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L’aspect trigénérationnel

mardi 7 novembre 2006 par PAQUAY , Damilot

Plan

1. La psychanalyse à l’épreuve des générations (S.Tisseron)

2. La théorie de Bowen

3. Un modèle tri générationnel : Andolfi

4. La thérapie contextuelle : Nagy

5. Le génosociogramme : A.A. Schützenberger
(génogramme et génosociogramme, syndrome d’anniversaire, transmission transgénérationnelle)

6. Le choix des prénoms

Travail réalisé par :

PAQUAY Catherine.

LURSON Sabine.

DI PIAZZA Victoria.

DAMILOT Caroline.

ALBASSIR May.

1. La psychanalyse à l’épreuve des générations :
Serge Tisseron

INTRODUCTION

L’individu est un groupe intériorisé dont la psyché est soumise à l’épreuve des générations. Telle est l’approche que Nicolas Abraham inaugurait voici près d’un quart de siècle avec sa « théorie du fantôme ».
Les mots de transmission psychique ont rapidement acquis droit de cité parmi les psychanalystes. Cela peut être étonnant pour des professionnels souvent peu enclins à accepter un vocabulaire nouveau.
Le risque avec cette expression (transmission), quand elle est appliquée au domaine psychique, serait de laisser croire que des contenus mentaux puissent se « transmettre » comme on le dirait d’un bien immobilier.
Si la réalité psychique des parents modèle celle des enfants, celle-ci n’est jamais modelée de façon passive. La vie psychique de l’enfant se construit en effet en interrelation avec la vie psychique de ses proches et, à travers eux, celle de ses ascendants.
La plupart des opérations psychiques sont inconscientes. Elles résultent du double mouvement des impressions des parents sur les enfants et des expressions des enfants à l’adresse des parents.
De nombreux facteurs liés aux différentes étapes de la construction de la vie psychique par l’enfant viennent transformer ses propres objets internes. L’environnement au sens large y intervient. C’est pourquoi pour Tisseron, il serait plus prudent de réserver le mot « transmission » aux seules situations impliquant des objets concrets nettement identifiables.
Il préfère le mot « influence » qui désigne « une action (volontaire ou non) qu’une personne exerce sur une autre » (petit Robert). De telles actions peuvent être conscientes ou inconscientes, morales, intellectuelles ou psychiques. Ce mot peut convenir à ce que Nicolas Abraham a regroupé sous le nom de« travail du fantôme ».

A. Influences intergénérationnelles et transgénérationnelles

Les liens complexes qui attachent chacun aux générations qui l’ont précédé influencent ses relations avec ses collatéraux et ses proches. Mais c’est surtout dans la relation avec ses propres enfants que ces influences sont majeures. Elles s’exercent selon des mécanismes conscients, mais aussi en grande partie inconscients, et dans leurs aspects aussi bien positifs que négatifs. Si les héritages psychiques sont le gage de la conservation des acquisitions et du potentiel spirituel de l’humanité, ils transmettent aussi aux enfants la charge de surmonter les questions restées en souffrance dans l’inconscient de leurs géniteurs et de leurs aïeux.
Dans leurs travaux sur le deuil, la « crypte », et le « fantôme » Nicolas Abraham et Maria Torok posent une nette distinction entre les influences INTER et TRANS générationnelles. Les premières sont celles qui se produisent entre générations adjacentes en situation de relation directe. Les secondes se produisent à travers la succession de génération.

B. Les lacunes de l’introjection

Le concept de l’introjection, tel qu’il est définit par Abraham et Torok, se rapporte à la notion freudienne d’élaboration psychique. L’impossibilité pour un individu de liquider les effets d’un traumatisme serait il l’origine de sa psychopathologie. De leur point de vue, la vie est envisagée comme une succession de moments heureux ou malheureux, minimes ou importants, mais qui nécessitent chacun une participation active et consciente.
La vie psychique est un travail d’auto-élaboration toujours renouvelé. Lorsque cette auto- élaboration se réalise de façon satisfaisante, elle correspond à ce que Abraham et Torok appellent une introjection. Lorsque l’introjection n’est pas possible, il en résulte une souffrance psychique qui correspond à un« traumatisme » en ce sens que le fonctionnement psychique n’est pas parvenu à élaborer un événement et à se l’approprier. Le mécanisme mit alors enjeu est une« inclusion », son siège est le Moi.

A ce moment, il y a deux possibilités :

  • La première est le « refoulement conservateur » qui a lieu lorsque l’événement en cause est définitivement condamné au secret. C’est une mise en conserve de l’événement avec le secret espoir de le faire revivre un jour et lui donner un dénouement conforme au désire du sujet. Ce type de refoulement agit une fois pour toutes.
  • La seconde est le « refoulement dynamique » qui se défini en terme de conflits incessants. Il en résulte une configuration qu’ils appellent « crypte » dans laquelle le symbole psychique est brisé en deux fragments.

Le fonctionnement psychique d’un enfant au contact d’un parent porteur de crypte est affecté d’une façon qu’Abraham et Torok ont désigné sous le nom de « travail du fantôme au sein de l’inconscient » (1978). Le fantôme résulte donc des effets sur l’inconscient d’un sujet de la crypte d’un autre c’est-à-dire de son secret inavouable.

Les lacunes dans l’introjection harmonieuse d’un événement sont dues au caractère traumatique de celui-ci. Ce n’est pas la gravité objective du traumatisme qui est en cause, mais l’impossibilité pour le sujet de l’élaborer. Ces traumatismes non surmontés peuvent être de nature personnelles ou liés à l’histoire collective (Tisseron, 1992).

C. Filiation des traumatismes non surmontés

Quand un travail d’élaboration psychique ne se fait pas à une génération, il en résulte un clivage qui va constituer pour les générations ultérieures une véritable préhistoire de leur histoire personnelle.

L’événement en cause peut-être dit « indicible » dans la mesure où il est présent chez celui qui
l’a vécu, mais de telle façon que celui-ci ne peut en parler, le plus souvent à cause d’une honte.
Un tel sujet est porteur d’une crypte.

A la génération suivante, 1’enfant doit composer non pas avec une expérience traumatique personnelle, mais avec le clivage du ou des parents dont il dépend psychiquement. Il est porteur d’un fantôme. Pour lui les évènements ne sont plus indicibles mais innommables c’est à dire qu’ils ne peuvent faire l’objet d’aucune représentation verbale. Leurs contenus sont ignorés et leur existence seule est pressentie et interrogée.
A la génération suivante, les événements en cause qui remontent maintenant à la génération des grands-parents sont devenus non seulement « innommables » mais véritablement « impensables ». L’existence même d’un secret portant sur un traumatisme non surmonté y est ignorée. L’enfant, puis l’adulte qu’il devient peut percevoir en lui-même des sensations, des émotions, des images OUI des potentialités d’action qui lui paraissent « bizarres » et qui ne s’explique pas par sa vie psychique propre ou par sa vie familiale.

Après la troisième génération, certains traumatismes dont 1’existence est désormais complètement ignorée peuvent ne plus subsister que sous forme de comportements ou de réactions affectives incongrus, c’est-à-dire dénués de portée adaptative, et même parfois en totale rupture avec les appartenances sociales de la famille et la tradition dont elle se réclame. Ces attitudes n’ont plus que la portée d’un signe d’appartenance familiale dont les origines ont été perdues. Ex : famille de collectionneurs.
D’autres fois, l’existence de secrets inconnus parmi les ascendants, mais dont les effets ne sont pas éteints, provoque la création de « secrets de polichinelle » dont le contenu est connu de tous, mais dont la fonction est de tenter de donner sens aux bizarreries que le sujet ressent en lui-même ou dans sa famille.
Enfin, les traumatismes non élaborés peuvent induire une extinction d’une lignée chez les descendants.
Mais, à toute génération, le traumatisme non élaboré peut faire l’objet d’une mise en forme créatrice. (Tisseron S., 1985 ; Nachin CI., 1993)

D. Le symbole psychanalytique et les formes de la symbolisation

Pour Nicolas Abraham, les influences entre générations ne s’opèrent pas autour du contenu psychique qui serait présent « en creux », mais autour de symboles brisés dont les morceaux sont éclatés.
Claude Nachin (1989), a complété les travaux d’Abraham sur le symbole psychique, en montrant que celui-ci comprend quatre aspects : représentatif, affectif, moteur et verbal. Ces quatre séries de particularités constituent un ensemble indissociable, chacune participant à l’appropriation psychique de son histoire par l’être humain.

