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LES JEUX PSYCHOTIQUES DANS LA FAMILLE (M. Selvini Palazzoli, S. Cirillo, M. Selvini, A. Sorrentino)

jeudi 1er mai 2008 par wirgot christelle

L’auteur développe à travers ce livre les résultats d’une recherche clinique menée pendant de nombreuses années auprès de familles ayant un membre psychotique. Cette recherche a mené, petit à petit, à construire et à utiliser une méthode d’intervention thérapeutique auprès de ces familles et a permis de mettre en évidence des phénomènes récurrents dans l’apparition des troubles psychotiques tels que le « pat » du couple, l’instigation, l’imbroglio. Au fil de sa recherche, l’auteur et son équipe formulent que la crise psychotique est l’aboutissement d’un processus relationnel (jeu relationnel) qui se développe en 6 stades. Son intervention se caractérise par l’utilisation de prescriptions pour, d’une part, mettre en avant cette situation de pat, et d’autre part, pour déjouer le jeu familial en invitant la famille à jouer un nouveau jeu.

INTRODUCTION

Mara Selvini, au cours de son expérience avec les familles s’est progressivement intéressée à rechercher une étiologie (cause) relationnel des maladies mentales. Elle et son équipe ont mené une recherche clinique auprès de 116 familles de patients psychotiques avec pour objectif de construire un modèle général de l’organisation relationnelle de ces familles et pouvant servir de guide pour les interventions thérapeutiques. Durant des années, ils avanceront par essais-erreurs, remodelant leur méthode au gré des découvertes.

L’équipe de Selvini, au cours de son expérience clinique, a la conviction profonde que les comportements psychotiques sont directement liés à un jeu relationnel familial. Dans cette expérience, l’utilisation de la prescription a pour but, d’une part, de faire surgir ce jeu relationnel (pouvoir informatif de la prescription) et, d’autre part, de faire jouer à la famille un nouveau jeu permettant la diminution voir la disparition des symptômes du patient désigné. À la différence de la prescription paradoxale (prescription prescrivant le symptôme pour provoquer une crise), la prescription invariable se compare à des devoirs soumis à la famille (au couple plus précisément) et permet un changement dans le jeu relationnel. Ces devoirs doivent servir à provoquer chez les exclus des comportements révélateurs (du jeu) pour le thérapeute.

EMERGENCE DE PHENOMENES RECURRENTS A PARTIR DE LA PRESCRIPTION : L’INSTIGATION ET L’IMBROGLIO

Les auteurs expliquent que le pat du couple est le point de départ pour l’émergence et l’explication de phénomènes relationnels récurrents. Le pat du couple signifie qu’il y a la présence d’un duel dans le couple où l’un des conjoints mène un combat contre l’autre. Toutes les stratégies sont possibles pourvu que l’on ne s’avoue pas vaincu.

L’instigation

« Dans le langage courant, comme d’ailleurs dans les dictionnaires, ce terme renvoie à une dimension dyadique, linéaire-causale : il y a quelqu’un qui instigue et quelqu’un qui est instigué, quelqu’un qui effectue une action et quelqu’un qui la subit. Mais les choses ne sont pas aussi simples. Conformément au modèle conceptuel adopté, l’hypothèse selon laquelle quelqu’un instigue quelqu’un d’autre implique un niveau triadique : quelqu’un instigue quelqu’un d’autre contre un tiers. »

L’instigation, comme décrite dans le livre, est le fait qu’un des parents, par la séduction, invite secrètement son enfant à mener avec lui un combat contre l’autre parent. Tout ceci se joue implicitement. En effet, ce parent subissant les provocations de son/sa partenaire peut se montrer jaloux, envieux, … Le jeune, ne restant pas indifférent à ce que subit ce parent « victime » et ne voyant pas de réaction de sa part pour que la situation change, pensant qu’il a une réelle faiblesse pour s’imposer (et ne voyant donc pas cette manœuvre comme une tactique du pat du couple), va développer des comportements inhabituels tels que des provocations, des lamentations,… envers l’autre parent pour que celui-ci reprenne sa place à la maison et se préoccupe de ce qu’il s’y passe.

