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La famille du toxicomane S. Cirillo, R. Berrini, G.Cambiaso, R. Mazza

dimanche 13 janvier 2008 par Hornay Agnès

Les auteurs sur base de cas cliniques tentent de décrire la genèse de la toxicomanie masculine tant au niveau individuel qu’au niveau relationnel et social en considérant la famille comme le creuset de la souffrance. Ces derniers s’attachent à prendre en compte une analyse trigénérationnelle en s’attardant sur sept étapes du cycle de vie d’une famille, leur servant de canevas à l’exploration du symptôme : les familles d’origine, la construction du couple, la relation mère/enfant, l’adolescence, le passage au père, la rencontre avec les produits, les stratégies basées sur le symptôme.
A partir de cette grille de référence, les auteurs vont déceler trois types de trajectoires favorisant l’émergence, voire le maintien de la toxicomanie.

1. Les différents parcours dans le développement du processus de la toxicomanie

La trajectoire numéro un est caractérisée par ce que Cirillo appelle « l’abandon dissimulé » où le père du toxicomane s’est trouvé être un enfant parentifié dans son enfance et la mère en proie à des relations conflictuelle avec sa propre mère. Ces carences sont reconnues par les parents mais minimisées. La création du couple se base donc sur un mariage d’intérêt mais que aucun des conjoints n’arrivent à satisfaire vu leur dépendance affective à leur famille d’origine. Dès lors, la qualité de la relation entre la mère et l’enfant est frustrante car « mimée », construite sur le besoin de reconnaissance de la mère vis à vis de sa propre mère plutôt que sur le lien émotionnel en tant que tel. L’enfant à l’adolescent va se rendre compte du caractère instrumentalisé de sa personne dirigé pour résoudre les conflits mère/fille, la mère le bloquant dans son processus d’autonomie et d’individuation. Le jeune va alors se tourner vers son père pour trouver une légitimation de son indépendance mais ce dernier ne sera pas adéquat et attentif au jeune soit par jalousie du triangle mère/enfant/grand-mère soit par son intervention également maternante. Par le contact avec la drogue, le jeune tente d’affirmer son autonomie mais en même temps bénéficie des avantages des soins infantilisants de la mère davantage renforcés.

La trajectoire 2 est caractérisée par des carences non reconnues au sein des familles d’origine par des mécanismes de méconnaissance et d’occultation de la réalité. Le couple des parents se rapporte à un « mariage obligé » où les attentes et les besoins dans l’autre partenaire sont si forts qu’il en résulte une grande dépendance entre eux, une peur de la séparation et ce malgré une insatisfaction. ( notion de PAT : un jeu sans issue où le couple s’affronte perpétuellement). Au sein de la relation mère/ enfant va se jouer des sentiments ambivalents et angoissants de la mère résultant du jeu relationnel propre au couple. Cette complexité peut risquer d’amener l’enfant dans un rôle d’instrumentalisation anti-paternelle. A l’adolescence, les comportements perturbateurs sont le signe d’une réaction à l’attention exclusive de la mère pour son couple. Si l’enfant est « instrumentalisé », ces comportements font office de rébellion contre la tendance de la mère de le maintenir dans le PAT. Concernant les stratégies basées sur le symptôme au niveau du système, la toxicomanie peut offrir à la mère l’opportunité de réintroduire le père dans un lien conjugal précaire, ce dernier reportant sa colère et sa rage non sur le couple mais sur la toxicomanie du fils. Par ailleurs, la toxicomanie peut aussi servir d’attaque contre le père, la mère privilégiant le lien à son fils en soutenant la toxicomanie et provoquant ainsi le rage et la distanciation du père.

La trajectoire 3 est caractérisée par des familles que l’on définit comme « multi-problématiques ». La structure familiale est déjà désagrégée au niveau des parents. Il s’agit d’abandons objectifs qui se reproduisent soit entre mari et femme soit entre les parents et l’enfant. Avec cette base, le mariage est un mariage inexistant avec des attentes très faibles car de toute façon habituellement décues. Le bébé se développe donc dans un état d’abandon existentielle mais cet abandon sera plutôt attribué à la situation souvent réelle de détresse sociale et économique. L’adolescence de l’enfant sera marquée par l’adhésion à des bandes de quartier, généralement transgressives et violentes ayant des fonctions familiales substitutives. L’enfant s’émancipe précocement face à un parent faible qui requiert protection et compensation pour les souffrances éprouvées dans la relation conjugale. De son côté, le père est généralement absent ou inadéquat et encore une fois, la pathologie sociale sert à objectiver les déviances individuelles et relationnelles du père. Les stratégies basées sur le symptôme ici sont donc l’objectivation des difficultés familiales en exportant la faute vers l’extérieur et la société.

