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Résumé du livre : « Structures anthropologiques de l’imaginaire » de Gilbert Durand

mardi 17 juin 2008 par Poelmans Christian

Introduction

Les images de quatre sous

Durand développe d’abord sa position quant à l’intérêt à porter à l’imaginaire, et à l’imagination. Il fait la critique des théories classiques de l’imagination dans la pensée occidentale qui tendent à dévaluer l’image et la fonction d’imagination comme « maîtresse d’erreurs et de fausseté », il parle encore d’« images de quatre sous », et aussi de « folle du logis ». Il illustre son propos en critiquant la description dite phénoménologique de l’imaginaire chez Sartre. Celui-ci, dit-il, n’arrive pas à sortir de la dévaluation de l’imaginaire qu’il ne considère jamais comme UNE MANIFESTATION ORIGINALE D’UNE FONCTION PSYCHO-SOCIALE, jamais l’image n’est prise dans son sens plein, mais toujours tenue pour message d’irréalité. Il critique également la phénoménologie de Sartre car il ne consulte pas le patrimoine imaginaire de l’humanité que constituent la poésie et la morphologie des religions, partant de la seule analyse personnelle du phénomène chez lui-même.

Durand aborde également les positions de la « Denkpsychologie » qui dévalue également l’imagination mais cette fois au profit d’une pensée qui, elle, se voudrait valable, purifiée de la pollution des images ( Bühler, Watt, Binet, Wundt, James..). Ces penseurs minimisent l’imagination afin de privilégier par antithèse, les éléments formels de la pensée. Les tenants de la Denkpsychologie se situent dans le prolongement du cartésianisme où la conscience seule est valable face au polypier superficiel des images. Défendant une « pensée sans images », ils aboutissent à des notions psychologiques telles que « conscience de règles », « tension de conscience », « attitude de conscience », c’est-à-dire des pensées qui seraient épurées d’images et constitutives du concept. Durand dit encore de cette approche : « Le concept étant un « sens » que l’image et le mot peuvent simplement évoquer, mais qui préexiste à l’un comme à l’autre, l’image n’étant qu’un « empêchement » pour le processus idéatif. »

La denkpsychologie, avatar des théories intellectualistes, défend un empirisme qui cherche à discréditer l’image, afin d’en séparer une pensée purement logique. Mais une pensée sans images est une pensée incapable de s’exercer. « La psychologie générale, dit Durand, stérilise la fécondité du phénomène imaginaire en le rejetant purement et simplement ou alors en le réduisant à une maladroite esquisse conceptuelle ». Or il faut justement étudier systématiquement la REPRESENTATION.

Durand fait remarquer que le grand malentendu lorsque l’on aborde la psychologie de l’imagination c’est finalement de confondre le plus souvent le rôle de l’image mentale avec les signes du langage ( image mentale = sémiologie ), de confondre image avec le mot . Et Durand de critiquer Sartre à nouveau qui mésallie l’image avec la famille sémiologique. Or il est CAPITAL de remarquer que, dans le langage, si le choix du signe est insignifiant parce que ce signe est arbitraire, il n’en va jamais de même dans le domaine de l’imagination où l’image – aussi dégradée qu’on puisse la concevoir – est porteuse d’un sens qui n’a pas à être recherchée en dehors de la signification imaginaire. L’analogon que constitue l’image n’est jamais un signe arbitrairement choisi, mais est toujours intrinsèquement motivé, c-à-d tjs symbole. Ainsi Durand dit que les penseurs cités plus haut ont eu le tort de ne voir dans l’image, qu’une dégradation du savoir, qu’une représentation d’un quasi-objet, et de la renvoyer ainsi à l’insignifiance .
Mais certains psychologues ont pu rendre compte de l’homogénéité qui existe entre le signifiant et le signifié au sein d’un dynamisme organisateur et que l’image diffère par là totalement de l’arbitraire du signe. Notamment Jung qui voit que toute pensée repose sur des images générales, les archétypes - ces schémas ou potentialités fonctionnelles qui façonnent inconsciemment la pensée.

