Espace d’échanges du site IDRES sur la systémique

Un modèle de thérapie brève systémique

par Stephan Hendrick Editions Érès collection Relation

jeudi 5 juillet 2007 par HENDRICK

Pour vous procurer l’ouvrage : allez sur le site des Éditions Érès

 Avant-propos

Voici de nombreuses années que je travaille dans des contextes aussi divers que des hôpitaux psychiatriques, des centres d’aide à la jeunesse, des centres de formation pour des populations défavorisées ou des centres de consultation ambulatoire. Voici l’histoire de quelques unes des personnes que j’ai accompagnées.

Mes premiers maîtres furent les gens pauvres des « bas quartiers », les chômeurs et les immigrés de Charleroi, de Bruxelles, de Namur et de Mons en Belgique. J’y ai sans doute appris à penser de façon systémique avant même de suivre une formation.

Par nécessité !

En effet, lorsque je rencontrais des travailleurs découragés – venus « librement » en Europe vider nos poubelles, comme Pierre Perret l’a si bien chanté – il m’était impossible de ne pas tenir compte qu’ils étaient loin de leurs pays, de leurs familles d’origine, de leurs cultures. Il m’était impossible d’oublier leurs rues tristes et leurs maisons vétustes. Impossible d’oublier les familles lorsque les enfants courent et jouent entre vos jambes.

Ceci m’a appris à penser « thérapie brève » aussi.

Pardonnez-moi ce truisme : les gens pauvres n’ont pas d’argent ! Pardonnez-moi ce paradoxe : les chômeurs n’ont pas le temps ! Les gens confrontés à des questions de survie – manger, se chauffer, se faire respecter tout simplement – acquièrent une pensée concrète et pragmatique. Ils ont besoin de résultats rapides et tangibles.

J’ai appris mon métier, certes en lisant beaucoup les grands auteurs dont vous retrouverez certains dans la bibliographie.
J’ai appris mon métier en regardant mes collègues travailler. Je le dis sans vergogne, je les ai imités. J’ai testé leur façon de faire. J’ai emprunté leur façon de dire.

J’ai appris avec mes formateurs et superviseurs successifs : Yves Bâton, Bernard Fourez, Murielle Meynckens, Edith Tilmans, Albert Demaret, Edith Goldbeter, Paul Watzlawick, Dick Fisch, Karen Schlanger, Luc Isebaert, Claude Dufour.
J’ai appris avec des amis : Yves, Abdesame, Jean-Marie, Philippe et bien d’autres.

Bien sûr, comme le potier travaille la glaise, j’ai changé la forme, j’ai modifié le mélange, j’ai introduit quelques nouveaux matériaux. Et j’ai travaillé la glaise encore et encore. C’est ainsi que, du reste, se déroulent nos thérapies. Chacun malaxe la « glaise » puis la repasse au suivant.

J’ai appris deux ou trois petites choses utiles qui constituent autant de points de départ de ce livre. Les voici en vrac. Les gens luttent pour ne pas souffrir. Même et surtout si leur comportement est apparemment inadéquat, c’est pour ne pas souffrir. Et s’ils cherchent à nous heurter, c’est aussi pour ne pas souffrir. Ceci n’excuse pas tout. Mais ceci explique !
L’homme est un chevalier !

Afin de ne plus souffrir, il se fabrique des « armures » propose Mony Elkaim. Il acquiert des habitudes et des façons de faire qui lui permettent d’anticiper les coups et de les éviter. Mieux, il sélectionne ses partenaires et les répartit en deux camps : ceux qui coopèrent à la fabrication de l’armure et ceux qui justifient l’existence de l’armure en portant les coups attendus.
Il arrive qu’une personne fasse partie des deux camps à la fois. Il n’est pas rare alors qu’on la prenne comme conjoint. C’est plus commode ! Et lorsque l’enfant paraît, on peut lui transmettre l’armure. Mais les bords coupants de celle-ci le blessent parfois et l’enfant est obligé de se fabriquer une armure contre l’armure.

Il arrive aussi qu’une personne perfectionne sa « cuirasse » sur son lieu de travail ou sur son lieu de soin : chez le « psy », à l’hôpital, dans le home. Là, elle rencontre d’autres personnes qui portent elles aussi une armure et qui, elles aussi, sont susceptibles de coopérer. Certains se fabriquent des armures non pas pour ne plus souffrir, mais pour ne pas mourir psychiquement. On dit alors qu’ils sont psychotiques.

Un jour, ma route a croisé celle de Jean-Claude Benoît qui a accepté de m’accueillir dans sa collection et qui a guidé mes pas dans ce difficile exercice d’écriture. Je tiens aussi à remercier Brigitte et Marie-Christine pour leur minutieux travail de relecture.

Alors voici une mise en forme possible de la glaise ! Il y en a à l’infini Aujourd’hui, je remets cette glaise mise en forme à ma façon entre vos mains et je vous invite à la remodeler à votre tour.

Le chapitre 1 vise à situer les courants de pensée, les invariants, l’efficacité et l’éthique des thérapies brèves.

Le chapitre 2 est une présentation générale du modèle de thérapie brève systémique intégré (TBSI) que nous avons conçu. Nous présentons, brièvement, comme il se doit, divers courants de pensée qui ont présidé à l’élaboration de ce modèle. Trois postulats fondamentaux se dégagent de cette synthèse.

Chacun des trois chapitres suivants est consacré à un postulat : compétence (chapitre 3), relationnel (chapitre 4) et durée (chapitre 5). Au sein de chaque chapitre, nous décrirons en détails les principes qui découlent de chaque postulat en tentant de cerner leur pertinence et leur validité.

Le chapitre 6 explore les applications du modèle TBSI dans des cadres institutionnels, en particulier en hôpital psychiatrique. Il s’agit en effet de cadres de travail plus complexes au sein desquels d’autres influences que celle du thérapeute s’exercent et où l’application de notre modèle requiert des adaptations.

Le chapitre 7 propose quelques pistes de réflexion. On trouvera également une annexe qui se présente comme une boîte à outils spécifiques.
Un certain nombre des vignettes cliniques rendent compte de thérapies individuelles, de couples ou de familles qui se sont déroulées dans le cadre d’un centre de consultation ambulatoire. D’autres témoignent de notre travail dans des hôpitaux psychiatriques ou des institutions d’aide à la jeunesse. Pour la commodité, chaque vignette porte un numéro à deux chiffres dont le premier indique le chapitre où elle apparaît
.

1

 VOUS AVEZ DIT « THERAPIE BREVE ? »

Est-il possible d’aider valablement des personnes en leur offrant des prises en charge de courte durée ? Telle est l’idée que nous nous proposons d’examiner et d’illustrer dans cet ouvrage, et ce plus particulièrement dans la perspective systémique.

Vignette 1.1. -J’ai eu si peur de te perdre, ma chérie

La scène se déroule dans le cadre d’un centre de consultation ambulatoire.
Une maman a pris rendez-vous chez nous pour sa fille, Sophie, âgée de 5 ans. Lors de la prise de rendez-vous, elle tenait absolument à ce que le « psy » soit un homme. La maman qui a 25 ans se présente comme une jolie jeune femme, habillée de manière qui semble « recherchée » et « féminine ». Elle semble un peu effacée et visiblement triste. La maman se présente avec Sophie.
Nous demandons pourquoi le papa n’est pas venu. Madame nous explique que monsieur est très occupé. La petite fille est habillée comme une petite fille « modèle » . La maman explique que sa fille est devenue agressive depuis les vacances de décembre (nous sommes au mois de mars). À l’école, tout va pourtant bien tant sur le plan scolaire que relationnel. La maman dit aussi que Sophie ment beaucoup, n’obéit plus et qu’elle lui « répond ». Elle se montre « impertinente ».

Nous demandons à la maman de nous donner un exemple de situation où sa fille est « difficile ». La maman explique : par exemple, elle demande à sa fille de se mettre à table pour le goûter, la fillette s’oppose. La maman s’énerve, puis se fâche. Sophie se bute. La maman fait mine de se désintéresser de sa fille pour s’occuper d’Eric, mais sans décolérer. Sophie pleure. Nous parlons alors du petit frère de Sophie, Eric, âgé de 20 mois, qui était, selon les dires de la maman, très attendu car madame désirait depuis toujours avoir un garçon. Nous demandons lequel, de Sophie ou d’Eric, est le plus difficile. La maman répond que c’est Eric. Il n’a jamais été facile. Il fallait toujours s’occuper de lui.