Ces trois processus doivent être considérés comme des pistes qui peuvent nous guider au niveau du travail sur l’histoire familiale en abordant les différentes étapes du cycle de vie et en aucun cas des modèles rigides faisant entrer la personne dans une étiquette pré-établie.

2. Le travail avec la famille

Cirillo et son équipe partent du principe que la reconstruction par la famille de son histoire émotive et relationnelle qui prendrait en compte les aspects carentiels constitue un facteur puissant de changement, même si il n’est pas le seul.

En faisant cela, on évite la causalité circulaire en ouvrant à une causalité plus complexe avec une multiplicité d’éléments sociaux, cognitifs, affectifs, éducatifs etc...Cette technique offre également à la famille entière la possibilité d’être considérée comme étant dans un système en souffrance afin d’alléger le poids de la responsabilité individuelle dans un climat de co-responsabilisation tant des parents que du patient désigné.

Ce que nous propose Cirillo et son équipe est très intéressant car il nous invite à mieux cerner l’histoire émotionnelle de la famille sur plusieurs générations. L’espace thérapeutique doit permettre à la famille de venir déposer une narration, une reconstruction émotionnelle des évènements qui s’y sont déroulés et qui ont pu influencer d’une manière ou d’une autre le comportement symptômatique. Cette manière d’agir me semble s’inscrire dans la technique du recadrage, importante dans toute relation thérapeutique, qui va ouvrir le champ du thérapeute et de la famille sur la définition du « symptôme ». Ouvrir le symptôme va permettre à la famille de réfléchir sur les évènements importants ; les préjudices subis et la reconnaissance réciproque des souffrances et des responsabilités. Cette tentative de reconstruire les passages significatifs de la famille pour avoir une finalité thérapeutique doit avoir un sens pour la famille. Quel sens a cette reconstruction pour la famille ? Que va-t-elle lui apporter par rapport à son propre fonctionnement actuel ? Par exemple, la reconstruction émotionnelle des parents de leur enfance et de la relation avec leurs parents ne doit être abordée que lorsque le thérapeute a su créer une affiliation suffisante avec la famille et un sentiment de confiance au risque de mettre ces derniers sur la défensive.

Cette technique aurait également l’avantage de permettre au patient de sortir de la chronicité de son trouble en élargissant le symptôme au système familial. En effet, la chronicité peut être considérée comme la volonté d’opposition du patient du type « je voudrais arreter mais je n’y arrive pas.... » qui est très souvent traduit par les familles comme LA SEULE volonté déviante du sujet. Or, en nous montrant ses deux polarités, le patient nous fait entrevoir implicitement que la toxicomanie ne dépend pas exclusivement de lui, de sa propre volonté. Cette chronicité est une « attaque » non verbale envers les autres membres de la famille qui font corps contre le patient en se rangeant derrière leur statut de « victimes de la drogue ». Pour être efficace, la reconstruction doit donc se passer dans un cadre non culpabilisant et faire entrevoir à la famille et au patient la relative nécessité de certains comportements qui échappent en partie au contrôle et au pouvoir direct des protagonistes comme par exple dans le cas de la reproduction de carences.

a. L’importance de la demande

Analyser la demande est très importante car derrière toute demande d’aide, de soutien, de conseils, il y a très souvent un désir de prise en charge de certains membres de la famille étant épuisés dans leur rôle parental. Certains parents mettant en avant leurs symptômes, leur dépression et essaient de manifester de manière sous jacente la délégation de leur rôle parental.. Comprendre les parents dans leur souffrance parce que incompétents est nécessaire pour le contre-transfert du thérapeute afin de prendre en considération le parent dans le setting familial e tracer la voie pour l’utilisation du modèle en 7 stades qui sont : les familles d’origine, le couple conjugal, la relation mère/enfant dans l’enfance, l’adolescence, le passage au père, la rencontre avec les drogues dures, les stratégies basées sur le symptôme ou comment le système familial s’organise autour de la problématique.

