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La société relationnelle ou le lien et l’échange

Par Jacques Fanielle

vendredi 8 février 2008

PRESENTATION DU LIVRE :

« LA SOCIETE RELATIONNELLE OU LE LIEN ET L’ECHANGE »

du Docteur Jacques FANIELLE

Editions Socrate Promarex, Collection Philosophie Virtuelle

Il m’incombe la tâche difficile de vous présenter mon livre, ouvrage improbable, catalogue des obsessions de son auteur, curieux OVNI qui a un peu à voir avec un « ce que je crois », débordant largement de la psychiatrie, elle-même discipline carrefour entre médecine, sociologie et philosophie.

La genèse de ce livre a d’abord été l’expression d’un désaccord (avec des conférenciers, des auteurs de livres ou d’articles de journaux). Des réflexions d’abord éparses, dans le but de préciser ma pensée, se sont ensuite organisées en thèmes, puis j’ai recherché un fil conducteur pouvant constituer une trame les reliant. Une fois écrit, il a bien fallu le porter…

On m’a alors dit : sur le plan philosophique, votre ouvrage témoigne d’un fonctionnement rhizomatique.
Et on m’a expliqué : rhizome = tige souterraine qui grandit horizontalement en émettant annuellement des racines et des feuilles (comme le muguet). C’est extrait d’un livre de Deleuze et Guattari dont le titre est « Mille plateaux » : le fonctionnement rhizomatique consiste non à planter symboliquement un nouveau végétal vertical avec racines, tiges et feuilles (un nouveau système philosophique par exemple), mais à connecter entre eux les systèmes radiculaires de végétaux très dissemblables (en quelque sorte un réseau souterrain connectant).
Aussi, ne faudra-t-il pas vous étonner de voir évoquer les Quarks, des rappels de chimie organique et j’en passe...

L’idée centrale du livre tourne autour du lien et de l’échange. La thèse est que la tendance au Lien traverse l’Evolution depuis le début, alors que l’Echange apparaît quand la vie surgit, car il est une condition nécessaire de la vie et une de ses caractéristiques essentielles.

Si l’on se reporte au Big Bang de l’abbé Lemaître, il y a 13.2 milliards d’années, singularité et formidable concentré d’énergie, on va assister à l’avènement de la matière, sous forme d’une soupe de quarks, puis 2 quarks U + 1 quark D vont s’associer pour former un proton. Ce n’est pas ce fait qui est important, c’est que le proton ne peut exister que grâce aux gluons qui maintiennent les trois quarks ensemble, première force de lien.
Le proton avec son électron va donner l’atome d’hydrogène, premier élément de l’univers, et à partir d’une certaine masse critique dans les amas d’hydrogène et par le jeu de la gravité, vont s’enclencher des réactions thermo-nucléaires, comme dans notre soleil, avec production de l’hélium, puis dans la fournaise des super novae, vont être synthétisés progressivement les corps simples du tableau de Mendeleïev (le carbone, l’azote, l’oxygène,…).
Ces corps simples sont, comme vous le savez, constitués d’un nombre de protons et l’électrons progressivement croissant jusqu’aux éléments transuraniens que leur taille rend instable.

Le deuxième facteur de lien, qui permet l’existence des corps simples, sont représentés par les forces nucléaires faibles et fortes, qui antagonisent la force électro-magnétique, alors que celle-ci voudrait que des particules de même signe électrique, comme les protons, se repoussent.
Ces éléments simples vont réagir entre eux pour former des molécules, grâce à un lien physico-chimique. Ces molécules restent pourtant relativement petites mais, grâce à une propriété unique d’un des éléments, le carbone, dont les atomes peuvent s’accoler l’un à l’autre pour former de longues chaînes, nous allons pouvoir assister à la formation de macro-molécules de type hydrocarbure ou acide nucléïque.

Ce que je veux montrer ici, c’est que le lien passe d’un registre à l’autre, du registre physique au registre chimique et bientôt registre biologique et qu’un facteur de lien est nécessaire à l’étape suivante (pas de biologie sans macromolécule, pas de macromolécule sans la propriété du carbone de former des chaînes…).