La maman nous parle spontanément de la naissance de Sophie qui ne s’est pas bien passée. Elle est née en état de souffrance fœtale (respiration faible, peu de réactions) et « on a eu très peur pour elle ». A ce moment précis, la maman est effectivement blanche comme une morte. Mais, ajoute-t-elle, « actuellement, Sophie va très bien ».

En séance, Sophie est assez vivante, sans être trop débordante. Elle a un contact chaleureux avec sa mère, mais elle ne s’éloigne jamais d’elle, explore peu la pièce (et les jouets pourtant bien visibles). La maman explique qu’elle et son mari font « plein de choses pour ne pas la délaisser par rapport à son frère » (La liste des activités nous semble même exagérée). En effet, madame est elle-même l’aînée d’une fratrie où 3 garçons la suivent. Madame a beaucoup souffert de constater que son père et sa mère s’occupaient davantage de ses frères et elle veut éviter ça à Sophie.

Nous expliquons à la maman que nous sommes frappé par le fait qu’elle consulte pour Sophie alors qu’elle décrit Eric comme le plus difficile, et ce depuis toujours. Et nous ajoutons : « mais si vous agissez de la sorte, c’est que vous avez de bonnes raisons ». Nous complétons en expliquant que « je lui fais confiance dans son intuition de maman, que si elle pense que c’est Sophie qui a un problème, malgré les apparences, c’est elle qui a raison parce que c’est elle, la maman, qui est l’experte ». Nous demandons alors l’aide de la maman pour comprendre ce qui se passe. À ce moment, la maman s’effondre en larmes. Madame nous explique que lorsque sa fille est née, elle a été très déçue car elle espérait ardemment un garçon. Mais dans le même temps, l’enfant est née avec un indice Apgar de 41. En conséquence, la maman s’est imaginé que son « rejet » était la cause de l’état critique de sa fille. La fillette qui a tout écouté est venue réconforter sa mère en larmes et cette dernière a pris sa fille dans ses bras avec tendresse.

Nous nous interrogeons à voix haute devant la maman et sa fille : serait-il possible que maman et papa, en voulant réparer la naissance, fassent un peu trop les caprices de Sophie ? Nous ajoutons que, visiblement, elles savent pourtant se montrer l’une à l’autre combien elles s’aiment. Nous demandons à Sophie si elle a compris que sa maman avait peur pour elle.
Lors du second rendez-vous, la maman est venue nous expliquer que tout s’était amélioré à la maison et qu’elle avait des activités spécifiques avec sa fille. Sophie nous a embrassé comme quelqu’un qu’elle connaît bien et a joué paisiblement pendant l’entretien.

Nous lui avons répondu que nous l’avions espéré, mais que nous étions quand même surpris de l’ampleur de sa réussite et qu’il était essentiel, pour que nous puissions aider d’autres mamans qui rencontrent le même problème, qu’elle nous explique comment elle a procédé pour solutionner son problème. Le reste de la séance a consisté en une écoute studieuse des « conseils » de la maman.

Le cas exposé ci-dessus a abouti à la résorption totale des difficultés de cette maman et de sa fille en deux séances. Nous avons donc ici une illustration assez frappante de l’idée de thérapie brève. Mais comment peut-on expliquer un changement aussi rapide ? Est-il réaliste d’imaginer que l’amélioration résulte de ces deux seules séances ? Obtiendrait-on le même résultat avec d’autres problèmes, voire avec un trouble psychopathologique ? Ces questions ne datent pas d’aujourd’hui.

 THERAPIE BREVE – UNE VIEILLE HISTOIRE

Historiquement, la thérapie brève existe depuis le début de la psychothérapie et de la psychanalyse. A l’origine, Freud menait des cures en quelques mois, voire en quelques semaines et ce n’est que progressivement que le processus a pris de l’extension. Au cours de la première moitié du XXe siècle, la quête, par certains disciples freudiens, de traitements plus efficaces a conduit ceux-ci à entrer en dissidence et/ou à être « excommuniés » par Freud lui-même. Par exemple, on a souvent reproché à Adler d’être passé d’une psychologie de l’inconscient à une psychologie du conscient, notamment par le truchement des mécanismes de compensation et de surcompensation. Une telle approche a pour conséquence, certes indirecte, d’abréger significativement le traitement. On songe aussi à Ferenczi, excommunié parce qu’il estimait que la cure devait être courte, que le thérapeute devait être plus actif et que les abus sexuels rapportés par les patients étaient, en fin de compte, réels.

1 Indice chiffré allant de 1 à 10 indiquant l’état physiologique du bébé dans les deux premières minutes de la naissance. Un score inférieur à 4 signifie une situation critique.

Mais c’est à partir du début des années 40 que la thérapie brève va évoluer significativement aux Etats-Unis. Meggle (2002) montre le rôle joué par trois facteurs sur l’émergence des thérapies brèves aux Etats-Unis : la pression de la guerre, le repli des écoles psychanalytiques sur elles-mêmes et l’explosion des coûts en santé publique. En premier lieu, la Seconde Guerre mondiale a jeté des milliers de GI’s sur les plages du Pacifique et de l’Europe, entraînant dans son sillage non seulement de nombreux morts et blessés, mais aussi des sujets psychologiquement perturbés. Dans cette conjoncture de guerre, il était urgent de remettre ces soldats sur pied afin de les renvoyer au combat. Les soldats hospitalisés pour troubles psychiatriques furent deux fois plus nombreux que ceux hospitalisés pour blessures de guerre. L’urgence commanda de recourir à des méthodes rapides et efficaces.

Ces méthodes permirent de remettre sur pied près de 80% des patients dont 60% réintégrèrent un poste de combat. Par ailleurs, le repli des écoles psychanalytiques sur elles-mêmes conduisit celles-ci à se figer sur les dogmes freudiens et à se cantonner dans les écoles de médecine, en refusant l’accès aux psychologues et aux travailleurs sociaux. Ceux-ci n’eurent d’autres ressources que de penser leurs interventions à partir de nouveaux paradigmes. Enfin, l’explosion des coûts en santé publique conduisit les assureurs à encourager la recherche sur l’efficacité des psychothérapies et à promouvoir les traitements brefs. Comme Meggle le souligne, il ne faut pas pour autant en déduire que les seules motivations pécuniaires justifièrent l’intérêt pour les thérapies brèves. L’argent est le nerf de la guerre et celui-ci a permis à de nombreuses équipes de se doter du matériel nécessaire pour étudier simultanément un grand nombre de cas, répéter les expériences, multiplier les observateurs, notamment grâce à la vidéo et aux analyses différées que celle-ci autorise. Des « Cinq psychanalyses » de Freud au début du siècle, on passa à des milliers de cas analysés.

C’est dans ce contexte que les travaux d’Alexander et French vont attirer l’attention. Ces auteurs vont proposer un concept qui va jouer un rôle clef pour la thérapie brève : l’expérience émotionnelle correctrice. Le principe consiste à exposer le patient à une situation émotionnelle à laquelle il a déjà été confronté, mais en aménageant un contexte favorable qui permet à la personne de surmonter l’obstacle. Cette technique, qui n’est pas sans rappeler certains rituels de guérison traditionnels, suggère l’idée qu’il est possible de guérir le mal par le mal, qu’à un choc psychologique entraînant une perturbation, on peut répondre par un autre choc psychologique équivalent en intensité, mais susceptible de rétablir un état « normal ». Ce concept évoque également la technique d’exposition des comportementalistes.

Ce contexte explique pourquoi les interventions brèves de Milton Erickson attirent l’attention. Au lieu de lutter contre les défenses de l’inconscient, le maître de Phoenix propose d’utiliser les compétences et les ressources déjà présentes chez le patient. Par ailleurs, au lieu de chercher l’insight, il pousse ses patients à tenter de nouvelles expériences. Le patient devient acteur de sa thérapie.