Les auteurs s’accordent à dire qu’il est très rare de recevoir une demande spontanée d’intervention psychologique dans les cas de toxicomanie ; il s’agit davantage de demandes d’intervention urgente, des attentes de solutions « magiques » du problème au niveau physique ( sevrage) ou psychosocial ( s’intégrer dans un travail). Ces demandes ne vont pas souvent dans le sens d’un réel changement et peuvent se placer à l’intérieur de stratégies maintenant le symptôme.( cfr notion de codépendance) Néanmoins, en créant une crise dans l’organisation familiale, elles peuvent offrir une possibilité d’accès thérapeutique.

En ce qui concerne la (re)construction familiale autour de la toxicomanie, [1] dans leur ouvrage « les toxicomanes et leurs familles » partent de l’hypothèse que la famille considère inconsciemment la toxicomanie du jeune comme une fonction régulatrice et non un problème. La famille est alors codépendante du produit c’est à dire que le système familial s’est régulé sur base de la toxicomanie d’un de ses membres. La question du processus d’autonomisation est souvent une question délicate dans certaines familles, en effet, le processus de séparation s’il provoque angoisse et peur sera parasyté par des symptômes. Ainsi, chez un adolescent le symptôme sera présenté comme une tentative pour s’autonomiser mais en même temps, une sorte de compromis qui maintient les liens dans son enchevêtrement.

La drogue est donc présentée ici comme un moyen d’échapper à la relation tout en continuant à la maintenir et à l’organiser. D’un point de vue systémique, les conduites addictives comportent toujours une difficulté à élaborer un processus de séparation/individuation et cela met en cause les deux tenants de la relation. La toxicomanie ne s’intérroge pas et met de côté tous les conflits relationnels, toutes les difficultés étant imputées à la drogue et dès lors, la conduite addictive va protéger la relation de la perte de celle-ci. La drogue organiserait selon ces auteurs la relation.

Angel met également en lumière le concept de famille du « tout ou rien ». Ce sont très souvent des familles altruistes, dévoués les uns aux autres sans rien vouloir pour soi. Il en ressort un certain fantasme de toute puissance avec cette croyance que la famille doit pouvoir tout gérer et tout combler. Les désirs individuels, les besoins sont refusés car ils culpabilisent la famille ; cette dernière se sentant attaquée comme si elle était prise en défaut de n’avoir pu tout combler. Le comble de l’autonomie pour cette famille serait de ne dépendre de personne. La donc est donc un parfait produit pour alimenter cette illusion : « J’en prends quand je veux et j’arrête quand je veux ». C’est ce mythe de l’autonomie sans lien qui va provoquer des liens de dépendance extrême, puisque, pris au jeu du Tout ou Rien, des liens « normaux » ne peuvent s’élaborer.

b. Travail avec les sous-systèmes

Travailler avec le groupe familial entier peut se révéler complexe en raison des caractéristiques désorganisées de certaines familles de toxicomane. La convocation de sous-systèmes horizontaux (couple) ou verticaux ( père/fils) peut se révéler être une stratégie thérapeutique qui doit être réfléchie au fur et à mesure des hypothèses élaborées, en fonction des différentes étapes abordées de la grille d’évaluation afin d’individualiser le système approprié pour explorer les dynamiques dysfonctionnels et les mobiliser.

La valeur de l’intervention sur la fratrie a été largement étudiée par divers auteurs (de Bernart et al.,1992 ; Dunn, Kendrick, 1982 ; Kahn, Lewis, 1988). Ainsi, si le fils toxicomane a subi une activation incomplète de ses besoins émotionnels dans la relation avec ses parents, il advient souvent que dans sa relation avec sa fratrie, ce dernier arrive à compenser partiellement certaines exigences d’appartenance, expérimentant plus largement une gamme de répertoires émotionnels, en particulier dans la coopération paritaire. La fratrie peut donc constituer une ressource stimulant la solidarité et la capacité à collaborer.

Il est également fréquent de trouver au sein de familles de toxicomanes une polarisation des positions réciproques de manière à scinder les frères et soeurs en termes de « bons » ou de « mauvais », réussis et ratés ( Cleveland,1981 ; Cancrini,1987). La toxicomanie peut contribuer à maintenir cette fracture et le manque de communication entre frères et soeurs. Dans d’autres occasions, ce manque de communication peut pousser un frère ou une soeur à devenir le parent du patient, suite à la délégation des parents. La tâche thérapeutique dans ces cas sera de faire prendre conscience à la fratrie que leur distance trouve ses racines dans des souffrances communes.