Nous arrivons à une étape fondamentale dans l’évolution : le seuil d’apparition de la vie.
Au-delà de ce seuil, la tendance au Lien continue. Dans le registre biochimique par exemple, avec apparition de molécules complexes que sont les protéines, qui s’organisent en réseau (comme le réticulum endoplasmique), puis dans le registre biologique ensuite, où les uni-cellulaires vont faire place aux pluri-cellulaires.
Chez les pluricellulaires, on constate l’apparition de fonctions spécialisées liées à des organes particuliers, dont la coordination doit être assurée par le système nerveux central et les hormones (la liaison nécessaire va donc se déplacer dans le registre physiologique).
L’apparition de la reproduction sexuée au lieu de la reproduction par scissiparité va augmenter le Lien, puisque les animaux doivent se réunir, au moins par périodes (pour frayer s’il s’agit d’animaux marins, et en ce qui concerne les animaux terrestres, pas besoin de vous expliquer que la proximité est absolument nécessaire).
Le lien sexuel peut d’ailleurs évoluer même déjà avant les mammifères en lien amoureux, comme par exemple chez les oies, dont certaines espèces forment couple toute la vie.

Ce qui est remarquable, c’est qu’on assiste à une augmentation des capacités relationnelles au fur et à mesure qu’on s’élève dans l’évolution. Le relationnel devient même une condition de survie de l’espèce chez les mammifères, notamment par la capacité de la mère à s’occuper du petit, à y faire attention et à faire son apprentissage.
Le lien biologique, anatomique et physiologique matérialisé par le cordon ombilical et l’allaitement, est remplacé par un lien affectif, favorisé par l’apparition sur les neurones hypothalamiques des mammifères de récepteurs à l’ocytocine.
Et enfin, le lien social (qui concerne chez 4% des animaux le fait de vivre en troupeaux ou en bandes) sera particulièrement prégnant chez les primates et chez l’homme.

Revenons maintenant au seuil d’apparition de la Vie.

Celle-ci voit surgir une notion fondamentale : l’Echange.
La vie en effet, va créer un ordre complexe (avec négation de l’entropie qui entraîne le Monde dans un état de désordre croissant et de dégradation énergétique) en mettant le monde extérieur à contribution.

En retour, elle va le modifier.

Je vais ici citer Pichot, biologiste qui s’est intéressé à la définition du vivant, ce qu’il a fait en une dizaine de propositions citées dans la thèse de Philippe Meire : « Le Sujet Vivant ». Je le cite : « Le vivant se définit par la capacité de sa matière à se constituer en une entité distincte de ce qui devient ainsi son milieu extérieur, avec lequel il effectue divers échanges (matière, énergie, information) régis de manière stricte par l’organisation physico-chimique de part et d’autre de la frontière les séparant ».
L’échange est la condition nécessaire de la vie (échanges gazeux, alimentation, excrétion).
« Tout en restant soumis aux lois physico-chimiques de son milieu, l’être vivant est pris dans un mouvement de distinction au point qu’il peut être considéré comme une totalité. De cette relation dialectique entre ce pôle actif, le pôle sujet et son milieu émerge un mode d’être biologique (une existence) dont le vécu, obscur et non conscient, est dans l’expérience de cette relation dialectique. Cette existence sent ou ressent cette relation que nous avons appelée le dialogue entre le milieu et le sujet vivant.
Ce dernier se manifeste dans son milieu par son action physico-chimique à l’origine de la transformation du milieu. Mais le vivant est lui-même structuré par ce dialogue, en conserve la trace cachée dans sa complexité et est, sans le savoir, mémoire de cette co-naissance. »

Souvenons-nous que la concentration en sel du sang humain est exactement celle qui règnait au sein de l’océan primitif à l’ère primaire.

Dès la première cellule (LUCA), on constate que la membrane cellulaire a une double fonction : elle distingue et sépare du milieu extérieur d’une part, grâce à sa double couche de lipides, mais permet aussi les échanges avec ce même milieu extérieur, grâce aux sucres et aux protéines qui la traversent de part en part, permettant les entrées et les sorties, par des pores et des canaux.

Saisi d’un prurit de comparaison psychologique, on pourrait estimer que l’individualisation et l’autonomisation de l’être humain – la formation de l’identité – sont des conditions nécessaires à une bonne qualité des relations avec les autres et renverser la proposition en estimant que la bonne qualité des relations précoces sont des conditions nécessaires à une individualisation réussie.

