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L’enfant et la souffrance de la séparation

Par Maurice Berger

mardi 19 octobre 2010 par Bartel Anne Sophie

 L’enfant et la souffrance de la séparation

Maurice Berger Dunod 2003

 L’ENFANT FACE AU PLACEMENT

La pathologie de l’enfant séparé de ses parents est sous-estimée de manière importante, voire déniée.

Quelles peuvent être les causes de séparation parents-enfants ?

  • Lorsque les parents sont gravement défaillants sur le plan éducatif et affectif ; ils peuvent être ouvertement délirants ou paranoïaques, psychopathes, toxicomanes, … incapables de s’identifier aux besoins éducatifs et affectifs de leur enfant ;
  • Si les parents sont inaccessibles à un traitement par des entretiens familiaux ; ils se sentent persécutés à la moindre phrase du thérapeute et y réagissent de manière violente ou manquent les rendez-vous ; leur histoire personnelle dramatique est racontée de manière stéréotypée, il est donc important de les stabiliser ; certains parents se plaignent à chaque rendez-vous sans demander de nouvelles de leur enfant, ils ne supportent pas qu’on se décentre d’eux ;
  • Lorsque l’effet des soins psychiques qu’on propose à l’enfant est balayé par la vie familiale lors des week-ends et des vacances ;
  • Dans des situations où prédominent les sévices sexuels ou physiques.

Le fonctionnement psychique des enfants placés

Il s’agit d’un fonctionnement clivé. Des parties très adaptées à la réalité coexistent avec des parties anciennes qui peuvent resurgir avec la violence des sentiments que les enfants ont vécus lorsqu’ils étaient bébés ou petits. Ce sont les enfants qu’on appelle « caractériels ».

Les enfants sont à la fois adaptés, psychotiques, dépendants et dépressifs et chaque adulte peut choisir ce qu’il veut voir préférentiellement chez lui.

Un critère simple pour évaluer la capacité de l’enfant à s’adapter au monde extérieur est la manière dont il se comporte et peut apprendre à l’école.

L’idéologie du lien

Selon Maurice Berger, on sous-estime la pathologie et la souffrance de l’enfant séparé quand on parle de l’idéologie du lien : le maintien du lien physique, réel, entre l’enfant et ses parents a une valeur absolue et intouchable. Cette idéologie du lien peut fréquemment prendre deux formes plus insidieuses :

  • l’idéologie du couple : quand un enfant est rendu à un parent parce qu’il s’est remis en couple avec quelqu’un, comme si le fait de se remettre en couple donnait ou redonnait à un adulte une compétence parentale ;
  • l’idéologie de la fratrie : vouloir maintenir ensemble à tout prix des enfants d’une même fratrie pour qu’ils forment une famille (Ce n’est pas parce que deux enfants appartiennent à la même fratrie qu’ils s’aiment).

L’idéologie du lien est un problème qui surgit dans les prises en charge d’enfants séparés de leurs parents et, même si on y fait attention, on n’est jamais à l’abri de cette idéologie du lien car « ne pas se laisser entraîner par elle n’est pas acquis en soi une bonne fois pour toutes. »

La surévaluation des effets thérapeutiques de la séparation

Une séparation ne fait que protéger un enfant, elle ne peut suffire à traiter ses problèmes psychiques. Avant la séparation, les enfants ont été soumis à des expériences très inadaptées et angoissantes dont les effets ont été dévastateurs sur les trois grandes lignées constitutives de l’établissement de la personnalité que sont :

1. La lignée de la représentation de soi
Concerne les échanges corporels et affectifs précoces entre enfants et parents. En vivant des expériences corporelles inadaptées, l’enfant présente des troubles importants de la pensée, de la capacité à comprendre la continuité des événements, du schéma corporel, du repérage dans le temps et l’espace, ce qui entrave considérablement sa capacité à apprendre.

2. La lignée de l’estime de soi
Concerne la constitution du narcissisme du sujet. Tout enfant qui naît dans une famille à peu près normale est adulé, il est le plus beau bébé du monde, objet d’amour inconditionnel. Cette image merveilleuse de lui, l’enfant la reprend peu à peu à son compte, elle constitue le narcissisme, cet amour que l’on porte à soi-même, ce sentiment d’avoir une certaine valeur, à ses yeux et aux yeux des autres. C’est ce sentiment qui constitue un des fondements de la personnalité de l’enfant, puis de l’adulte, et qui lui donne la force d’affronter le monde extérieur. Si l’enfant n’a pas reçu un apport narcissique suffisant, il s’ensuit une faille dans l’estime de soi. Cela entraîne un sentiment chronique de dépression, de vide qui peut rendre la solitude impossible à supporter (sujet tout le temps collé à un adulte, en groupe, en bande).