On retrouve cette philosophie, fût-ce en filigrane, dans les thérapies brèves du Mental Research Institute à Palo Alto. Ce groupe se constitue sous la houlette de Don D. Jackson qui avait participé auparavant aux travaux de Gregory Bateson, William Fry, Jay Haley, et John Weakland. Ces deux derniers le rejoignent. Bientôt Virginia Satir, puis Paul Watzlawick et enfin Richard Fisch apportent des contributions significatives au modèle de Palo Alto. L’héritage de Grégory Bateson tient en un mot : l’importance du contexte. Ainsi, Bateson et Ruesch (1951, 1988) affirment que la communication est la matrice dans laquelle sont enchâssées toutes les activités humaines. C’est à la fois peu et beaucoup. L’idée est que l’on ne peut appréhender le comportement d’un individu que dans une perspective interactionnelle. Par exemple, si un extra-terrestre débarque sur terre et observe un match de football, mais en se concentrant uniquement sur un joueur, il arrivera assez vite à la conclusion que ce joueur a un comportement erratique, insensé, « fou ». Par contre, s’il observe le match dans son ensemble, le comportement du joueur devient rationnel et prévisible. Enfin, s’il observe le comportement des spectateurs, le match prend de nouvelles significations. De même, le discours et le comportement étranges du schizophrène deviennent rationnels et cohérents si l’on prend en considération son contexte humain. Par conséquent, l’homme n’est plus l’unique source de son propre mal. L’ouverture focale s’ élargit à son environnement humain, à son «  » familial ou institutionnel.

Dès lors, la notion d’interaction prend de l’importance. L’interaction devient le patient. Et celle-ci revêt des propriétés singulières, en particulier celle d’être « circulaire ». L’étymologie même du terme « interaction » souligne la notion de réciprocité (nous reviendrons sur la notion d’interaction au chapitre 4). Un type d’interaction s’avère particulièrement toxique : le double lien (Bateson et al., 1958). Ce concept décrit cette situation où une personne fait l’expérience d’être coincée entre deux injonctions contradictoires sans possibilité d’échapper au dilemme.

La vague des thérapies brèves emporte également le courant psychanalytique. L’association entre thérapie brève et expérience émotionnelle est également abordée par Sifneos (1977), mais sous un angle différent de celui envisagé par Alexander et French. Ainsi, au cours de notre existence, nous traversons des crises émotionnelles parfois très intenses. La plupart du temps, les individus surmontent ces crises et « grandissent ». Il arrive cependant que d’autres ne parviennent pas à surmonter l’épreuve et produisent des réponses inadaptées, voire des symptômes. Pour cet auteur, il y a lieu de distinguer psychothérapie « supportive » ou « anxiolytique » -et psychothérapie dynamique ou « provoquant l’anxiété ». La première s’adresse à des sujets qui ont un niveau précaire de fonctionnement émotionnel, avec des relations interpersonnelles pauvres, rencontrant des difficultés importantes à faire face aux réalités de la vie et qui décompensent rapidement face à une source de stress. La seconde s’adresse à des individus présentant le profil opposé. Dans cette perspective, Sifneos attire notre attention sur ce qui pourrait constituer les indications et les contre-indications de la thérapie brève. Si l’opportunité de progrès rapides passe nécessairement par des expériences émotionnelles correctrices, encore faut-il s’assurer que les individus en question sont aptes à faire face à de telles situations.
Après Malan, Luborsky (1984) décrit un modèle de thérapie brève psychodynamique dont certains principes rappellent ceux dePalo Alto : la focalisation et l’intérêt pour les interactions. Cette perspective n’est pas sans rappeler les travaux de Murray Bowen (1978, 1988). Pour cet auteur, la famille est considérée comme une unité émotionnelle. Le symptôme apparaît comme un processus de métabolisation destiné à rétablir un équilibre perturbé.

Deux variables influencent particulièrement les systèmes émotionnels humains : l’angoisse et la différenciation du soi. L’angoisse est susceptible d’être transmise d’une génération à une autre. De même, la différenciation du soi – qui rend compte du niveau de fusion qu’un soi atteint dans ses relations intimes -est également susceptible d’être transmise d’une génération à une autre. La thérapie de Murray Bowen consiste donc à intervenir sur ces deux variables, notamment en nous confrontant, dans la réalité, aux générations précédentes, en visitant nos familles d’origine dans la réalité et en cherchant à régler ce qu’il appelle « l’attachement émotionnel irrésolu , c’est-à-dire le reste d’attachement qui subsiste entre parents et enfants et qui n’a pas pu être « métabolisé » par le psychisme.
Le courant cognitivo-comportementaliste est également gagné par la lame des thérapies brèves. Les travaux de Beck et de Young, avec la notion de schéma, clarifient le lien entre pensée, émotion et comportement. Les travaux de Klerman et al. (1974) en ce qui concerne la thérapie interpersonnelle renforcent l’intérêt des approches interactionnelles.
Dans le champ systémique, le mouvement se poursuit. Jay Haley quitte le groupe de Palo Alto et rejoint Salvador Minuchin -approche structurale -avant de fonder sa propre école : l’approche stratégique. De son côté, Paul Watzlawick (1978, 1988) poursuit la réflexion entamée dès les années 70 et qui va le conduire au constructivisme. De quoi s’agit-il ? Selon Von Foerster (1988), l’environnement, tel que nous le percevons, est notre invention. Il démontre cette théorie en analysant le fonctionnement de l’articulation entre les structures perceptives et motrices du système nerveux au cours de diverses expériences. Le physicien Heisenberg en énonçant le principe d’incertitude montrait que l’observation et la mesure d’un phénomène sont influencées par ce même phénomène de sorte que le résultat n’est pas le reflet de la « réalité ». Ce courant de pensée va se révéler fécond dans le champ des sciences humaines. Dans les années 80, Steve de Schazer entre en scène. Il épluche la pratique de John Weakland, analyse celle de Milton Erickson et fonde aussi une école : la thérapie orientée solution. Nous reviendrons plus en détails sur ces écoles dans le chapitre 2.

Actuellement, il apparaît que la thérapie brève est efficace dans le traitement d’une large palette de troubles émotionnels et relationnels (Steenbarger, 1994). Les cliniciens charismatiques, créateurs de concepts et de théories du XXe siècle ont fait place aux cliniciens chercheurs qui cherchent à comprendre et analyser cet immense héritage. C’est dans cette posture plus modeste, mais néanmoins passionnante que notre ouvrage et nos recherches s’inscrivent.

Face à cette question, Budman & Gurman (1988) constatent qu’il n’existe aucun critère pleinement satisfaisant pour définir la thérapie brève. S’agit-il du nombre de séances ? Dans ce cas, lorsqu’on examine les études portant sur l’efficacité des psychothérapies, on constate que la plupart des thérapies sont de fait brèves : la plupart des patients interrompent la thérapie bien avant la 25e séance. S’agit-il de la durée -par exemple, moins de 6 mois ? Dans ce cas, il faudrait exclure le modèle de Mara Selvini et al. (1990) qui préconisait 10 séances à raison d’une séance par mois, ce qui serait pour le moins paradoxal. Ou faut-il réserver l’adjectif « brève » aux thérapies dont la durée et/ou le nombre de séances sont explicitement limités ? Pour Dewan, Steenbarger & Greenberg (2004), on peut parler de thérapie brève dès lors que le thérapeute intègre le facteur temps dans la planification du traitement. En effet, ce simple fait induirait des attitudes et des pratiques spécifiques, tant chez le thérapeute – par exemple, se focaliser sur un objectif précis -que chez le client – par exemple, chercher à optimaliser au mieux, du fait de la pression du temps, chaque séance ainsi que les périodes entre les séances.
Une conclusion s’impose, la notion de thérapie brève ne se réduit pas à la seule idée de brièveté. Ceci est particulièrement vrai en ce qui concerne le courant systémique. En réalité, la brièveté constitue plutôt une conséquence d’un ensemble de pratiques que l’on retrouve de manière invariable dans la plupart des thérapies brèves. De quoi s’agit-il ?

 LES INVARIANTS DES THERAPIES BREVES

Dewan et al. (2004) dénombrent six modèles de thérapie brève. En réalité, il en existe un très grand nombre : hypnose, cognitives, comportementales, interpersonnelles, systémiques, analytiques, etc. Qu’est-ce qui différencie les thérapies brèves des autres formes de thérapie ?
Budman & Gurman (1988) ont identifié huit différences majeures entre le système de valeurs des thérapies « brèves » et celui des thérapies « longues ».

