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Deuil et thérapie familiale:Quels objets flottants ?

de J.P. Gaillard et Y. Rey

mardi 23 janvier 2007 par Paesmans Cécile

Deuil et thérapie familiale:Quels objets flottants ?
J.P. Gaillard et Y. Rey

Ce texte traite de la question éthique de l’accompagnement même du processus de deuil, et d’autre part de la question technique de l’utilité d’un objet flottant dans l’accompagnement du processus de deuil.

Deuil

Le temps du deuil se trouve le plus souvent ravalé au registre vague de la dépression et, à ce titre, traité par différents traitements médicamenteux.
Généralement, nous définissons le deuil comme une réaction émotionnelle et affective de douleur morale, d’affliction et de désespérance que tout être humain éprouve lors de la perte d’un être cher. Cependant, cette définition, à la fois parcellaire et superficielle, ne rend aucun compte des processus complexes qui sont à l’œuvre dans le deuil et n’ouvre qu’à une position de consolation timorée.
Confusion entre processus de deuil et temps de tristesse
La demande, telle qu’elle est adressée par le sujet ou par ses proches, semble souvent se résumer dans la plainte inhérente au temps de la tristesse. Ceci entraîne un obstacle à une vision plus large et dynamique du phénomène de deuil et tend à conduire le praticien à enfermer le processus de deuil dans le modèle classique de la dépression.

Entristement et contagion affective

La contagion affective, encore appelée communication instantanée, est ce processus humain général par lequel les émotions se propagent et se partagent. Ce processus a ceci de particulier qu’il n’autorise a priori aucune distinction entre moi et l’autre : impossible de savoir si l’émotion que j’éprouve est venue de lui ou de moi. L’entristement, en tant qu’il est une de expressions émotionnelles qui prête le plus éminemment à contagion affective, exerce une influence très puissante sur toute personne y étant confrontée, practiciens y compris.

Le temps du deuil :mesure/démesure

Le temps du deuil, selon qu’on le mesure à l’aune de l’endeuillé ou à celle des témoins, montre un écart considérable dans les représentations. La plupart des cliniciens avertis s’accordent à penser que le deuil d’une personne chère nécessite en général deux à trois années avec une première année particulièrement difficile. L’entourage, lui, tolère rarement les manifestations du deuil plus de six mois environ ! Le problème est que certains praticiens tendent à réagir de la même façon !
Le temps du deuil varie aussi en fonction des normes d’une époque et du contexte culturel dans lequel il se produit.

Deuil et thérapie familiale

Comment accompagner une famille dans le dépassement de l’effroi émotionnel et la stagnation relationnelle qui en découle ?
Les auteurs proposent de revisiter la méthodologie des « objets flottants » à la lumière de la pratique clinique du jeu de l’oie systémique, dans le cas de familles en deuil, pour élaborer une réflexion originale sur la pertinence de construire un outil spécifique à partir des courbes de deuil.

« Les objets flottants » peuvent être définis comme des rituels thérapeutiques à forte composante analogique. Leurs principales fonctions sont :

  • de baliser le cadre par l’introduction d’un espace intermédiaire, permettant de trianguler par la métaphore la relation famille-thérapeute
  • ils agissent comme révélateurs des modèles organisants, aussi bien celui de la famille que ceux des thérapeutes ; ces derniers n’apparaissant plus dans une fonction d’expert
  • ils restent comme traces d’une rencontre « peu commune » et deviennent les témoins d’un parcours original, vestige d’un passage qui attestent de l’irréversibilité du temps.
    Ces « objets flottants » génèrent à la fois des perturbations et simultanément offrent des repères méthodologiques fiables dans les situations les plus critiques.

Le jeu de l’oie avec la famille M.

Dans ce résumé d’article, nous ne détaillerons pas la situation clinique (cfr article original) mais nous nous pencherons brièvement sur les différentes étapes du jeu de l’oie et les conclusions de l’étude.

Le jeu de l’oie consiste à reconstruire avec la famille, en utilisant le support d’un plateau de dix cases, le récit de leur histoire commune. Ce jeu comporte trois phases qui peuvent se dérouler sur plusieurs séances :

  • première étape : la famille se met d’accord sur dix évènements significatifs de l’histoire collective après que chacun ait noté les faits datés qui lui paraissent les plus importants
  • deuxième étape : chaque membre de la famille est invité à qualifier émotionnellement chaque case porteuse d’un évènement à l’aide de cartes symboliques
  • troisième étape : il est demandé à chaque participant de poser sur la case « départ » une fiche où il aura inscrit ce qu’il pense, à titre individuel, être à l’origine de ce parcours ; et sur la case « arrivée », une fiche qui indique comment il envisage l’avenir du parcours.

