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F. Calicis

Intérêt de l’utilisation des objets flottants dans l’approche des plans les plus douloureux de l’histoire des patients et de leur famille

Résumé de l’article par C. Bilocq (février 2007), Thérapie familiale, 2006, Vol. 27, n°4, pp. 339-359,

samedi 17 février 2007 par Bilocq Céline

Cet article a été rédigé par F. Calicis suite à une conférence donnée à Liège pour l’asbl Parole d’Enfants. L’auteur y présente sa pratique des objets flottants.

  Le référentiel théorique


F. Calicis situe ses interventions dans le contexte de la seconde cybernétique et du constructivisme (observateur participant).

Les consultants nous amènent, en fonction du contexte de l’entretien, ce qu’ils ont sélectionné de leur histoire. Le thérapeute fera lui aussi une sélection de ce qu’il reçoit selon les limites de ses organes perceptifs, ses théories, son contexte de travail, son histoire… et orientera davantage la rencontre en fonction de ses résonances (M. Elkaïm, 1989). La rencontre entre intervenant et consultant est alors une coconstruction dont la responsabilité du cadre appartient au thérapeute (P. Caillé, 1994). Les découvertes réalisées permettent à chacun d’avancer, F. Calicis parle ainsi de coévolution chez les patients et chez les intervenants (professionnellement et personnellement).

“Le thérapeute a la responsabilité de créer et de maintenir un espace intermédiaire au sein duquel de nouvelles réalités vont apparaître et de nouvelles expériences vont être vécues. Pour ce faire, il doit s’utiliser et trouver une juste distance, ni trop proche (…), ni trop loin (…).”

Ce référentiel place donc la rencontre thérapeutique dans une idée de processus exploratoire et expérimental, où se coconstruira une lecture différente de la situation avec le but de réduire la souffrance et “d’élargir le champ des possibles” (H. von Foerster, 1973).

Le premier temps de la thérapie sera consacré à valider le fonctionnement du système familial en explorant la culture qui lui est propre et c’est seulement dans un second temps que la place sera laissée au changement.

  Trois vecteurs de l’effet thérapeutique

L’auteur voit trois dimensions à la thérapie : la cognition, l’émotion et l’expérience et le jeu.
La dimension cognitive passe par l’idée que c’est l’élaboration psychique de son histoire qui guérit, notamment grâce aux recadrages en systémique. Mais cette élaboration interne suffit-elle au changement ? “Une thérapie, ça ne sert pas à comprendre, mais à changer” (G. Ausloos, 1995).
L’introspection est alors insuffisante au changement, et c’est “la traversée émotionnelle des affects refoulés dans l’enfance et leur reconnaissance par un tiers qui sont thérapeutiques” (A. Miller, 1990).
F. Calicis y voit pour sa part un aspect supplémentaire qui concerne le jeu. Dans sa pratique, elle a pu observer l’ambiance différente qui se dégageait des nouvelles expériences ludiques en entretien. Les objets flottants peuvent alors servir à relancer le jeu familial là où il est bloqué.

 Définition des objets flottants et illustration clinique

Y. Rey et P. Caillé ont créé des médias thérapeutiques utilisés pour faciliter la rencontre avec les consultants, les objets flottants (le jeu de l’oie systémique, le conte systémique, les masques, les sculptures avec les statues vivantes et les tableaux de rêves). Ces médias vont permettre à la famille d’apprendre quelque chose sur elle, de trouver un sens nouveau et de mettre en lien la culture familiale et le problème pour lequel elle consulte. Le thérapeute n’est donc plus responsable du contenu mais du cadre posé pour la rencontre thérapeutique.
Sa place est alors différente de la thérapie “classique”, le thérapeute pourra concilier ces deux positions, mais pas simultanément. “Les objets flottants sont proposés par le thérapeute à un moment donné du processus thérapeutique puis retirés quand ils ont joué leur rôle.”

L’exemple clinique proposé par F. Calicis concerne une fratrie de trois hommes, dont le cadet (26 ans) est diagnostiqué psychotique. Il a fait une décompensation 6 ans auparavant et est stabilisé. “Il est relativement bien ancré dans la réalité, ce qui a permis l’usage d’objets flottants qui seraient contre-indiqués avec un patient délirant.” La famille est envoyée par le psychiatre du cadet, considérant que le suivi est “calé” sur le décès de la mère lorsqu’il avait 13 ans. Les 3 frères sont demandeurs de se retrouver par le biais des entretiens, mais “n’ont pas envie d’aller tout retourner.”
Au bout de cinq mois de thérapie, la thérapeute sent une ouverture sur le passé tout en étant consciente des réserves des uns et des autres par rapport à la “cassure” qu’a été le décès de la mère. “J’ai besoin de garanties pour continuer, je pense qu’il faut freiner plutôt qu’accélérer.” Elle propose alors d’écrire un conte systémique.
Nous inviterons le lecteur intéressé à lire l’article pour une description détaillée de cette situation clinique.

Le conte est un récit métaphorique créé à partir des éléments amenés par la famille en séance. L’histoire contée est analogue à l’histoire familiale mais s’en décale toutefois. Elle se situe dans une autre époque, dans un autre lieu, avec des protagonistes souvent non humains. “Le conte est inachevé : il se clôt sur la dramatisation d’un dilemme que le thérapeute perçoit dans la famille.” Chaque membre est alors invité à en écrire la fin qui sera partagée et commentée en entretien.