Tableau 1 – Comparaison des systèmes de valeurs des thérapies « brèves » et des thérapies « longues » Thérapies « longues » Thérapies « brèves »

Thérapie « longue » Thérapie « brève »
Cherche à modifier la personnalité Position plus pragmatique, objectifs moins ambitieux
Estime que des changements psychologiques sont improbables dans la vie quoditienne La personne est en perpétuel développement et des sont improbables dans la vie quotidienne. changements psychologiques significatifs sont inévitables
Le problème allégué est secondaire dans la mesure où il n’est que le reflet d’une pathologie sous-jacente fondamentale Accent sur les ressources et les compétences du patient. Le problème allégué est en soi fondamental
Le changement thérapeutique fondamental se produit au cours de la thérapie Le changement thérapeutique fondamental se produit en dehors des séances, voire après que la thérapie est terminée
Envisage la thérapie comme un processus de longue durée et perçoit le « patient » comme étant disposé à « patienter » Le changement hérapeutique peut se produire en très peu de temps et le « patient » attend effectivement
des changements rapides
Le coût financier de la thérapie fait partie de la thérapie ;à la limite plus ça coûte mieux c’est Plus le coût financier est réduit, mieux c’est
Une psychothérapie n’est jamais nuisible Une psychothérapie peut être inutile et est parfois nuisible
Etre en thérapie est un moment essentiel de l’existence Etre « au monde » est un moment essentiel de l’existence

La définition de la notion de thérapie n’est pas tant l’affaire d’un modèle théorique ou d’une durée, mais bien plus d’un état d’esprit du thérapeute conduisant ou pas à la mise en œuvre de procédures thérapeutiques précises. Cet état d’esprit et ces procédures reposent sur un système de valeurs, implicites et explicites, que patient et thérapeute doivent partager (Tableau 1).
Ces différences sont certes un peu caricaturales. Elles représentent en fait des polarités extrêmes d’un continuum où chaque praticien est appelé à se situer. Par conséquent, il serait faux de conclure que la thérapie brève se limite uniquement à la notion de « brièveté ». Une thérapie peut être brève dès lors que le thérapeute crée un certain nombre de conditions susceptibles de faciliter des changements relativement rapides. Le défi consiste donc à étudier la nature des conditions et les pratiques thérapeutiques auxquelles elles renvoient. Il est possible d’apporter des éléments de réponse en menant une analyse aussi éclectique que possible des principes et des procédés thérapeutiques facilitant le changement.

Quels pourraient être les processus thérapeutiques susceptibles d’expliquer l’efficacité des thérapies brèves ? Passant en revue divers courants de thérapie brève, Budman & Gurman (1988) ont mis en exergue un certain nombre de pratiques communes aux thérapies brèves. Dewan et al. (2004) ont procédé aux mêmes types d’analyse et arrivent approximativement aux mêmes constats.
Quelles sont ces pratiques ?

Focalisation constante sur un point précis

Le thérapeute et le patient fixent ensemble des objectifs précis et réalistes. L’idée est qu’un tel objectif a plus de chance d’être atteint. Or, on se rappelle avec Frank (1985) que les méthodes qui accroissent la motivation et les attentes d’aide et celles qui contribuent à l’augmentation du sentiment de maîtrise et d’efficacité personnelle s’avèrent particulièrement efficaces. Par exemple, avec un dépressif, on ne pose pas d’emblée comme objectif de faire disparaître sa dépression, ce qui serait très ambitieux. Par contre, on lui demande quel serait, selon lui, le premier signe, même ténu, d’amélioration. On obtient alors des réponses apparemment surprenantes telles que : recommencer à préparer un repas ou faire ses virements à la banque. L’idée sous-jacente est qu’un premier succès, même modeste, peut inciter à poursuivre l’effort alors qu’un échec ne peut qu’aggraver l’état du patient. C’est cette philosophie de travail que l’on retrouve dans le modèle de Palo Alto (Fisch, Weakland et Segal, 1986) ou Nardone (1993, 1996, 1999, 2000) mais aussi chez Klerman et al. (1974) dans le cadre de la thérapie interpersonnelle.

Lambert et Ogle (2003), se basant sur un large corpus de recherches, estiment que l’amélioration peut être vue comme le résultat d’un processus d’accumulation de microévénements ayant eu un impact positif sur le client. Une recherche sur le processus thérapeutique vise donc à répondre à la question : Comment les impacts au cours de la séance et les micro-résultats immédiats sont-ils transformés en macrorésultats, une amélioration ou un changement significatif ?

Rendre le patient actif

Le fait que le temps soit limité crée une contrainte. Le patient réalise qu’il va devoir se montrer très actif tant au cours des séances qu’entre celles-ci. Il s’agit, pour le patient, de se mettre activement au travail, d’explorer ses pensées et d’expérimenter de nouveaux comportements. Nous nous rappelons ici les propositions de Young (1992) et de Frank (1985) qui suggèrent d’accroître le sentiment d’efficacité personnelle, d’inciter la pratique de nouveaux comportements, de susciter l’exposition à de nouvelles expériences d’apprentissage ou de créer l’opportunité de pratiquer de nouveaux comportements. Ainsi, les divers courants de thérapie brève systémique que nous décrirons brièvement dans le chapitre suivant sont connus pour faire usage de prescriptions et de tâches. Mais on retrouve également cette pratique au sein de la thérapie interpersonnelle évoquée ci-dessus. Le thérapeute invite le patient à ré-expérimenter le problème qu’il souhaite traiter en prenant en considération toutes ses facettes : comportements, cognitions, émotions, sensations et modalités d’interaction avec les autres (Dewan et al., 2004).

On comprend, dès lors, pourquoi la question des indications est cruciale. Il importe ici de souligner que l’objectif n’est pas de provoquer une catharsis, mais de bien comprendre le problème. En effet, Zech (2001) nous rappelle qu’il n’est pas démontré que l’expression pure et simple des émotions engendre une récupération psychique durable. Chez certains sujets, elle serait même nuisible. L’évocation n’est utile que dans une perspective de reconstruction. Il s’agit moins d’expulser au dehors un « matériel » psychique que de le remplacer par un autre plus approprié.

Encouragement du client à modifier ses expériences

À cette fin, le thérapeute propose régulièrement des tâches à réaliser en séance, mais aussi entre les séances. Il encourage également l’implication des proches dans le traitement parce que bon nombre de problèmes ou symptômes sont maintenus, la plupart du temps sans le vouloir, par l’entourage. Le thérapeute stimule également les processus thérapeutiques « naturels » (comme la pratique d’un sport, l’inscription dans un club, la fréquentation de groupes divers, etc).

À nouveau, les divers courants de thérapie brève systémique sont particulièrement attentifs aux interactions du patient avec son environnement. Ainsi, Salvador Minuchin (1974,1999) propose aux familles d’interagir en séance ou de réaliser certaines tâches à domicile. Mara Selvini (1990), avec sa prescription invariable, incite les parents de jeunes filles anorexiques de faire des sorties en couple afin de clarifier les frontières familiales. De même, la thérapie interpersonnelle s’intéresse aux interactions entre l’individu et son environnement (Stuart & Robertson, 2003).
En hypnose clinique, on invite le patient à revisiter non seulement ses cognitions, mais aussi ses émotions, voire ses sensations corporelles. De même, les changements sont explorés, d’abord sous forme imaginaire (imagerie), ensuite dans des contextes réels.

En résumé, il s’agit moins d’évoquer (insight) que d’expérimenter. On se rappelle ici la notion d’expérience émotionnelle correctrice.

Ce principe nous aide à comprendre pourquoi, dans les thérapies brèves, on met davantage l’accent sur le présent et sur le futur, là où les thérapies « longues » s’attardent davantage sur le passé.

L’autoévaluation inextricablement liée au processus thérapeutique

Une autre caractéristique réside dans la pratique qui consiste à inciter le patient à formuler lui-même des hypothèses ou à demander à ce dernier d’évaluer les hypothèses du thérapeute. Cette évaluation permanente évite que l’on ne s’égare dans des voies stériles. Mais en outre, elle met le patient en position d’expert de son propre problème. Cette approche contribue également à réduire les éventuels phénomènes de résistance au changement.

Ainsi, Steve de Shazer (1999) propose au patient, via une technique que nous évoquerons dans les chapitres suivants, de situer ses progrès sur une échelle subjective, puis de décrire ce qui lui a permis de progresser. Fisch et al. (1986) proposent d’amplifier les plus infimes améliorations en demandant au patient de décrire comment il a réussi à changer. Ces pratiques contribuent à la de création d’une relation thérapeutique de qualité et permettent d’accroître le sentiment d’efficacité personnelle, de maîtrise et d’estime de soi qui sont autant de facteurs indispensables à l’efficacité de la thérapie (Frank, 1985).