3. La lignée du contrôle pulsionnel
Chaque enfant doit faire face à la force de son agressivité. La façon dont cette violence va évoluer dépend de la réponse éducative qu’y apporte la famille. Il existe deux sortes de réponses parentales :

a. Proposer des négociations avec des compromis, des délais, des interdits non excessifs accompagnés de paroles consolatrices : cela aide l’enfant à dompter ses pulsions. Les interdits, qui doivent impérativement être des interdits de faire et non de penser, permettent à l’enfant d’avoir accès à l’ambivalence : il aime ses parents mais peut être en colère contre eux.
b. Répondre sur le même registre de violence que l’enfant : la « loi du Talion ».

La vie psychique de l’enfant séparé de ses parents

La force du clivage

Les enfants idéalisent et rendent intouchable le lien qu’ils ont avec leurs parents. Les enfants estiment que leurs parents ne sont en rien responsables de ce qui s’est passé. Ce sont cette idéalisation et ce clivage qui empêchent tout accès à l’ambivalence.

Maurice Berger pose la question suivante : « Le clivage est-il une garantie de survie psychique ? »

Pour ces enfants, la critique des parents n’est pas pensable car cela suppose qu’ils réalisent l’inadéquation de leurs parents, qu’ils comprennent qu’ils dépendent de parents très angoissants, d’où la nécessité de maintenir tabou l’image idéalisée de leurs parents qu’ils se sont construite. Ce clivage est à l’origine du désir qu’ont beaucoup d’enfants séparés de retourner vivre chez leurs parents, quelle que soit la nocivité de ces derniers. Le clivage est une entrave au développement psychique de l’enfant car cela l’empêche de pouvoir penser que ses parents sont inadéquats. Ce fonctionnement est la cause de l’échec de certains placements familiaux (mouvement d’adoption alors que l’enfant n’a qu’un but : revenir chez ses parents). Exemple : les saumons sauvages qui remontent vers leur lieu d’origine.

Les parents séducteurs

Echange de paroles secrètes quand l’enfant et ses parents sont laissés seuls : « Je vais te reprendre. » Cette phrase bloque l’évolution psychique de l’enfant car elle l’empêche d’investir d’autres projets. Maurice Berger explique qu’il y a souvent une dimension de séduction narcissique présente derrière de graves pathologies de la fonction parentale. La séduction narcissique peut être aussi bien hétérosexuelle qu’homosexuelle (père-fils – mère-fille). Il est impossible d’organiser des visites médiatisées de la première à la dernière minute !

Des affects violents

Les enfants séparés de leurs parents se sont souvent trouvés dans des situations extrêmes et vont faire ressentir à l’autre, dans le soin et dans le lieu d’accueil, les affects qu’ils ont vécus autrefois sous une des formes suivantes :

  • l’impuissance, le désespoir ; les enfants ne pourront toutefois montrer l’intensité de leur désespoir que si le cadre de leur existence est cohérent ;
  • la rage ; cette rage peut parfois n’être reliée à rien, elle ne parvient pas à s’organiser sous forme de colère ;
  • la honte de l’enfant face au constat de son incapacité à se représenter ce qui ne va pas en lui quand il est en relation avec autrui, la honte aussi qu’il ressent car il est incapable d’éprouver de la culpabilité ; dès que le sujet perçoit ce sentiment de honte, il est fréquent qu’il l’efface au plus vite par un mouvement de colère contre la situation qui en est à l’origine ;
  • une extrême violence qui va se déverser sur les soignants mais que l’enfant peut retourner contre lui-même ;
  • les mouvements de violence prennent souvent une forme hallucinatoire ;
    o Exemple 1 : lors du jeu, Sandra, 10 ans, joue au cinéma puis sort du jeu et cesse de faire semblant, accomplissant la scène prévue pour de vrai
    o Exemple 2 : à l’école, lorsque son instituteur essaie de lui apprendre à lire, il hallucine des choses violentes à travers des lettres : M+E = meurt ; M+O = mort ; … ;
  • des mouvements d’envies féroces qui amènent ces enfants à s’emparer ou à détruire de manière violente ou manipulatrice ce que les autres enfants ont et qu’eux n’ont pas ;
  • l’évocation de l’absence des parents peut prendre elle-même une tournure violente et terrifiante.