Quoi qu’il en soit, depuis l’apparition du vivant, l’échange, énergétique ou biochimique d’abord, social et psychologique ensuite, traverse également comme une constante l’évolution biologique et contribue à assurer le succès de l’espèce humaine.
L’évolution va ainsi d’un état premier, où l’adaptation au milieu est majeure, et le dialogue avec le milieu encore restreint, vers un état final où le dialogue s’amplifie jusqu’à un profond et large échange réciproque.
On voit que le Lien – qui est entendu ici dans une acception beaucoup plus générale que le lien affectif – et l’Echange sont véritablement constitutifs de la vie et en quelque sorte redondants par plusieurs modalités dans l’espèce humaine.
Un parfum téléologique n’aura pas échappé aux plus subtils d’entre vous, la téléologie étant l’étude des Finalités. Autrement dit, l’évolution est-elle parfaitement contingente ou canalisée dans une certaine direction ?

Chez les primates en tout cas les notions de lien et d’échange vont se combiner.
Des observations de primatologues montrent en effet que la survie chez les singes est corrélée à la qualité des liens sociaux au sein du groupe et, plus étonnant, que la qualité des liens sociaux joue un rôle fondamental dans l’accession au pouvoir dans le groupe.
La dimension relationnelle est évidemment essentielle chez l’homme préhistorique et va lui servir pour sa survie en tant qu’espèce, notamment dans la chasse et la pratique du troc. Elle va exploser avec le langage (d’autres espèces, comme les chimpanzés bonobos, les plus proches de nous, sont capables d’acquérir un langage symbolique, mais, à la différence de l’homme, ils ne semblent pas trouver d’intérêt à l’utiliser pour communiquer entre eux).

Quel est le canal le plus important dans la relation inter-humaine, celui qui a le plus de poids ?
C’est évidemment le canal émotionnel.
Sous ce rapport, l’espèce humaine dispose d’un avantage crucial, partagé par certains primates, la capacité d’empathie qui va augmenter la qualité du relationnel.

Le substrat anatomique de l’empathie pourrait être le système des neurones-miroirs présents chez les primates et l’Homme. Ces neurones, dans l’évolution, jouent un rôle fondamental dans les processus d’imitation. Par exemple, ce système se déclenche chez le singe quand l’un voit un autre exécuter une action. On voit alors chez le singe spectacteur, les neurones-miroirs faire s’activer une zone cérébrale du cortex moteur qui est exactement la même que celle qui serait activée si lui-même effectuait la même action que le congénère qu’il est en train de regarder.
Ladite action est évidemment inhibée au niveau de sa réalisation musculaire factuelle c’est-à-dire en quelque sorte « je fais (mentalement) ce que tu fais ». Ce système s’applique également aux émotions : par exemple, les émotions manifestées au niveau du visage. Il s’agit d’interpréter les mimiques de l’autre, pour en inférer son état émotionnel : « je ressens ce que tu ressens ».
Le système des neurones-miroirs est responsable d’une compréhension des actions et des émotions de l’autre, en les répliquant de façon interne et sans intervention de la conscience réflexive.
Cette faculté de mentalisation ou capacité à ressentir des émotions lues sur le visage de l’autre apparaît entre 4 et 6 ans chez l’enfant. Il est évident que la prise en compte de l’autre, la détection de ses sentiments et l’éprouvé intérieur de ce qu’il ressent ne suffisent pas à en assurer le respect (il n’y a pas plus attentif à sa victime que l’escroc).
La notion d’empathie implique donc en plus, une disposition favorable d’accueil de l’autre en soi. C’est-à-dire que l’autre ne soit pas supposé malveillant ou hostile à priori.

Un des aspects les plus difficiles de la relation avec l’autre est la reconnaissance de sa différence et l’acceptation mutuelle de ces différences. Là aussi, c’est encore un dipôle, car pour établir un lien avec l’autre, il faut avoir aussi au moins quelques ressemblances avec lui, qui permettent d’établir des ponts.
La différence de l’autre est pourtant un bonheur, car la communication avec autrui n’est intéressante que dans la mesure où cette différence existe, différence qui rend nécessaire d’informer les autres de sa façon spécifique de ressentir une situation…

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Si, par contre, l’autre est mon semblable, mon double, mon clone, identique en tous points à moi-même, la communication risque de singulièrement s’appauvrir, voire de disparaître. Dans le clonage, entendu comme une recherche frénétique de l’identique, sombrent à la fois la différence (le fantasme d’être tous pareils) et l’identité, car l’identité est la proclamation de sa différence.