L’adaptation constante de l’action thérapeutique aux compétences actuelles du client

Beutler et al. (2003) ont analysé les types d’intervention, c’est-à-dire les techniques et les procédures susceptibles de provoquer des changements. On a pu observer que certains ensembles de procédures se retrouvaient dans divers modèles. Par ailleurs, on a constaté que ce qui était efficace, ce n’était pas une technique, mais un ensemble de techniques combinées. Enfin, on a pu conclure que les modèles théoriques surévaluent les effets de leurs techniques spécifiques. Ces conclusions sont étayées par des méta-analyses qui comparent des traitements complets avec les mêmes traitements amputés d’une procédure considérée comme essentielle. Cinq classes de procédés ont été identifiées. Chacune d’entre elles se présente sous la forme d’un continuum qui joint deux pôles opposés. Les auteurs ont procédé à des méta-analyses pour chaque dimension.

Le style interpersonnel jouerait un rôle sensible. Plus que le style propre du thérapeute, il semble que ce soit le style d’interaction client/patient qui influe les résultats.

La directivité du thérapeute versus l’autodirectivité du patient est une dimension qui dépend de la position que le thérapeute adopte, soit qu’il agit comme un guide, un entraîneur, voire un éducateur, soit au contraire qu’il abandonne le contrôle au patient. Ces attitudes peuvent tout autant dépendre du modèle de référence du thérapeute que de son style personnel. Les analyses d’efficacité sont mitigées puisque l’on trouve autant d’indications en faveur d’une attitude que de l’autre. Il semble bien que le succès d’une stratégie ou de l’autre dépende en fait de certaines caractéristiques du patient. Ainsi une étude multisites portant sur 284 patients déprimés a révélé que les patients résistants tiraient plus de bénéfices d’une approche non directive alors que les sujets non résistants tiraient avantage d’une approche directive. Une procédure particulière – la prescription de tâches à domicile – semble assez efficace. Cependant, l’efficacité dépend aussi de la mesure selon laquelle le patient adhère aux raisons qui motivent la prescription. Par ailleurs, les patients résistants tirent moins de bénéfices de ce type de procédure. Ces résultats souffrent des critiques que l’on adresse généralement aux méta-analyses, en particulier de rassembler sous une même étiquette des choses parfois très différentes. Ainsi l’autodirectivité peut renvoyer à des pratiques fort diverses. S’agit-il de laisser le patient libre dans les contenus, mais non sur le cadre ou s’agitil des deux à la fois ? Inversement, où situer, sur cet axe, la notion de « position basse », si prisée dans le modèle de Palo Alto ?

La focalisation sur l’insight consiste à inviter le patient à prendre conscience (insight), à dévoiler des éléments du passé, à identifier son vécu émotionnel ou à repérer des patterns comportementaux répétitifs (et à tenter de lier ces divers éléments entre eux). Ces interventions se focalisent souvent sur le passé. Dans le sens opposé, la focalisation sur le symptôme consiste à intervenir sur les facteurs qui renforcent le symptôme, à modifier les contextes dans lesquels ces symptômes émergent et à modifier les pensées qui les gouvernent.

Ces interventions se focalisent surtout sur le moment présent. Les résultats sont contradictoires puisque c’est tantôt l’une des deux tendances, tantôt l’autre qui semble plus efficace. A nouveau, ceci s’explique par le fait que d’autres variables interagissent avec la dimension étudiée ici. 80% des études recensées indiquent que le « coping style » joue un rôle fondamental. Ainsi, les patients réflexifs, introvertis et introspectifs bénéficient davantage d’une approche focalisée sur l’insight. A l’inverse, des sujets plus actifs, voire agressifs, impulsifs, ou manquant d’autocontrôle, tirent plus d’avantages de l’approche focalisée sur le symptôme. Les critiques formulées pour la dimension précédente demeurent. En tout état de cause, les modèles de thérapies brèves systémiques semblent ménager la chèvre et le chou puisqu’ils interviennent sur les deux pôles en même temps : modification des interactions (ce qui n’est déjà plus la même chose que le symptôme) et modification des cognitions (via la technique du recadrage). En réalité, ces modèles supposent qu’il existe une interaction entre les deux : nous agissons souvent en conformité avec nos croyances, mais, en retour, celles-ci sont façonnées, puis maintenues par nos habitudes. Il y a circularité entre croyances et comportements, d’où la nécessité d’intervenir sur les deux niveaux à la fois.

La thérapie peut également se focaliser tantôt sur l’émotion, tantôt sur la réalisation de tâches. En effet, certaines approches privilégient plus que d’autres l’expression des émotions. Encore une fois, l’examen de la littérature renvoie à des résultats contradictoires. Toutefois, les tailles d’effet constatées dans les méta-analyses sont importantes. Ce constat doit être tempéré par le fait que les tailles d’effet pré/post-test sont généralement plus amples que les tailles d’effet/groupe expérimental/groupe de contrôle. Par ailleurs, la méta-analyse de Beutler et al. (2003) conduit à des tailles d’effet plus modestes. Une fois encore des facteurs modérateurs interviennent. On a ainsi constaté que l’approche focalisée sur l’émotion produit de meilleurs résultats lorsqu’on a affaire à des thérapies plus longues et où l’alliance thérapeutique est élevée. Le même constat semble s’imposer avec des patients dont le niveau initial de détresse est plus bas. De même, les patients qui semblent intensément impliqués dans leur problème bénéficient plus des interventions focalisées sur l’émotion que ceux qui sont moins impliqués.

L’intensité du traitement se réfère à la longueur et à la fréquence des séances. On admet généralement que le rendement thérapeutique diminue au fur et à mesure que le nombre de séances augmente. Ce constat doit toutefois être nuancé en fonction du problème présenté. L’intensité doit être modulée en fonction de la situation clinique : la chronicité, la présence de facteurs de comorbidité, l’existence de dysfonctionnements familiaux importants plaident plutôt en faveur de traitements plus longs.

La tendance du thérapeute à se dévoiler a également été examinée. Cette notion correspond au concept de congruence chez Carl Rogers (1957). Par exemple, un intervenant peut souligner certains points commun qu’il partage avec son patient. Ils peuvent provenir de la même région ou avoir les mêmes loisirs. La tendance générale indique que cette capacité joue un rôle favorable. Néanmoins, il paraît évident qu’il est hors de question d’entraîner le client sur des terrains trop sensibles ou trop intimes. Certains clients apprécieront ce type de dévoilement alors que d’autres se sentiront plus en sécurité si la distance est plus grande. Le souci d’une adaptation constante de l’action thérapeutique aux besoins et aux attentes actuelles du client doit devenir une préoccupation constante.

Focalisation sur les interactions

Sexton et al. (2003) ont identifié 20 études contrôlées dont l’objectif était d’isoler et d’évaluer les pratiques thérapeutiques de thérapeutes familiaux susceptibles de faciliter des changements positifs. Cinq facteurs – ou médiateurs -ont été abordés et semblent liés à de meilleurs résultats thérapeutiques. Parmi ces pratiques, deux apparaissent comme relativement spécifiques aux thérapies brèves.
La réduction des interactions négatives au cours des séances semble jouer un rôle important. Celle-ci semble corrélée avec une verbalisation plus facile et des attitudes moins défensives chez les membres de la famille. Ce résultat paraît logique car on imagine difficilement que des familles soient très motivées à suivre une thérapie qui se transformerait en un règlement de comptes perpétuel.
L’amélioration des interactions et des compétences entre les séances. Ce type d’intervention constitue un facteur d’amélioration essentiel. Ainsi, Robbins et al. (1996) ont montré qu’il existait une relation entre les améliorations au niveau des interactions familiales et les résultats thérapeutiques dans des situations avec des adolescents abusant de drogues.

Sélection des patients

Ce point est particulièrement souligné par Dewan et al. (2004). Comme indiqué dans la section consacrée aux indications, la thérapie brève ne convient pas à tous les patients, ni à toutes les perturbations psychologiques. Dès lors, il appartient au thérapeute de se référer aux indications et contre-indications des thérapies brèves (infra).


Utilisation de techniques spécifiques facilitant le changement

Compte tenu que les échéances envisagées sont brèves, il n’est pas étonnant que les thérapeutes pratiquant la thérapie brève aient cherché, plus que d’autres, à clarifier et expérimenter des techniques thérapeutiques susceptibles d’accélérer le changement. Sexton et al. (2003) ont identifié certaines pratiques thérapeutiques particulièrement efficientes.
Il importe de susciter une alliance thérapeutique. Celle-ci est définie ici en termes de recherche de collaboration des familles. L’étude rapportée concernait des familles avec un adolescent abusant de drogue. Les résultats indiquent que les résultats était meilleurs lorsque le thérapeute entrait en alliance avec l’adolescent. A nouveau ce résultat rejoint l’intuition de nombreux cliniciens comme Salvador Minuchin (1974) qui insiste sur le concept de « joining » en début de thérapie.

