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Le mythe familial

R.Neuburger

mercredi 30 avril 2008 par Lécureuil Danièle

L’auteur décrit la naissance d’un mythe familial, sa transmission et la place qu’il occupe au sein d’une famille. Il démontre également en quoi il peut être un frein pour celle-ci mais également une ressource voire un outil thérapeutique.

D’après R. NEUBURGER, « Le mythe familial », Paris, ESF éditeur, coll. « L’Art de la psychothérapie », 4ème édition, 2005.
Et R. NEUBURGER, « Les familles qui ont la tête à l’envers. Revivre après un traumatisme familial », Paris, Odile Jacob, 2005.

 De l’individu à sa famille…

Des thérapies centrées sur l’individu dans lesquelles on demande aux familles de ne pas être des obstacles au traitement individuel on arrive vers les thérapies familiales et les thérapies de groupe. Cependant, pour certains, la famille est perçue comme responsable d’un dysfonctionnement d’un de ses membres et ils occultent la capacité de la famille à être une ressource en matière d’aide et de créativité. Une même famille qui présente un individu en difficultés à un moment donné, peut très bien avoir montré sa créativité et son inventivité dans des situations antérieures bien plus complexes. C’est pourquoi une attitude d’aide de type réparatrice paraît souvent déplacée ou peu aidante et semble déprimer la famille en la confirmant dans ses croyances en son incapacité ou ses manques. Une attitude aidante serait d’utiliser les capacités du groupe à résoudre les problèmes et à inventer des solutions.

 De la famille au mythe familial

Cette attitude aidante pose la question de qu’est-ce qu’une famille ? Quelles sont ses ressources et comment sont-elles liées à sa structure ?
Selon l’auteur, les recherches actuelles montrent la complexité de la structure familiale. Elle dispose de plusieurs niveaux de fonctionnement relativement autonomes et en relation.
« Une famille est une unité fonctionnelle donnant confort et hygiène, un lieu de communication : matrice relationnelle pour l’individu, un lieu de stabilité malgré ou grâce aux changements que le groupe peut opérer et un lieu de constitution de l’identité individuelle et de transmission transgénérationnelle (la filiation). » Cet ensemble est unifié par un mythe familial, un ciment qui donne à un groupe son identité et qui le différencie du monde extérieur. Le mythe familial, ce sont les croyances montrées en des caractéristiques, des comportements du groupe. L’ensemble de ces croyances constituent la personnalité de la famille.

 Mythe familial : croyances ou convictions ?

La structure mythique d’une famille nécessite l’adhésion et le partage des croyances, des valeurs par ses membres. Chaque famille a ses croyances qu’elle valorise et partage, mais qui ne sont pas nécessairement considérées comme des alternatives valorisées par les autres familles. La rencontre de ces différentes croyances peut poser problèmes surtout si ces croyances sont perçues et défendues comme des vérités. Ces convictions, et non plus croyances identifiées comme telles, suppriment toute alternative et peuvent engendrer des comportements générateurs de difficultés ou des incapacités à résoudre des problèmes. Ainsi si, au sein d’une famille, la conviction mythique est de traiter chacun de ses enfants de façon rigoureusement égalitaire et que l’un d’entre eux doit être opéré de l’appendicite, les parents vont faire opérer également les autres enfants !

 Mémoire familiale et transmission

Pourquoi certaines croyances, mythes de fonctionnement d’une famille sont-elles vécues comme très relatives ou au contraire vécues comme des vérités ? La réponse est à chercher du côté de la mémoire familiale et de sa transmission.
La transmission est la capacité donnée à un sujet de disposer de certitudes ou d’informations sur ce qu’est une famille et sa famille en particulier, de telle sorte qu’il puisse articuler son propre projet familial soit en continuité soit en rupture avec la génération précédente. L’outil de cette transmission est la mémoire familiale.
L’auteur distingue la « mémoire familiale–entrepôt » de la « mémoire familiale-processus ». La première représente toutes les sources potentielles d’informations concernant la famille : récits des aînés, photos, films, devises familiales et règles de fonctionnement au sein de la famille mais aussi les règles qui régissent les contacts entre un membre de la famille et le monde extérieur. La seconde, la mémoire familiale–processus, est le processus par lequel on est autorisé ou non à accéder aux informations. Les aînés procéderont à une sélection de ce qui leur semble opportun de transmettre afin d’assurer, selon eux, la transmission d’une image familiale conforme à leurs attentes. Dès lors, l’auteur conclut que la transmission est certes une transmission de contenu mais également une « gestion adéquate de l’oubli ».
La transmission soit soutient le projet familial s’il est investi positivement par les aînés soit occulte ou gomme des informations afin de transmettre un contenu plus adéquat avec le projet familial qui est souhaité être transmis.

