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Extraits du Livre de Jean-Claude Benoît paru Chez Georg collection Thérapie & Systémique

Gregory Bateson La crise des écosystèmes humains

par Jean-Claude Benoît

jeudi 20 octobre 2005 par Benoît Jean-Claude

 Comment définir un trait de caractère ?

Anglais voulant s’inscrire dans cette culture en devenir rapide, Bateson constate les différences affectives et comportementales dans les modes relationnels.

Un essai, « Morale and National Character », est publié en 1942 dans l’ouvrage de sociologie « Civilian Morale » (Le moral des civils).

Ici le mot anglais morale concerne donc l’engagement d’une nation dans une guerre lointaine et proche à la fois -Europe et Pacifique.

Il utilise cette étude pour approfondir la notion de caractère humain, en continuité avec ses observations comparées antérieures : latmul et Balinais, Anglais et Américains, Américains et Allemands, Est et Ouest, etc.

Le sociologue d’origine germanique Kurt Lewin a déjà identifié une différence de réaction des Allemands et des Américains face à l’échec : pour ceux-là c’est le découragement, et pour ceux-ci c’est au contraire un stimulant.

Bateson affine cette observation par le thème de l’apprentissage : « La généralité la mieux fondée dans le champ de la psychologie est qu’à un moment donné les caractéristiques comportementales de tout mammifère et spécialement de l’homme dépendent de l’expérience et du comportement antérieur de chaque individu. »

La notion de « caractère national » qui désigne une série de traits comportementaux -« les Anglais sont... », « les Américains sont... », etc. n’évoque pas une simple uniformité, mais plutôt une sorte de régularité des comportements dans ces groupes nationaux.

Bateson conseille d’aborder cette étude selon cinq thèmes précis.

a) On a vu que la différenciation des sexes chez les latmul s’inscrit dans une complémentarité réciproque des conduites. Les deux systèmes d’habitudes -des hommes et des femmes- se confirment réciproquement. Ceci se réalise de façon claire dans des duos du type : admiration-exhibitionnisme, domination-soumission, protection-dépendance.

Pour les nations modernes, on peut utiliser sans risque d’erreur ces modèles de différenciation mutuelle pour l’étude de groupes humains stables. Ceci permet de comprendre avec une certaine exactitude la formation du caractère courant de concitoyens dans leurs relations intimes et dans leur vie sociale.

b) Un facteur doit être pris en compte dans nos sociétés modernes : la fréquence des déplacements humains, avec leurs brassages sociaux souvent massifs. Toutefois ce fait peut être perçu par la nation accueillante comme élément positif de son propre dynamisme.

c) Et même les inévitables personnalités déviantes vont justifier de fait le modèle collectif imposé : paradoxalement, on peut dire que leur opposition elle-même manifeste une perception claire des normes imposées. C’est ici un type de paradoxe communicationnel, tel que Bateson aime les souligner.

d) En soi, l’évolution de chaque société se veut en opposition avec certains traits du statu quo an te, abandonné à un passé étiqueté comme « l’ancien temps ». Ceci à tel point que peut se manifester une attente et une pré-expérience de changements, avec la conscience des ressources apportées par l’hétérogénéité ainsi anticipée. De fait, ceci exprime une forme de créativité sociale disponible.

Au sein même de telles bipolarités, Bateson introduit une dimension supplémentaire, qui est créatrice de systèmes triadiques.

Dans une situation relationnelle, un sujet tiers est habituellement concerné ou en attente de l’être.

Il s’agit d’une constante dans les rapports interhumains. Très habituellement ceci introduit un modèle hiérarchique vertical dans la situation des participants concernés. Ce fait caractérise toutes les organisations humaines. L’Anglais Bateson cite « les parents, la nurse, l’enfant » ; ou encore les trois niveaux d’autorité dans les internats des collèges anglais. On sait que l’armée est ici le modèle (capitaine, lieutenant, sous-lieutenant, etc.), mais aussi toute activité industrielle ou administrative. Partout et toujours : responsable, gestionnaire, exécutant.

Mais les dyades subsistent. Face à leurs enfants, les parents anglais dominent, secourent et s’exhibent, tandis que ceux-là leur doivent soumission, dépendance et admiration. Il n’en va pas de même dans la famille américaine : là, les parents montrent légère dominance, avec assistance et admiration, et du côté des enfants ce sera : légère soumission, dépendance et exhibitionnisme.

Ce dernier point frappe Bateson : l’enfant américain est encouragé par ses parents à leur montrer nettement son indépendance. Le jeune doit se lancer de façon précoce dans sa vie personnelle, son métier, sa famille. Rien ne l’empêche de se vanter à bon escient et preuves à l’appui : c’est ce que l’on attend de lui ! Ces traits de tempérament acquis dès l’enfance imprègnent les relations adultes. Ce qu’un Anglais considère comme exhibition et vantardise chez un Américain est chez ce dernier une demande d’estime formation et de considération.

 Tout apprentissage humain est par nature relationnel

En 1942, Bateson publie une étude intitulée Social Planning and the Concept of Deutero-learning, en hommage aux travaux socio-anthropologiques de Margaret Mead (STEPS). Il montre comment celle-ci sut utiliser le thème d’une dialectique existant entre les « moyens » et les « fins », ce qui peut rester un guide permanent du chercheur en sciences humaines. Le recueil attentif des observations dans ce champ vise au respect des faits primaires auxquels l’observateur a participé. Ceci guidera ses élaborations théoriques. Cette attitude conduit à la recherche de « valeurs » qui donnent un sens général et humain à chaque civilisation et à la « direction » de son évolution.

Il souligne qu’en psychologie, l’étude dite objective selon le modèle béhavioriste -comportementaliste -est mise en cause par les psychologues gestaltistes allemands. Ce furent « la théorie de la forme » avec P. Guillaume ou la phénoménologie deM. Merleau-Ponty, en France. Attentifs aux formes globales, ils ont élevé l’étude des comportements vers celle des conduites.