Ce qui est valable pour les individus, l’est autant pour les peuples. Car la frontière n’est pas seulement ce qui sépare mais elle est aussi la garante de l’identité, qui permet la reconnaissance de la différence et la rencontre de l’Autre. C’est pourquoi on peut souhaiter un monde sans murs mais pas sans frontières…

Cornélius Castoriadis, psychanalyste et philosophe, a épinglé les obstacles inhérents à une telle attitude mentale : « Il a toujours semblé presqu’impossible pour les collectivités humaines de considérer l’altérité comme précisément celà : de l’altérité tout simplement ; de même, il leur a été presqu’impossible de considérer les institutions des autres comme ni inférieures ni supérieures, mais simplement des institutions autres et en vérité, pour la plupart, incomparables avec les leurs propres.
La rencontre d’une société avec les autres en général offrent trois possibilités d’évaluation : ces autres sont nos supérieurs, nos égaux ou nos inférieurs.
Si nous acceptons qu’ils nous soient supérieurs, nous devrions renoncer à nos propres institutions et adopter les leurs.
S’ils étaient égaux, il serait tout simplement indifférent d’être un yankee plutôt qu’un indien crow, un chrétien plutôt qu’un païen.
Les deux possibilités sont intolérables car les deux impliquent, ou paraissent impliquer, que l’individu devra abandonner ses propres repères identificatoires et qu’il devrait abandonner, ou du moins remettre en question, sa propre identité si chèrement acquise le long du processus de socialisation.
Ne reste donc que la troisième possibilité : les autres sont inférieurs ; certes, celà écarte l’éventualité que les autres puissent être nos égaux, au sens que leurs institutions et les nôtres seraient, à première vue et globalement, incomparables (au sens de ne pas chercher à établir des comparaisons).
Accéder à l’idée d’une possible incomparabilité des cultures n’est possible que dans une société pour laquelle, quelle que soit l’intensité de son adhésion à ses institutions, une première déhiscence interne s’est déjà produite, rendant possible une prise de distance à l’égard de l’institué ».

J’ajouterais que pour pouvoir connaître l’Autre, le différent, comme égal, il est souhaitable de possséder un sentiment d’identité – notamment une identité culturelle - fort et d’avoir pu assumer la part sombre de soi-même.

Dans le livre, j’ambitionne ensuite de démontrer que l’homme est fait PAR et POUR la Relation.

En ce qui concerne le PAR, je pense évidemment surtout à la relation précoce mère-enfant où se vivent intensément le lien et l’échange. Il y a en effet un lien affectif et échange sensoriel par tous les modes, avec une mention particulière pour le mode visuel.

Dans notre culture en effet, deux personnes ne restent pas longtemps à se regarder mutuellement dans les yeux. Cette situation ne dure en général pas plus de quelques secondes sauf dans l’interaction de deux personnes qui s’apprêtent à se battre ou à s’engager dans une relation amoureuse. Or, entre une mère et son bébé, le regard peut s’immobiliser pendant 30 secondes voire plus.
Je note également que, chez le nourrisson, l’élan vers l’interaction, cette fois-ci dirigée vers les pairs, est extrêmement précoce, comme en témoigne l’expérience de Montagner avec des nourrissons de quatre mois, qui sont donc en état d’immaturité posturale.

L’échange apparaît on ne peut plus clairement dans la notion d’accordage développée par Stern, qui montre l’ajustement réciproque des états émotionnels et affectifs de la mère et du bébé.
A cet égard, une expérience de désynchronisation vidéo entre mère et bébé le démontre de manière particulièrement instructive (exemple).
Rappelons l’aphorisme de Winnicott « Le bébé n’existe pas » c’est-à-dire, n’existe pas par lui-même, mais comme partie intégrante d’une relation à la mère.
La constitution de l’identité est postérieure à la relation et est un effet de cette dernière. Je ne suis Je que parce que qu’on m’a dit Tu (Albert Jacquard).