Cette approche nous permet de comprendre qu’en cas de ratage de l’introjection, l’inclusion qui
en résulte puisse se manifester selon plusieurs modes :

  • Le mode de la représentation mentale, qui peut être soit manquante, soit excessive, soit incongrue
  • Le mode de l’affect, par exemple, l’angoisse (notamment la phobie) est soit le témoin d’un fantôme soit le sentiment d’inquiétante étrangeté
  • Le mode de l’état corporel, par exemple, sensations psychiques bizarres ou maladies notamment digestives
  • Le mode du comportement, par exemple, passages à l’acte auto et hétéro-agressif ou rituels

C’est cette prise en compte des diverses modalités de la symbolisation qui permet de comprendre qu’un événement gardé secret à une génération puisse être à la fois « caché » et « exhibé ».
Cette approche des composantes du symbole et de la dynamique des processus symboliques doit être complétée par une approche des moments forts de la vie psychique.

E. Les moments des « transmission »

La vie psychique connaît plusieurs temps fort dans l’évolution du sujet et de la famille.

1. Les premières influences de l’environnement sur la vie psychique commencent dés le stade fœtal. Les bruits et formes vocales perçus par le fœtus ainsi que les mouvements du corps maternel marque l’enfant.

2. Un deuxième moment concerne les rapports précoces de l’enfant avec son premier environnement. Tout enfant est toujours confronté à un monde de signification qui déborde de ces capacités de maîtrise et de compréhension. Jean Laplanche (1984) a proposé de qualifier de « signifiants énigmatiques » ces messages qui assaillent l’enfant de toutes parts. C’est l’histoire maternelle -et sa préhistoire transgénérationelle- réactivées dans les premiers échanges avec son bébé, qui constituent pour celui-ci les premiers repères de son monde intérieur.

3. Un troisième moment important de la vie psychique est organisé autour des identifications de l’enfant à chacun de ses deux parents, ou à d’autre membre de son entourage familial le, au moment de son entrée dans le langage.

4. Les moments de naissance et de mort sont également, dans toute famille, un moment privilégié par les bouleversements sociaux et psychiques dont il s’accompagne.

5. Mais également, à tout age, certains événements peuvent provoquer chez un sujet des effets psychiques qui perturbent ces relations avec son entourage et, par contre coup, rétablissement des processus symboliques chez ces enfants.

6. Enfin, les transferts d’objets matériels, et en particuliers d’images, d’une génération sur 1’autre peuvent être porteurs de chacune de ces formes de symbolisation partielle que nous avons envisagée.

Ainsi, le moteur des influences entre les générations réside tout autant des effets de l’attachement essentiel de tout enfant à ces parents, d’où résulte l’importance des efforts qu’il fait pour leur venir psychiquement en aide, que dans les diverses formes d’identification à eux.

Un enfant pourrait s’identifier inconsciemment à une personne dont le parent n’a pu faire le deuil afin de le faire revivre ou éviter tout élément de vie (comportement, choix amoureux ou professionnel) susceptibles de réveiller les souffrances du parent qu’il perçoit sans les comprendre.

De là, toute « réalité historique » familiale est toujours une reconstruction. Et dans les cas de secret de famille, l’important ne réside jamais dans le secret lui-même, mais dans les multiples stratégies mises en place par les générations successives pour s’en accommoder.

CONCLUSION

Ainsi, les psychanalystes ont-ils d’abord découvert les influences entre les générations comme un cas particulièrement aigu de l’aliénation du sujet à travers les situations de secret (Abraham et Torok), les deuils pathologiques (Nachin), les délires (Enriquez)...
Ils ont tendances aujourd’hui à en faire le fondement essentiel de la constitution psychique.

2. La théorie de Bowen

Une des pierres angulaires de la théorie bowenienne des systèmes familiaux réside dans le concept de différenciation du soi.
La relation primaire que l’enfant noue avec ses parents joue également un rôle capital dans la différenciation du soi. Dès l’instant de la conception, les séparations physiques s’enchaînent selon une séquence comportementale prévisible et les séparations émotionnelles obéissent à un scénario similaire : les parents et l’enfant progressent, ensemble et naturellement, sur la voix de l’autonomisation émotionnelle. Or la distance qui peut être parcourue sur ce chemin dépend du degré personnel d’autonomie que le père et la mère ont eux-mêmes atteint dans la relation qu’ils ont entretenue avec leurs propres parents. Si rien n’entravait cette progression, l’enfant ne manquerait pas d’atteindre un très haut niveau de différenciation de soi, mais l’angoisse chronique des parents (ou des personnes qui s’occupent de l’enfant), aussi bien que leur propre manque de différenciation, peut faire obstacle au processus naturel de développement. Plus les parents auront besoin que leur enfant complète leurs soi partiels, plus celui-ci, à son tour, aura besoin d’un autre pour se sentir complet. Et les liens ainsi tissés seront d’autant plus étroits que le processus de séparation émotionnelle demeurera inachevé : à l’extrême, il pourra s’installer une symbiose si poussée que les parents et l’enfant seront incapables de survivre séparément.

L’idée importante que Bowen avance ici et qui peut nous intéresser est celle de différenciation d’un individu par rapport à un « corps familial ». En d’autres termes : il semble nous dire qu’il existe des liens transgénérationnels visibles ou invisibles entre les membres d’une même famille, et que le poids de certaines pensées, de certaines émotions, de certains comportements ou de certaines demandes est tellement pesant qu’il impose à un individu de se conformer, consciemment et inconsciemment, à un modèle familial. Si l’individu y adhère, parfois dès la naissance, il ne se différenciera pas du mode de fonctionnement familial : il aura le même.
Il aura intégré socialement et familialement une certaine façon de réagir à certains évènements, à tel point qu’il pourra à son tour la transmettre à sa descendance. Cela permettra d’intégrer de nouveaux membres dans un véritable « corps familial » à la manière dont les individus peuvent s’intégrer dans un corps social. Il semble que, pour Bowen, le « soi solide » est la marque d’un individu qui a su se différencier de sa famille à un niveau inter-et transgénérationnel.

Pourquoi certaines personnes sont-elles plus différenciées que d’autres ?
Bowen explique qu’il serait plus précis de dire que notre niveau de différenciation est déterminé par celui de nos parents au moment où nous sommes nés, par notre sexe, et comment il convenait alors au programme des naissances dans notre famille, par notre position dans la fratrie, par la normalité de notre composition génétique, le climat émotif existant chez chacun de nos parents, au cours de leur mariage, avant et après notre naissance, par la qualité de leur relation avec chacun de leurs parents, durant la période précédant notre naissance et les années qui l’ont suivie, par la capacité de nos parents à affronter les problèmes émotifs et leur époque, concrets ou de leur temps, et par tous les détails qui s’appliquent à cette large configuration.

En plus le niveau de différenciation de nos parents a été exactement déterminé par le même ordre de facteurs dans lesquels ils sont arrivés au moment de leur naissance et ont grandi, et par le niveau de différenciation de nos grands-parents qui lui-même a été déterminé par les mêmes facteurs dans leurs propres familles d’origine, et ainsi de suite en remontant les générations le niveau de base de la différenciation est fixé à peu près au moment où le jeune adulte s’installa hors de sa famille d’origine.

Comment se transmet l’angoisse ?

Pour Bowen, essayer de protéger l’enfant de ses propres problèmes est de fait une des manières principales que ces problèmes soient transmis d’une génération à la suivante. La réponse angoissante de l’enfant à l’anxiété parentale consiste rapidement à augmenter cette anxiété de base. Cette spirale, ce système d’interaction entre parents, enfant et d’autres membres de la famille, fait que l’enfant le moins différencié (résultat de l’histoire transgénérationnelle) en absorbera aussi en fonction de son âge, et reproduira de grandes quantités d’angoisses chroniques ; tandis que l’enfant le plus différencié en absorbera et en produira bien moins.
La théorie de M. Bowen indiquerait, donc, que le symptôme, la maladie appartiendrait à la famille nucléaire et multigénérationnelle.

Transmission transgénérationnelle ?

Ce serait un héritage inconscient qui se transmettrait d’inconscient à inconscient, surtout chez les personnes les moins différenciées. Cette notion pose le problème du secret de famille, du non-dit. Ce qui n’est pas dit, ce qui n’est pas verbalisé, fera retour à sa façon, à la manière du refoulé qui fait retour dans un symptôme. Et ce symptôme a parfois un lourd secret à énoncer.
Selon Bowen, l’héritage n’est pas toujours également partagé entre les héritiers.
C’est à l’enfant le moins différencié à qui échoit le rôle pesant et fourbe de recevoir, tel un contenant reçoit un contenu, toute la charge anxieuse de ses aïeux. C’est en cela qu’un enfant peu différencié pourra être le résultat de l’histoire transgénérationnelle, alors que la différenciation de soi permettra à d’autres d’éviter de payer le lourd tribut.