Ce que l’enfant n’a pas compris c’est que le parent « victime » utilise la passivité comme stratégie dans le jeu du couple et que, donc, il est tout aussi provocateur. En effet, dans le couple, chacun des partenaires inflige à l’autre un certain type de provocation sans réussir à obtenir une réponse appropriée. A une provocation, la réponse sera soit l’ignorance soit l’explosion, ce qui bloque toute possibilité d’interaction. « La tactique de loin la plus fréquente est celle du mari silencieux qui encaisse les coups et qui semble incapable de tenir tête à une femme envahissante, irritante, pédante et contrôlant tout. »

l’imbroglio

« Par imbroglio, nous désignons un processus interactif complexe qui semble se structurer et évoluer vers une tactique comportementale spécifique agie par un patient, caractérisée par l’affichage d’une relation dyadique intergénérationnelle privilégiée (parent-enfant) et qui en fait ne l’est pas. En ce sens, le présumé privilège n’est pas affectivement authentique, mais il est plutôt l’instrument d’une stratégie dirigée contre quelqu’un, habituellement contre l’autre parent. »

Comme j’ai pu le comprendre dans le livre, j’ai l’impression que l’imbroglio fait suite à l’instigation : après avoir invité le jeune à le soutenir dans ce duel l’opposant à son conjoint, le parent instigateur ne comprend pas l’apparition des symptômes inhabituels de son enfant comme étant un moyen pour faire « revenir » le conjoint provocateur (processus d’instigation). S’opère alors une volte-face de ce parent qui s’allie à son conjoint pour désapprouver les comportements du jeune. Celui-ci, se sentant trahi et abandonné (processus d’imbroglio), va développer des comportements psychotiques pour poursuivre ce jeu de pat qu’il a toujours connu et vont lui permettre de montrer que lui ne baisse pas les bras face à ces provocations et ainsi remporte le combat.

En réfléchissant, je me suis demandée si ces deux phénomènes n’étaient pas plutôt distincts, si dans certaines familles tel phénomène apparaissait et pas dans d’autres. Ma question reste en suspens.

LA CRISE PSYCHOTIQUE COMME L’ABOUTISSEMENT D’UN PROCESSUS A SIX STADES : DE L’INSTIGATION… A L’IMBROGLIO ?

A partir de la découverte des phénomènes récurrents que sont l’instigation et l’imbroglio, l’équipe de Selvini a pu établir un processus à partir duquel apparaissent les troubles psychotiques. Ce processus se développe en six stades.

Le premier stade est le jeu de couple où les conjoints se font face dans une situation de pat.

Dans le second stade, le jeune qui développera un comportement psychotique paraît progressivement être impliqué dans le jeu des parents. Il tombe, selon les auteurs, dans une erreur de lecture linéaire : il considère comme gagnant le parent provocateur actif et comme perdant le provocateur passif ; le puissant effet provocateur des comportements de ce dernier lui échappe. Il se met alors du côté du « perdant ».
Pour l’équipe de Selvini, cette période est caractérisée par des comportements de séduction réciproques entre le futur patient désigné et le parent « perdant ». Les verbalisations des conflits sont absentes ou bien rares et confuses. Comme je l’ai dit plus haut, à une provocation, la réponse sera soit l’ignorance soit l’explosion, ce qui empêche toute possibilité d’interaction. Malgré l’ambiguïté des séductions et des promesses, l’intérêt du fils/fille, de même que celui du parent « perdant », reste essentiellement centré sur le « gagnant ». Ce qui les tient ensemble en effet, c’est leur intérêt commun pour le « gagnant » et la rage de le soumettre. Il s’agit là du processus d’instigation.