Quant au fait que l’homme est fait POUR la relation, je ne reviendrais pas devant cet auditoire sur l’importance des relations familiales précoces ni sur celles des relations avec les pairs, de couple et de famille, sujet battu et rebattu.
A titre anecdotique, je glisserais ici que le facteur thérapeutique commun à toutes les psychothérapies (du cri primal à la psychanalyse) est peut-être la mise en relation d’une personne en souffrance psychologique avec un spécialiste institué par la Société, puisque les évaluations ont montré des résultats avec toutes les formes de psychothérapie ou peu s’en faut.

Je passe alors en revue quelques grands penseurs qui ont affiné la perception de la relation et se sont penchés sur sa qualité :

1) Martin BUBER, dans son livre « Le Je et le Tu » où il distingue trois types fondamentaux de relation : la relation Je-Tu, la relation Je-Il et la relation Je-Celà. La relation Je-Tu est celle qui n’a pour objet qu’elle-même c’est-à-dire le désir d’entrer en contact avec l’autre, la relation Je-Il est la relation entre deux personnes autour d’un objectif commun (par exemple l’enseignement) et la relation Je-Celà est une relation qui a une chose pour objet (un achat par exemple).
Pour BUBER, l’amour n’est pas un sentiment attaché au Je dont le Tu serait l’objet. Il existe entre le Je et le Tu, il existe dans l’échange.
Pour Buber, l’amour est à la limite une astuce inventée par la nature pour nous permettre d’accéder à la relation vraie qui ne peut se développer que dans la réciprocité de l’échange. Celle-ci est splendidement illustrée dans la parabole du Brahmana des Cent Routes.
« Jadis, les Dieux et les Démons s’offraient réciproquement des cadeaux. Un jour, ils furent en conflit... Se retrouvant avec des offrandes destinées aux Dieux, les Démons se demandèrent à qui dorénavant les offrir… et ils décidèrent que chacun d’eux mangerait les offrandes antérieurement destinées aux Dieux.

Les Dieux, eux, choisirent de s’offrir mutuellement les cadeaux primitivement destinés aux Démons. Alors Pradshapâti, l’Esprit originel, fit le choix de se donner aux Dieux… ».

2) Boszormeni-Nagy, dans son livre « Between Give and Take », il assure qu’un dialogue vrai ne peut se concevoir qu’après acceptation de l’altérité de l’autre et présuppose en partie la reconnaissance préalable et du point de vue de l’autre avec empathie et de la souffrance subie, qui seules peuvent restaurer la confiance dans les relations mutuelles.
La notion d’éthique relationnelle qu’il développe s’articule autour de deux pôles : la responsabilité d’une personne vis-à-vis d’une autre (le parent vis-à-vis de l’enfant par exemple) d’une part et l’équité de l’échange d’autre part, surtout quand la relation est inégale.
Il insiste sur le caractère équilibré de la relation qui doit permettre tout autant de recevoir que de donner.

L’Equité est en tout cas une exigence que nous partageons avec les primates, comme en témoigne l’expérience suivante : deux primatologues à Atlanta aux USA ont étudié le comportement de capucins bruns. Les singes étaient testés par paires. Un animal par cage dans deux cages contiguës, chacun pouvant ainsi observer l’autre. Ils sont entraînés à rapporter à l’expérimentateur un caillou jeté dans leur cage dans un délai maximum d’une minute. En échange, l’animal « gagnait » une rondelle de concombre, friandise appréciée des capucins.
Dans une première série d’essais dite « d’égalité », les primates ont donné leur caillou dans plus de 95% des cas. Dans la série dite « d’inégalité », l’expérimentateur favorisait arbitrairement et outrageusement un des deux singes, en le gratifiant, non plus d’une vulgaire rondelle de concombre mais d’un grain de raisin, délice suprême pour un capucin pour la même performance. La réaction du singe floué ne s’est pas fait attendre, une fois sur deux en moyenne il a refusé de jouer le jeu soit en rechignant à troquer son caillou, soit en l’échangeant, mais en se gardant bien de manger une récompense qui, subitement, venait de perdre tout attrait.
Des réactions les plus extrêmes ont été observées quand l’expérimentateur s’est mis à distribuer « gratuitement » du raisin au singe privilégié, sans qu’il ait besoin de le gagner en échangeant son caillou. Dans ces conditions « de double inégalité », les animaux frustrés se sont fâchés 4 fois sur 5 et certains ont jeté, de rage, le morceau de concombre à terre… ou… à la face de l’expérimentateur !
Le sentiment d’injustice est donc plus fort dans ce cas que l’intérêt alimentaire bien compris…