L’onde de choc émotive : réaction de la famille face à la mort
Le phénomène de l’onde choc émotive se constitue d’un réseau d’évènements importants pour l’existence des gens, et qui surviennent de manière sous-jacente, à n’importe quel endroit du système familial étendu et « après-coup » ; c’est-à-dire au cours des mois ou des années qui suivent des évènements émotifs importants dans cette famille.
Quand la dépendance émotive qui relie les membres d’une famille est déniée, et quand toutes les réactions dues au malaise de ces pertes (maladies physiques, symptômes émotifs, dysfonctionnements sociaux) sont camouflées, les membres de cette famille ont du mal à accepter les liaisons existant entre les conséquences et l’événement premier. L’aspect transgénérationnel de l’onde de choc est difficile à admettre pour la famille. Dans l’exemple où un grand-père est mourant, on pourra rencontrer des réactions en chaîne chez les enfants et les petits-enfants allant du rhume ou du diabète à une dépression, des phobies, voire même jusqu’à des épisodes psychotiques.

Il semble donc que l’onde de choc émotive puisse avoir des conséquences au niveau du transgénérationnel, même quand la mort concerne un ancêtre que nous n’avons pas connu.

Bibliographie :

  • BOULANGER L., « 3 siècles d’histoire pour une dramaturgie familiale », Apports théoriques, 3ème édition (2000), Année universitaire 1996-1997, Paris-Nice.
  • ELKAÏM M., « La théorie bowenienne des systèmes familiaux » in Panorama des thérapies familiales, Ed. Seuil.

3. Un modèle trigénérationnel

ANDOLFI : Pédopsychiatre, professeur au département de psychologie de l’université la Sapienza, à Rome, directeur de l’Académie de psychothérapie de la famille, président de la Société italienne pour la thérapie familiale et rédacteur en chef de la revue « Terapia familiare ».

Pour Maurizio Andolfi, le patient est le pivot existentiel des conflits interpersonnels, mais l’élargissement de l’unité d’observation à la famille trigénérationnelle permet de bouleverser l’enchaînement des significations construites et reproduites rigidement par le groupe familial concerné.

La thérapie, une fois cet élargissement effectué, peut valablement explorer les implications personnelles d’une problématique commune ; tandis que la famille en tant que telle passe ainsi d’une situation où la pathologie était centrale à un processus où la thérapie devient possibilité de croissance.

Modèle préconisé par Andolfi

• Ne pas dissocier l’observation et le traitement des familles du tissu social dans lequel elles sont ancrées.
• Voir l’individu à travers le filtre de la famille, et vice versa.
• Recherche le rapport dynamique entre l’individuel, le familial et le social.
• L’enfant est pour l’auteur le point d’entrée dans le système familial, il le considère comme le régulateur de tout le processus thérapeutique. (Andolfi, 1985, 1990)
• Le patient identifié comme étant la clé d’accès à la famille.

Importance relationnelle des problèmes présentés. (Andolfi, 1982)

Il avance l’hypothèse que l’enfant« n’est pas le prob1ème », mais plutôt le signal d’alarme indiquant chez chaque membre de la famille un profond malaise qui n’a cessé de s’amplifier avec le temps.

Les symptômes de l’enfant atténuent la tension chez les membres de la famille en concentrant l’attention sur cet enfant problématique et non sur un mariage malheureux, un mécontentement d’ordre professionnel ou un problème d’identité qui date de la famille d’origine.

Qu’est ce que l’enfant signale dans cette situation ?

Qu’est-ce qu’il envoie comme message ?

Limites et difficultés

Le symptôme de l’enfant n’était pas considéré en fonction de sa spécificité (il faisait peut de différence entre une phobie, une énurésie, des troubles de l’alimentation ou un comportement violent).

La conception était de s’attacher sur l’intensité du signal plutôt que sur ses qualités intrinsèques, comme la souffrance exprimé et la persistance des symptômes. Mais cette intensité ne suffit pas à expliquer l’urgence du signal.

Le problème de cette approche c’est que lorsque les thérapeutes tentaient d’élargir et de recadrer le problème comme étant propre à l’ensemble de la famille. L’enfant développait une stratégie constituant à intensifier le symptôme afin de concentrer toute l’attention sur lui.

La phase fonctionnelle.

Dans un second temps, l’équipe d’ Andolfi s’est attaché à étudier les symptômes de l’enfant en tant qu’ils remplissent une fonction particulière.

Ainsi, à partir de l’idée que la fonction de chaque membre est le point spécifique de connexion entre l’individu et la famille, ils ont commencé à prêter une plus grande .attention aux interactions complexes entre les tâches et les rôles que le système familial assigne à ses membres.

Le groupe d’Andolfi a distingué les familles en fonction de leur évolution dans le temps et de la persistance des symptômes. Ils établissent la distinction entre famille en danger et famille qualifié de rigide en fonction de leur plus ou moins grande flexibilité ou changement et aux variations des fonctions remplies par chaque membre dans le contexte familial.

« Dans la forteresse familial », ils expliquent comment une famille peut réagir à un éventuel changement qui semble traumatique pour la totalité du système, en faisant en sorte qu’un de ses membres, en particulier un enfant, assimile le stress à travers la manifestation d’un ensemble de symptômes.

Le comportement symptomatique du membre choisi sert à ce que le thérapeute détourne son attention de la famille à un moment où l’équilibre du groupe est en danger.

Le patient désigné a dès lors pour fonction temporaire de maintenir la stabilité du système, mais aussi d’assumer le rôle de décideur, de nourricier, de parent sage et de standard de communication familiale.

Toutefois, si le mécanisme réversible et temporaire de désignation n’atteint pas son objectif- préserver le stabilité de la famille-, il risque de devenir rigide et d’avoir pour effet que tant l’identité du patient désigné que celle de la famille soient progressivement remplacées par des fonctions répétitives, pour la plupart prévisibles et automatiques. La rigidité des fonctions -par exemple, celle de malade, d’individu sain, distant ou surinvesti- confirme la famille dans sa solution immuable.

Redécouverte de l’individu et famille trigénérationnelle

Andolfi développe, en 1990, la pensée trigénérationnelle, ainsi que les principes des théories évolutives (Temps et mythe en psychothérapie familiale).

L’approche trigénérationnelle représente un changement d’optique et une nouvelle orientation dans le domaine de la thérapie systémique, qui tient compte de la dimension historique, évolutive du système, avec lequel le thérapeute est en interaction, aussi bien pour ce qui concerne l’individu porteur du symptôme que pour les autres membres de la famille.

Dès lors, on prend en compte non seulement l’histoire personnelle du patient, mais aussi celle des parents et celle des relations qu’ils ont entre eux, ainsi qu’avec leurs familles d’origines respectives tout au long de chemins de recherche qui se rejoignent donc sur un axe vertical, autant de niveaux que de générations prises en considération (les niveaux des enfants, des parents, des grands-parents, etc.).

D’autre part, les évènements contingents et le contexte dans lequel un premier rapport s’instaure ou un choix personnel se fait contribuent à leur tour à fourni une lecture d’une histoire relationnelle, en éclairant des aspects particuliers et en mettant en relief les composants qui entrent le plus en résonance avec la situation actuelle.

L’expérience quotidienne semble de toute façon indiquer que plus les relations dans la famille d’origine sont dépourvues d’éléments conflictuels non résolus, plus le choix du partenaire est « libre », au sens où les liens, les barrages, la nécessité de se lier à un type « particulier » de partenaire sont beaucoup moins contraignants.

Selon Framo(1988), l’utilisation de la famille d’origine comme ressource thérapeutique en thérapie familiale, de couple et individuelle représente le résultat logique et l’application clinique de la formule conceptuelle selon laquelle des forces transgénérationnelles cachées exercent une influence critique sur les relations intimes actuelles.

Framo pense que les difficultés. actuelles du couple, aux niveaux tant personnel que parental, sont des efforts réparateurs visant à corriger, contrôler, à se défendre contre- et effacer- des paradigmes relationnels anciens et perturbateurs appartenant à la famille d’origine. Ainsi, en choisissant plutôt certaines relations intimes que d’autres, les individus essaient de trouver des solutions interpersonnelles à des conflits intrapsychiques. A cet égard, les situations représentées par les figures 2a et 2b sont caractéristiques.