L’apprentissage pavlovien ou skinnerien bute sur la simplicité réductrice du modèle stimulus-réponse de l’animal en laboratoire. A la limite, c’est le chercheur lui-même qui se trouve esclave des dénominations qu’il donne à ses observations : « réactivité », « énergie », « passivité », « dominance », etc.
Transposer ces étiquettes dans une culture humaine aboutit à prôner une manipulation directe des individus, sans tenir compte des complexités culturelles et interpersonnelles. Il est nécessaire d’aboutir à une classification des habitudes et des comportements qui les montre reliés à un champ humain local et global à la fois.

Pour Bateson, l’animal mis en situation expérimentale apprend non seulement à saliver au moment opportun, -ou pour l’humain, à réciter des syllabes dénuées de sens- mais aussi il apprend à apprendre.

Il se montre de plus en plus compétent dans la tâche demandée.

En quelque sorte ce sujet acquiert l’habitude de percevoir un contexte relationnel et ses séquences et, de plus, l’habitude de « ponctuer » le flux des événements, en un sens relationnel, dans la séquence qu’il vit.

Ce modèle, « learning to learn », donne la clef des états mentaux vécus -que ceux-ci soient intitulés liberté ou contrainte, résistance ou passivité. Apprendre à apprendre.

Dans le monde réel, l’individu va accueillir ou refuser des habitudes perceptives selon ses propres processus, extrêmement complexes. Là interviennent le ton de la voix, les gestes d’accompagnement, le contexte de la situation. Le flux des événements est porté par le langage national, l’art, la technologie et tous ces moyens culturels par lesquels chaque humain se crée.

Le laboratoire de psychologie comportementale est hors du champ d’un savoir réel sur l’humain et de ses acquisitions. Bateson précise que : 1) la névrose expérimentale est ce qui survient quand un sujet échoue dans l’assimilation d’une séquence d’événements, lorsque celle-ci est gauchie et distordue de telle sorte qu’elle ne peut entrer en harmonie avec aucune de ses habitudes perceptives (note de 1942) ; 2) cette remarque préfigure le concept de double bind (note de 1972).

Il rappelle ses recherches sur « l’évitement instrumentalisé », conduites avec Margaret Mead à Bali. Il s’agissait de l’insistance mise dès l’enfance sur le contrôle émotionnel de soi. Nous avons vu cette inhibition affective précoce où les comportements adultes réciproques manifestaient le même évitement émotionnel dans un monde conçu comme immuable. Ceci marquait cette culture par ses comportements routiniers, ses rituels incessants et sa courtoisie extrême.

Notre civilisation occidentale nous entraîne à l’inverse dans un optimisme modèle évolutif, non moins automatisé : « Nous avons essentiellement besoin, à tout moment, que la réussite soit au détour de la rue et, vrai ou faux, ceci ne peut être testé. Nous sommes devenus comme ces quelques artistes qui travaillent dans l’urgence de l’inspiration, urgence qui naît du sentiment que la grande découverte, la réponse à tous nos problèmes, ou la création majeure, le sonnet parfait est toujours tout proche de nous, ou comme la mère qui pense que son enfant, pourvu qu’elle lui donne une attention suffisante et constante, peut devenir ce phénomène infiniment rare, une brillante et heureuse personne. »

Bateson a trouvé dans ces réflexions une synthèse finale (end-linkage) de son idée de la schismogénèse. Il explicite ceci par l’expression de « processus coévolutif » : « C’est le contexte entier qui évolue. » En 1972, il ajoutera : « Depuis lors (1942), je me suis attaché volontairement à la structure qualitative des contextes plutôt qu’à l’intensité de l’interaction. L’intensité de la symétrie (l’opposition à l’autre) -ou de la complémentarité (l’acceptation de l’autre)- a donc moins d’importance pour le décodage éthologique. »

Ce sont là des systèmes de valeurs gérant les modalités relationnelles concrètes. Les apprentissages supérieurs et en particulier les faits de ce qu’il nomme deutéro-apprentissage ont pour fonction essentielle l’acquisition et la synthèse permanente des traits relationnels de la personne. La constitution du « caractère » d’un individu est à la fois personnelle et contextuelle : famille, environnement, culture. Chaque contexte inclut à la fois les comportements et les subjectivités. Dès la prime enfance, ces interférences jouent un rôle déterminant.

 Voici l’ère cybernétique

En 1942, Bateson s’intègre aux recherches sur les devenirs de la pensée et des modèles cybernétiques, en participant à une première rencontre interdisciplinaire sur le thème des « mécanismes de rétroaction et systèmes causaux circulaires en biologie et dans les systèmes sociaux. » Celle-ci est organisée par la Josiah Macy Jr Foundation, pour des chercheurs de disciplines diverses tels J. von Neumann, mathématicien, Lorente de No, physiologiste, W.S. Mc Cullogh, neuro-physiologiste, L.S. Kubie, psychanalyste. Cette façon de travailler en groupe comporte la réunion d’une dizaine de spécialistes autour d’une table. Chacun apporte un texte rédigé sur le thème concerné. Ceci est enregistré de même que les discussions qui suivent les exposés. Un ouvrage peut être publié par la suite.

Le thème et le modèle général de la rétroaction négative dans les systèmes vivants ou artificiels développent des intuitions antérieures et viennent bouleverser le champ général des sciences tant exactes qu’humaines.
A son retour d’Extrême-Orient, il participe en 1945-1946, ainsi que Margaret Mead, à d’autres rencontres similaires, marquées par l’influence de Norbert Wienner, activement présent, de Kurt Lewin, sociologue, de D.C. Marquis -théorie de l’apprentissage- et de Heinz von Foester, ingénieur mathématicien. Ces échanges se poursuivront jusqu’en 1953. La découverte cybernétique ouvre des champs nouveaux dont ces groupes de réflexion multidisciplinaires confrontent maints exemples. De nouveaux temps se préparent, une étape de la croissance humaine, mais c’était déjà l’explosion de deux bombes atomiques...

C’est la période où les sciences humaines vont se trouver confrontées elles-mêmes à la naissance de « la seconde Révolution Industrielle ».