Durand fait sienne la conception de Bachelard qui dit :

  • L’imagination est dynamisme organ-isateur ( càd qu’il s’agirait d’une énergie qui cherche à ordonner ?)
  • Et ce dynamisme organisateur produit de l’homogénéité dans la représentation.
    Pour lui l’imagination NE FORME PAS des images, mais est une puissance dynamique qui DEFORME les copies pragmatiques fournies par la perception.
    Et ce dynamisme, qu’il appelle REFORMATEUR DES SENSATIONS, devient le fondement de la vie psychique toute entière.
    ( Les théories constructivistes ne s’inscrivent-elles pas dans cette mouvance ? La réalité construite par « réformation » personnalisée des sensations et perceptions ?)

Il dit aussi que le symbole possède donc plus qu’un sens artificiellement donné ( un peu comme si on choisissait arbitrairement une image pour exprimer une ou plusieurs idées ) mais que le symbole détiendrait un pouvoir de retentissement essentiel et spontané.

En définissant ainsi le symbole, il y a plusieurs conséquences :

  • On lui attribue une antériorité chronologique et ontologique sur toute signifiance audio-visuelle ( le symbole existe avant la perception et la construction d’une signification audio-visuelle ?)
    Minkowski inverse même la position de Sartre, qui parle d’appauvrissement de la pensée par l’image, en rejoignant la position des romantiques, des surréalistes et considère le passage de la vie mentale de l’enfant ou du primitif à « l’adulto-centrisme » comme un rétrécissement, un refoulement progressif du sens des métaphores. « C’est ce sens des métaphores, ce grand sémantisme de l’imaginaire qui est la matrice originelle à partir de laquelle toute pensée rationalisée et son cortège sémiologique se déploient ».

Le symbole et ses motivations

  • Le symbole n’étant plus de nature linguistique, on rejette aussi la logique de linéarité liée au langage et qui porte toute pensée logique. Les motivations qui ordonnent les symboles ne forment donc plus ni chaînes de raisons ni plus chaînes du tout mais plutôt des constellations symboliques. Durand défend ainsi une vision pluridimensionnelle et donc « spatiale » du monde symbolique ( qui moi me séduit beaucoup).

Durand développera ensuite sa méthode de classification grâce à laquelle il tentera d’éviter les deux écueils de la stérilité de la vision linéaire d’un côté sans tomber dans l’effervescence des « élans intuitifs de l’imagination ».

Il décrit dans un premier temps les choix classificatoires déjà existants en argumentant leurs limites et erreurs selon lui :

Il laisse de côté un premier type de classification que développent les historiens des religions et qui classifient les symboles selon leur parenté plus ou moins nette avec l’une des grandes épiphanies cosmologiques et avec leur rapport à des éléments fonctionnels ( fécondité, fertilité, ( Krappe et Eliade) . Classifications qui se veulent inspirées par des normes d’adaptation au monde objectif, tant sidéral que terrestre et météorologique mais tendent ensuite vers des considération moins objectives ( cosmogonies, mythes d’origines…)
Durand décrit les limites que comporte la classification réalisée par Bachelard autour des éléments de la physique aristotélicienne ( chaud, froid, sec, humide ) trop cartésienne et la perception humaine est beaucoup plus riche en tonalités élémentaires…

Les classifications sociologiques et philologiques de Dumézil et Piganiol sont aussi présentées. Dumézil fait porter sa classification sur le caractère fonctionnel et social des motivations du rituel, des mythes et de la terminologie même.
Son idée est que les systèmes de représentations mythiques et l’expression linguistique qui les signalent dépendent dans les sociétés indo-européennes d’une tripartition fonctionnelle des trois castes ou ordres : sacerdotal, guerrier et producteur qui noyauterait tout le système de représentations et motiverait le symbolisme tant laïc que religieux.
Pour Durand cependant, cette tripartition tout comme les choix de projection sur les éléments naturels sont secondaires dans la motivation symbolique, il y a pour lui qqch d’autre de plus primordial qui explique la motivation de la production de symboles, dont les éléments naturels et la tripartite sociologique sont des produits. Par exemple, Dumézil note la curieuse convergence des mythes et légendes relatives au borgne ou au manchot mais ne peut faire de liaison entre ces infirmités, leur symbolisme et les trois fonctions sociales fondamentales.