Les deux partenaires connaissent un état de perte ou de rupture du lien avec leurs familles d’origine respectives, associé à un sentiment profond d’orphelinité qui les poussent à chercher dans l’autre un parent de substitution ou un « compagnon de voyage »(figure 2a).Non seulement l’incapacité qui, tôt ou tard, ressort chez chacun de satisfaire les demandes de dépendance ou d’ affection du partenaire, mais aussi les tensions qui en résultent inévitablement ont pour effet que le désir d’un enfant qui vienne combler le vide présent dans le couple devient de plus en plus intense. Et quand cet enfant arrive, il lui est souvent demandé de remplir une fonction parentale de substitution, avec un renversement du rôle hiérarchique et la négation qui en résulte des besoins de dépendance des parents (figure 2b).

Si les patients viennent en thérapie prêts à affronter des sujets très difficiles avec leurs parents et leurs frères et sœurs, rapportant ainsi les problèmes au contexte dans lequel ils sont apparus, une partie des « toiles d’araignée » qui affectent les rapports avec le partenaire et les enfants peut être expliquée et éliminée.

La plupart des gens disent pendant des années à des amis, des thérapeutes ou des conjoints ce qu’ils auraient dû dire à leurs parents et à leurs frères et sœurs afin d’évacuer la colère et l’amertume de leur confrontation avec ces personnes ; car ce n’est qu’à cette condition qu’il devient possible de les percevoir comme des personnes réelles.

On voit, dans cette perspective, comment le symptôme que présente par exemple un enfant ou un adolescent devient la métaphore ou le produit final d’une histoire non seulement personnelle, mais encore transgénérationnelle, qui persiste et s’élabore dans le temps à partir de dettes et de crédits intergénérationnels (Boszortrienyi-Nagy et Spatk, 1973) dont chaque individu se trouve porteur.

C’est l’enchevêtrement des histoires personnelles des partenaires ayant crée une nouvelle famille qui, finalement, va constituer ce mythe familial dont de nombreux auteurs ont parlé (Ferreira, 1963,1965 ; Sterlin, 1981 ; Bagarozzi et Andreson, 1982,1983 ; Selvini Palazzoli et al., 1977 ; Andolfi et Angelo,1985b). C’est pourquoi la reconstitution de ce mythe et la confrontation de plusieurs générations en séance permettent d’observer combien les relations actuelles sont surchargées par le poids des rapports non résolus avec les générations passées, dont les individus impliqués n’ont pas conscience.

Ainsi avant même d’être un instrument thérapeutique, l’approche trigénérationnelle représente un instrument diagnostique qui permet de donner une signification plus large aux manifestations psychopathologiques en les ramenant à des éléments qui transcendent les relations actuelles et s’enracinent dans les familles d’origine de chacun.

Le rapport conflictuel (mais aussi la perte ou l’inexistence d’un rapport) d’un partenaire avec sa propre famille d’origine le pousse à choisir un compagnon (ou une compagne) qui, du fait de son appartenance réelle ou supposée à une famille d’origine « très unie », se prêté à représenter une relation familiale « idéale »(figure 3a). Il est toutefois fréquent de voit surgir assez vite des conflits entre le partenaire« adoptif » et la famille « adoptante » au sujet de l’appartenance de l’autre partenaire à l’espace du couple ou à celui de là famille d’origine. En fait, le second partenaire entretient habituellement des liens très étroits avec cette dernière, souvent de manière ambivalente et conflictuelle, et entraîne le membre « adoptif » dans cette lutte pour l’autonomie qui s’identifie finalement à l’autonomie du couple lui-même. Quand il ne l’acquiert pas, le couple vit sous la tutelle de la famille d’origine « adoptante », qui devient titulaire des choix et décisions les plus important.

Souvent, le conflit au niveau du couple se manifeste par de continuels reproches de la part de « l’adopté » à l’égard du conjoint excessivement dépendant de sa famille d’origine. Et cela se reporte inévitablement sur d’éventuels enfants, les parents ayant alors tendance à leur faire assumer des rôles générationnels inversés.

Quand un couple de ce type a effectivement des enfants, l’un d’eux est généralement chargé d’un rôle parental (figure 3b), avec la tâche non seulement de gérer les conflits du couple, mais aussi de résoudre les tensions avec les familles d’origine respectives des deux parents, les déchargeant ainsi d’une confrontation directe entre eux et avec leur famille d’origine.

TRIANGLES TRIGENERATIONNELS

En situant les relations triangulaires sur le plan trigénérationnel, nous pourrons mieux saisir les relations actuelles. Les individus qui y sont impliqués, envisagés dans leurs « modalités spécifiques de rapport à leur famille trigénérationnelle, se révèlent dés unités complexes pleins de contradictions et de conflits qui apparaissent cependant comme dés éléments de compréhension de ce monde interne pour un observateur habitué à saisir les liens implicites entre les comportements, les vécus actuels et des sensations anciennes qui, sinon, seraient perçues comme fragmentaires et sans aucun lien.

Constitution d’un réseau relationnel complexe à partir de la connexion de plusieurs triangles relationnels (fig. 1).

Soit un couple Fe et Ma (femme et mari), si F représente leur fille et M et P, la mère et le père de la femme, cette dernière est située à l’intersection de deux dimensions : l’une verticale où elle appartient à une hiérarchie des générations, l’autre horizontale, le lien conjugal (ou bien d’autres relations éventuelles, entre frères et sœurs, par exemple, qu’ici ne sont pas représentées pour que le dessin demeure lisible). Un réseau relationnel peut donc être décomposé en divers triangles dont les sommets sont occupés par des personnes différentes.

Le réseau véhicule des attentes et des besoins qui, bien qu’ils aient leur origine dans une relation déterminé, cherchent leur satisfaction dans des rapports difficiles avec sa mère et son mari, il est probable que ce qu’elle leur demandait et qu’ils ne surent pas lui donner, elle le demandera à sa fille. La relation de celle-ci avec sa mère sera donc compliquée par la présence de deux composantes superposées, la première l’implique dans le rôle qui lui revient, la seconde lui assigne la fonction de suppléance : elle doit répondre à des demandes originairement adressées à d’autres (sa grand-mère maternelle ou son père, si nous nous limitons à deux triangles). La fille doit donc réussir à lever l’ambiguïté créée par la coprésence de ces deux niveaux et par le dilemme qui n’ a pas été résolu dans les relations entre sa mère et ceux qui se trouvent à l’un des sommets de deux autres triangles. Ce n’est qu’ainsi qu’elle pourra, si elle le veut, s’en libérer.

Toujours pour illustrer ce que nous voulons dire, nous pouvons utiliser l’exemple de Lisa, une femme d’une cinquantaine d’années, fille unique, mariée depuis vingt-cinq ans, et souffrant de crises de dépression. Elle et son mari, de quatre ans plus âgé, ont eu, l’une comme l’autre, une éducation qui décourageait l’expression de sentiments affectueux : le mari, « parce qu’il y avait des choses plus importantes à faire » et qu’ « il fallait lutter pour surmonter les difficultés de la vie quotidienne » ; Lisa, parce que sa mère, austère et introvertie, lui a enseigné que l’expression de sentiments affectueux est un signe de faiblesse. Ce que Lisa et son mari avaient appris de leur relation entre leurs parents, ils l’ont fidèlement reproduit dans leur couple.

Et Lisa était convaincue que l’échec de sa vie conjugale était en partie dû à son incapacité de se montrer affectueuse : son mari ne le lui avait-il pas souvent reproché ? Tous deux se sentaient incompris. Ils ne se sentaient pas réciproquement acceptés et avaient conservé l’exigence d’une reconnaissance future de leurs besoins insatisfaits.

Ils ont une fille qui a 24 ans. Lisa, qui a été une mère plutôt froide et autoritaire, demande maintenant à sa fille des témoignages d’affection, qu’elle n’a jamais pu ni obtenir ni exprimer dans sa propre famille d’origine. Elle voudrait que sa fille lui donne ce que ni sa mère ni son mari ont apporté. Quand Lisa se plaint de son mari, sa fille l’écoute avec attention, elle essaie de la consoler et l’invite à la patience, tout en entretenant cependant une relation conflictuelle avec sa mère.

De son côté, cette jeune fille, bien qu’elle ait eu de nombreux amants, n’a jamais réussi à construire une relation stable et ne parvient pas à trouver en elle-même cette capacité à se comporter affectueusement dont elle n’a pas fait l’expérience dans sa famille. Elle est alors vis à vis de sa mère dans une situation paradoxale : elle voudrait lui demander d’en être dépendante au moment même où sa mère lui adresse une demande similaire et réciproque.

La tentative de Lisa pour trouver une réponse au vide affectif qu’elle éprouve (la dépression représente l’échec de cette tentative) est donc reproduit dans un processus de délégation (Sterlin, 1978) qui, de génération en génération, perpétue l’exigence de satisfaire des besoins qui, à l’origine, ne l’ont pas été.