Les grandes lignes thérapeutiques

Des soins ne peuvent être proposés que dans un cadre suffisamment cohérent qui repose sur trois règles :

1. La clinique de l’enfant prime sur toutes nos idéologies. Tout doit être construit en permanence à partir de son fonctionnement psychique, de ses difficultés psychiques. En cas de difficulté à apprécier là où en est un enfant, appel peut être fait à un tiers extérieur pour évaluer l’ensemble de la situation.

2. Une évaluation du lien parents-enfant, cherchant à comprendre comment s’est établi le lien à l’objet précoce, permet de penser le cadre de manière plus adaptée que lorsqu’on pense la situation à partir de la filiation (telle personne est la mère et on ne peut pas couper un lien mère-enfant).

3. Dès qu’une décision est prise concernant la vie de l’enfant ou des soins, il est nécessaire de se donner les moyens d’en apprécier l’effet sur sa vie psychique.

Une famille d’accueil peut-elle être thérapeutique ?

On peut estimer qu’un placement familial a deux buts :

1. Soustraire un enfant à un danger physique et/ou psychique

2. Permettre à cet enfant d’éprouver un mode de relation différent de ce qu’il a vécu jusqu’à présent

Toutefois, ce deuxième but est particulièrement difficile à atteindre car on sait que l’enfant va répéter avec sa famille d’accueil les modalités de lien qu’il a établies dès les premiers mois avec ses parents. Et qu’il ne va pas ou ne peut pas changer en quoi que ce soit ces modalités relationnelles car souvent, le lien que l’enfant a avec ses parents est idéalisé et intouchable.

On constate que les mouvements affectifs de l’enfant et de sa famille d’accueil divergent : la famille est dans l’attachement alors que l’enfant est dans l’abandon et doit d’abord le montrer avant de s’attacher ensuite s’il le peut.

Qu’attendre alors d’un placement familial dans un tel contexte ?

1. Qu’il offre un confort, une attention individuelle à l’enfant que l’on a beaucoup de difficultés à trouver en institution. Fonction réparatrice et fonction structurante mais seulement si la famille d’origine accepte de lâcher quelque chose de l’enfant, confie l’enfant à la famille d’accueil, ce qui est plutôt rare.

2. Que le placement familial offre une continuité relationnelle qui permette qu’un travail psychique se réalise en même temps. Ce qui veut dire qu’il n’existe pas de placements familiaux thérapeutiques d’un côté et de placements familiaux simples de l’autre.

Il est essentiel de ne pas négliger ce que l’enfant déclenche dans la famille d’accueil. Certaines familles d’accueil se détériorent sous l’effet de l’enfant accueilli, ne se reconnaissent plus dans leurs attitudes éducatives. Mais la manière dont la famille va devenir « malade » est un matériel utilisable pour comprendre la nature des liens que l’enfant répète avec autrui.

Il arrive aussi que les membres de la famille d’accueil attribuent à l’accueil de l’enfant des difficultés liées à une faille préexistante dans leur fonctionnement psychique, une dépression plus ou moins masquée, une difficulté à supporter le départ proche d’un enfant ado, …

Certains parents de familles d’accueil vont puiser dans les failles de leur enfance une grande capacité à comprendre l’enfant qui leur est confié mais pour d’autres, l’accueil d’un enfant sera une manière de se plaindre de manière interminable sans jamais avoir à faire de demandes pour se soigner car les problèmes viennent de l’enfant qui est un moyen d’exprimer sa souffrance personnelle et en même temps un bouclier.

Un placement familial est un pari imprévisible, une entreprise tellement risquée que l’on ne peut être qu’heureusement étonné pendant les périodes où cela se passe bien.

Il faut également noter que l’institution peut être préférable quand on pressent que les parents vont attaquer de manière massive le placement familial en interdisant à l’enfant de s’investir ou si l’enfant présente des troubles trop lourds pour être tolérés en famille d’accueil.

La nécessité de rencontres parents-enfants médiatisées

Dans beaucoup de situations, on constate que l’enfant va plus mal de manière durable, après chaque visite chez ses parents. Les enfants subissent la pathologie de leurs parents de plein fouet lorsqu’ils sont seuls avec eux et les effets sont souvent désastreux par rapport aux progrès précédents.

Comment penser alors autrement les contacts parents-enfants ? En effet, ces contacts sont importants pour maintenir en relation parents et enfants. Ils sont également indispensables pour aider l’enfant dans son développement psychique (certains se désorganisent beaucoup quand leurs parents ne viennent pas de manière répétitive aux visites prévues).

Dans beaucoup de situations, le cadre le plus adapté est constitué par des visites médiatisées qui ont une durée et un lieu variables selon chaque situation clinique. Il n’est pas rare que durant ces rencontres, l’enfant utilise l’éducateur comme protection, s’installant par exemple près de lui pour dessiner ou jouer. Le matériel sera ensuite repris en prise en charge individuelle avec l’enfant.