En mars 1946, Wienner et J. von Neumann « ouvrent la voie, différenciant les codages « analogique » et « digital », offrant à la discussion circuits, servomécanismes, feed-back positif et négatif, mesure de l’information et sa relation avec l’idée d’entropie, systèmes binaires, théorie des jeux de von Neumann, théorie des types logiques de Bertrand Russell, oscillations « pathologiques » (oui-non-oui, etc.) dans les computers confrontés à un paradoxe, enfin notion que les systèmes de communication dépendent de l’ ’’information’’ et non pas de l’ ’’énergie’’. » (Lipset).

Le terme cybernétique est issu de l’image du gouvernail. Il est promu par Wienner à cette date : cybernetics. Son origine revient à André Marie Ampère en tant « qu’étude des moyens de gouvernement » (1834). Il est proche du mot anglais « governor », utilisé par l’ingénieur britannique James Watt pour désigner le système stabilisateur de la machine à vapeur. Après avoir concerné l’artillerie et les fusées militaires, son modèle familier est pour nous le thermostat. Celui-ci répond aux différences de température, c’est-à-dire aux informations dont le traitement va permettre de la fixer de façon stable dans un environnement variable.

Son contrôle des oscillations détermine un état stable -ce steady state de Bateson- l’homeostasis de Cannon (1926), homéostase ou homéostasie.
Bateson organise en septembre 1946 une rencontre Macy avec Wienner et von Neumann, pour une confrontation avec divers représentants des sciences humaines. La tâche qu’il prévoit est la nouvelle mise en œuvre « d’une théorie générale des processus et du changement, de l’adaptation et de la pathologie ; et, en termes de théorie générale, nous avons à réexaminer tout ce que nous pensions savoir sur organismes, sociétés, familles, relations interpersonnelles, systèmes écologiques, servo-mécanismes, etc. ».

 La fin d’une étape

En l’hiver 1945, à son retour de 1’armée d’Extrême-Orient, Bateson a retrouvé un foyer peu organisé. Mead, toujours aussi active et féconde, s’est rapprochée de Ruth Benedict, vivant près d’elle durant un temps à Washington. Le couple reprend brièvement une vie commune, avec Mary Catherine. Puis ils se séparent. Le divorce sera conclu plus tard, lors du second mariage de Bateson, en 1950.
Ses emplois universitaires sont aléatoires et à temps partiel. « Professeur invité » dans une école de sciences sociales, en 1947, puis l’année suivante à Harvard en anthropologie, il étonne ou fascine ses étudiants, mais moins ses patrons. La rumeur court qu’il enseigne la psychanalyse aux étudiants... Il n’est pas recruté l’année suivante.

Finalement un ami anthropologue -A.L. Kroeber- met Bateson en contact avec le psychiatre d’origine suisse Jurgen Ruesch, directeur de la Langley Porter Neuropsychiatric Clinic, à San Francisco. Celui-ci dispose d’un poste d’enseignant en anthropologie médicale. Il recrute Bateson au début de 1949.
Sur un plan affectif, la période évoquée ci-avant s’achève sur l’échec de la vie familiale, distordue par la passion scientifique de deux personnalités éminentes et dominantes.

En 1946, Bateson avait entrepris une psychothérapie en face à face, quasi quotidienne, avec la psychanalyste jungienne E. Hellersberg, « pour avoir un regard sur ces choses », dira-t-il à Lipset en 1972, exprimant son sentiment que cette relation thérapeutique eut un rôle important pour la suite de sa vie. Il lui confie également le rêve suivant, promu par « Tandis que je me soumettais à ce qui fut vaguement appelé ma psychanalyse, j’ai eu un rêve, qui fut un rêve très important dans l’analyse, aussi important que celui où mon père poussait Martin en haut de l’échelle. En fait, c’était un rêve ancien remontant à dix ans avant mon analyse. Mais je l’avais écrit sur le moment et je l’utilisai pour l’analyse. Le rêve était que j’avais commis un péché, et ressentais une sorte de vague culpabilité kafkaïenne. Je suis coupable. Et parce que je suis coupable je suis condamné et conduit sur le lieu de mon exécution, et là je fais un discours à mes amis, fans et proches assemblés, une sorte de discours manière Renaissance, voyez-vous, sur le chemin de la guillotine.

Et c’est un discours vraiment très noble. Non pas probablement donné verbalement tout au long du rêve mais le fait est que c’est un noble discours. A la fin du discours, je m’incline et dit « excusez-moi d’avoir été un peu théâtral » et je me réveille en riant aux éclats. »

Ce dernier fait permet un hommage au savoir scientifique et psychologique de l’Anglais Bateson. Il connaissait le célèbre « rêve de Maury », médecin français du milieu du XIXe siècle qui étudiait assidûment ses nuits.

Avant de s’éveiller, un matin, Maury participe à une longue aventure. Il se voit condamné par le tribunal révolutionnaire, monte dans la charrette des condamnés, se trouve sur la place fatale, monte les escaliers de la guillotine avec résolution et, la tête engagée dans la machine, il sent le couperet lui tomber sous le cou. Et se réveille. En fait, il vient de recevoir accidentellement la barre du chevet de son lit sur la nuque. Cet exemple classique vient souligner la brièveté du temps correspondant à ce choc par rapport à la longueur vécue du rêve. Il connaissait aussi sans doute les travaux de l’Autrichien Ludwig von Bertalanffy qui devaient aboutir à la création de sa théorie générale des systèmes (General Systems Theory, 1968). Les modèles des systèmes fermés et des systèmes ouverts ont participé au développement des sciences de la communication et cybernétiques. Dans son ouvrage Robots, Men and Minds, (1967), Bertalanffy soulignera la prévalence de l’auto-organisation dans les faits biologiques et la présence chez l’humain des systèmes de symbolisation les plus complexes.

 Communication, métacommunication et psychothérapie

Fin 1948, Bateson s’installe à San Francisco. Il va trouver sur cette belle « côte ouest » un climat physique et moral qui l’aide à dépasser les sentiments dépressifs de son isolement affectif. Il a obtenu un poste d’enseignant à temps partiel à l’University of California Medical School, à laquelle il appartiendra durablement, ainsi qu’à la California School of Fine Arts.