Le troisième stade est caractérisé par le comportement inhabituel de l’enfant, destiné autant au gagnant qu’au perdant. Ce comportement vise d’un côté à défier l’arrogance du gagnant et, de l’autre, à montrer au perdant comment se rebeller.

Le quatrième stade est caractérisé par l’échec du comportement inhabituel. Selon l’équipe, trois événements importants ont lieu : tout d’abord, le parent « perdant » ne comprend pas la signification de ce comportement, véritable message confié au niveau non verbal ; ensuite, ce même parent devient hostile à l’enfant. Enfin, pour désapprouver les comportements de l’enfant, voire même pour le punir, il s’allie au gagnant.

Le cinquième stade est celui où l’enfant se sent trahi par le parent « perdant ». Découvrant l’imbroglio, il se sent seul, abandonné de tous. Toutefois, l’expérience de l’abandon ne le pousse pas à la dépression ; elle l’incite au contraire à poursuivre. L’équipe explique que ceci se produit parce que cet enfant a grandi dans un contexte d’apprentissage dominé par le jeu de pat de ses parents, un jeu qui n’admet pas de lâcher prise. Puisque les comportements inhabituels n’ont pas eu l’effet désiré, il recourt alors au comportement psychotique qui lui permettra automatiquement de l’emporter. Comme psychotique, il pourra mettre le gagnant à genoux et montrer à ce lamentable « perdant » ce que lui, l’enfant, est capable de faire.

Au sixième stade, le jeu familial continue à maintenir le comportement psychotique du patient désigné à travers ce que Selvini appelle des stratégies fondées sur le symptôme. Après l’explosion du
symptôme, chaque membre de la famille imagine des stratégies pour son propre compte ce qui aura pour effet de maintenir le symptôme.

METHODE D’INTERVENTION DANS CES FAMILLES

Pourquoi une telle méthode ?

La recherche menée par Selvini et son équipe leur a permis de mettre en évidence des phénomènes récurrents et, ainsi, établir un processus (processus à six stades) à partir duquel apparaissent les troubles psychotiques.

Pour l’équipe, ce processus est un outil et sert de fil conducteur pour démêler le jeu familial. Le thérapeute par sa technique directive d’entretien recherche un maximum d’informations pour déterminer et spécifier le jeu relationnel. Au moment opportun, le thérapeute présente à la famille son « ouverture », c’est-à-dire son avis d’expert, sur ce qu’il observe du jeu familial qui explique ainsi les vraies causes de la « maladie ». « Ouverture » devant servir aussi à faire vivre quelque chose de nouveau à la famille émotionnellement parlant.

Comme j’ai déjà pu le dire, cette méthode doit permettre, d’une part de faire apparaître aux yeux du thérapeute le jeu relationnel opérant dans la famille, et d’autre part d’intervenir en dévoilant ce jeu en invitant la famille à en jouer un autre pour ainsi leur permettre de vivre un changement dans les relations entre chacun.

L’utilisation de la prescription permettait de vérifier le changement de jeu et donnait l’occasion d’expérimenter de nouvelles modalités relationnelles.

Voici quelques éléments de cette méthode, celle-ci évoluant constamment à la lecture du livre :

Lors du premier contact téléphonique de la famille, le thérapeute cherche à recueillir le plus d’informations possible sur les relations entre les cohabitants ainsi que sur la chronologie du symptôme (apparition, évolution,..) afin de remplir la fiche téléphonique qui sera utilisée lors du premier entretien. A cet entretien, sont conviées la famille nucléaire ainsi que toutes personnes importantes pour la famille (personnes suspectes).