Il est important de ne pas allonger les visites lorsqu’un parent habite loin et doit donc espacer ses venues. En effet, cela dégrade le déroulement de la visite, l’enfant se sent angoissé quand son seuil de tolérance est dépassé et parent et enfant se quittent en se sentant mal sur le plan psychique.

Notons toutefois que ces visites médiatisées ont un autre intérêt que de protéger l’enfant de la pathologie de ses parents : c’est celui de permettre de comprendre la nature réelle et complexe du lien particulier qui unit parents et enfants. Elles permettent aussi de mettre en évidence la différence entre le désir d’avoir un enfant et le désir d’être parent. Il est facile pour un intervenant de s’y laisser piéger !

En outre, il faut remarquer qu’un des éléments qui définit un parent ou la fonction parentale est qu’un parent ressent la souffrance de son enfant.

Il existe une autre forme étrange de parentalité : un père dit « Je ne peux prendre une fonction paternelle à l’égard de mon fils que s’il a une mère. » C’est l’intérêt de la mère pour son enfant qui rend Monsieur X père, conviction qui tire sans doute son origine d’une histoire personnelle complexe.

Voici un exemple qui montre comment le déroulement d’une visite médiatisée peut fournir un éclairage indispensable pour comprendre le matériel apporté par un enfant dans sa prise en charge : Tout est mélangé dans l’esprit de Madame X, sa manière de parler est telle qu’on ne peut jamais prévoir si elle s’adresse à un grand ou à un petit enfant. Et dans la prise en charge, Gabrielle a soit des attitudes de bébé, soit des attitudes sexuelles de femme.

Les visites médiatisées sont un outil lourd compte tenu de la longueur et du nombre de placements à gérer ainsi que de la charge affective de ces visites mais si on fait l’impasse sur cette manière de procéder, une grande partie du travail mené par de nombreuses équipes perd de son efficacité !

Le travail psychothérapique

Une des causes majeures du peu de progrès réalisés par les enfants séparés de leurs parents est l’absence de suivi systématique sur le plan psychique.

Le travail psychothérapique est indispensable, d’intensité variable. S’il n’est pas fait, cela ne peut que geler les difficultés psychiques et la relation de l’enfant à ses parents, aux autres, aux apprentissages, à la réalité en général demeure fragile. C’est un travail difficile qui dépend du niveau de fonctionnement psychique auquel l’enfant se situe. C’est pourquoi on peut proposer différents modèles : l’enfant voit un psychiatre seul, avec sa famille, il participe à des groupes, … Mais si ce travail n’est pas suffisamment efficace et si l’enfant doit être admis en hôpital de jour, un protocole est proposé :

1. Créer un lien avec l’enfant : certains enfants sont des enfants sauvages qui n’ont aucune idée de ce qu’est une relation avec une personne perçue comme indépendante d’eux. Ce n’est que lorsqu’un enfant aura expérimenté une relation sécurisante avec une personne fiable, résistante, qu’il sera prêt à faire des apprentissages et à réaliser un travail psychique plus mentalisé. C’est une première étape qui nécessite une prise en charge quotidienne avec un éducateur pendant une demi-heure ou une heure. C’est très lourd !

2. Par la suite, lorsque la pensée de l’enfant s’organise, l’éducateur pourra plus évoquer ce que l’enfant ressent à son égard, à l’égard de sa famille, du monde.

3. Quand le matériel apporté par l’enfant devient plus complexe ou que l’éducateur se sent englué dans un transfert trop massif, on peut faire appel à un psychothérapeute. Mais très souvent, les psychothérapies classiques se révèlent inefficaces car les enfants n’utilisent pas le cadre proposé pour penser : on a le sentiment qu’ils luttent contre l’évocation d’une image maternelle terrifiante. Toute allusion à leur passé incluant leur mère est mal accueillie, l’enfant présente une agitation, un déni ou un mutisme. « Les psychothérapeutes ont en eux l’hypothèse qu’il est bon de faire des liens alors que l’enfant ne ressent pas forcément cela comme une bonne chose. »

La question centrale est l’extrême difficulté de ces enfants à élaborer quoi que ce soit sur l’image maternelle inquiétante qu’ils ont en eux, tout en étant fortement attachés à leur mère.