Selon le modèle américain, il lui faudra trouver de nouvelles ressources financières, en particulier des fonds de recherche que son originalité scientifique rend toujours aléatoires. Le psychiatre Jurgen Ruesch le fait participer à ses recherches sur la médecine psychosomatique et la psychothérapie. Avec son appui, il donne un cours d’anthropologie à la Standford University et entre en fonction au Veterans Administration Hospital, de Menlo Park, hôpital psychiatrique pour anciens combattants situé dans la ville de Palo Alto.

Tel sera le contexte de sa recherche pour les dix années à venir. Ruesch lui propose l’aide d’une secrétaire, Elisabeth (Betty) Sumner. Cette coopération est très fructueuse. En 1951, elle aboutit à la publication d’un ouvrage présenté en commun (Communication : The Social Matrix of Psychiatry). Leurs contributions personnelles sont individualisées dans une majorité des chapitres.

Bateson épouse Betty Sumner en 1951. Peu après naîtra John, prénom évoquant le frère aîné de Gregory. Ils vivent d’abord dans plusieurs mobil-homes, où « des collègues viennent chaque jour déjeuner et des étudiants sont reçus à un rythme hebdomadaire ». Comme par le passé, la suractivité du chercheur combine une multiplicité de contacts et des journées de travail solitaire.

Betty Sumner confie un certain désarroi : « Une des choses qui troublait notre relation était son caractère hyperprotecteur, à un point que vous ne pouvez imaginer. Je n’avais jamais eu jusque-là de relation affective qui ne soit strictement égalitaire. Mais Greg était à la fois mamma et popa ! Et il était ainsi avec les enfants. Il jouait un merveilleux rôle maternel. » (Lipset).
Ils habitent ensuite une maison de Menlo Park, en banlieue de Palo Alto. La vie familiale comporte aussi de nombreux animaux, dont un pittoresque tatou. Très tôt, John et son père passent des journées dans les bois ou à pêcher, comme lui-même jadis, enfant à Cambridge. John deviendra ingénieur forestier. Dans son autobiographie, Mary Catherine Bateson raconte un sacrement, ou un comment elle vint par périodes se mêler au nouvel univers familial de son père. Chez Bateson, une affectivité aiguë pour ses proches s’exprime couramment. Ce respect d’autrui se manifestera à l’étape prochaine de sa vie dans ses contacts quasi thérapeutiques avec des malades en grande souffrance.

 Enseignement, recherche et nouveaux modèles

Dans les premières années de son enseignement, Bateson est confronté à de petits groupes de jeunes étudiants, futurs artistes, ou futurs médecins se destinant à la psychiatrie. Il assume ce rôle étrange que son savoir multidisciplinaire semble exiger : enseigner sans expliquer le détail, imager sans commenter, laisser en quelque sorte l’étudiant obligé à s’étudier lui-même.
Face aux jeunes artistes, il sait être attendu comme une sorte de savant quelque peu suffisant : « l’incarnation du diable prêt à soutenir les opinions reçues concernant les pesticides ou la guerre atomique et leur nécessité ». L’heure du mouvement beatnik approche.

Alors, le biologiste vient au secours de l’anthropologue. Par exemple, il apporte à son cours un sac de papier contenant un crabe cuit. Il le sort et interroge ces esprits libres : « Donnez-moi des arguments pour me convaincre que cet objet est ce qui reste d’une chose vivante. Vous êtes des Martiens, et donc vous-mêmes vivants, mais vous n’avez jamais vu de crabes ou de homards. Cette chose est arrivée chez vous sans doute par météore.

Examinez-la et dites-moi ce qui vous fait penser qu’elle fut vivante. » Ces jeunes parviennent assez rapidement à remarquer une symétrie bien visible. Oui, mais une pince est plus grosse que l’autre, et donc la similitude n’est pas tout à fait parfaite. L’un d’eux remarque : « C’est quand même grosso modo symétrique, et surtout les deux pinces sont faites des mêmes pièces. »

Félicitations de Bateson : le futur artiste a perçu l’importance de la symétrie, et de plus que celle-ci s’inclut dans le système plus large de relations formelles, « de patterns qui relient ». Il ne s agit pas de quantités -« plus grand ou plus petit »- mais « toujours de figures, de formes, de relations ». La séance enchaîne sur les pattes suivantes avec leurs propres symétries et leurs différences, puis l’on passe au corps humain, voire aux figurations répétitives et rythmiques, à la musique.

Quant aux futurs psychiatres, il est bon de leur faire douter des modèles trop physico-chimiques et trop psychophysiologiques. Bateson veut leur offrir « l’essentiel de 2500 années de pensée sur la religion et la science, et les liens qui les ont unies ». Il lui, paraît utile de leur apprendre qu’il existe une âme humaine, quel que soit le nom qu on lui donne, puisque leurs clients ne manqueront pas de leur parler de souffrances qui se glissent par là. Qu’ils cherchent donc surtout à définir ce qu’est l’entropie ou ce qu’est un sacrement, ou une métaphore, notions que la psychologie et surtout la psychiatrie tendent à négliger. Il va utiliser lui-même ces modèles auxquels ses préconceptions l’ont préparé et à partir de cette date les situer dans sa nouvelle recherche. Son intérêt se précise pour ces zones critiques où se révèlent le besoin d’intervention psychique et qui attirent le développement extensif des soins psychologiques, ou globalement dit des psychothérapies.

Après sa propre expérience de ce type de cure psychologique, le voilà plongé dans l’agitation créatrice de cet autre pôle américain, la Californie.
Dans ce contexte, Bateson devient l’observateur-participant de soins individuels ou en groupe.

C’est une étape nouvelle, réflexion globale sur ce thème combiné de la personne et du social : la communication interhumaine.
Comme initiation sur le terrain durant les deux premières années, l’anthropologue va se plonger dans l’idéologie et le fonctionnement efficace des Anonymous Alchoolics de la ville de Palo Alto. Il va aussi étudier la thérapie de groupe dans un service psychiatrique de la marine militaire. En contact permanent avec Jurgen Ruesch, -qui innove dans cette nouvelle branche de soins qu’est la médecine psychosomatique -Bateson étudie les modes relationnels créés entre clients et thérapeutes ou intervenants.