Lors de cette première séance sont donc présents la famille nucléaire et les collatéraux. Une discussion est entamée avec le thérapeute à partir de la fiche téléphonique afin d’approfondir ou d’éclaircir les informations qu’il a sa disposition. Les premières pistes de travail sont élaborées à partir de cette fiche. Par pistes, il faut entendre un fait inattendu comme par exemple l’éducation d’un enfant chez sa grand-mère alors que la mère ne travaille pas. Chacun peut apporter des informations sur la situation. Cette séance a pour but de faire vivre une expérience d’une très forte intensité en orientant la conversation sur des thèmes que la famille éviterait. Elle doit également aider le thérapeute à l’élaboration de l’hypothèse relationnelle. Pour la séance suivante, seule la famille nucléaire est invitée, ceci a pour effet premier de séparer les générations.

A la deuxième séance, on demande de décrire quelles ont été les réactions des non invités. La discussion se poursuit et à la fin de la séance une décision est prise par l’équipe, à savoir s’il s’agit d’une indication de thérapie familiale ou non. Si l’équipe poursuit le traitement, seul les parents sont conviés à la troisième séance.

A la troisième séance, on ne voit plus que les parents et on demande de décrire quelles ont été les réactions des enfants sachant qu’ils ne sont pas non plus invités. A la fin de la séance, le thérapeute donne deux prescriptions : l’une consiste à garder le secret pour toutes personnes extérieures sur ce qu’il se passe entre le thérapeute et les parents, l’autre consiste en des sorties pour les parents dans un endroit tenu secret. Ces deux prescriptions ont un double effet : thérapeutique pour la famille et informatif pour le thérapeute. Par la prescription, les parents deviennent couple.

Voici quelques éléments de ce troisième entretien :

  • « « Monsieur, madame. Nous allons vous demander de sortir une fois la semaine. Vous laisserez un papier sur la table (rempli alternativement par monsieur et par madame), disant »ce soir, nous ne sommes pas là".
  • Vous ferez ce que vous voudrez, mais allez là où on ne vous rencontrera pas.
  • Notez soigneusement toutes les réactions que vous observerez par rapport à cette sortie : que disent les enfants, les grands-parents...
  • Si on vous demande où vous étiez, dites que c’est un secret entre vous deux, et ne dites rien non plus de ce qui se dit ici. »

Dans un premier temps sont prescrits quelques disparitions par semaine puis celles-ci deviennent plus fréquentes et plus longues allant jusqu’à un mois de disparition.

De la cinquième à la dixième séance, on discute des résultats. Chacun des parents est muni d’un carnet dans lequel il note les comportements verbaux et non-verbaux des enfants et de l’entourage. Le thérapeute vérifie si le secret a été maintenu, quelles ont été les réactions de l’entourage…

CONCLUSION

Par cette expérience, l’idée des auteurs est d’intervenir auprès des familles en ayant en tête des informations fournies par des années d’utilisation de la prescription. L’utilisation ayant permis en effet de vérifier les hypothèses formulées sur le jeu relationnel (vérifier l’instigation et l’imbroglio c’est-à-dire la présence de phénomènes récurrents). Mais, il s’agit surtout d’intervenir avant l’explosion des symptômes psychotiques que peut provoquer la découverte de la trahison. C’est ainsi que l’équipe de Selvini a, pour tous le cas et dès le début de la prise en charge, fait l’hypothèse et recherché l’instigation.

La découverte de phénomènes récurrents dans les rencontres avec ces familles a permis à l’équipe de Selvini de construire un instrument précieux de prévention. Le fait de pouvoir intervenir dans un jeu familial complexe, d’y mettre en évidence les phénomènes d’instigation et/ou d’imbroglio, permet en effet d’éviter l’explosion d’une symptomatologie causant d’énormes souffrances.

La lecture de ce livre m’a amené à penser que notre méthode actuelle d’intervention dans les familles va se modifier avec le temps. Neuburger dit d’ailleurs à ce propos que la manière dont nous intervenons dans une famille évolue parce que nous nous adaptons à ces familles et non l’inverse.

Nous avançons nous aussi par essais-erreurs, en formulant des hypothèses de travail qui se confirment en séance ou en amènent d’autres.


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