Ces résultats suggèrent que le sens de l’équité peut être une capacité innée du cerveau de l’Homo-Sapiens, une disposition que l’évolution biologique aurait sélectionnée chez certaines espèces dont l’organisation sociale repose, en tout ou en partie, sur la coopération…

Cette démarche vers une qualité plus grande des relations s’inscrit dans une tendance plus générale vers la promotion du qualitatif, à un moment où la croissance économique mondiale devient contre-productive (CO2) et maintenant que les besoins quantitatifs d’une bonne partie de la population dans nos contrées commencent à être satisfaits.

Pour un sociologue comme J. ROBIN, les trois clés d’un changement futur sont :

a) rétablir les besoins qualitatifs ;
b) utiliser une pensée complexe visant à créer toujours plus d’autonomie sociétale et individuelle, en impliquant ipso facto la démocratie ;
c) fonder une perspective éthique généralisée.

Dans nos sociétés occidentales, dans lesquelles l’égalité dans le statut économique a beaucoup progressé (même si le processus tend à s’inverser à l’heure actuelle avec les nouveaux pauvres et le laminage de la classe moyenne) et dans lesquelles une éducation relativement avancée concerne une grande masse de personnes, il me semble que la notion d’autonomie individuelle c’est-à-dire la conscience ou la certitude d’être à même de faire ses choix soi-même, même si le contexte ne les rend pas nécessairement possibles ou réalisables, est en nette progression, même si elle peut déraper parfois dans la croyance en un volontarisme tout puissant et illusoire, faisant bon marché des obstacles.
Les citoyens sont plus critiques, plus mûrs, ne se contentent plus d’une adhésion une fois pour toute à une idéologie quelconque, mais se soucient de mettre leurs actes en accord avec leurs principes et les valeurs qu’ils défendent.

Oui, mais, bémol : l’anthropologue suisse DURUZ constate, lui, « le processus de fragmentation du champ des savoirs et des pratiques sociales dont l’effet délétère sur la construction du lien social est avérée…
L’individualisme démocratique repose sur le droit à la liberté d’expression et de décision de tout individu, ou groupe d’individus, auquel droit est lié le devoir de responsabilité.
Dans un tel contexte, les processus identitaires centrés sur l’individualisation, l’autonomie, la singularité ou l’identité différentielle sont valorisés au détriment de l’appartenance, générant du même coup une pluralité de pensées, de savoirs et de pratiques sociales qui, tôt ou tard, ne peuvent qu’entrer en concurrence et en conflit entre eux, menaçant le lien social… ».

En ce qui concerne le point 3, à savoir la perspective éthique généralisée, je pense que celle-ci ne peut qu’être basée sur les notions de lien et d’échange, fondements d’une nécessaire hiérarchie de valeurs que je décris dans le livre. Ce changement de valeurs, à mon sens, pourrait se produire à la fois sous des contraintes externes (environnementales par exemple) mais aussi internes et par là, je pense plus spécialement aux carences de jouissance, autrement dit aux limites du toujours plus et de l’accumulation des choses (le désir est comblé instantanément et même avant d’avoir pu se manifester) et à l’aspiration au sens, d’autre part.
Ce n’est pas gagné d’avance, car il n’y a plus de grand mouvement sociétal oeuvrant à la promotion du lien.
Peace and love appartient à l’Histoire.

Il y a pourtant une demande, notamment si l’on considère l’évolution d’une institution sociale de base : la famille. J’ai bien conscience de m’aventurer ici en terrain découvert, guetté à la fois par ma femme et la spécialiste de la sociologie de la famille.

Comme le pense François de Singly : « Les familles contemporaines ont su inventer de nouvelles relations au sein desquelles les enfants apprennent à être autonomes en participant aux décisions familiales, en ayant droit à certains territoires personnels. Dans la grande majorité des cas, ces enfants doivent aussi contribuer à l’intérêt collectif défini par le travail et la réussite de chacun. Ils doivent donc travailler à l’école. Se met en place progressivement une nouvelle famille qui respecte chacun y compris dans son avenir.