 De la communication à la métacommunication

Un premier thème cybernétique concerne la façon dont se réalise l’encodage (terme anglais : codification), « ce fait commun à toutes les théories psychologiques, bien que pas toujours explicité ».

Bateson ajoute : « Il est clair que les processus intrapersonnels sont nettement différents des événements du monde extérieur, et que la concept d’encodage fait référence à cette différence. » Les points successifs de la démonstration qui donne sens à ce fait fondamental vont dessiner deux composantes liées : la communication et la métacommunication. Cette création théorique de Bateson fait l’objet du chapitre 7 de Communication, où il détaille ce thème avec précision. Suivons le pas à pas.

  1. Tout être encode en permanence et, selon le terme des ingénieurs informaticiens, tout le reste n’est pour lui que bruit. Toute information sur un élément extérieur s’encode dans la machinerie nerveuse et n’en sort plus telle quelle. Il existe trois types d’encodage :
    • par éléments stricto sensu : c’est l’encodage digital (cf. digit, élément d’information)
    • par similitude formelle avec d’autres : ce sont les innombrables signaux sous forme d’images, naturelles, artificielles ou culturelles, que les psychologues ont appelé Gestalten (selon le terme créé par la phénoménologie allemande)
    • enfin par ce qui naît immédiatement dans les présences vivantes, interpersonnelles et relationnelles où nous sommes impliqués. Ceci se fait simultanément de façon objective -par perception- et subjective -par émotion. Il s’agit ici de l’encodage analogique.
  2. . Une grande majorité d’entre nous « ressent avec empathie les émotions d’autrui par imitation kinesthésique » -c’est-à-dire corporelle, motrice, émotionnelle, mimique. Par ce type de pensée vivante et réactive, notre corps se transforme en « analogon expérimental, un modèle qui copie des changements de l’autre personne ». De plus, il est certain que « souvent les êtres humains emploient des éléments du monde extérieur comme modèles analogiques pour aider à la solution de leurs propres problèmes intimes. De nombreux patients utilisent ainsi leur thérapeute. » Ceci fait évoquer toute culture créatrice et tout art, la pièce de théâtre, le film ou le concert, la lecture du roman, autant que le soin psychologique.
  3. Le langage verbal -parlé- entre dans une sorte de co-traduction complexe de ce que sont nos interactions avec autrui, encodage d’une réciprocité vécue. Bateson rappelle à ce propos que toute information « est toujours multiplicative. » Elle a cette « caractéristique de faire une assertion positive et simultanément de dénier l’opposé de cette assertion. » Ceci est bien clair dans le jeu des vingt questions.
  4. Le système individuel d’encodage et celui des valeurs vécues sont deux aspects d’un même phénomène : « Le système des valeurs -en tant qu’il est organisé en termes de préférence- constitue un réseau dans lequel certains items sont choisis et d’autres négligés ou rejetés et ce réseau embrasse toutes les choses de la vie ». Bateson rend hommage à Freud pour cette découverte essentielle : le désir et la perception coïncident pour partie. Comme ce dernier auteur l’a souligné, le fait affectif de « la projection » est la perception de ses propres sentiments, chez autrui. Ce fait humain est habituel dans les états psychiques morbides comme dans l’angoisse ou la passion. L’unité des sciences sociales est fondée sur -ou réapparaît dans- la néguentropie, organisatrice du chaos.

Par exemple, tout fait de la vie courante inclut celui qui s’exprime ou agit, et « dont les systèmes d’information et de valeurs sont ainsi inextricablement reliés dans toute moins partagé prise de position de sa part. »

  1. Au quotidien, les choses se déroulent concrètement. Observez-vous prenant votre petit-déjeuner, nous dit Bateson. Dans l’exemple suivant, Anglais, vous mettez certes côte à côte sur votre assiette du bacon et des œufs au plat. Mais réfléchissez alors à la complexité extrême de la chose ! Elle implique ces individus bien précis qui ont élevé cette poule- là et, d’autres, ce cochon-là, et ceux qui les ont apportés au marché, où quelqu’un les a choisis pour vous, ceux-ci mêmes. Etc. Sur votre assiette fusionne l’improbabilité du processus et de son organisation simultanée, cohérente, qui va satisfaire votre appétit, ce matin-là précisément à cette heure-là.

Ainsi va l’être humain : « il tente de créer une congruence entre « quelque chose dans sa tête » et le monde extérieur. » C’est, ce matin, votre petit déjeuner... On pourrait dire la même chose de nos hasards quotidiens.

