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Les vertus de la prudence. Un appel à l’éveil de nos réactions esthétiques

James Hillman

samedi 10 mai 2008 par Poelmans Christian

Les vertus de la prudence ( James Hillman) Un appel à l’éveil de nos réactions esthétiques. (trad. : C. Poelmans)

L’avarice, la gourmandise, l’orgueil, la luxure, l’envie, la colère et la paresse, à ces sept péchés capitaux, nous les modernes, en dépit de notre génie créatif et après tant de siècles, n’avons finalement été capables, selon Huxley, que d’ajouter un seul nouveau péché.

Lequel ?

La hâte, la précipitation, la ruée, la vitesse, l’emportement, l’accélération. Notre Zeitgeist est dominé par le Geist du Zeit

1. Nous vivons dans une économie de l’urgence, et la planète elle-même se réchauffe à l’énergie de notre précipitation. Le temps c’est de l’argent et par conséquent, les vieux adages ont été mis de côté : « Plus de précipitation, moins de vitesse : si l’on se précipite, le travail sera fini plus tard »

2, « Regarder avant de sauter »

3, « La précipitation mène au gaspillage »

4, « Une légère intervention maintenant économise une plus lourde intervention plus tard »

5, « Les individus inexpérimentés, se trouvent impliqués dans des situations que des personnes plus sages auraient évitées »

6, « Une once de prévention vaut une livre de remèdes »

7.La précipitation, disposition d’une époque pressée, affecte également la biologie humaine. Les premières règles surviennent de plus en plus tôt ; les enfants grandissent plus et plus rapidement ; les athlètes battent des records, sautent plus vite les haies, bondissent plus haut, plus loin. La précipitation a une incidence sur nos diagnostics psychiatriques : lequel d’entre nous aurait envie d’être qualifié de traînard, de retardé, de passif, de renfermé, de régressif, de figé,… ?

Dans la mesure où le temps se conçoit maintenant comme une rivière en pleine course, prenant de plus en plus de vitesse dans sa descente à sens unique, on dit alors : « Celui qui hésite est perdu ». La prudence n’est perçue que comme de la timidité, du pessimisme, une obstination récalcitrante, un attachement têtu et stupide aux vieilles habitudes. De plus, les images et la rhétorique qui exhortent à la prudence et à la résistance à l’égard du tout à la vitesse, raniment les images et la rhétorique de l’antique dieu de la culture méditerranéenne et de la Renaissance, Saturne/Cronos – vieux, lent, froid, négatif, stagnant, restrictif et méchant, ennemi du changement.

Ainsi, alors que le principe de précaution se manifeste dans le débat public, les positions adverses sont déterminées par des traits archétypaux et même mythiques.

D’un côté, l’optimisme, le futurisme, l’expansion, la pensée positive, l’avancée progressiste qui rencontrent les obstacles lorsqu’ils se présentent et les dépassent avec une énergie redoublée. C’est l’esprit du héros, allant de l’avant, déterminé et résolu, toujours prêt à relever tous les défis, confiant dans ses propres capacités, aucun monstre n’étant trop grand, aucun mur trop hermétique. Quand on se représente le temps en accord avec la pulsion héroïque, la prudence est condamnée d’avance. On ne peut la concevoir qu’obstruant, coinçant, telle un barrage en travers de la rivière, encombrant son libre cours, créant des remous et des bassins stagnants. La prudence n’a plus pour visage que celui que lui donne le courant héroïque dominant.

Trois autres caractéristiques de notre époque sont charriées par cette même rivière : les cultes de la technologie, de la compétition et de la célébrité. Jusqu’à l’ère de l’électronique et de l’informatique, les principales améliorations apportées par l’évolution technologique furent un allègement de la charge de travail accompagné d’un gain d’espace. Un progrès technologique se mesurait au nombre d’heures de travail économisées par une machine, et à la capacité de cette dernière de compacter et réduire les matériaux à des dimensions plus facilement gérables et transportables. Mais actuellement, le changement technologique apporte principalement le bénéfice de la vitesse : on fait plus et plus rapidement. Ce qui est gagné, c’est du temps. Cependant le temps exècre les plaisirs de la découverte. Il ne suffit plus désormais d’expérimenter, de réfléchir au hasard et de découvrir. Une écrasante pression compétitive vous pousse à arriver le bon premier avec une formule, une méthode, un produit. Le premier à publier est susceptible d’obtenir un prix Nobel ; le premier sur le marché fait le plus de profit. A cause de la compétition, nous vivons à l’âge du raccourci, de l’espionnage d’entreprise et des résultats falsifiés. Comme dans une course à pied, seul le premier se qualifie, tous les autres ont perdu. Une culture qui valorise les gagnants génère de plus en plus de perdants. Je me plais à rappeler un précepte de la religion Sikh : « Arrive toujours le deuxième ! ». La précaution érigée en vertu.