 Structure interne du mythe

Dans les mythes familiaux, on trouve trois niveaux. Le premier est individuel et indique ce que l’individu doit devenir en fonction de sa famille donnée. Le deuxième est intra-groupal et indique les comportements à tenir vis-à-vis des autres membres du groupe familial. Et le dernier est le niveau extra-groupal à savoir celui qui indique comment penser et agir face aux étrangers au groupe.
Toute famille dispose de ces trois domaines mythiques avec des éléments qui s’enracinent dans l’une ou l’autre famille d’origine et qui facilitent la greffe, la prise du ciment entre deux personnes qui fondent une famille. Chacun va apporter ce qu’il a reçu de normes, de valeurs, d’idéaux soit pour œuvrer dans la continuité du mythe soit pour le critiquer et proposer un modèle différent.

 Un mythe familial menacé…

Une fois transmis, ce mythe familial n’en demeure pas moins menacé puisque les membres du groupe sont en contact avec le monde extérieur. Les éléments qui menacent l’identité du groupe sont de deux natures. D’une part, des éléments qui singularisent le groupe via soit le comportement de certains membres du groupe (comportement singulier signifiant une déviance visible) soit par un particularisme lié à un contexte social, religieux ou politique. D’autre part, des éléments banalisants qui vont gommer les différences et les particularités.
Dans le premier cas, la transmission va occulter les souvenirs, les différences estimées non-conformes ou déviantes par rapport au mythe familial et dans l’autre cas la transmission va porter sur une différence à maintenir au regard d’autrui et va occulter les éléments banalisants.
Les interventions thérapeutiques seront alors différentes selon que la famille se complait dans la non-différence et la banalité ou que la famille se définit par sa différence et son exception.
Une autre menace est un traumatisme qui va détruire le mythe familial. Ce point sera détaillé plus loin.

 Le mythe familial et le mythe professionnel des intervenants

Les familles mettent en place un système d’aide interne et même si elles s’adressent à l’extérieur pour être aidées, les intervenants ne peuvent proposer une aide qui s’oppose au système d’aide interne car ce dernier est relié au mythe du groupe.
Ce qui est vrai pour la famille, l’est également pour les intervenants. Ils ont un groupe d’appartenance qui a créé une identité de l’intervenant et avec elle son mythe social concernant notamment les ‘bonnes familles’ et en particulier les normes concernant l’éducation. S’il est vrai que ces normes varient en fonction du temps et des lieux, nous ne n’y échappons pas. Prendre conscience de ce mythe aussi bien quant à son contenu mais également quant à son éventuelle relativité et donc se poser la question de notre adhésion sont les premiers pas pour que ce mythe professionnel ne devienne pas un handicap ou un obstacle dans les propositions d’aide.
A chaque demande d’aide, il importe donc de répondre en tenant compte du mythe professionnel et en tenant compte du mythe familial qui apparaît dans le système d’entraide mis en place par la famille. Quand une famille se retrouve désemparée face au système entraide qu’elle a mis en place soit parce qu’il a échoué soit parce qu’il est critiqué, elle peut demander une aide à l’extérieur. L’intérêt de repérer le mythe d’aide qui se profile derrière une demande d’aide est de reconnaître les valeurs de la famille, celles qui sous-tendent le dispositif d’entraide qu’elle a mis en place et utiliser ses valeurs afin de maintenir la famille dans sa capacité à être actrice et créatrice de cette aide.
Ci-après, une application qui relie le mythe familial, la demande d’aide et le thérapeute.

 Le mythe familial menacé par un traumatisme

Un traumatisme familial est la conséquence d’une atteinte à la dignité du groupe familial dans son droit d’exister aussi bien aux yeux de la famille élargie mais également aux yeux de la société dans laquelle elle vit. Cette dignité inclut le droit à une certaine souveraineté sur le territoire d’intimité familiale c’est-à-dire le droit de choisir son lieu de résidence, son mode de vie, ses modèles éducatifs,… Pour l’auteur, le trauma est le produit d’une violence exercée sur un ou plusieurs membres de la famille. Une même cause peut laisser des traces traumatiques chez certains et pas chez d’autres. Dès lors, les situations traumatiques sont très variées : faillite, licenciement, divorce, abandon, agression, viol, inceste…
Le trauma touche à la partie mythique de la famille, ce qui lui donne vie et ce qui lui permet d’exister ou de justifier son existence aux yeux du monde extérieur.