La compréhension de l’individu et de ses processus de développement semble pouvoir être approfondie si l’on élabore un schéma d’observation qui permette de« voir » les comportements actuels comme des métaphores relationnelles ou comme les signaux indirects de besoins et d’engagements émotionnels passés qui, dans les relations présentes, trouvent le temps et l’espace pour se manifester (Andolfi et Angelo, 1985 a).

Ainsi une information, verbale ou analogique, sur la relation entre un père et son fils (qui, pour nous, appartient à la seconde et à la troisième génération) nous fournit aussi implicitement une information complémentaire sur la perception aujourd’hui par le père de sa relation passée avec son propre père. Le contenu émotionnel de l’information est déplacé au niveau supérieur, entre la seconde et la troisième génération.

La complexité augmente encore si l’on associe ses informations aux images idéales plus abstraites des rôles complémentaires de père et de fils que chacun a plus ou moins assimilées dans son contexte familial et culturel et qui, parfois, ont valeur d’authentiques codes de comportement.

Trois générations en thérapie : l’exemple de la famille Terra, prise en charge par Andolfi

« Je suis Carlo Terra, quarante-quatre ans, et j’exerce ma profession d’ingénieur indépendant. Outre moi-même, ma famille se compose de ma femme, Patrizia, du même âge que moi, et de nos deux fils, Franco, dix-huit ans, et Gianluca, vingt-six ans.

« Je me suis marié très jeune avec Patrizia nous n’avions que dix-neuf ans et malgré l’opposition farouche de ma mère, qui n’a jamais pardonné ma femme de lui avoir « pris son fils » ; à ce point que le rapport entre la belle-mère et la belle-fille s’est développé sur des tensions continuelles, de ruptures en réconciliations plus ou moins voilées, jusqu’à la rupture définitive, qui date d’environ trois ans. Puis, presque soudainement, il y a environ deux ans, le problème de Franco s’est manifesté, presque comme une courbe exponentielle.

Mon fils avait pris comme modèle la violence, la violence pure, absolue, sans aucune règle, sans respect ni pour lui-même, ni pour les autres, et encore moins pour sa mère, son père et son frère aîné. Ma famille vivait littéralement dans un climat de terreur et de peur, confrontée à d’innombrables épisodes de brutalité. Nous constations de plus comment Franco s’éloignait du monde, de la vie, de ses amis, et ne faisait plus qu’une chose : manger, tout le temps et de tout, jusqu’à atteindre le poids effrayant de cent trente-six kilos ! Un véritable monstre ! »

En étudiant la dynamique existant au sein de familles qui connaissaient des difficultés graves -telle celle décrite plus haut par le père de Franco au début de la thérapie familiale- et après des années de travail clinique, je me suis convaincu que le vrai problème ne concerne pas tant les comportements symptomatiques du patient -dans ce cas, la violence de Franco- que les significations que ceux-ci prennent dans chaque groupe familial spécifique, et davantage encore dans les réponses émotives qui les accompagnent.

Franco bouleversait les équilibres familiaux en semant la violence et la terreur chez lui et à l’école. Son poids monstrueux venait confirmer non seulement le caractère dramatique de ses comportements à la Rambo, mais encore les membres de sa famille dans leur peur -peur d’être agressé ou d’être anéanti par un fils devenu un monstre que personne ne parvient plus a contrôler.

Franco était devenu le creuset de la souffrance de toute une famille et la raison ultime d’une intervention thérapeutique dans laquelle on cherche, avec désespoir et impuissance, la solution à un problème sans aucun doute complexe.

Mais peut-on aborder un cas de violence aussi grave en élargissant la perspective dans laquelle s’inscrit l’attitude destructrice de Franco, plutôt que de tenter la voie peut-être plus logique de l’apaisement immédiat, d’essayer de calmer avant la souffrance des membres de la famille ? Peut-on attendre d’une famille aussi désarmé et paralysée par la peur qu’elle soit à même de se présenter comme ressource active et vitale dans une thérapie ? Sans parler des sentiments du malheureux thérapeute qui, pour aborder le problème autrement, devrait courir le risque d’affronter Rambo et peut-être même expérimenter lui-même cette peur d’être agressé dont les membres de la famille lui ont parlé.

Mais alors, quelle est la bonne distance thérapeutique et sur quel terrain pouvait-on rencontrer Franco et sa famille ?

Où fallait-il éviter la rencontre afin de limiter les risques de part et d’autre ?

Ces questions nous mènent, me semble-t-il, à un carrefour ou à un choix, mais qui n’est pas simplement d’ordre opérationnel, au sens où il s’agirait de savoir quoi faire ; le problème est en fait de savoir comment penser le projet thérapeutique dans son ensemble.

Ma position de thérapeute, d’abord considérablement influencée par Carl Whitaker, a ensuite profondément changé dés lors que j’ai adopté une théorie évolutive, avec une méthodologie humaniste-expérientielle fondée sur l’idée d’offrir aux familles en traitement un lieu qui puisse contenir le monde de leurs émotions et redonner vie aux processus de choix qui semblent s’être arrêtés avec le développement d’une pathologie chez un des membres de la famille.

Les motivations et attentes du thérapeute ne peuvent alors être ni neutres ni d’ordre générique, mais se caractérisent au contraire par l’autoréférentialité et sont guidées par ses convictions personnelles, ainsi que par son propre système de valeurs.

Dans sa façon même de formuler les demandes et d’écouter les réponses, dans ses réactions émotives, le thérapeute s’en tient aux prémisses conceptuelles de son système d’information et à sa cohérence dans le passage, en thérapie, de la pansée à l’action, et vice versa.

Si l’on en croit à l’expérience de la thérapie, à un « faire qui est avant tout du côté de ce que 1’on éprouve ou ressent, il devient alors fondamental et prioritaire de rencontrer la famille sur le terrain même des symptômes, point de convergence et de connexion essentiel pour tout projet thérapeutique. Les explications du problème et les raisons données par différents interlocuteurs constituent un matériel privilégié non seulement pour comprendre les motivations de chacun eu égard à la démarche thérapeutique, mais encore pour évaluer la souplesse plus ou moins grande- du système familial.

D’autre part, si l’objectif n’est pas orthopédique et si l’on ne se limite pas à réparer les dommages, il est alors possible de proposer une union thérapeutique et de respecter les symptômes présentés par le patient afin d’avoir accès, à travers ceux-ci, aux parcours évolutifs de la famille. Ainsi, dés lors que l’on réévalue la force inhérente à la pathologie et que l’on commence à s’en servir au lieu de s’y opposer, devient-il possible de trouver un espace de jeu dans la violence.

Ainsi, avec Franco, je me suis d’abord intéressé à sa métaphore de Rambo le justicier, puis j’ai introduit d’autres personnages : John Wayne, Marlon Brando dans le film Apocalypse Now et les terroristes palestiniens, afin d’introduire des différences dans la violence et la recherche de justice.

Je suis donc parti du sang et des fantasmes d’extermination pour en arriver au cœur et au besoin d’être rassuré d’un enfant qui avait grandi trop vite en s’empiffrant progressivement. Mais, en même temps, j’ai aussi suggéré à l’adolescent-problème ainsi qu’à sa famille l’idée que ses comportements destructeurs révélaient des niveaux plus profonds et même des points forts, qui se manifestaient à travers son étrange façon de se combattre lui-même, sa famille et le monde autour de lui. En somme, j’ai amené le groupe à croire qu’une famille apparemment désagrégée possède encore les ressources thérapeutiques intactes dont elle a besoin pour évoluer. Il suffit qu’elle veuille s’en servir et ne se perde pas dans d’utiles jeux de pouvoir et de contrôle réciproque.

D’où l’intérêt de recourir à ce que nous appelions la provocation thérapeutique, qui vise à repousser les limites tracées par la famille en faisant accepter l’idée que ce qu’elle présente comme le maximum de ressources disponible est en fait toujours trop peu.

Une remarque faite à plusieurs reprises par la mère en séance : « Franco et ma belle-mère se ressemblent comme deux gouttes d’eau : ils sont aussi égoïstes et violents l’un que l’autre » m’a confirmé dans l’hypothèse guide que Franco représentait la synthèse physique et psychologique d’une violence interpersonnelle et d’une problématique intergénérationnelle qui ne se limitait certainement pas à ses seuls troubles et actes. La profonde conviction que l’adolescent était devenu le pivot existentiel autour duquel tournaient des tensions, violences et conflits interpersonnels ne le concernant pas seulement, lui et son adolescence m’a permis de dépasser mes propres peurs et de risquer une rencontre sur le terrain le plus miné : celui des symptômes.