  1. En ce qui concerne les échanges communicationnels, ils mêlent des « comptes rendus », ou commentaires et des « ordres », ou injonctions :
  • « Je vous transmets des informations claires sur Bateson. » ;
  • j’implique simultanément : « Vous devez les comprendre »... Ceci prévaut aussi dans toute rencontre de type psychothérapeutique. Revenant au thème du patient devant son thérapeute, Bateson précise : « le patient est constamment conscient d’un seul aspect de ce qu’il dit -soit un commentaire, soit un ordre- et le thérapeute va attirer constamment l’attention du patient sur celui de ces deux aspects que ce patient préférerait ne pas reconnaître. » Il s’agit encore du thème encodage-évaluation, ou codes et valeurs. Dans son scientisme objectivant, la culture occidentale veut fusionner ces éléments. Pour Bateson, ce que l’on peut appeler « une prise de conscience » en psychothérapie concerne le travail de réflexion à ce niveau : faire réapparaître le coté rejeté selon le cas ou selon le moment, code ou valeur.
  1. Le changement domine toute relation et se réalise par intégration sélective et progressive. Par exemple, la stratégie du séducteur -ou de la séductrice- consiste en ces petits pas initiaux donnant valeur et satisfaction à la proche « victime ». Puis, une fois le duo engagé, il devient plus aisé de franchir les étapes suivantes voire définitives, de façon coopérative. Il est aussi des décisions qui mûrissent lentement et qui brusquement se réalisent, tel le choix d’une profession chez un jeune. Ce phénomène survient souvent sans perception claire. Il en va ainsi entre les danseurs, tous deux tentent d’accorder progressivement leurs pas, leurs corps entiers et leur plaisir du moment, dans une anticipation plus ou moins partagée d’un futur a priori inconnu, mais pour partie prévisible.
  2. Tout ceci ne va pas sans quelque problème. En effet, des éléments contradictoires apparaissent dans les phénomènes d’encodage, révélant ainsi ce fait humain spécifique : l’ambivalence et les hésitations qui « bouclent ». De plus, des actes similaires ou importants peuvent prendre des sens diamétralement opposés selon le contexte élargi, considéré au delà de l’action elle-même. Ainsi est-il dit « agressif » de tuer son voisin. Mais la guerre impose de faire ce geste sans aucune hésitation. Se montrent ici les limites d’un encodage en termes de Gestalten, disons du type « violence », par exemple. Or, notre réactivité mentale va se trouver automatisée dans des actions qui peuvent se trouver à la limite de deux sens opposés, Il s’agit là des « fameux paradoxes russelliens », ou encore de la situation du Crétois affirmant que tous les Crétois mentent. Et « de semblables fouillis des niveaux d’abstraction sont communs dans les prémices des cultures humaines et chez les patients psychiatriques. » Peut-être aussi chez leurs thérapeutes, seuls susceptibles semble-t-il de comprendre leurs souffrances.
  3. Dans les relations humaines, tant l’observateur extérieur que l’auto-observateur affrontent des limites de compréhension, Le premier risque de chosifier la personne qu’il observe. Le second se trouve enclos dans une communication parcellaire, Pour sa part, l’anthropologue sait qu’il doit s’inclure dans la culture dont les membres l’intéressent. De même le psychothérapeute doit développer la zone intermédiaire où sa compréhension lui permet un contact plus intime avec le patient et ses difficultés. C’est la voie par où ce dernier va découvrir une évolution positive hors de ses distorsions relationnelles passées.
  4. Toutefois, cette étape évolutive nécessite une approche globale de la communication, intégrant la totalité de celle-ci, en particulier dans ses aspects les plus concrets. Tel est le thème de cette étude. Voici donc ce que Bateson nomme la métacommunication, c’est-à-dire tout ce qui s’ajoute en particulier aux messages verbaux et leur donne un sens individuel, spécifique de la personne, du moment présent, ceci dans l’échange d’informations réciproques qui se fait. Cette notion est d’une importance majeure dans la théorie écosystemique de la communication.

Chacun reçoit d’autrui un matériel à la fois verbal et physique « et a ainsi l’opportunité de combiner ces deux types de données en un seul flux plus complexe, enrichissant le flot verbal par l’observation simultanée des mouvements corporels et d’éléments similaires (...) Notons maintenant que les processus corporels de l’autre -ses postures, tensions, rougeur du visage, ton de la voix, etc.- constituent une fonction « mentale » de type analogique, s’ajoutant aux processus de pensée plus intellectuels. » De plus « il serait aussi important d’identifier chez les êtres animés tous les signaux donnés, de types suivants :

a) signaux dont le seul sens serait la reconnaissance d’un signal donné par un autre être ;

b) signaux demandant la répétition d’un autre signal ;

c) signaux indiquant la non réception d’un message ;

d) signaux qui ponctuent le flux des signaux ; etc.

Grâce à une attention vigilante dans sa perception de l’autre, un individu arrêtera la répétition du signal après réception et confirmation par l’autre individu, et ce type d’autocorrection indiquera une attention perceptive réciproque. »

Enfin, « pour ce nouveau mode de communication, le terme de « méta- communication » est introduit ici et défini comme « communication sur la communication ».
Nous décrirons comme métacommunications toutes les indications et propositions sur :

a) l’encodage ;
b) la relation entre les communiquants. »
Ces notions et leurs définitions abstraites trouveront plus loin de nombreux exemples concrets.

 Quand la validité repose sur une croyance : les conventions de communication

Il faut examiner ce fait que « l’être humain vit par ces propositions dont la validité est fonction de sa foi en elles. » Il s’agit par exemple de propositions sur l’encodage : nous sommes d’accord, vous et moi, pour désigner par le mot « chat » un animal familier, avec fourrure, miaulement, etc.

De plus, lorsque nous employons ce mot, nous partageons avec l’interlocuteur ce message complémentaire :« Nous sommes en train de communiquer. » Dire l’opposé -« Nous ne communiquons pas »- pourrait créer un malaise certain chez le partenaire, à moins que le ton n’exprime une composante d’humour, ou une agressivité rompant le contact. Tout message comporte une indication implicite sur le fond relationnel où il est émis.

L’implicite est toujours important de quelque façon qu’il se transmette. Il contient habituellement des prémices « dont la validité repose sur une croyance ». Ces prémices relationnelles ont été acquises culturellement par chaque individu, lors de sa croissance dans son environnement humain. C’est là un fait de base : « deutéro-apprentissage » -deutero-learning- dont le synonyme est « apprendre à apprendre ». Chacun fait ceci selon les contextes humains initiaux de ses acquisitions relationnelles.

Bateson insiste sur deux types principaux de ce phénomène. Il compare couramment l’apprentissage pavlovien -où le chien est passif et souvent puni- à l’apprentissage skinnerien -où le rat et l’étudiant volontaire dans le laboratoire de psychologie sont actifs et plutôt récompensés.

Pour lui, ces thèmes de la métacommunication et du deutéro-apprentissage sont des apports déterminants. On les retrouve constamment dans son évocation des faits de communication et de croissance, à partir du stade mammifère dans l’évolution des espèces, Ils transmettent aussi une des clés conceptuelles de la psychothérapie, au sens le plus général de ce terme.

Ainsi décrites et bien présentes à l’esprit du chercheur, du psychologue ou du thérapeute, ces deux formes spécifiques des acquisitions relationnelles ont au moins l’avantage de « créer le pont entre psychologie courante et théorie psychiatrique ».Le psychiatre ne tient pas a savoir si son patient est capable d’écrire, de taper à la machine, de jouer au piano, d’aimer marcher, etc., « mais il est concerné par la description du contexte où le patient a appris par exemple à taper à la machine ou à contrôler ses sphincters. »

Contexte : un mot nouveau dans la terminologie batesonienne.