 Après le traumatisme, …la culpabilité comme « prothèse mythique »

Quand le mythe unificateur est mis à mal ou détruit, qu’est-ce qu’il reste ? Il reste une famille qui tente de rassembler ses membres et tente de réparer le mythe. Cependant, elle va souvent ‘choisir’ le sentiment de culpabilité comme nouveau ciment, comme « prothèse mythique ». Bien sûr, la colère peut être présente mais ce sera souvent la culpabilité de n’avoir pas pu empêcher la situation qui va prédominer et ce, que ce sentiment soit justifié ou non. La famille va alors transmettre ce nouveau mythe et va se transmettre cette culpabilité.

En tant que thérapeute, vouloir diminuer ou faire disparaître ce sentiment de culpabilité semble engendrer une angoisse de séparation considérable. En effet, détruire ce ciment qui relie les membres d’une famille entre eux semble peu adéquat. L’auteur propose que l’intervention thérapeutique porte sur la reconnaissance du préjudice subi puis redonne une structure mythique et rituelle au groupe. Ce qu’il nomme « Les trois R » : Re-connaître, Re-mythifier et Re-ritualiser. Une fois ce chemin parcouru, la culpabilité perd sa place de ciment et permet donc aux membres de la famille de s’en dégager et devenir plus autonomes tout en restant membres de cette même famille uni par autre chose que la souffrance.

 Re-Connaître

Reconnaître signifie « prendre en considération l’existence et la légitimité de la souffrance psychique vécue par la personne et l’aider à la vivre » . Cela exclut donc toute tentative de raisonner cette souffrance et toute promesse de réparation. Cette dernière est impossible à honorer puisque la réparation sera toujours inférieure au dommage subi !
La reconnaissance peut se faire via un groupe de pairs qui aurait subi le même trauma. Cette reconnaissance par les pairs va permettre une prise de conscience et une auto-reconnaissance par les victimes de ce qui leur est arrivé et els aider, comme leurs descendant à mettre des mots sur leur souffrance.
Le thérapeute peut également reconnaître la souffrance. En témoignant à son patient de sa croyance en ses dires, il reconnaît et entame la première étape du processus thérapeutique face au traumatisme.

 Re-Mythifier

La « prothèse mythique » constituée d’angoisse et de culpabilité sera substituée par une « greffe mythique ». Celle-ci propose un nouveau ciment qui permettra aux membres de reprendre le cours de leur vie, un nouveau ciment qui ne rappelle ni la honte, ni le malheur ou la violence subie.
Ce nouveau mythe peut très bien être débusqué dans le récit familial. En effet, après la reconnaissance de ce que la famille a traversé, on peut mettre en évidence, par un recadrement de la situation, une de ses qualités fondamentales dont elle fait preuve et qui servira de base au nouveau mythe et servira de leviers pour poursuivre la route et retrouver son droit à exister en tant que famille.
Pour soutenir ce nouveau mythe et laisser au passé une place moins prégnante, l’étape de re-ritualisation est souvent nécessaire.

 Re-ritualiser

La fonction d’un rituel est de solidariser le groupe. Le rituel, ici, aura également pour fonction « d’énoncer sans dénoncer » c’est-à-dire ne pas banaliser ce qui a provoqué le traumatisme mais bien le contenir dans une armature rituelle et donc de neutraliser ses effets.
Le rituel peut être prescrit par le thérapeute ou inventé par la famille. Et même s’il semble artificiel, il contribue à restaurer un lien identitaire, une solidarité entre les membres d’une famille et surtout isoler le trauma.
On peut également choisir parmi les comportements déjà présents dans la famille et lui attribuer une valeur de rituel.

Les « Trois R » : obtenir, pour la famille, la reconnaissance de sa souffrance, re-mythifier par la sublimation que représente une mise en scène de l’histoire et enfin associer les autres à un rituel qui lie et soutient une collectivité. Voilà une démarche thérapeutique qui utilise le mythe familial comme point d’ancrage et qui intègre les ressources et la créativité de la famille.


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