Les nouveaux liens familiaux sont plus respectueux de chacun – et pas seulement de l’autorité - , plus attentifs au développement et à l’épanouissement de tous. Là aussi, dans le meilleur des cas au moins, car le problème d’un nombre croissant de familles est l’anomie, et l’absence de structuration.
De nouvelles missions apparaissent dans le couple, qui devient un lieu de reconnaissance par l’autre, un lieu de valorisation de l’identité personnelle du partenaire, dont le conjoint recherche l’épanouissement. Il y a donc là une prise en compte beaucoup plus grande de l’autre que lorsqu’il était figé dans un rôle, celui de conjoint avec ses aspects convenus. Cet acquit est par ailleurs compensé par une perte de sécurité, puisqu’il est moins protégé par son statut.
Une carrière réussie ne suffit plus à faire de quelqu’un un héros, parce que la vie privée est de nos jours aussi estimée que le succès public.
Le conquérant n’est plus un héros, parce que dominer les autres n’est plus admirable.
L’introspection n’est plus une aventure héroïque.
La quête d’aujourd’hui est plutôt celle des relations, dans lesquelles les gens découvrent la richesse de leur commune humanité et dans lesquelles ils peuvent dépasser leur Ego, sans naïveté, sans attente démesurée, avec humour et sans pessimisme, pour découvrir l’autre sans vouloir le changer ».

Dans le deuxième chapitre, je montre que la science, perpétuellement à la recherche d’une objectivité difficile, est nécessairement influencée dans ses concepts et dans ses grands paradigmes par l’évolution de la société dans laquelle elle est immergée.

Dans le dernier chapitre, je romps une lance contre les sociétés que j’appelle paranoïaques, parce que, outre les caractéristiques du caractère paranoïaque, elles ont comme point commun l’intolérance à la différence de l’autre, et celà à l’intérieur comme à l’extérieur.
Ce sont essentiellement des systèmes fermés, fermés aux échanges avec l’autre, même sur le plan économique (où elles privilégient souvent le boycott et l’autarcie), rigides (le système se fige, devient intangible et doit échapper à toute critique), clivé (idéalisation de soi et diabolisation de l’autre) et souvent agissant (privilégiant le recours à la force).
La relation avec l’Autre est régie par le critère de l’adhésion qu’il témoigne ou non à la doctrine. Ceci vaut pour le communisme, le nazisme, l’islamisme radical, sans compter la paranoïdisation rampante de l’administration Bush.

Il ne faut évidemment pas se voiler la face et considérer aussi les avantages d’un tel type de société qui met fin aux recherches, aux doutes, aux choix difficiles et qui va recréer du lien social aux dépens de l’autre, en brandissant une menace extérieure ou intérieure.

L’enjeu crucial pour nos sociétés est de recréer du lien social, sans que celà se fasse au détriment de l’autre.

Je cite ici un article du Monde intitulé : « L’émergence du « nous » humain ».
« L’accouchement de ce « nous » globalisant est par nature difficile.
L’histoire nous montre que la recomposition des groupes sociaux, induisant de nouvelles identités (ou sentiments d’identité) se forge avant tout quand un « autre » vient cristalliser contre lui les énergies. L’histoire de l’humanité est jalonnée de ces intégrations successives opérées sur le coup de menaces extérieures, l’union faisant alors la force.
Or, il n’existe pas à ce jour une telle menace extérieure pour l’humanité.
Celle-ci n’est menacée que par elle-même... ».

Mais, me direz-vous, cette société relationnelle, hormis la famille, dans quels domaines peut-on la voir émerger ?

En politique, il existe un formidable exemple : l’Europe, dont on ne perçoit plus le caractère de première mondiale, tant nous y sommes immergés.
« L’union européenne est une expérience remarquable – la première fois dans l’histoire que des états auront volontairement abandonné de vrais pans de leur propre souveraineté nationale pour participer à un nouveau projet de civilisation.
Elle introduit des rapports de pouvoir davantage tournés vers la négociation, le débat et le compromis que vers la domination, les pressions et l’autorité c’est-à-dire sur la relation plutôt que sur un pouvoir de contraintes qu’il soit militaire ou autre.
L’Europe respecte l’autonomie tout en supprimant l’omnipotence nationale ».