Piganiol porte son intérêt sur la différence des mentalités et des symbolismes qui découlent du statut historique et politique d’occupant ou d’occupé. Les cultures pastorales d’un côté et les cultures sédentaires de l’autre. Mais de nouveau cette classification n’explique pas selon Durand qu’il y ait eu ces deux sensibilités à deux modes de symbolisme différents, et n’explique pas non plus les nombreuses anastomoses qui ont pu se former entre les deux mentalités.

Przyluski défend la position évolutionniste où les symboles se rassembleraient autour d’une motivation liée à la « grande mère procréatrice » pour évoluer vers une position monothéiste du Dieu père. Durand refuse cette hiérarchisation qui s’enracine à ses yeux dans la dévaluation rationaliste de l’imaginaire qu’il déplorait plus haut. Il refuse cette valorisation a priori d’un système symbolique au détriment d’un autre, attitude qui n’est pas très scientifique. De plus il affirme, et le développera plus loin, que les schémas progressistes procèdent eux-mêmes d’une motivation symbolique.

Il conclut : « Toutes ces classifications nous semblent pécher par un positivisme objectif qui tente de motiver les symboles uniquement à l’aide de données extrinsèques à la conscience imaginante et sont dans le fond, obsédées par une explication ustensilitaire de la sémantique imaginaire » ( p35). Toutes ces explications ne rendent pas compte de cette puissance fondamentale des symboles qui est DE SE LIER.

Durand développe alors les catégories motivantes des symboles dans les comportements élémentaires du psychisme humain.
Il aborde la psychanalyse freudienne et son postulat que les symboles sont motivés par le principe de plaisir ( se déplaçant de l’oral vers l’anal puis le génital ). Il critique cette position en se rangeant à la remarque de Piaget par rapport à la fixation càd ce processus plus ou moins traumatisant du refoulement. Pour Durand le symbolisme dans sa richesse dépasse de beaucoup le mince secteur du refoulé et ne se réduit pas aux objets rendus tabous par la censure. Il y a pour lui tout un symbolisme produit indépendamment du processus de refoulement.
Il cite également Adler pour qui le symbolisme serait motivé par le principe de puissance.
Il cite enfin Jung pour qui les symboles seraient motivés par la prise de conscience de grands symboles héréditaires.
Mais la critique générale de Durand à l’égard des thèses psychanalytiques est que selon eux l’imagination serait le résultat d’un conflit entre les pulsions et leur refoulement social, alors qu’au contraire pour Durand l’imagination apparait la plupart du temps, comme résultant d’un accord entre les désirs et les objets de l’ambiance sociale et naturelle. Il refuse cet impérialisme du refoulement qui résout, à ses yeux, le contenu imaginaire en une « tentative honteuse de tromper la censure ». « Bien loin d’être un produit du refoulement, nous verrons tout au cours de cette étude que l’imagination est au contraire origine d’un défoulement » ( p36).

Durand choisit pour étudier le symbolisme imaginaire de s’engager dans la voie de l’anthropologie – qu’il définit comme ensemble des sciences qui étudient l’espèce homo-sapiens -, rejetant les positions exclusivement psychologique ou sociologique pour se placer dans ce qu’il appelle le trajet anthropologique, càd l’échange incessant qui existe au niveau de l’imaginaire entre les pulsions subjectives et assimilatrices ( position psycho ?) et les intimations objectives émanant du milieu cosmique et social ( sociologique ?). Une position n’étant pas antérieure à l’autre mais se nourrissant l’une l’autre dans un mouvement de « genèse réciproque » ( terme qu’il emprunte à Piaget ), cheminement réversible de l’un à l’autre ( geste pulsionnel vers l’environnement matériel et social et vice versa ).
Ceci lui fait décrire l’imaginaire comme étant ce « trajet dans lequel la représentation de l’objet se laisse assimiler et modeler par les impératifs pulsionnels du sujet, et dans lequel réciproquement, les représentations subjectives s’expliquent par les accommodations antérieures du sujet au milieu objectif » ( p38 ).

