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Génogrammes : objets flottants et vecteurs émotionnels

mardi 10 avril 2007 par Julémont Carine

Génogrammes : objets flottants et vecteurs émotionnels
A propos d’interventions systémiques en milieu carcéral
Valérie Cubilier-Le Goff

Thérapie familiale, Genève, 2003, Vol 24,N°1, pp 21-38

De très nombreux auteurs ont utilisé le génogramme en psychothérapie d’orientation systémique, soit pour le recueil d’informations, soit comme support d’observation ou encore pour élaborer des hypothèses.
Ici, le génogramme est pensé en tant qu’objet flottant donc en tant qu’instrument thérapeutique actif. Il offre au patient le moyen d’accéder à une représentation des relations interpersonnelles avec les différents membres de sa famille et d’entrer en contact avec son propre monde émotionnel. Dans le contexte particulier de la prison, le travail du génogramme s’inscrit nécessairement dans des thérapies individuelles d’orientation systémique.
La psychiatre Valérie Cublier a constaté au sein de la population carcérale un nombre important de patients présentant une symptomatologie alexythimique : ces patients ont une vie imaginaire pauvre et éprouvent des difficultés à identifier et exprimer leurs émotions. En rencontrant les plus carencés d’entre eux, elle a eu l’idée de proposer une variété de couleurs pour décrire l’émotion ressentie.

Technique :

La thérapeute demande au patient de dessiner lui-même un génogramme sur base d’un modèle simple à main levée présenté à titre d’exemple. Il est recommandé d’utiliser la boite de crayons de couleur pour représenter les personnes et les liens qui les unissent. Le génogramme peut être réalisé en séance ou en cellule ; au fil du traitement, il peut être repris, modifié et même refait complètement.
Une fois le génogramme réalisé, le patient le présente au thérapeute souvent comme une sorte de tableau de famille. Le thérapeute va l’interroger sur le choix personnel des couleurs et cherche à stimuler une production interprétative spontanée. Il aide ainsi le patient à lire en lui-même à travers sa production graphique. Le thérapeute remarque les ressemblances, les différentes couleurs, la manière dont elles sont appliquées, il l’interroge sur sa représentation personnelle de la couleur ( « C’est quoi le vert, pour vous ? »). Lancés sur le sujet de la couleur, les patients se mettent à parler de la personne représentée.

Quelques observations :

L’usage de la couleur : Il est un reflet assez exact de la palette émotionnelle dont le patient dispose au moment où il réalise son génogramme : une identification et une verbalisation poussée de ses émotions se traduisent par une large palette de couleurs et de nuances. On peut ainsi au fil du temps constater l’enrichissement émotionnel.
Le patient réalisant lui-même son génogramme communique sa représentation familiale par une richesse de détails graphiques qui peuvent être observables par le thérapeute : la disposition sur la feuille, la taille des personnages très variable, les confusions ou fusions générationnelles, l’application spécifique de la couleur, la distorsion de la consigne sont des indices d’une charge émotionnelle particulière.