C’est donc un ensemble dans lequel existe la plus grande diversité et l’entente sur des valeurs communes.
Ces états se voient comme une communauté en expansion progressive, gagnant de nouveaux membres et se développant géographiquement mais uniquement après avoir réuni des critères très stricts. Ils aspirent à constituer une nouvelle force dans le monde et sont en train d’y parvenir.
C’est la première fois dans l’histoire mondiale que nous assistons à l’émergence d’un Empire, basé sur le consensus et le désir commun plutôt que sur le pouvoir et sur la conquête.
L’Europe ne doit pas devenir un nouveau pôle de pouvoir en mesure de contre-balancer la puissance américaine. Plutôt que de devenir un nouveau pôle de pouvoir, l’Europe doit être un catalyseur de mise en réseau selon l’expression du philosophe italien Massimo Cacciari.

IL ne faut pas croire pour autant que je reste dans un optimisme béat puisque, dans le même domaine politique, je donne un contre-exemple manifeste, à savoir le conflit israélo-palestinien.

Outre la difficulté de se mettre à la place de l’autre et de sortir de la position d’avocat de sa cause, valable pour les deux parties en présence, et la crispation identitaire provoquée par un éventuel retour des réfugiés palestiniens, j’insiste sur trois difficultés plus propres au partenaire israélien : la légitimité victimaire d’abord (le fait d’avoir été victime de la Shoah et d’avoir été reconnue comme telle), rend peut-être plus difficile d’accorder aux voisins palestiniens un statut de victime aussi.

Le deuxième point me paraît lié à une réaction par rapport à la passivité supposée des juifs européens pendant la deuxième guerre mondiale. Il est alors possible que céder à l’autre sur une seule de ces revendications soit vécu comme se mettre en danger de façon inacceptable.

En troisième position, on peut questionner la présence d’une éventuelle légitimité destructive au sens de Boszormeni-Nagy à savoir la tentation de retourner sur un tiers, et avec bonne conscience, les violences subies par les générations précédentes ; ce qui me porte à croire que la partie est loin d’être gagnée dans les négociations en cours à Annapolis.

Enfin pour regarder midi à sa porte, notre actualité politique ne nous porte pas vraiment à l’optimisme.

Je voudrais justement en profiter pour dire que la société relationnelle n’est justement pas une société sans conflit, puisque ce dernier est, à mon sens, inhérent à la vie elle-même et l’ambivalence, présente dans toute relation…

J’épingle particulièrement comme causes de violence, la non reconnaissance de la valeur de l’autre, la perte des repères, et surtout la dépossession du pouvoir sur sa propre existence du fait notamment de la mondialisation, où un conseil d’administration à New York peut décider de votre licenciement pour motif de rationalisation globale, alors que vous n’avez pas démérité et que votre société fait même des bénéfices.
La combinaison d’une situation d’inéquité et d’impuissance totale peut alors engendrer chez certains le désir d’une récupération d’une certaine forme de pouvoir, le pouvoir de nuire, dont les proches sont les premières victimes.

C’est à nous de veiller à ce que le conflit ne débouche pas sur la destructivité que ce soit sur un plan individuel (et ce dans le passage à l’acte) ou sur un plan collectif (et cela s’appelle la guerre).

Les sociétés développées (USA, Europe, Japon) qui sont les nôtres, me paraissent avoir les caractéristiques de sociétés obsessionnelles avec primat de l’argent et de l’économique, tout en présentant une régression narcissique (sociétés de spectacle) avec fragilisation du lien social.

Comme l’écrit Edgar Morin, « L’occidentalisation englobe le monde, mais provoque en réaction des refermetures identitaires, ethniques, religieuses, nationales. Les certitudes irrationnelles égarent à nouveau mais la rationalité abstraite, calculante, économistique, managériale, technocratique, est elle-même incapable de saisir les problèmes dans leur humanité et dans leur planétarité. Les esprits abstraits voient l’aveuglement des fanatiques mais non le leur. Les deux cécités, celle de l’irrationnalité concrète et celle de la rationalité abstraite concurent pour enténébrer le siècle naissant ».

Le pire et le meilleur vont, à mon sens, s’intensifier et coexister. Puisse ce livre aider à trouver quelques repères…

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