Dans la situation proposée, le conte a servi de garantie pour pouvoir continuer l’exploration de l’histoire commune de la fratrie. La thérapeute leur présenta ensuite le jeu de l’oie systémique dans le but de replacer l’événement traumatique du décès de la mère dans un contexte et non de l’en isoler.
Avec ce média, c’est la famille qui gère l’exploration de l’histoire et les règles sont fixes, ce qui peut être rassurant pour aborder des pans difficiles.
L’utilisation du jeu de l’oie durera une année (12 séances) avec cette famille, il permettra l’élaboration et le partage d’émotions et de vécus différents pour chacun des frères. Le décès de la mère sera redéfini comme un événement douloureux de leur histoire et non plus comme la coupure de leur vie. De plus, un événement considéré comme banal pour les deux aînés, sera mis en avant dans la lecture de la psychose du cadet.

 Caractéristiques des objets flottants

Les objets flottants amènent une ouverture vers le champ de l’expérience. Ils mobilisent l’émotionnel et parfois le corporel, ils laissent une grande part à l’analogique. Ils permettent l’apprentissage d’un autre langage que celui des mots, souvent fatigués de sens quand il y a eu plusieurs essais de résolution de problème par la parole.
“Les objets flottants ont une dimension artistique et esthétique à la fois agréable et stimulante, qui contribue à rassurer les familles sur leur pouvoir créatif propre.”
Ils sont aussi un jeu qui amène de la légèreté et du plaisir en entretien.

 Esprit de l’utilisation des objets flottants

Les objets flottants ne sont pas des ouvre-boîtes servant à amener les consultants dans une sphère qu’ils refusent d‘aborder. Le thérapeute sera respectueux de ce qui est amené, il veillera à l’authenticité de l’échange et sera rigoureux par rapport au cadre qu’il voudra fixer.
L’auteur met en garde sur l’utilisation des objets flottants, ils ne sont qu’à employer occasionnellement, dans un contexte où la famille est dans une “relation de confiance et de sécurité.”
Le thérapeute restera en retrait du processus et se gardera d’interpréter, il sera le “facilitateur qui garantit le cadre”. Il aidera à la découverte des consultants par eux-mêmes.

 L’intérêt de l’utilisation des objets flottants pour approcher les souffrance particulièrement difficiles à évoquer

Dans nos pratiques, nous sommes amenés à rencontrer des familles venant de vivre un moment douloureux, mais aussi des situations où l’expérience difficile est ancienne et dont les signes sont encore perceptible dans le présent.

  • Si l’événement traumatique est récent, il s’agira d’un travail de crise, le thérapeute aura surtout à offrir un contexte sécurisant. Le traitement suite à la crise pourra éventuellement permettre d’éviter l’enkystement. “Venir chez le psy pour reparler de l’événement douloureux, c’est comme prendre un sirop antibiotique : c’est mauvais, on n’a pas envie d’y passer, mais ça guérit !” (J-P. Mugnier).
  • F. Calicis recommande plus de prudence lorsque la douleur est ancienne. Si la personne montre des symptômes, ils peuvent être considérés comme des mécanismes de défense, c’est pourquoi un abord trop rapide de la douleur est parfois contre-indiqué. “Les résistances de nos patients ne sont pas à combattre mais à respecter car ce sont des défenses qui ont permis de survivre, voire de se réparer.” L’auteur propose ainsi des cartes joker qui sont sur la table où elle consulte pour permettre à ses consultants de l’arrêter lorsqu’elle entre dans des sphères trop difficiles à aborder.

Pourquoi utiliser les objets flottants pour approcher les pans les plus difficiles de l’histoire ?

  • Parce qu’ils “sont moins menaçants”, on se trouve dans l’univers du jeu, de la fantaisie. Les consultants sont libres de se laisser interpeller par l’objet ou non.
  • Parce qu’ils “évitent l’anxiété du dévoilement”. Dans le jeu de l’oie, par exemple, c’est la famille qui amène le contenu et a la liberté de taire ce qu’elle veut (fiche blanche sur le plateau de jeu proposée par Y. Rey).
  • Parce qu’ils sont “structurés”, ils ont des règles dont le thérapeute est le garant, il offre un cadre rassurant et sécurisant.
  • Parce qu’ils “constituent des supports pour échanger les visions du monde et les vécus des membres de la famille et coconstruire de nouvelles réalités”.
  • Parce qu’ils “mettent les patients dans une position de compétence, de créativité”.
  • Parce qu’ils “permettent de partager en famille” des moments passés, où chacun a la possibilité de mieux comprendre ce que l’autre a perçu. Ceci renforce également l’affiliation à la famille et lorsque le sentiment d’appartenance est assez fort, les membres

Plus spécifiquement, le jeu de l’oie “permet de réinscrire l’événement traumatique dans une histoire, de remettre le temps en mouvement lorsqu’il s’est arrêté”. Il invite à digérer le traumatisme, ce qui n’est “ni le refouler, ni l’amplifier, mais bien donner du sens et relier”. Lorsqu’un événement traumatique surgit dans l’histoire des gens, on “assiste souvent à une distorsion de la temporalité”, que ce soit par un gommage de cet événement, un “trou dans la temporalité”, ou par le temps arrêté, où l’évènement est sans cesse rediscuté sans pouvoir être dépassé. Dans d’autres cas, l’auteur parle de “temporalité discontinue” où le récit est fragmenté, sans continuité.

“La psychothérapie est un travail de mise en récit, d’« historicisation » , (B. Cyrulnik, 1999).” “Une fois l’événement traumatique réinscrit dans une histoire, la personne peut se le réapproprier car elle agit sur lui et cesse de le subir, c’est la notion de « métamorphose du traumatisme » de B. Cyrulnik.”

“La présence d’un thérapeute permet de contenir les débordements émotionnels, comme le ferait une enveloppe psychique, et de soutenir l’activité de représentation et de mise en lien.”


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