Le culte de la célébrité – l’idée que chacun de nous peut avoir ses « quinze minutes de gloire », comme disait Andy Warhol – a radicalement altéré cette notion de gloire. A l’époque romaine et à la Renaissance, on considérait la « fama » ou renommée, comme un esprit invisible qui vous accompagnait, un génie personnel que l’on recevait en héritage de ses ancêtres. C’était un bien plus précieux que sa propre vie. Il fallait servir ce génie, l’honorer, le mettre en valeur par ses actes, et le garder sans tache. Ses bienfaits durables étaient transmis à la descendance de génération en génération, en compagnie des armoiries et du nom. De nos jours, la gloire s’est accélérée et a été remplacée par la célébrité, mot dont la racine s’apparente à « celeritas-celeritatis » et à l’anglais « acceleration ».

Comment pourrions-nous considérer le principe de précaution autrement qu’à travers l’unique point de vue qu’offrent les présupposés et les images mythiques d’un moi héroïque qui est dans l’urgence ? A propos, ce moi héroïque, dont le prototype dans la mythologie méditerranéenne fut le personnage d’Hercule, devint fou après avoir réalisé ses douze travaux, et dut descendre dans les Enfers, monde des fantômes et des morts ; ou encore, dans une autre fable, se retrouva assis à filer calmement, tournant, et tournant encore le même rouet 8, après que tout mouvement vers l’avant se soit épuisé.

Il est important de se rappeler à quoi ce principe de précaution fait référence exactement. Je le définirai en utilisant une déclaration qui ne vient pas d’accords internationaux dont les protocoles l’auraient intégré, ni des politiques gouvernementales allemandes et suédoises où il aurait eu force de loi. Ma définition vient plutôt d’une source tout à fait improbable, l’Administrateur de l’Agence pour la Protection de l’Environnement de l’actuelle administration Bush, Christie Whitman. Celle-ci déclare, lors des rencontres des Académies Nationales des Sciences à Washington DC : « Les responsables politiques doivent avoir une approche prudente quand il s’agit de protection environnementale… Nous devons reconnaître que l’incertitude est inhérente à la gestion des ressources naturelles, reconnaître qu’il est habituellement plus facile de prévenir les dommages environnementaux que de les réparer ultérieurement, et qu’il s’agit de déplacer la charge de la preuve qui concernait les partisans de la protection, sur ceux qui proposent une action qui pourrait s’avérer destructrice. »

Jusqu’ici tout va bien, mais la déclaration de Whitman se limite aux moyens – comment agir au mieux ou ne pas agir. Mais qu’en est-il de la fin que les moyens sont sensés servir ? Quelle est l’optique générale d’un projet, quel en est son telos, dans le langage d’Aristote, ce « au nom de quoi » le projet a été conçu ? Si l’intention finale est d’aboutir à des avantages compétitifs, un profit accru, des avantages fiscaux, alors est-ce que cette fin ne disqualifie pas les moyens, aussi protecteurs soient-ils de l’environnement ? Supposons maintenant que les intentions finales soient plus nobles – des interventions plus sûres, une terre plus froide, des eaux plus propres, la conservation des espèces – les moyens se justifient-ils au regard de cette fin ?
La philosophie morale soutient que les objectifs à long-terme, aussi nobles soient-ils, ne peuvent jamais justifier les moyens à court-terme, mais que la noblesse des fins doit apparaître à chaque étape des moyens mis en oeuvre. Le principe de précaution a quelque chose à proposer pour sortir de ce dilemme qui tente d’allier la fin et les moyens. Il est évident que, partout, fins et moyens s’allient le plus étroitement seulement dans le cadre d’une économie d’entreprise prédatrice : l’exploitation des ressources minérales (la fin) s’accorde avec des moyens qui ravagent la Terre, qui oppressent les peuples indigènes, qui détruisent l’équilibre écologique, qui détériorent la culture. Mais alors, comment est-il possible de corréler moyens et fins de manière positive ?

Si on ralentit le mouvement et si on s’interroge sur les moyens qui s’avèrent les plus efficaces, la prudence invite à l’innovation et à l’expérimentation. Une invitation à rencontrer Hermès et son esprit mercuriel et à essayer de nouvelles manières d’arriver aux mêmes fins mais en accord avec celles-ci. La nécessité, fruit de la prudence, devient mère de toute invention.