Plus tard, il prendra une place essentielle parmi ses concepts. Ces contextes préliminaires organisent les modes relationnels ultérieurs. Ceux-ci sont à comprendre non seulement en fonction d’une description modélisée d’interactions actuelles, mais aussi de la façon concrète dont les individus concernés voient et interprètent les événements immédiats. Point important, parmi les prémices des relations décrites selon leur culture d’origine, Bateson fait place à celles « qui définissent la constellation familiale et toutes celles de rôle et de statut, de classe et de caste, lesquelles définissent les processus d’interaction. » Ceci rappelle les modèles anthropologiques décrits chez les latmul et les Balinais. Ainsi « dans le groupe général des messages métacommunicatifs, se présentent les types suivants :

1. les propositions concernant l’encodage ;
2. les propositions concernant la formation du caractère ; et
3. les propositions concernant les relations humaines dans les systèmes culturels. »

Ceci implique aussi le thème paradoxal de la simultanéité de la communication et de la méta communication, dont l’opposition éventuelle fait que « la psychologie et l’étude de la communication humaine ne peuvent pas espérer construire un système autonome et cohérent qui ne soit pas auto-contradictoire. » Nous allons trouver là les champs essentiels de la création de la connaissance humaine : jeux, arts, religions, épistémologie, et certes les théories psychopathologiques. Il s’agit des aspects positifs du paradoxe d’Epimenides quand il affirme « Je mens », Les créations humaines sont à la fois réelles et hors du réel, tout comme un livre aimé que l’on retrouve rangé au fond de la bibliothèque, ou l’occasion de dépasser une angoisse ancienne.

Ce chapitre s’achève sur une comparaison entre l’artiste et le propagandiste ou le publicitaire. Ces deux derniers vont persuader le public que leur message est une affirmation objective, bien plutôt qu’une simple métacommunication. Ils adressent un méta message simultané, affirmant que leurs supports verbaux ou imagés, affiches, films, etc. sont d’honnêtes fictions à prendre comme vérités objectives... Pour sa part, l’artiste présentera son œuvre avec ce métamessage : « Voici ma création », ou « C’est ainsi que réagit telle part de mon intimité. » Il reconnaît la complexité vécue du paradoxe, dans sa propre création : intrication d’une métacommunication vers autrui et d’une réalité intime. En cela, son œuvre peut nous toucher et nous inspirer personnellement.

 Enquête auprès de psychiatres-psychothérapeutes

En 1949, Ruesch incite l’anthropologue à conduire une enquête auprès de psychiatres psychanalystes freudiens et jungiens de la région de San Francisco. Ainsi, Bateson connaîtra-t-il mieux « l’épistémologie » de cette profession à l’avenir prometteur.

Comme ils le diront en 1968 dans la préface de leur seconde édition de Communication, les médicaments psychotropes ne commencent à apparaître qu’en 1952. Dans les années suivantes les psychiatres utiliseront ces chimiothérapies de façon courante. Leur diversité actuelle définit pour une large part leur spécificité professionnelle.

Quant aux méthodes psychothérapiques, elles n’étaient à l’époque qu’au début de leur différenciation. En 1950, leur emploi est réservé aux médecins, psychiatres adeptes de Janet, avec l’hypnose et le soutien moral, de Freud, Jung ou Adler, avec le thème d’un inconscient, les premières techniques comportementales ou encore les techniques de groupe. Notons en passant que durant la dizaine d’années suivantes -celles des recherches de Bateson à Palo Alto- la profession de psychothérapeute va s’étendre aux psychologues et intervenants divers, en nombre croissant d’écoles et de nouvelles méthodes ou techniques.

L’étude épistémologique de la pensée psychiatrique présentée en 1951 par Bateson concerne donc des psychiatres spécialisés dans des soins psychologiques.

Epistémologie ?

Il définit ce terme comme la théorie et l’étude de la connaissance « et la branche de la philosophie qui s’est développée autour de ce mot est enchevêtrée avec l’ontologie, l’étude de la nature de l’être. »

Le Cogito de Descartes définit le point de rencontre entre ces deux types d’étude philosophique, penser et être...

Quant à la théorie de l’information et à la cybernétique, elles débouchent ici sur l’étude des faits de communication, d’encodage, de buts vécus et de valeurs. Comme toute théorie scientifique, une épistémologie ne peut prétendre à l’absolu -précise-t-il- mais elle ressemble plutôt à une hypothèse susceptible d’évoluer. Il conclue : « Nul d’entre nous n’atteint la rigueur. » Dans le champ du soin psychologique et de ses hypothèses de travail, seules de grandes lignes peuvent être tracées.

Sous ses aspects psychothérapiques, la psychiatrie étudie et veut traiter ce qui est défini a priori comme « anormal » ou « psychopathologique » par les thérapeutes concernés, nous rappelle-t-il.

Le patient est ou se sent différent du reste de la population. Il consulte pour perdre son angoisse ou dépasser la gêne de ses symptômes.

Le vocabulaire savant du thérapeute précise et étiquette cette déviance. Mais tout psychothérapeute a l’idée que les symptômes du patient comportent un sens personnel et même « un effort intime d’évolution positive ».

Ceci les différencie des symptômes médicaux stricto sensu ou des états psychiatriques les plus graves, qui ont les uns et les autres leur matérialité biologique durable. En psychothérapie, la perception par le sujet d’une réalité extérieure pénible sera donc relativisée par l’intervenant. Chaque client, même classé et diagnostiqué, est légitimé spécifiquement en tant que lui-même.

Bateson va constater que tant du côté du client que du thérapeute, l’aspect communicationnel l’emporte, tant au niveau des symptômes qu’au niveau thérapeutique.

Apparaît alors ce fait capital : « le thérapeute et le théoricien sont eux-mêmes inclus dans le système thérapeutique dont il est question. »

Au temps de Freud, l’idée fut précocement émise que les tendances névrotiques du thérapeute constituaient un facteur déterminant pour la cure de ses clients.