Le joue également un rôle important. Lors de la première séance, les personnes débarquent généralement avec une « théorie » du problème. Cette théorie se présente souvent sous la forme d’une explication causaliste qui enferme généralement l’un ou l’autre membre de la famille sous une étiquette. Il semble que le fait de recadrer le problème – c’est-à-dire amener les personnes à l’envisager sous d’autres angles – serait lié à de meilleurs résultats. Songeons à la technique du recadrage de Watzlawick, Weakland et Fisch (1975), à la connotation positive de Selvini et al. (1988).

Ces techniques ne sont pas non plus sans rappeler les travaux de Milton Erickson dont les auteurs précités sont les héritiers. Zech (2001) rapporte une série d’études contrôlées qui tendent à confirmer les observations cliniques : le fait de réinterpréter un événement émotionnel négatif sous un jour plus positif amoindrit les effets néfastes du stress. Il semble que ce recadrage soit d’autant plus facile qu’il se produit tôt (si possible lors de la première séance). Le fait d’inviter les membres de la famille à considérer le problème sous de multiples perspectives semble produire ce recadrage. Un tel constat semble expliquer pourquoi le « questionnement circulaire » conçu par les thérapeutes de l’école de Milan semble efficace dans la mesure où ce mode de questionnement contribue à produire des recadrages (Cecchin et al. 1991).

Liddle et al. (2001) indiquent que le fait de passer d’une perspective focalisée sur le problème à une perspective focalisée sur la recherche de solution, permettait de distinguer après coup les « réussites » des « échecs ». L’étude indique aussi que le fait de passer d’une problématique de contrôle à une lecture relationnelle facilitait les choses. Ces techniques sont tout à fait conformes aux pratiques appliquées couramment par les systémiciens ainsi que nous allons le montrer dans les chapitres suivants.

Par contre, l’adhésion au traitement constitue un paramètre moins connu. Il est intéressant de constater avec Sexton que les résultats sont d’autant meilleurs que le thérapeute adhère au modèle qu’il est censé appliquer. Une forte adhésion prédit une issue thérapeutique favorable là où une faible adhésion laisse augurer d’une issue thérapeutique défavorable. L’étude rapportée indique que les patients – des adolescents -sont moins fréquemment incarcérés et ont moins tendance à fréquenter leurs pairs délinquants. Les auteurs ne donnent aucune interprétation de ce résultat. On peut penser que l’adhésion garantit une forme de cohérence dans le traitement. Cette posture pourrait être particulièrement profitable dans des familles avec des adolescents délinquants qui se caractérisent précisément par des comportements assez souvent incohérents -famille à transaction chaotique chez Guy Ausloos (1995). Ce résultat plaide aussi en faveur de l’élaboration de manuels de thérapie.

Les indications des thérapies brèves

La première phase de toute forme de traitement consiste à décider si la situation que nous approchons peut être abordée avec les moyens envisagés. Plusieurs questions doivent être posées :

  • La problématique qui nous est donnée à connaître peut-elle être traitée efficacement à l’aide de nos moyens d’intervention ?
  • Une autre forme de traitement n’est-elle pas plus efficace ou, à efficacité équivalente, la problématique peut-elle être traitée plus rapidement ?
  • Le traitement proposé présente-t-il des risques significatifs de détérioration ?

En réponse à ces questions, on observe deux tendances. Ceux qui affirment qu’il y a des indications et ceux qui pensent qu’il n’y en a pas. Dans la première tendance, Mann & Goldman (1982) estiment que le patient doit avoir démontré sa capacité à s’impliquer rapidement dans des processus émotionnels, c’est-à-dire avoir une capacité à se séparer rapidement, avoir un « Moi » fort. Mais, on peut se demander comment on évalue un « Moi fort ». Marmor (1979) tente de répondre à cette question en expliquant qu’un « Moi fort » se repère par le fait d’avoir au moins une relation interpersonnelle significative, par l’aptitude à interagir avec le thérapeute lors de la première session, par la capacité d’introspection et celle de vivre ses émotions, et enfin par l’existence d’un conflit focalisé, motivation au changement.

Sifneos (1978) estime que la thérapie brève psychodynamique ne concernerait que 20% des cas. Il propose en outre les critères de sélection suivants : Le patient doit disposer d’une intelligence suffisante ; il doit avoir eu durant sa vie au moins une relation significative avec une autre personne et il doit être capable de nouer un bon contact avec le clinicien en exprimant ses émotions de manière adéquate (pas d’alexithymie) ; le patient doit en outre être capable d’énoncer une plainte principale spécifique ; il doit être motivé à opérer un changement sans se contenter d’un soulagement symptomatique et il doit donc être prêt à travailler dur au cours du traitement. Ces caractéristiques permettraient d’identifier les patients susceptibles de supporter l’angoisse inévitablement liée à une thérapie centrée sur le changement. A contrario, Sifneos estime que les sujets présentant un niveau précaire de fonctionnement émotionnel, ayant des relations interpersonnelles pauvres et des difficultés importantes à faire face aux réalités de la vie ou qui décompensent rapidement face à une source de stress doivent bénéficier de thérapie de soutien (supportive therapy) dont la fonction est d’apaiser les angoisses sans chercher à produire des changements importants.

Un autre argument s’appuie sur des constats empiriques. Ainsi Lambert et Ogle (2003) indiquent que les sujets « caractériels » ne récupèrent qu’au terme de 52 séances. De son côté, Howard et al. (1986) ont montré que les dépressifs commençaient à répondre aux dosages les plus bas de psychothérapie, les névroses d’angoisse à un dosage plus élevé et les patients borderline à un « dosage » encore plus élevé. Clarkin et Levy (2003) ont aussi noté que plus le tableau clinique initial était sévère, moins le pronostic était bon.

Dewan et al. (2004) ont identifié six critères, résumés dans l’acronyme « DISCUSS », qui permettent d’identifier les candidats aux thérapies brèves. Auparavant, il importe de souligner qu’un seul de ces critères ne suffit pas à exclure un patient. Par contre, l’indication de thérapie brève sera moins claire si plusieurs critères sont rencontrés.

Parce que la thérapie brève invite souvent le patient à réexpérimenter le problème qu’il souhaite, il importe de s’assurer que la personne est capable de supporter une telle expérience. Une précaution consiste à inviter le patient à explorer, d’abord sous forme imaginaire, le problème qui le conduit à consulter et les changements qu’il envisage. Ceci nous aide à comprendre pourquoi la thérapie brève peut être contre-indiquée chez les sujets psychotiques ou avec des personnalités particulièrement fragiles. On ne bouleverse pas à la légère le système défensif d’une personne. Voici les critères identifiés par Dewan et al. (2004).

La durée du problème

Il y aurait surapprentissage dans le cas de problèmes chroniques. En conséquence, ces situations exigeraient des traitements plus longs. Lorsqu’un problème dure, il risque plus qu’il d’engendrer des adaptations secondaires. Il tend à se muer en « habitus » (Luc Isebaert et Marie-Christine Cabié, 1999). Un phénomène en tâche d’huile se produit (Ausloos, 1995).

L’histoire interpersonnelle (Interpersonal history).

La thérapie brève exige qu’une alliance thérapeutique solide puisse s’établir rapidement entre le thérapeute et le client. Si l’histoire interpersonnelle du sujet révèle des incidents comme des abus, de la négligence ou de la violence, il paraît probable que le traitement sera plus long. Ce critère est convergent avec le point de vue de Sifneos (1978). Ce dernier suggère également d’évaluer la façon dont la relation patient -thérapeute s’installe avant de prendre une décision.