En tant que psychologue, j’ai besoin d’offrir un fondement psychologique à la prudence qui aille au-delà des avantages rationnels et des implications mythiques. On peut particulièrement noter trois de ces fondements.
Tout d’abord, la maxime d’Hippocrate : primum nihil nocere. Avant tout, et par-dessus tout, ne pas nuire. Avant toute action ou projet d’action, considérer les inconvénients plutôt que les avantages. Explorer les risques plutôt que les bénéfices. Alors, les dépenses de la recherche se concentreront sur l’analyse des pires scénarios possibles et étendront la notion de nuisance à sa plus large définition. La maxime hippocratique suggère au moins deux pensées.
Premièrement, l’intervention dans les termes envisagés par le monde actuellement, en dépit des illusions que procure la vertu héroïque à ses ambitions, introduit toujours une ombre dans le débat. Le Yin accompagne le Yang, toujours et partout. Mesurez les conséquences de ce qui pourrait se tapir dans l’ombre de votre désir d’aider, de votre remarquable sagacité.

Deuxièmement, cette maxime sous-entend que la Terre a ses propres vertus et ses propres forces : la nature peut se comporter d’une manière que notre manque de prudence nous empêche de voir. La prudence hippocratique prend racine dans un arrière-plan animiste ancien, dans un respect pour la dignité et la puissance des phénomènes, en invitant à tendre l’oreille vers ceux-ci, au-delà d’une logique de coûts en terme de bénéfices et risques, afin de découvrir leurs vraies valeurs et leurs intentions au-delà des nôtres. Nous pourrions alors agir de concert avec eux, et même les laisser être nos guides, pour leur bien comme pour le nôtre.
Le fondement suivant du principe de précaution est le « daimon » socratique. A plusieurs reprises dans les écrits de Platon, Socrate se retient d’entreprendre une action car son daimon est intervenu. Ce daimon, cet esprit, cet ange, cette voix intérieure, ce jumeau invisible, ce « facteur psychique autonome » (Jung) a été défini comme « l’esprit de prudence » par les commentateurs de ces passages. Son apparition la plus connue survient dans la cellule où Socrate attend de recevoir la ciguë. Quand on lui demanda pourquoi il n’avait pas fui, il répondit que son daimon ne le lui avait pas ordonné et, comme il l’explique, l’esprit de précaution ne dit jamais à personne ce qu’il doit faire mais seulement ce qu’il ne faut pas faire ; il agit seulement comme principe de prudence. Il parle un langage très particulier qui n’est pas celui des statistiques ni du scientifique, mais celui de l’anecdote, de la superstition, du symptôme avec présages, indices et chuchotements, et même celui des évènements corporels comme les éternuements, les bâillements ou les hoquets.

Un troisième arrière-plan psychologique à la prudence, se trouve être tout simplement le contexte endémique régnant partout dans les sociétés occidentales : la dépression. La dépression freine toute entreprise héroïque ; la seule pensée d’agir est déjà de trop ! Par conséquent la dépression de la psyché ou la dépression de l’économie est redoutée au plus haut point par les sociétés occidentalisées et toute mesure est bonne à prendre quand il s’agit de s’opposer à elle. Les pressions que nous ressentons, les drogues (légales ou illégales, le mot anglais « drugs » ne fait pas de différence ndt) que nous prenons, les grands espoirs que nous nourrissons et la tyrannie de l’expansion économique à un niveau planétaire sont toutes des mesures anti-dépressives. La psychiatrie pourrait sans aucun doute affirmer que la course effrénée de la rivière elle-même constitue une défense maniaque contre la dépression.
De ce point de vue, l’attitude de précaution n’a que très peu de valeur. En fait, l’opposition furieuse que suscite le principe de précaution ressemble tout à fait à ces accès de rage que manifestent les patients maniaques lorsqu’ils sont interrompus, ralentis ou qu’on leur demande simplement de répéter une phrase. La simple suggestion de prudence, dans une société maniaque, signifie pour elle « dépression ».

Par conséquent, il s’agit de présenter le principe de précaution en utilisant le vocabulaire maniaque et de parler alors de nouveauté, de modernité, de pensée acérée, visionnaire et bénéfique à l’échelle mondiale. Ce qui pourrait, d’ailleurs, très bien être le cas !