Que nous apprend le parcours ritualisé du jeu de l’oie avec la famille M. ?

L’information, bien que parcellaire, incomplète et reconstruite, ouvre à quelques pistes de réflexion :

  • La trajectoire factuelle et symbolique tissée en commun réintroduit indubitablement du continuum dans le discontinu proposé en ticket d’entrée.
  • Le deuil émerge comme patient identifié dans ce parcours du jeu de l’oie. Il serait préjudiciable de déplacer cette désignation sur les personnes et/ou sur un passé antérieur (la famille M. montrant qu’elle a su affronter et résoudre les difficultés existentielles les plus banales avant le décès d’un de ses membres). Le temps suspendu rend davantage compte de la conséquence du décès et donc de la stratégie de survie induite chez la famille.
  • L’intérêt de ce parcours ritualisé est qu’il ne se contente pas d’offrir un outil pour identifier, voire pour évaluer la problématique. Il fait aussi la démonstration de son utilité pour poser l’évènement deuil comme borne temporelle avec un avant et un après. Cette réintroduction du temps vécu s’accompagne d’une meilleure lisibilité des « qualités émergentes » du groupe pour tous les protagonistes de la rencontre.
  • Ce récit de vie, reconstruit en plusieurs étapes qui vont du fait du décès à sa métabolisation symbolique, favorise la différenciation de soi en confrontant finalités individuelles et finalités communautaires. Le malheur ressoude la communauté et cette enveloppe familiale renforcée procure un indispensable soutien. Cependant si cette phase s’éternise, elle va aussi contribuer à étouffer les besoins émotionnels de chaque individu. Il s’agit donc de proposer des situations d’expérience susceptibles d’activer les ressources et plus encore les capacités d’autoréparation.

Les « objets circulants » du deuil

Les auteurs insistent sur le fait que le deuil n’est pas une maladie et qu’il est, à notre époque, très souvent traité de façon hyperréductionniste comme une dépression, ce qui n’a d’autre effet que de linéariser le temps du désespoir en le qualifiant comme emblème du deuil. Or les manifestations de douleur, d’affliction et de désespérance ne sont qu’une expression momentanée dans un processus, une séquence dans un travail de reconstruction pour se réinsérer dans le courant de vie. L’observation clinique du deuil ressemble beaucoup plus à une spirale plus ou moins chaotique qu’à une courbe linéaire.
Dans le but de construire et d’expérimenter un nouvel objet flottant, les auteurs ont retenu six positions qu’ils ont proposées à leurs patients endeuillés : état de choc- dénégation- colère- marchandage- désespoir- sagesse. Ces temps ont aussi été testés auprès des soignants et des familles endeuillées.

Peut-il y avoir un accompagnement systémique du deuil ?

L’utilisation de cette suite chaotique en six items a permis de constater son efficacité en terme de relance de la dynamique du deuil et d’atténuation des souffrances. Par contre, sa « sécheresse » digitale et sa trop grande linéarité dans la présentation ont amené les auteurs a ajouté à ces six « invariants » dix-huit « variables », détaillées dans le texte original. Ce nouvel outil peut-il devenir un objet flottant ? La question reste posée…

Discussion et conclusion

Les travaux visant à décrire le processus de deuil ont interpellé les auteurs sur la dimension temporelle et sur la façon dont elle est mobilisée, tant au plan individuel que familial, lorsqu’un tel évènement survient.
L’expérience menée avec les « objets flottants » montre d’emblée l’avantage d’utiliser, au cours de cet accompagnement, un langage qui se place ailleurs, privilégie la communication analogique et ouvre au monde métaphorique.
Les auteurs insistent aussi sur le fait que l’outil doit pouvoir rester imprédictible, tout en étant porteur d’ordre. Le jeu de l’oie semble bien correspondre à cette double exigence. L’important est qu’à travers le récit reconstruit, l’évènement prenne sens et que puissent se côtoyer la révolte et la poésie ouvrant le chemin vers une forme possible de cicatrisation et l’accès au réinvestissement du monde autour de soi.


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