Un tel élargissement de l’unité d’observation à la famille trigénérationnelle, mais aussi l’idée que cet élargissement n’est pas limité, tant horizontalement que verticalement, permettent de déplacer le problème par de véritables « sauts temporels » visant à bouleverser l’enchaînement des significations construites peu à peu par la famille et reproduites avec une très grande rigidité dans des situations de stress.

Par exemple, séparer la violence de la belle-mère de celle de Franco s’est avéré difficile, mais partiellement possible, parce que j’ai été assez tenace pour jouer plus d’un an avec les « résistances » de la mère et de son fils, Franco, tous deux fermement opposés à l’idée d’inclure physiquement la grand-mère à la thérapie- grand-mère pourtant toujours présente aux séances en qualité de persécuteur universel. Pour la mère de Franco, elle était l’ennemi dont il fallait se défendre à cause de ses tentatives répétées pour détruire le couple de son fils et de sa belle-fille.

Quand à son propre fils, il la décrivait comme une mère dénaturée qui l’avait abandonné petit dans un orphelinat, après la mort du père. Enfin, pour Franco, sa grand-mère était une sorte de miroir dans lequel il pouvait observer sa propre violence dans un continuum, delà : première à la troisième génération.

Paradoxalement, la violence de la grand-mère d’abord, puis celle de Franco, au cours des dernières années, étaient devenues non plus seulement la source de tous les malaises familiaux, mais aussi un masque derrière lequel cacher d’autres peurs et d’autres malaises, davantage liés à un manque d’estime de soi et à la difficulté de dépasser des vides affectifs élaborés dans les familles d’appartenance, tel celui, par exemple, structuré autour de la perte précoce du père chez les deux conjoints.

Ce n’est qu’après une longue période de thérapie et un éloignement progressif de la tension qu’on surgi des informations assez importantes pour faire comprendre comment l’histoire de Franco était déjà tracée avant sa naissance.

Il naît en effet à la suite d’un deuil : celui d’un petit frère, décédé peu après sa naissance. Franco, qui, contrairement à Gianluca, le premier enfant toujours en vie est beau fort et sympathique, vient d’une certaine façon nier cette perte et remplacer l’enfant mort.
Ainsi, sur le mythe du fils miracle qui redonne vie et espérance aux parents se constitue l’image toute-puissante de Franco, qui non seulement fait oublier un deuil très lourd mais encore éclipse complètement le développement et les besoins de Gianluca -ce premier fils de santé depuis toujours fragile, qui adopte l’attitude de fils pour ainsi dire de série B et de punching-ball sur lequel Franco décharge toute sa colère afin d’être et de rester spécial.

Dès lors qu’on élargit le cadre, qu’on en sort et qu’on remonte à des moments d’émotion dans la famille, les mailles de cette structure rigide commencent à modifier. En parvenant à défaire des noeuds, il devient aussi possible de passer à un second niveau de souffrance, où il ne s’agit plus de l’adolescent perturbé, mais des implications personnelles et subjectives d’une problématique commune.

On passe alors du plan pathologie à un plan évolutif, où la thérapie devient pour la famille une possibilité de croissance. Et ce sont précisément des changements physiques -Franco perd progressivement plus de cinquante kilos- il sourit de nouveau, la mère, très myope et physiquement désagréable, devient de plus en plus féminine et à l’aise dans son comportement, le père semble rajeunir de vingt ans- qui accompagnent une impression de bien-être général, le sentiment d’y être enfin arrivé. Si Franco réussit à s’affranchir du mythe du fils miracle et de celui du fils monstre qui en découle, il pourra finalement découvrir son vrai frère, dans lequel il ne voyait jusqu’alors qu’un jouet à manipuler.

Nous devrons toutefois nous attendre à de nouveaux conflits quand les peurs de Franco passeront du milieu familial au monde extérieur. Nous nous trouverons alors face à un individu manquant d’assurance, préoccupé par le refus, avec des difficultés à supporter des situations de frustration en renonçant à sa centralité, auparavant tellement bien mise en actes au sein de sa famille.

A l’extérieur, il se réorganisera sans doute et sera contraint de régler ses comptes avec une réalité moins absolue et moins gratifiante. Un virage lui permettra toutefois d’affronter des peurs et des difficultés propres a son âge, et non plus dictées par un comportement pathologique au service des besoins inexprimés des autres. Ces peurs et ces difficultés pourront être dépassées à condition que les parents sachent aussi se réapproprier les leurs, en se dégageant d’un modèle de dépendance réciproque de leur fils.

BIBLIOGRAPHIE

Mony Elkaïm, Panorama des thérapies familiales, Ed. Seuil, 1995.

Maurizio Andolfi, Claudio Angelo et coll, Temps et mythe en psychothérapie familiale, ESF, 1987.

Alain Ackerman et Maurizio Andolfi, La création du système thérapeutique, ESF, 1987.

Maurizio Andolfi, C. Angelo, P. Menghi et A.M. Nicolo, La forteresse familiale, Dunod, 1982.

4. Nagy : La thérapie contextuelle

A. Les grands concepts de Nagy

Qu’entent-il par « CONTEXTE » ?

« ... ensemble des individus qui se trouvent dans un rapport de force et d’obligation ou dont les actes ont un impact sur l’autre... Quelles que soient la forme des interactions ou la forme sociale que prend la famille (famille élargie, famille monoparentale, ...) il incombe à chaque personne de tenir compte de ce qu’elle a reçu et de ce qu’elle leur doit. » Elkaïm M., « Panorama des thérapies familiales », p.102.

C’est donc dans son contexte que NAGY aborde l’individu. Pour lui, le but de l’intervention thérapeutique est la restitution d’une éthique des relations transgénérationnelles.

Qu’est-ce que l’ETHIQUE REIATIONNELLE ?

C’est l’équilibre d’une justice équitable dans les relations humaines, A partir de cette notion de justice relationnelle, NAGY développe deux concepts centraux : la fiabilité et la confiance méritée.

Qu’entend-il par-là ? Les relations nous donnent des occasions de donner et de recevoir. Pour créer une relation de confiance, il est indispensable de prendre en considération les intérêts de l’autre tout autant que les miens. Si je tiens compte de tes propres intérêts autant que des miens, un équilibre peut être créé. Je gagne en mérite et la confiance que tu me donnes devient légitime.

Pour bien comprendre le concept de LEGITIMITE, reprenons l’image de la balance.

Chaque plateau représente un individu. La balance penche d’un côté puis de l’autre en fonction de ce que l’un donne et de ce que l’autre reçoit (il n’est pas question ici de commerce, d’échange de marchandises, mais d’affection, de considération, de temps consacré, d’attention...). En donnant, le premier acquiert un mérite ; il gagne une légitimité à recevoir. En recevant, le second a une dette. Cela pourra être une source pour ensuite donner à son tour. Dans cette balance du donner et du recevoir, l’équité est spécifique à chaque relation, puisqu’on ne peut attribuer à une seconde personne ce qui a été donné ou reçu d’une première. Plus largement, l’équité d’une relation dépend de la nature symétrique ou asymétrique de celle-ci.

RELATION SYMETRIQUE : dans ce type de relation, ce que l’un investit dans la relation, il le récupère à un moment ou a un autre. La balance du donner et du recevoir s’équilibre. C’est l’exemple de la relation amoureuse, conjugale, amicale.

RELATION ASYMETRIQUE. (Légitimité intrinsèque) : Relation parent-enfant.
L’asymétrie fait partie de la condition humaine. Le petit enfant exige de ses parents des soins constants, il y a droit. NAGY parle de légitimité intrinsèque du petit enfant, dont on ne peut attendre un retour égal. Aucun enfant ne pourra rendre à ses parents ce qu’il a reçu d’eux.

Il y a des parents qui ne peuvent répondre à cette demande, parce qu’eux-mêmes ont été trop délaissés dans leur enfance. Ces parents, dont le réservoir de confiance a été violé par le manque de réciprocité avec leurs propres parents, ne peuvent pas prodiguer les soins adéquats au nouveau-né.
L’enfant va continuer très longtemps à donner sa confiance. A partir de là, il peut arriver qu’un processus positif soit mis en route chez les parents. Mais lorsque les parents n’honorent pas les droits que l’enfant possède dès sa naissance (droit aux soins, à des relations fiables, à recevoir de l’attention et de la considération), la blessure subie peut donner naissance à une légitimité destructrice.

Lorsqu’il y a préjudice subi et non reconnaissance de œ préjudice, il va naître chez l’enfant un droit à la réparation qui ne sera pas reconnu et qui le conduira à demander justice à un tiers innocent. Une nouvelle injustice sera alors commise, conduisant à une « spirale destructrice ». C’est ce que NAGY appelle la LEGITIMITE DESTRUCTRICE.