A côté de ces trois dimensions, hippocratique, socratique et dépressive, présentes à l’arrière plan de la psychologie de la prudence, il y en a une quatrième : la beauté. Comme le notait Thomas d’Aquin et comme le répéta plus tard James Joyce, la beauté nous prend de court ( « Beauty brings us up short »). Nous retenons notre souffle, immobilisés par l’effet de surprise, ou par intimidation, émerveillement ou même sous l’effet de la terreur comme le disait Rilke. Ce moment d’arrêt face à un instant de beauté est aussi vrai, comme le disait Plotin, que la laideur pousse l’âme à se retirer en elle-même et à fuir.
Le soupir, « aah-h », prend vie dans la racine du mot « esthétique ». Cette réponse esthétique à l’égard du laid comme du beau, témoigne d’une conscience immédiate et instinctuelle du monde avant tout jugement esthétique et toute considération de goût. La beauté nous assaille au premier regard, nous saisit et nous relâche, comme le fait l’horreur. La réponse esthétique est quelque chose qui nous est donné avec la psyché comme le prudent daimon intérieur qui nous retient et comme l’humeur dépressive qui refuse l’action.

La beauté, cependant suscite l’action. C’est-à-dire que la réponse esthétique naïve mène d’une part, à une attitude de protestation esthétique contre le laid, et d’autre part, à la mobilisation du désir esthétique de préserver, protéger et restaurer le beau. Bien sûr les divers efforts faits dans ce sens peuvent se transformer et prendre la forme du conservatisme réactionnaire hostile à tout changement technologique. Mais faire marche arrière n’est pas l’objectif de la réponse esthétique, ni celle de la précaution. Ce mouvement vers l’arrière résulte de l’identification de la beauté avec le moment unique de son apparition ; c’est un style particulier, qui se cristallise alors dans une idéologie de la beauté, qu’on l’appelle naturalisme, romantisme, modernisme, formalisme, nationalisme, popularisme, vernacularisme ou idéalisme. Chacune de ces idéologies retient prisonnière la réponse esthétique, enchaînée au dogme, privée de sa spontanéité naïve alors qu’en fait ce que la réponse esthétique cherche le plus spontanément, c’est une sensibilité (sensitivité) exacerbée et un espace qui lui permette de se mettre en jeu toujours plus fréquemment et avec plus de subtilité. Avant, on appelait cela l’amélioration progressive du goût.

Ici, nous devons distinguer le moment où le mouvement est arrêté et son identification avec l’arrêt lui-même où la beauté serait alors considérée comme quelque chose de figé. Mais la beauté comme la prudence, n’est pas faite pour être immobile. L’adage ne dit pas « ne saute pas », mais « regarde avant de sauter ». La beauté signifie simplement pour nous d’arrêter un instant un élan en avant insensé et insensible, pour ouvrir les sens en invitant la réponse esthétique. Alors, au moment où le mouvement bloqué reprend son envol, le principe de précaution peut intégrer dans ses explorations innovantes une conscience esthétique, qui affirme que tout plan ou projet ne peut négliger les exigences de la beauté ou les effets nuisibles de la laideur.
Si nous pouvions réveiller nos sens de leur engourdissement psychique et de leur anesthésie, la plupart des productions qui constituent la véritable rivière de l’époque elle-même - précipitée dans son cours par les puissances qui dirigent les gouvernements, c’est-à-dire les économistes, les entreprises, les médias et les industries- la plupart des productions et des programmes ralentiraient suffisamment leur cours pour arriver à s’infiltrer dans des canaux alternatifs jamais encore irrigués et qui n’ont donc pas eu la chance de s’épanouir.

L’anesthésie semble nécessaire au courage héroïque. Tel un cheval avec des œillères, ses yeux ne voient plus que la récompense, il se précipite à toute vitesse vers la laideur – vers ce monde justement qu’il a lui-même construit. Si nous pouvions réveiller nos réponses esthétiques, nous n’aurions pas besoin des admonestations du principe de précaution – ni même des avertissements hippocratiques ni des présages socratiques. La réponse esthétique individuelle influencerait le cours de l’histoire et la forme des choses parmi lesquelles nous vivons.
Notre nez, ainsi que nos yeux et nos oreilles, sont autant d’instruments politiques et de revendications. Une réponse esthétique est une action politique. De la même manière que le daimon de Socrate lui indique ce qu’il ne faut pas faire, nous savons également instinctivement, esthétiquement, lorsqu’un poisson pue, lorsque le sens de la beauté est offensé. Face à ces moments – et ces moments surviennent chaque jour, dans chaque bureau étouffant, assis dans chaque chaise invalidante, inondés de bruits sans signification et engraissés de nourritures industrielles - face à nos réponses, ces reflets esthétiques de la vérité dans l’âme, peuvent être la première action civique du citoyen, être à l’origine de la prudence et du principe de précaution lui-même qui nous avertit qu’il s’agit de s’arrêter, d’ouvrir l’œil et de tendre l’oreille.
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