La sévérité du problème

Plus un problème est sévère, plus il affecte de nombreux aspects de l’existence du patient. On comprend dès lors pourquoi la thérapie risque d’être plus longue. Le rôle de la personnalité du client a été exploré par Clarkin et Levy (2003). En lien avec les théories de l’attachement, on a observé que les sujets « secures » étaient associés aux améliorations les plus significatives. Les sujets insécures-évitants seraient plus susceptibles d’améliorations que les sujets insécures-anxieux-ambivalents. Enfin, il semble que les thérapeutes réagissent plus dans le registre affectif avec des patients insécures-anxieux alors que leurs réactions s’inscrivent davantage dans le registre cognitif avec les insécures-évitants. Dewan et al. (2004) indiquent que les thérapies sont plus brèves dans les cas de troubles de l’adaptation, les troubles anxieux, les deuils et les conflits relationnels. Les troubles dépressifs et les troubles alimentaires semblent requérir des traitements un peu plus longs. Les troubles de la personnalité exigent des thérapies assez longues

La complexité (Complexity)

Une constellation de symptômes et de problèmes très divers exige des interventions multiples, ce qui entre en contradiction avec la nécessité de se focaliser sur un seul problème. C’est le cas, par exemple, des patients alcooliques présentant des troubles alimentaires et des troubles dépressifs. Dans ces circonstances, on préconise plutôt des interventions multidisciplinaires de type bio-psycho-social. Les problématiques complexes sont particulièrement fréquentes en institution psychiatrique.
Dans le champ des thérapies conjugales, certaines variables clients semblent jouer un rôle particulier (Clarkin et Levy, 2003). On a ainsi constaté que plus la situation conjugale était détériorée au départ, plus le pronostic était défavorable. L’état dépressif de l’un des conjoints jouerait également un rôle. Cependant, la thérapie conjugale a d’autant plus de chance d’aboutir si la personne déprimée se sent plus concernée par les problèmes de couple que par la dépression et si elle établit un lien de cause à effet entre les deux variables.

Perception claire du problème et motivation

La thérapie brève a tendance à être plus efficace avec des patients qui ont d’emblée une perception claire de leur problème. Inversement, les patients peu motivés ou déniant la nécessité d’un changement apparaissent comme de moins bons candidats à la thérapie brève. L’ouverture psychologique (psychological mindness ou P.M.) est l’aptitude d’une personne à comprendre les problèmes des autres en termes psychologiques. Cette variable est assez proche de concepts tels que la « capacité d’introspection » ou l’« identification » en psychanalyse. Un certain nombre d’études semblent indiquer que la variable P.M. a un impact positif sur l’issue de la thérapie. Toutefois, il semble que ce paramètre se manifeste surtout au niveau de la participation, mais pas toujours au niveau du résultat. Huber (2000) indique que le «  » (une forme de P.M. orientée sur soi) joue un rôle essentiel dans le résultat thérapeutique.
D’où peut-être l’efficacité de l’intervention thérapeutique qui consiste à redéfinir le symptôme (recadrage).

Support social (Social support)

Certains individus entrent en thérapie moins pour aboutir à des changements que pour obtenir une assistance durable sur le plan social. C’est particulièrement le cas des personnes isolées. De même, les personnes particulièrement sensibles aux problématiques de perte et de deuil seraient de moins bons candidats. Cette conclusion est toutefois sujette à caution si l’on prend en considération les études d’efficacité de la thérapie brève interpersonnelle dont l’une des indications concerne ces problématiques (Stuart & Robertson, 2003).
Dans la seconde tendance concernant la question des indications, d’aucuns estiment que la plupart des critères évoqués ci-dessus sont également valables pour des thérapies plus longues. Par ailleurs, si l’on tient réellement compte de ces critères, on exclut alors de fait certains patients de toute forme de prise en charge. Ne s’agit-il pas ici d’une excuse pour se débarrasser des patients « difficiles » ?
Le débat reste donc ouvert et il nous semble qu’il appartient au clinicien d’évaluer chaque situation, sans a priori, mais avec prudence et circonspection.

Facteurs de bon pronostic

À côté des indications, on peut également relever des facteurs de bon pronostic. Le pronostic de ces paramètres concerne davantage l’issue du traitement que sa durée. Mais il n’est pas exclu qu’ils aient aussi une influence sur le nombre de séances.

L’espoir

L’intuition de Frank (1985) concernant l’espoir – que l’on définit ici comme l’attente d’une amélioration – a généralement été confirmée. Plus un patient s’attend à des améliorations, plus celles-ci sont probables. Meggle (2005) nous rappelle qu’en hypnose clinique, le thérapeute, par son attitude, indique au patient qu’il s’attend à des changements rapides. Ceci explique pourquoi Jay Haley (1969) préfère la position haute. Sans aller si loin, Steve de Schazer (1995), par ses pratiques, signifie au patient que le changement a déjà commencé entre l’appel téléphonique et le premier rendez-vous.

Les compétences familiales

Dans le champ des thérapies familiales, la compétence familiale joue un rôle essentiel. La compétence familiale est définie par la mesure avec laquelle une famille s’acquitte des tâches qui ont pour finalité d’assurer sa propre organisation. Hampson et Beavers (1996) ont montré que le pronostic était d’autant meilleur que la famille disposait a priori de compétences élevées.

La compliance aux prescriptions

Compte tenu du fait que la thérapie brève implique fréquemment la réalisation de prescriptions, il semble utile de tester la motivation du patient à s’engager dans un tel traitement en lui proposant une tâche-test dès que possible. Certains patients répugnent à s’engager dans ce type de travail alors que d’autres s’y engagent avec enthousiasme.

Dewan & al. (2004) dénombrent pas moins de six modèles de thérapie brève. Dans ce groupe, on retrouve l’ensemble des grands courants psychothérapeutiques : cognitivocomportemental, psycho-dynamique, systémique et d’autres encore.
La psychanalyse – ou du moins les représentations qu’elle véhicule – peuple depuis des décennies l’inconscient collectif de tout un chacun, au point que, s’agissant de psychothérapie, le sujet lambda associe automatiquement celle-ci au divan, à un « psy » silencieux qui murmure des « hmhm » de temps à autre et à des traitements longs et coûteux. Cette image d’Epinal encombre les psychothérapeutes, y compris ceux qui se réclament de la psychanalyse.
Pourtant, l’idée de thérapie brève est aujourd’hui admise par la plupart des courants thérapeutiques et par bon nombre de praticiens. Ceci sans doute en réponse à une réalité aujourd’hui bien établie : la plupart des psychothérapies, quelle que soit leur obédience, se déroulent dans un temps que l’on peut qualifier de court en comparaison avec une psychanalyse.
Récemment, des revues européennes de consommateurs ont mené une enquête de satisfaction auprès d’usagers de « psychothérapies ». Près de 14.000 personnes ont répondu à l’enquête. Un des volets de l’étude portait sur la durée du traitement et les motifs conduisant à l’arrêt de celui-ci. Plus de 25% de ceux qui ont consulté un psychiatre, un médecin de famille ou un psychologue ont abandonné la thérapie avant la fin (sans se sentir mieux). Pour les groupes d’entraide, ce chiffre est plus élevé (31%). Il est intéressant de noter que, dans la plupart des cas, les personnes interrogées ont dit avoir arrêté parce qu’elles se sentaient mieux ou parce que le problème était résolu ou devenu plus facile à supporter ou parce qu’elles estimaient que prolonger le traitement n’aiderait pas. Plus inquiétant : une raison fréquente pour abandonner le traitement est le coût élevé des séances chez le psychiatre ou le psychologue. Une autre idée qui se dégage de cette étude est qu’un patient sur cinq a l’impression que le traitement est trop long. Impression qui l’incite peut-être à arrêter la thérapie.
Ces résultats, qui corroborent assez bien l’impression générale des cliniciens, nous conduisent à penser que ce n’est pas tant les thérapies que les patients qui seraient « brefs ». Faut-il dès lors que ces derniers se plient aux pratiques des professionnels ou, au contraire, ces derniers ne doivent-ils pas s’adapter aux habitudes des patients ? La réponse paraît évidente.

Cette hâte des patients constitue un motif en soi suffisant pour privilégier l’idée de brièveté. Mais d’autres raisons viennent ici renforcer cette position. Par exemple, d’un point de vue éthique, le « patient » est en effet en droit d’attendre les interventions les plus susceptibles de produire les changements espérés, dans un délai aussi court que possible. La brièveté se justifie également par des arguments techniques. Le fait d’évoquer la fin dès le début, et qui plus est, une fin à brève échéance, vise à engendrer deux effets intéressants. D’une part, cette évocation évite d’instaurer une relation de dépendance entre le patient et le thérapeute. D’autre part, cette approche mobilise l’usager en le faisant passer du statut de patient à celui d’acteur. En d’autres termes, on cherche ici à transformer le patient en client de sa propre thérapie.