L’individu peut alors se comporter injustement envers quelqu’un qui n’était pas impliqué dans l’injustice commise à son égard. C’est ce que NAGY appelle « L’ARDOISE PIVOTANTE ». La demande de réparation d’adressera le plus souvent à un conjoint ou à un membre de la génération suivante. Nous y reviendrons.

Lorsque le parent s’occupe de l’enfant et apporte l’expérience de la fiabilité et de la confiance, le parent gagne un mérite indépendamment du retour donné par l’enfant. Ce mérite est caractéristique de toutes les relations asymétriques. Même si la relation est asymétrique, l’enfant n’est rependant pas du tout passif. Il témoigne à sa façon de son affection. L’enfant peut s’engager dans une légitimité constructive.

Lorsque les enfants grandissent, la relation devient plus symétrique. Plus tard, lorsque les parents sont devenus âgés et parfois malades, l’asymétrie est inversée, et l’enfant à ce moment peut donner beaucoup à son tour. Mais un enfant ne peut jamais rendre à ses parents ce qu’il a reçu, la vie.

Nous voyons combien, selon ces concepts de NAGY, les relations parents-enfant sont influencées par « l’histoire transgénérationnelle » de la légitimité de chacun des parents ; ils s’inscrivent dans cette histoire.

LE GRAND LIVRE DES COMPTES ET L’ARDOISE PIVOTANTE

« Le nouveau-né trouve sa propre place dans le grand livre des comptes où s’inscrivent mérites et obligations, et qui n’est autre que la balance de justice intergénérationnelle. » Van Heusden A et Van Den Eerenbeent, « Thérapie familiale et générations ».

Les mérites et les dettes accumulés par les générations antérieures, les conflits ou les clivages de loyautés, le bilan provisoire de la balance du donner et du recevoir, tout cela fuit partie du bagage familial dont une partie passera à la génération suivante.

Les comptes impayés, par exemple entre parents et grands-parents, peuvent être adressés aux enfants. La facture est transférée sur un nouveau compte.
Nous avons parlé plus haut de l’ardoise pivotante lorsque la réparation d’une injuste subie pouvait être adressée à un « innocent », par exemple un enfant.

Exemple : un enfant qui doit assumer un rôle dans le conflit existant entre ses parents et ses grands-parents verra sa loyauté fortement sollicitée. Plus tard, cette loyauté excessive envers ses parents pourra menacer ses capacités d’individuation et d’engagement dans des loyautés horizontales.

Cette conception multi-générationnelle de ]a balance relationnelle et du grand livre des comptes nous explique l’intérêt de NAGY pour un travail thérapeutique incluant plusieurs générations.

La LOYAUTE est un autre concept clé de la théorie de NAGY

Pour NAGY, la loyauté est transgénérationnelle, elle est existentielle. Cette loyauté prend sa source dans le lien originel parents-enfant, dans le fait que tout enfant est issu de deux parents. C’est une loyauté filiale. Tout au long de sa vie, l’être humain reste lié à ses origines, parce qu’il est né de X et Y, qu’il partage un même patrimoine avec les membres de sa famille, qu’il appartient au même registre des dettes et des mérites.

La forme que prend la loyauté est en étroite relation avec le contexte éthique (légitimité, confiance, fiabilité) dans laquelle elle se situe.

Pour NAGY nous restons loyaux à nos origines tout au long de notre vie. Mais attention, ceci ne veut pas dire que pour bien se développer et être heureux dans ses relations, il faut être le plus loyal possible à ses origines. Cela peut conduire à un excès d’obligations envers ses parents, et être handicapant pour l’individu. Pour un adulte, l’autonomie par rapport aux liens de loyauté découle d’une reconnaissance de ces liens et de leur intégration dans sa vie.

A côté de ces relations verticales -asymétriques- l’individu sera amené à entrer dans des relations horizontales symétriques tout au long de sa vie ; Le balet de ces loyautés verticales et horizontales qui se croisent confronte l’individu à des choix. Pour pouvoir s’engager dans de nouvelles relations, l’individu doit donc à chaque fois rechercher un nouvel équilibre entre ces différentes loyautés, ce qui demande une attention perpétuelle pour ses relations.

LES CONFLITS DE LOYAUTE sont donc inhérents à la vie, et chaque étape de la vie trouvera une nouvelle façon d’y répondre (enfance = ado = mariage.. .).

Bien que les loyautés verticales soient existentielles, il arrive bien souvent qu’elles soient niées ou rejetées.
Les « conflits de loyauté » deviennent invivables lorsque la tension atteint un tel point qu’elle empêche la loyauté aux relations verticales de s’exprimer. (Van Heusden A. et Van Den Eerenbeent, « Thérapie familiale et générations »)
Lorsque les conflits entre loyauté verticale et horizontale ne peuvent être dépassés (c’est vrai qu’ils font partie de chaque vie) et que les liens verticaux ne peuvent avoir une place, ou lorsque ceux-ci sont trop rigides,

  • > La relation horizontale en sera endommagée -
  • > La loyauté verticale s’exprimera de façon cachée ou détournée ; C’est ce que NAGY appelle les loyauté invisibles

Quelques exemples :
Dans certaines familles, toutes tentatives de l’enfant pour prendre son indépendance et s’engager dans d’autres relations peuvent être perçues comme des comportements déloyaux. Ouvertement, l’envol du jeune adulte est encouragé, mais celui-ci se sentant dans une entière disponibilité par rapport à ses parents ne peut s’engager dans d’autres relations. Une agoraphobie, empêchant l’enfant devenu adulte de quitter la maison parentale, peut par exemple permettre à la loyauté de s’exprimer de manière invisible.

Le comportement délinquant d’un adolescent peut, alors qu’il semble montrer le contraire, être la seule façon qu’il ait trouvée pour rester loyal à sa famille. Comment ? L’adolescent peut sentir sa famille fragilisée par la mésentente de ses parents. Par ses comportements délinquants, il attire l’attention sur lui et mobilise ses parents ensemble autour de son « cas ».

Nous pouvons également aborder ici les cas d’inceste et de maltraitance. Le thérapeute devra être très attentif à ne pas mettre l’enfant dans une situation insupportable de trahison ou la loyauté verticale ne trouvera plus aucun chemin d’expression. Cela peut parfois conduire au suicide ou à l’arrêt de la thérapie par la famille.

La décision d’avoir ou non des enfants peut être un acte de loyauté invisible envers la famille. Afin de rester entièrement disponible pour les générations antérieures, un adulte peut ne pas désirer d’enfant. (ex : les enfants parentifiés)

LE CLIVAGE DE LOYAUTE

Mais lorsque le conflit de loyauté oppose les deux lignées verticales d’un même individu (lignée du père et de la mère), NAGY parle de loyauté clivée. Cela se produit lorsque l’enfant ne peut être loyal à l’un de ses parents sans être déloyal à l’autre. Cela provoque un déchirement grave dans la loyauté existentielle entre les deux parents et l’enfant, dont les conséquences sont bien plus profondes que dans le conflit de loyauté. Cela se produit quand les parents prennent l’enfant à parti dans le conflit qui les oppose.

Dans cette situation insupportable, l’enfant peut essayer de réconcilier ses parents. Même si cela est impossible, il va persévérer. La détresse et la tension dans lesquelles il va se trouver par son incapacité à réunir ses parents et la certitude qu’il va cliver sa loyauté peut le pousser au suicide.
Exemple : la tentative de suicide d’une jeune fille qui fait appeler son père à son chevet à l’hôpital et lui dit que c’était le seul moyen de montrer à sa mère qu’il serait affligé lui aussi par la mort de sa fille. La mère avait en effet entraîné ses enfants à être ses alliés dans la haine du père.

Dans les cas de divorce et de séparation, il convient d’être très attentif à ne pas placer l’enfant dans ce clivage de loyauté. C’est lorsqu’il doit choisir entre ses parents que le danger est le plus présent. Ecouter ce qu’il a à dire sur sa vie future est une chose utile. Mais il faut toujours garder à l’esprit qu’il ne veut pas et ne peut pas choisir entre son père et sa mère.

B. THERAPIE ET ATTITUDE THERAPEUTIQUE

Evaluation

« Il s’agit d’une »évaluation contextuelle« de la réalité relationnelle et celle-ci inclut la relation thérapeute client. L’évaluation contextuelle part de la prémisse que les gens seront le mieux aidés quand ils se servent d’une ressource qui leur reste et quand i/ naît un sentiment croissant de confiance mutuelle. Ces éléments ne sont toutefois pas aisément décelables : il faut des directives pour les détecter. Dans la pratique, le thérapeute basera son évaluation sur un examen des quatre dimensions telles qu’elles se présentent dans la famille. Il s’efforcera de souligner les mérites de chaque membre de la famille : c’est le premier pas vers un bilan équitable. » Heireman M., « Du côté de chez soi -la thérapie contextuelle d’Ivan Boszromenyi Nagy », p 69-70.

