonction de redistribution. Il a aussi à gérer en partie ce qui concerne les infrastructures collectives de la communauté nationale (et internationale de plus en plus), ce qui peut aussi être vu comme une forme généralisée de redistribution. En ce qui concerne la redistribution individuelle, l’État prend à certains (à tous, mais théoriquement plus à ceux qui ont plus) pour redonner à ceux qui ont moins (et davantage à ceux qui ont encore moins).

L’égalité est sa visée fondamentale (égalité des chances, réduction des inégalités matérielles, compensation des inégalités naturelles...), et la redistribution est le moyen concret de sa réalisation.

Il y a cependant un « mais » à ces louables intentions. En effet, l’État est une redoutable machine à transformer le « Don » en « Dû ».
C’est-à-dire que ce qu’il prend à certains n’est pas vécu par eux comme une occasion de donner, puisqu’il n’y a pas la caractéristique essentielle du don qui est d’être vécu comme « libre », « volontaire », « spontané ».
Et ce qu’il donne n’est pas reçu comme un « Don » mais comme quelque chose qui est un « Dû ». Les lois viennent d’ailleurs officialiser cet aspect de double devoir. Les impôts, directs et indirects, sont décidés par la loi et ne prêtent pas à discussion individuelle. Leur non paiement, ou même le simple retard de paiement, donne lieu à sanction. Les aides de toutes sortes, indemnités diverses sont elles aussi définies par des textes qui anonymisent les bénéficiaires et définissent leurs droits. Ce qui pourrait être perçu comme un échange entre les plus riches et les plus pauvres est ainsi transformé en un double devoir : devoir « donner », droit à recevoir, ce qui escamote la dimension du don, et même de l’échange.
Il n’est pas question de nier l’importance du rôle positif de l’État dans la gestion du patrimoine commun, rôle dont les limites sont discutées à travers les débats sur l’étendue respective plus ou moins nécessaire des nationalisations et des privatisations.

Par contre, il est essentiel de comprendre que la redistribution étatique ne peut pas, structurellement peut-on dire, atteindre son objectif de justice sociale. Paradoxalement, c’est même l’objectif inverse qu’elle atteint : celui d’une double injustice. Injustice d’un « toujours trop » pris pour ceux dont on force le don devenu « obligation », et d’un « jamais assez » reçu pour ceux qui sont aidés en fonction de leurs « droits ». Nous avons là une double spirale de frustrations qui aboutit à diviser la communauté que la redistribution devrait au contraire réunir.

On peut penser que c’est justement cet escamotage du don, intolérable pour une logique gestionnaire administrative qui interdit la création du lien entre donateurs et donataires, empêchant reconnaissance, valorisation, gratitude et acceptation. L’état transforme celui qui reçoit en assisté, et le donateur en privilégié. Il gomme le coût pour le donateur (variable selon l’origine des biens plus ou moins durement acquis) et il est insensible aux besoins personnels du donataire (en se référant pour donner à l’application d’un droit abstrait). Le don est perçu par l’État comme « arbitraire », « personnel », échappant au contrôle (et à l’impôt !).

Pour d’autre raison que dans le contexte du marché, le don est plutôt mal perçu par l’État. Le don gratuit, sans retour, est perçu par le marché comme une faiblesse, ou une « bêtise ». L’état le perçoit comme un facteur de désordre, d’arbitraire, de risque de constitution d’un état dans l’État. Il est cependant bien obligé de le reconnaître, sensible sans doute à l’impossibilité pour lui de se substituer à la logique du don. Et il le reconnaît finalement en allègement d’impôts pour ceux qui donnent.

  • KARSENTI Bruno. « Marcel Mauss, le fait social total ». PUF. Paris. 1994.
  • MAUSS Marcel. Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques. In MAUSS M. Sociologie et anthropologie. Paris. PUF. 1950.
  • HEIREMAN Magda. « Du côté de chez soi. La thérapie contextuelle d’Ivan BOSZORMENYI-NAGY ». ESF. Paris. 1989.
  • SHAMS AJILI Guenièvre, MICHARD Pierre. « L’approche contextuelle ». Morisset éditeur. Coll essentialis. Paris. 1996.
  • BUBER Martin. « Je et Tu ». Aubier. Paris. 1969. (édition originale allemande 1923)et BUBER Martin. « La vie en dialogue ». Aubier. Paris. 1959. (édition originale allemande 1924)
  • GODBOUT JT, (en collaboration avec Alain CAILLÉ) « l’esprit du don. » Paris. La Découverte. 1992. Et GODBOUT JT. « Le don, la dette et l’identité. » Paris. La Découverte. 2000.

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