Vignette clinique

Mme M., 34 ans, est d’origine malienne, elle est mariée à un espagnol et vit d’ordinaire en Espagne.Elle consulte pour un état dépressif lié à son incarcération pour trafic de stupéfiants.
Après une première phase thérapeutique, la patiente revient sur le souci constant de l’état de sa famille demeurée au Mali à qui elle envoie de l’argent ; alors la thérapeute lui propose de dessiner un génogramme avec les consignes habituelles. Spontanément, au cours de la thérapie, elle va produire 6 génogrammes , chacun espacé d’une semaine ou deux d’intervalle.
Dans le premier génogramme, la patiente se situe dans une position d’exclusion par rapport à ses sœurs. Dans le second, les personnages sont représentés comme des totems, chargés de couleur violente ensuite dans le troisième, elle ajoute les maisons des deux épouses de son père, maisons qui définissent le statut social de chacune des épouses. La patiente commence à exprimer qu’elle est une enfant rejetée, une sorte de Cendrillon mais rebelle qui dénonce toutes les injustices commises envers sa mère, première épouse répudiée par son mari. Dans les génogrammes, elle ne se situe jamais dans sa position normale de 3ième enfant de la fratrie. En séance, elle commence à évoquer les difficultés relationnelles avec sa mère et ses soeurs, représentantes fidèles de la tradition. Elle raconte à la thérapeute qu’à 16 ans, elle a fui le Mali pour éviter un mariage forcé, elle est arrivée en Espagne et a épousé un blanc contre l’avis de sa famille.
Après un génogramme évocateur d’une représentation statuaire traditionnelle, elle a pu parler du viol subi à l’âge de 15 ans, viol dont elle a été rendue entièrement responsable et à la suite duquel s’est retrouvée enceinte. Sans toit ni nourriture, elle a trouvé refuge chez sa tante qui l’a assistée dans son accouchement difficile. Le bébé est mort à deux mois dans ses bras ; demandant secours pour l’enterrement de l’enfant, la famille et le village l’ont à nouveau rejetée. C’est alors qu’un homme du village, pris de compassion a enterré le corps au pied d un arbre. La révélation de ce lourd secret que le mari de Mme M. ne connaît pas s’est faite en séance dans une extrême douleur et tempête émotionnelle.
Dans le dernier génogramme , les visages sont plus apaisés et la tante, seule figure positive du passé, est représentée en filiation directe avec elle. La patiente peut aussi dessiner dans une petite maison le corps enterré de son enfant et lui donner ainsi la tombe à laquelle il n’a pas eu droit. Malgré tous ses efforts, Mme M. reste une fille en marge qui ne rachètera jamais « sa faute » quoi qu’elle fasse ; la colère toujours présente s’exprime par les couleurs griffonnées et les mines des crayons cassées sur le papier mais Mme M. peut se souvenir de sa tante qui a été bonne avec elle et parler de l’enfant à son mari. Elle imagine un jour reconstruire une famille avec lui.

Vécu de la thérapeute

La patiente amenait ses génogrammes à chaque séance, ils n’étaient pas toujours regardés mais ils étaient toujours présents : elle désignait d’un signe de tête tel ou tel membre de la famille pour lui adresser sa colère ou son désespoir.
Le travail graphique faisait aussi apparaître beaucoup de références à la couleur, aux vêtements, aux odeurs, à la cuisine et à la musique de sa culture ; ces références font partie de l’héritage qu’elle souhaite un jour transmettre à ses enfants. En cela, le génogramme permet de faire émerger les ressources de la personne.
La thérapeute explique aussi que devant de telles résonances émotionnelles, le génogramme luiervait de support pour ne pas se laisser emporter par la force des émotions de sa patiente.

D’autres expériences avec le génogramme méritent d’être mentionnées.
Par exemple, la psychiatre constate un contraste parfois important entre d’une part l’expression verbale et les capacités communicationnelles des patients et d’autre part leur production graphique : certains patients très peu doués sur le plan verbal ont pu avoir accès à des représentations symboliques d’une grande richesse ; par contre, d’autres peuvent se montrer conviviaux, collaborants, capables de parler de certains secrets mais incapables d’abandonner le contrôle qu’ils s’imposent pour mettre sur papier leurs représentations.
Elle observe aussi que l’utilisation de la couleur a pu se révéler extrêmement anxiogène pour certaines personnes. Celles-ci ont refusé de poursuivre le travail parce que la couleur est identifiée comme un mode d’accès à leur intimité. Donc, il est nécessaire d’établir un lien thérapeutique suffisamment fort avec le patient pour se lancer dans ce type de génogramme et pouvoir contenir les émotions qu’ils peuvent susciter.

Conclusion :

L’intérêt, la richesse, la faiblesse de cet outil se retrouvent dans sa subjectivité même. Il s’agit d’un objet flottant dans tous les sens du terme.
Aucune couleur n’a de valence émotionnelle absolue. Il s’agit avant tout d’un outil thérapeutique et en aucun cas d’un outil diagnostique.
Ce type de génogramme peut être utilisé dans d’autres contextes que celui de la prison. Sa richesse peut d’autant plus se révéler sur le plan thérapeutique que le thérapeute accepte d’être surpris par la différence entre l’idée qu ‘il se fait de la personne et sa représentation graphique.


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