Il existe aussi de mauvaises raisons de pratiquer la thérapie brève : diminuer les remboursements des assurances-santé ou promouvoir une vision « orthopédique-adaptative » de la psychothérapie. Il importe de rester vigilant à l’égard de ces dérives potentielles, mais, à l’inverse, celles-ci ne doivent pas justifier un rejet sans nuance de l’idée d’intervention brève.

Existe-t-il un nombre minimum de séances ?

-Le dosage

La notion de « brièveté » pose une question intéressante : Quelle « dose » de psychothérapie est utile ? Existe-t-il un nombre minimum de séances ? Cette question a été abordée dans la littérature scientifique explorant l’efficacité des psychothérapies autour du concept de « dosage » thérapeutique.

Lambert et Ogle (2003) ont fait le point sur la question du dosage thérapeutique. Ils ont ainsi montré que 15 séances produisaient la même amélioration qu’une rémission spontanée étalée sur 2 ans. D’autres travaux montrent que 50% des patients ont besoin de 13 à 21 séances (selon les études) pour atteindre un niveau d’amélioration suffisant alors qu’il faut entre 40 à 50 séances pour amener 75% des patients au même niveau.

Une autre étude portant sur 854 patients indique que 50% des patients ayant un niveau de détresse aigu sur une échelle de symptômes de Derogatis ont récupéré avant la 10ème séance alors qu’il faut 14 séances pour l’obtenir avec des sujets chroniques. Par contre, seulement 59% de sujets « caractériels » ont récupéré au terme de 52 séances. On a aussi montré que les changements intervenaient plus rapidement lorsqu’un nombre plus limité de séances était imposé.

Howard et al. (1986) ont analysé les dossiers de 2.431 patients, en majorité névrotiques avec une faible proportion de psychotiques et de troubles de la personnalité. Après huit séances, on peut s’attendre à ce que 48% à 58% des patients se soient améliorés. 75% sont censés montrer des améliorations mesurables après 6 mois (environ 25 séances) de psychothérapie à raison d’une séance par semaine et à peu près 85% (environ 50 séances) autour d’une année de traitement. Une analyse en fonction du symptôme a montré que les dépressifs commençaient à répondre aux dosages les plus bas de psychothérapie, les névroses d’angoisse à un dosage plus élevé et les patients borderlines à un dosage encore plus élevé. L’étude montre que, à mesure que le traitement progresse, de plus en plus de séances sont nécessaires pour obtenir des différences juste notables. La relation entre le nombre de séances et les effets à une allure logarithmique.

L’efficacité des traitements brefs a été démontrée de manière indirecte, notamment dans le cadre des études sur la dépression du National Institute of Mental Health Treatment of Depression Collaborative Research Program (Elkin et al. 1989). En fait, la durée de 16 semaines n’était pas déterminée par une exigence clinique, mais bien par celle de fixer une durée équivalent à celle du traitement pharmacologique. Or, il s’est avéré que durant ce laps de temps, des thérapies brèves (en l’occurrence, la thérapie interpersonnelle et la thérapie cognitive-comportementale) s’étaient montrées aussi efficaces que des traitements pharmacologiques.

VERS UN MODELE DE THERAPIE BREVE SYSTEMIQUE

Comme on vient de s’en apercevoir, la thérapie brève est pratiquée dans le cadre de divers courants : psychanalyse, thérapies comportementales et/ou cognitives, thérapies systémiques et familiales, thérapie interpersonnelle. On se rend compte également que la définition de la thérapie brève ne dépend pas uniquement de la durée du traitement, mais aussi de pratiques spécifiques. Enfin, il faut comprendre que certaines approches qui ne revendiquent pas le label « thérapie brève » doivent néanmoins être considérées comme telles.
L’étude des invariants des thérapies brèves nous a aidé à comprendre les grands principes qui facilitent le changement dans un temps court. Nous avons tenté d’approfondir ce travail en nous focalisant essentiellement sur le champ systémique (Hendrick, 2005). Essentiellement, mais pas uniquement dans la mesure où, dans un esprit éclectique, nous nous sommes de temps à autre appuyé sur d’autres approches. Dans cette perspective, nous avons ainsi élaboré un modèle de thérapie brève systémique intégré (TBSI).
Dans le chapitre suivant, nous proposons d’examiner l’architecture globale du modèle ainsi que ses fondements théoriques.

 TABLE DES MATIÈRES

 1.VOUS AVEZ DIT « THERAPIE BREVE » ?

THERAPIE BREVE – UNE VIEILLE HISTOIRE

LES INVARIANTS DES THERAPIES BREVES

La thérapie brève en tant que système de valeurs

Les pratiques spécifiques des thérapies brèves

Les indications des thérapies brèves

Facteurs de bon pronostic

La plupart des psychothérapies ne sont-elles pas des thérapies brèves ?

Éthique de la thérapie brève

Existe-t-il un nombre minimum de séances ? -Le dosage

 2.VERS UN MODELE DE THERAPIE BREVE SYSTEMIQUE

LES BASES DU MODELE TBSI

Thérapie familiale

Paradigmes fondamentaux de la thérapie familiale systémique

Les divers modèles de thérapie brève systémique

Apport de modèles non systémiques

MODELISATION DES PSYCHOTHERAPIES

Qu’est-ce qu’un modèle ?

Utilité des modèles

Fonctions des modèles en thérapie

Limites des modèles

L’intégration : Un ou plusieurs modèles ?

La notion de « manuel »

ARCHITECTURE DU MODELE DE THERAPIE BREVE SYSTEMIQUE INTEGRE (TBSI)

Postulats fondamentaux des thérapies brèves systémiques

Principes thérapeutiques

Techniques thérapeutiques

Différence entre principe et technique

 3. Postulat de compétence

COMPETENCE

PRINCIPES THERAPEUTIQUES

Les solutions appartiennent toujours au client, non au thérapeute

Le thérapeute organise un contexte susceptible de favoriser l’émergence des solutions

Principe d’utilisation -Utiliser ce que le client amène et non le combattre.

Respecter les ressources et les limites du client et de son contexte

Utiliser des logiques non ordinaires

 4. Postulat du primat du relationnel

INTERACTION

PRINCIPES THERAPEUTIQUES

Modifier l’expérience externe

Travailler dans l’ici et maintenant

Dévoiler les interactions

Explorer les tentatives de solution

Utiliser l’interopérabilité des expériences internes et externes
Passer d’une clinique de l’ « être » à une clinique du « faire »
Si quelque chose marche, alors ne tentez rien
Si quelque chose ne marche pas, alors faites quelque chose d’autre : La prescription à 180°
Si quelque chose marche, alors faites-en plus
Modifier l’expérience interne
Induction d’un espoir raisonnable d’amélioration
Tenir un discours et une attitude solutionniste
Déconstruire les systèmes de croyances

L’autoréférence
L’autoréférence en thérapie
Utiliser les résonances

 5. Postulat de la durée

CHANGER LES PREJUGES DES CLINICIENS
Un problème “complexe” peut trouver une issue dans des solutions “simples”
Le « présupposé d’amplification du changement È
Lier l’insight à l’interaction actuelle

LES STRATEGIES DE FOCALISATION
Focalisation sur le client
Focalisation sur le processus et le contexte de la demande
Focalisation sur un objectif limité mais signifiant aux yeux du client
Limiter le nombre de séances -Thérapie brève

 6. LE CONTEXTE DE L’INSTITUTION L’EQUIPE THERAPEUTIQUE EN CONTEXTE RESIDENTIEL

Résidentiel versus ambulatoire
La concertation clinique
Fonctionnement en miroir

CLINIQUE ET INTERVENTIONS BREVES EN INSTITUTION
Les trois postulats dans le contexte institutionnel
Le phénomène d’hypercorrection
Autres formes de fonctionnement en miroir
Les interactions informelles et pseudo formelles

QUELQUES PISTES PSYCHOTHERAPEUTIQUES
Analyser la demande et mettre en place un cadre préventif Les entretiens de couple et de famille La concertation clinique L’intervention pseudo formelle en contexte informel -Les interventions cliniques « à la volée »

 7. Pour ne pas conclure

ANNEXES
Techniques

BIBLIOGRAPHIE


enregistrer pdf
Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 10238 / 897514

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site SAVOIR THÉORIQUE  Suivre la vie du site Échanges à partir de livres et des notes de lecture  Suivre la vie du site Échanges à partir de livres   ?

Site réalisé avec SPIP 3.1.1 + AHUNTSIC

Creative Commons License