3. La place du père : Un modèle pour l’intervention thérapeutique

Au cours de l’exposé du travail de Cirillo et de son équipe, ces derniers ont montré que la symptomatologie trouve un terrain favorable lorsque les fonctions paternelles sont défaillantes. Le père du toxicomane est généralement décrit comme un parent « qui regarde ailleurs », ne se rend pas compte de la difficulté dans laquelle se trouve son fils et qui n’intervient pas en sa faveur face aux carences éducatives maternelles.

Suite aux différentes recherches, il apparait que le père est souvent disqualifié par sa femme surtout pour la relation qu’il a avec son fils ; il est décrit comme un personnage inconsistant dans l’éducation ou comme un personnage avec un regard dévalorisant et autoritaire face à l’inaptitude de la mère. Habituellement on lui reconnait son dévouement au travail, permettant à la famille une bonne insertion sociale. L’équipe de Cirillo a remarqué que l’absence du père semblait dépendre d’éléments constitutionnels prenant source dans l’enfance ( parentification du père, manque de relation avec leur père) et de stratégies basées sur le symptôme. Selon eux, le cliché de la mère surimpliquée, du père passif et de l’enfant triangulé par les dysfonctionnements du couple font référence à la situation lors de la découverte de la toxicomanie et donc de l’organisation et de la régulation de la famille autour de cette dernière (stade 7) et cache les véritables fondements et les caractéristiques individuelles qui ont contribué à l’émergence du symptôme.

Pour ces raisons, l’équipe suggère de dynamiser l’image paternelle et de l’inclure à juste titre dans le processus thérapeutique, le secouant de l’immobilisme, à condition que la thérapie familiale soit le lieu ou l’on puisse trouver le souvenir de ses souffrances individuelles. En résumé, des carences vécues au sein de la famille d’origine, dont le résultat fut un passage à l’âge adulte précoce et la négation des émotions connexes, empêchent le père de témoigner en faveur de son fils et de ses exigences de croissance. Réhabiliter les fonctions au cours de la thérapie quand elle est possible est l’action à privilégier pour un changement en raison de trois principales variables. Premièrement, la phase du cycle de vie, adolescence ou post adolescence, qui recquiert physiologiquement l’intervention paternelle sur la scène familiale. En second lieu, la reconstruction historique des histoires familiales permet de faire sortir « du ghetto » le père souvent déstabilisé patr la coalition mère/grang mère, pour récupérer ses possibilités inexprimées. Enfin, le père peut excercer d’un point de vue perceptif-cognitiviste sa fonction de témoin qui peut être sollicité par les thérapeutes pour mettre en évidence les aspects carençants et inadéquats des soins maternels et de la relation mère-fils en général.

PS Bibliographie

Angel P ;Defrance J ; Sternschuss-Angel S. (1983) « Analyse critique de la littérature sur le Toxicomane et sa famille », Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratique en réseaux, 6, p23-24.

Bandelier M ; Bergeret J ; Fain M ; La psychanalyse à l’écoute du toxicomane, Dunod-Bordas, Paris, 1981.

Bowlby J ; (1980) Attachement et perte, vol 3 : La perte : Tristesse et dépresion, PUF, Paris, 1984.

Cirillo S. (1986) Famille en crise et placement familial, ESF éditeur, Paris, 1994.

Cirillo S ; Di Blasio P ; La famille maltraitante, ESF editeur, 1992, Paris.

Dunn J ; Frères et soeurs, Nathan, Paris, 1992.

Eiguer A. (1989) Complicités perverses entre le toxicomane et sa famille, In : Chemins cliniques. Adolescences. Toxicomanies, PUM, Toulouse.

Neuburger R ; « Thérapie Familiale et toxicomanie » dans l’autre demande, ESF éditeur, p88-89.

Olievenstein C. (1981a) L’enfance du toxicomane, PUF, Paris, 1982.

Selvini Palazzoli M ; Cirillo S ; Selvini M ; Sorrentino AM. (1988) Les jeux psychotiques dans la famille, ESF éditeur, Paris, 1996.

[1Sylvie et Pierre Angel


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