Bateson perçoit là un aspect essentiel de « réflexivité », en lien direct avec sa théorie de la communication.

L’analyse personnelle des futurs thérapeutes est le premier pas de leur carrière et sera suivi d’autres : « les expériences vécues de thérapie, dans lesquelles ils jouent ensuite le rôle du thérapeute sont la part centrale d’un développement et d’un processus évolutif dans leur propre vie où eux-mêmes veulent et obtiennent le changement. »

Chaque séance de psychothérapie implique le/la thérapeute en une autoréflexion. Ceci distingue cette profession des autres types d’actions soignantes.

 Il y a deux façons d’entre psychothérapeute

L’enquête de 1949 fait percevoir à Bateson deux modes d’être, opposés, où se rangent les psychiatres-psychothérapeutes dont il étudie la pratique : le « dynamique » s’inclut dans le changement tandis que le « statique » garde une certaine distance personnelle. Le premier conduit plutôt le travail de l’artiste.

A l’extrême, le second se rapproche du scientifique courant. Il craint son propre engagement dans la pathologie, tandis que le premier perçoit dans ses propres erreurs la voie d’un progrès possible des soins qu’il donne et d’une évolution personnelle.

Tous ces thérapeutes se trouvent concernés par les thèmes de la communication et de l’interaction. Bateson souligne deux aspects significatifs dans la découverte par Freud de l’inconscient.

  • Le premier est illustré par le fait exemplaire que le plus banal des lapsus exprime le double niveau de la communication : l’opinion intime méconnue et celle qui se dévoile.

Une agressivité latente ou tout autre sentiment « négatif » fait se révéler cette part intime cachée qu’il nomme le « ça », et qui franchit alors la barrière du refoulement.

  • Un deuxième fait très significatif de la pratique freudienne classique est que la position du sujet sur le divan l’empêche de percevoir les signes non verbaux de son thérapeute assis hors de son regard et dont le ton, se veut constamment neutre.

Un des éléments foncier de la communication thérapeutique devient ici la prééminence du verbal sur l’émotionnel, avec une analyse des seuls propos eux-mêmes.

Dans son enquête, il identifie et distingue deux catégories de psychothérapeutes, prévalentes à l’époque. Je souligne que sa propre cure, antérieure, s’était déroulée auprès d’une thérapeute de formation jungienne, avec l’engagement affectif d’un face à face.

Il définit une typologie fondée sur les traits communicationnels et distingue deux types de pratiques à ce point de vue. Il perçoit là une évolution en cours et présente un tableau énumérant « les changements dans la pensée psychiatrique « psychothérapique » vers des Gestalten progressivement plus larges. »

Voici les éléments qu’il relève dans cette évolution positive :

a) -accent mis sur le thème d’un processus évolutif, où la prise en considération du temps élargit la Gestalt, en tant que forme thérapeutique globale considérée ;

  • accent mis sur des ensembles plutôt que sur des éléments précis ;
  • accent mis sur l’organisme du sujet perçu comme un ensemble ;
  • accent intégrant des approches interdisciplinaires.

b) -accent mis sur l’interaction ;

  • accent mis sur le système thérapeutique incluant le praticien en tant qu’observateur-participant ;
  • accent mis sur les matrices sociale et culturelle.

c) -accent « réflexif » : la Gestalt est élargie en incluant non seulement l’observateur lui-même mais aussi le théoricien qu’il est et ses choix culturels et psychologiques ;

  • efforts de recherche orientés vers des théories relativistes.
    Certains des professionnels sujets de l’enquête se montraient plutôt attachés à des principes clairs et bien définis, tandis que d’autres « fonctionnaient plus au sentiment », se sentant inclus personnellement dans le soin de chaque client ou cliente.

Tout en constatant l’évolution nécessaire précisée dans les points a, b, c, Bateson reconnaît les limites de ses observations : la démonstration fut faite par le logicien Godel qu’aucun système d’énoncés ne peut s’inclure lui-même dans l’explication de ses axiomes et ne peut échapper à l’auto-contradiction. Il conclut, « Achille ne rattrapera jamais la tortue dans la course évolutive ici décrite. Car le théoricien ne peut construire ses théories que sur ce que le praticien faisait hier. Demain, le praticien agira de façon assez différente en raison de ces théories elles-mêmes. »

Extrait de Jean-Claude Benoit, Grégory Bateson, la crise des écosystèmes humains, Georg éditeur, Collection Thérapie et Systémique, p. 30-48.

Nous vous invitons à poursuivre l’attachante vision de JC Benoît sur Bateson dans le livre.
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Vous avez des tas d’autres possibilités, maissi vous voulez acheter le livre en autres

Du même auteur :

L’expression scénique, Paris, esf, 1973,
en collaboration avec Émile Dars.

L’activation psychothérapique, Bruxelles, Dessart-Mardaga, 1973,
en collaboration avec Mario Berta.

Le projet psychothérapique, Paris, Denoël, 1976, en collaboration avec Mario Berta.

Le face-à-face en psychothérapie, Paris, esf, 1979.

Les doubles liens, Paris, puf, 1981.

Angoisse psychotique et système parental, Paris, puf, 1982.

L’équipe dans la crise psychiatrique,Paris, esf, 1982.

Les théories systémiques et la thérapeutique institutionnelle, Paris, Masson, 1984.

La désaliénation systémique, Paris, esf, 1986, en collaboration avec Denis Roume.

La pénombre du double, Paris, esf, 1987, en collaboration avec
Mario Berta.

Dictionnaire clinique des thérapies familiales systémiques, Paris, esf, 1988, en collaboration avec J.A.Malarewicz, J.Beaujean, Y.Colas et S.Kannas.

La démarche psy. Cent façons dont quelque part ça vous interpelle, Toulouse, érès, 1991.

Homo schizophrenicus, L’Harmattan, Paris, 1997.

Double lien, schizophrénie et croissance, Toulouse, érès, 2000.

Bateson : l’écosystème humain en crise, Genève, Georg, en cours d’édition.

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