L’enfant tente de séduire et d’amadouer le parent pour ne pas être détruit par lui au prix d’une identification complète à ses désirs. Même lors de visites médiatisées, certaines enfants ne peuvent faire face à leurs parents ni maintenir leur pensée. Ils se mettent alors à dire, à leur demande, qu’ils les aiment et veulent retourner vivre chez eux, ce que le parent utilisera ensuite chez le juge.

Dans le travail psychothérapeutique, il est nécessaire qu’une troisième personne soit présente avec l’enfant et le psychothérapeute pour apporter des éléments de réalité sur ce que l’enfant fait dans sa famille d’accueil, à l’école, sur ce qui se passe dans les visites médiatisées, car l’enfant n’en parle pas de lui-même.

Réflexions sur le secret

Dans les situations d’incompétences éducatives parentales graves, le secret est un problème que l’on rencontre fréquemment et qui se présente sous trois formes : le secret montré, le secret caché et le secret gardé.

1. Le secret montré : un parent montre à son enfant qu’il détient des informations importantes concernant son histoire tout en refusant d’en parler. Pour celui qui possède le secret, le fait d’exciter l’envie de l’autre est souvent beaucoup plus important que le contenu du secret lui-même. Il existe donc une sorte d’emprise de la part du parent sur son enfant. Exemple : une maman prend l’image du père comme un otage : elle n’en parlera à sa fille que si on lui rend sa fille. Ce message a donc pour but d’inciter l’enfant à demander de retourner vivre avec sa mère.

2. Le secret caché : ce sont les non-dits familiaux qui concernent des événements ressentis par un parent comme honteux ou trop douloureux et trop désorganisateurs psychiquement pour pouvoir être évoqués par lui. Ce secret aboutit souvent, par l’intermédiaire de comportements énigmatiques des parents, à des dénis collectifs familiaux. L’évocation de ce secret par les parents, en présence ou non de l’enfant, peut avoir, mais pas toujours, des effets thérapeutiques importants. Cette évocation permet de comprendre certains symptômes du sujet. Cependant, il existe aussi une idéologie du « tout dire » et même du « tout dire tôt », dès que l’enfant peut comprendre, ce qui peut aller dans le sens qu’une révélation règlerait le problème une fois pour toutes. Mais tous les traumatismes ne sont pas bons à penser, tous ne sont pas intégrables, symbolisables par un enfant, ce qui amène à proposer le troisième type de secret :

3. Le secret gardé : il s’agit aussi d’une forme de non-dit mais décidé par un soignant dans le but de protéger le psychisme d’un enfant de la connaissance d’événements traumatiques qui seraient désorganisateurs pour son fonctionnement psychique. On peut par exemple proposer à un enfant une prise en charge relationnelle de manière à ce qu’il puisse poser les questions qu’il a sur son histoire et, à ce moment-là, envisager, si nécessaire, quel est le travail psychothérapeutique le plus adéquat. Mais une telle attitude nécessite des adultes autour de l’enfant capables de contenir le secret !

Il est aussi intéressant de savoir quelle théorie l’enfant s’est construite autour d’un événement marquant de sa vie.

Dans ces situations où les enfants ont vécu des incompétences éducatives graves, il appartient aux soignants de déterminer si la connaissance de ces traumatismes va aider le sujet à s’approprier son histoire ou si elle va plutôt introduire des affects massifs de terreur, d’impuissance, de rage, de honte qui vont jouer un rôle attracteur, fixateur de la vie psychique du sujet.

Face à ces dangers, deux possibilités s’offrent aux soignants :

1. « neutraliser le traumatisme au sens d’une atténuation » : il s’agit de transformer un secret monstrueux en du pensable ;

2. « temporiser » : on tient compte de la temporalité ; en effet, apprendre un fait traumatique n’a pas le même impact sur un enfant de 3 ans, 6 ans, 10 ans, 15 ans.

On peut alors se poser la question suivante : lorsqu’on temporise sur une génération entière, la neutralisation va-t-elle jusqu’à l’effacement du traumatisme ? Le soignant prend alors la responsabilité de modifier l’héritage psychique du sujet !

CONCLUSION

Malgré l’importance de ces prises en charge, les enfants ne guérissent jamais de leur histoire. Le traitement a pour but essentiel de leur donner les moyens de vivre malgré un passé catastrophique.

Les enfants peuvent se constituer une théorie de la vie alors que jusqu’à présent ils n’avaient fait que survivre.

Ils peuvent se constituer une enveloppe cicatricielle suffisante pour affronter la vie avec des capacités à nouer des relations à peu près adéquates avec les autres.

Pour d’autres enfants, le résultat sera médiocre. Car il y a probablement un certain niveau de violence subie qui ne sera jamais symbolisable par le psychisme et qui laisse des traces indélébiles.


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