« Acquérir la connaissance de toutes les forces régissant le système à l’intérieur de la famille est indispensable pour le thérapeute familial débutant. 1l doit apprendre à quelle force s’adresser et lesquelles ignorer lorsqu’il élaborera une stratégie visant à entrer dans le système familial. » Van Heusden A. et Van Den Eerenbeent, « Thérapie familiale et générations », p99-1 00.

Les 4 dimensions de la réalité relationnelle

Ces 4 dimensions sont emboîtées les unes dans les autres et omniprésentes. Chaque relation peut être définie par ces 4 dimensions toujours présentes mais qui renvoient à des notions différentes.

La dimension des faits.

Cette dimension comprend les faits d’ordre biologique (maladie, malformation, trouble physique), d’ordre social ou historique (un avantage social, la perte d’un emploi, la perte d’un des membres de la famille, l’adoption, le meurtre, l’inceste). L’évaluation de la dimension des faits donne une idée du patrimoine de la famille. Comment chaque personne considère-t-elle les faits et les événements ? Comme des avantages ou des inconvénients ? Le thérapeute pourra plus tard aider les patients à se questionner sur les conséquences de ces différents faits dans leurs relations et favoriser également l’échange des différents points de vue.

La dimension psychologique

Elle fuit référence à l’appareil psychique de chaque individu. Elle inclut les besoins fondamentaux, les instincts, les mécanismes de défense, la force du moi les rêves, les conditionnements. « Le génie de l’approche contextuelle est de reconnaître l’apport de la psychanalyse mais de ne pas réduire une relation au désir qui peut l’animer ». Michard P. et Shams Ajili, « L’approche contextuelle », p23. Le thérapeute contextuel doit pouvoir identifier les différents mécanismes psychologiques et les intégrer comme faisant partie de la réalité des individus. Mais à la différence des thérapeutes d’inspiration analytique, cette dimension psychologique n’est pas à considérer comme la seule base d’une intervention thérapeutique.

La dimension des transactions.

Cette dimension est celle privilégiée par les systémiciens. Elle comprend : les lois systémiques, le style de communication, les règles relationnelles, la répartition du pouvoir, les phénomènes de coalition, de complémentarité, de fusion, d’alliance, de compétition, d’escalade...Ici également, le thérapeute contextuel se distingue des thérapeutes systémiciens : il va prendre en compte ces notions systémiques, mais il ne fondera pas ses interventions sur celles-ci Bien qu’il soit utile de savoir qui prend le pouvoir et comment, ce n’est pas l’essentiel pour le thérapeute contextuel. n sera plus intéressant de savoir qui aide qui de cette façon, qui se sacrifie ou sacrifie son avenir par sa « maladie » ou son « problème ». « Il n’est donc pas négligeable de repérer comment un enfant réussit à prendre le pouvoir sur sa famille à travers son anorexie ou son énurésie. Mais il est plus important pour sa famille et pour lui-même de repérer qui aide-t-il grâce à cette prise de pouvoir en y sacrifiant son avenir. Là encore le thérapeute contextuel tentera de penser les éléments communicationnels en termes de conséquences éthiques et d’amorcer à partir de ce moment un dialogue intra familial. » Michard P. et Shams Ajili, « L’approche contextuelle », p25.

La dimension de l’éthique relationnelle.

L’éthique relationnelle est la dimension particulière de l’approche contextuelle. Nous avons abordé dans les paragraphes précédents les différentes notions la définissant : Loyauté, justice relationnelle, fiabilité, légitimité, responsabilité, équité...Nous n’allons donc pas redéfinir ce concept à nouveau. Pour NAGY, c’est cette dimension qui peut expliquer pourquoi les relations peuvent durer. Cette quatrième dimension est la plus englobante. C’est dans le champ de l’éthique relationnelle que se situe l’action thérapeutique contextuelle. Nous l’expliquons ci-dessous.

L’attitude thérapeutique : LA PARTIALITE MULTIDIRECTIONNELLE

Définition : « La partialité multidirectionnelle est l’attitude de base du thérapeute contextuel et sa méthode principale. Elle permet un examen global et précis du contexte total des relations essentielles de chaque personne. Elle comprend un ensemble de principes et de directives techniques qui traduisent les efforts du thérapeute pour découvrir l’humanité de chaque participant, fût-il le »monstre« de la famille. Méthodologiquement, la partialité multidirectionnelle consiste à prendre successivement parti pour chaque membre de la famille. Le thérapeute tente d’être empathique à l’égard de tout le monde et d’accorder du crédit à tous les membres de la famille. » Heireman M., "Du côté de chez soi -la thérapie contextuelle d’Ivan Boszromenyi Nagy’, p 76-77.

Cette attitude permet de prendre en compte l’intérêt de chaque personne impliquée dans la situation. Chacune pourra d’une part exposer sa position, être entendu et reconnu, et d’autre part prendre conscience de la manière dont les autres vivent les événements, de leur point de vue. « ...son attitude (celle du thérapeute) va progressivement servir de modèle aux membres de la famille, jusqu’à ce qu’ils puissent spontanément maintenir une attitude similaire de respect de l’autre et de disponibilité à en comprendre le point de vue ». Elkaïm M., « Panorama des thérapies familiales », p.105.

Les OBJECTIFS de la thérapie

« Le but de la thérapie est de permettre à chaque individu d’accéder à une autonomie véritable. Pour le thérapeute contextuel, cette autonomie est inséparable de la capacité, pour un individu, de tenir compte de manière réaliste des besoins d’autrui et d’assumer sa part de responsabilité dans les relations. » Elkaïm M., »Panorama des thérapies familiales", p98.

L’objectif principal est de permettre aux membres d’une famille de gagner une légitimité ; ceux qui sont présents en séance, mais aussi les absents, les morts, et les générations futures. La « priorité » donnée à la nouvelle génération oriente nettement l’intervention thérapeute, le but étant que la « note impayée » (cft le grand livre des comptes) ne soit plus adressée aux enfants nés ou à venir.

Ouvrir de nouveaux espaces de validation sera important pour permettre à chacun de se légitimer dans ses relations au sein de la famille.

L’objectif premier n’est donc pas la suppression du symptôme, mais plutôt une mobilisation des ressources relationnelles, des ressources de vie, autour de ce symptôme. « En quoi le symptôme est une occasion de se faire des reproches à soi-même et aux autres mais surtout en quoi le symptôme est une occasion de donner et de recevoir« Michard P. et Shams Ajili, »1’approche contextuelle", p49.

Le but de la thérapie est de rétablir un dialogue constructif qui permet aux membres de la famille de regagner une confiance réciproque.

« En résumé, la partialité multidirectionnelle (...) permet de réouvrir le lien trangénérationnel du livre des comptes pour libérer les générations futures du poids du passé. (...) Cela suppose d’introduire un nouveau processus qui est au centre de l’approche contextuelle : l’exonération. » Michard P. et Shams Ajili, « L’approche contextuelle », p5I.

Lorsqu’une injustice a été subie par un individu, le but de la thérapie ne peut être de chercher des compensations ou de la nier. Une injustice subie existera toujours dans le passé de l’individu. « Le souci de mémoire, le souci de témoignage dans l’approche contextuelle permet de donner du crédit, de la crédibilité, de confirmer l’injustice qui fut réellement commise. Elle permet par ailleurs à chacun de se positionner, de s’engager par rapport à cette injustice. » Michard P. et Shams Ajili, « L’approche contextuelle », p5I.

Le processus d’exonération ne vise ni à pardonner, ni à nier les faits. Il consiste à permettre une reconnaissance des faits et de ses conséquences d’une part, et de comprendre comment la personne malveillante a été victime, maltraitée par ses parents ou ses proches. L’exonération a une dimension de compréhension et d’engagement.

« Du moment que l’enfant peut se permettre d’explorer le pourquoi d’un comportement de ses parents, il va gagner en crédit, il va gagner une sorte de libération dans le fait d’explorer les générations antérieures. » Michard P. et Shams Ajili, « L’approche contextuelle », p52.

Bibliographie.

  • Elkaïm M., « Panorama des thérapies familiales », Le Seuil, 1995.
  • Heireman M., « Du côté de chez soi », ESF.
  • Michard P. et Shams Ajili G., « L’approche contextuelle », Editions Morisset, 1996
  • SchützenbergerA.A., « Aïe mes ailleux », La Méridienne, 1993,
  • Van Heusden A. et Van Den Eerenbeent E.-M., « Thérapie familiale et Génération », PUF, 1994.

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