Il évoque l’incessant aller-retour entre environnement naturel et social et pulsion individuelle et naturel psychologique qui, comme une boucle de rétro-action entre l’un et l’autre, produit les symboles et forme les « axes des intentions fondamentales de l’imagination ». Le trajet anthropologique partant d’un bout ou de l’autre, l’essentiel de la représentation et du symbole se trouve contenu entre ces deux bornes réversibles que sont la culture et le naturel psychologique.

Méthode de convergence et psychologisme méthodologique

La méthode de Durand utilise l’idée de convergence qui tend à repérer les constellations d’images. Il tentera de repérer des ensembles symboliques, des constellations où viennent converger les images autour de noyaux organisateurs qu’il cherchera à déceler à travers toutes les manifestations humaines de l’imagination. Ce mécanisme de convergence se retrouve dans les rêves éveillés dans lesquelles les images ont tendance à se lier en constellations ( il utilise le terme médical d’anastomose –
Exples d’anastomose :
Les schèmes ascensionnels s’accompagnent toujours de symboles lumineux, de symboles tels que l’auréole ou l’œil.

L’analyse de l’œuvre littéraire de V. Hugo par Baudouin révèle des isomorphismes, mais
Durand lui préfère le mot « Isotope » ( vision d’une correspondance topographique plutôt qu’une parenté de forme ). Baudouin découvre des catégories d’images autour desquelles convergent les mêmes images qui se définissent en une structure d’imagination ( Jour -> lumière, éclairer -> clarté ->éclat, flambeau, lampe…)
Il analyse les images dans un matériel anthropologique très vaste et constate que des constellations s’organisent en même temps autour d’images de gestes et de points de condensation symbolique où viennent cristalliser les symboles.

( comme une sorte d’énergie centripète qui attirerait des particules magnétiques dans un champs aimanté les différentes images de gestes ou images d’objets qui se cristallisent en symboles ?)

Durand fait ici le constat qu’en anthropologie, le langage, discours linéaire, est inapproprié à l’expression d’une observation en constellation.
Mais méthodologiquement on est forcé de commencer par un commencement pour suivre une logique intelligible. ( Pour lui c’est donc un commencement méthodol. Pas ontologique )
Durand part du psychologisme car c’est plus commode d’aller du sujet au culturel et suit ainsi la démarche du raisonnement ou « cogito ».
Ainsi pour des raisons de méthode, il choisit de donner la priorité aux impératifs bio-psychologiques sur les motivations sociales. Il cherche les métaphores fondatrices des axiomes dans les métaphores indicatrices du MOUVEMENT ( cfr Bachelard ) plutôt que de chercher du côté des formes.
Durand choisit la MOTRICITÉ, la CINÉMATIQUE pour classifier les symboles. Il s’appuye sur les conceptions de nombreux psychologues ( et parmi eux Baudouin et Piaget..) pour qui « la constance des archétypes n’est pas celle d’un POINT dans l’espace imaginaire, mais celle d’une DIRECTION ». Ainsi, il s’agirait d’IMAGES MOTRICES qui relieraient entre elles les modes de représentation visuels et verbaux.
Durand va donc utiliser des images motrices comme point de départ psychologique d’une classification des symboles. A la question de savoir dans quel domaine de la motricité il trouvera ces « métaphores de base, ces grandes catégories vitales de la représentation », il se tourne vers les travaux de Betcherev et sa MOTRICITÉ RÉFLEXE.

Durand part des trois réflexes de base de Betcherev pour construire sa classification des images.

1er réflexe primordial : La Dominante Posturale ou réflexe de redressement.

2ème réflexe primordial : La Dominante Digestive, ou réflexe de succion et de nutrition.

3ème réflexe primordial : Le réflexe sexuel et copulatif avec son caractère rythmique et cyclique.

Il conclut donc que les trois dominantes réflexes sont les matrices sensori-motrices dans lesquelles les représentations vont naturellement s’intégrer, et d’autant plus s’ancrer si la perception du réel vient cadrer et s’assimiler aux schémas moteurs primitifs, si les dominantes posturales, d’avalage ou rythmiques se trouvent en concordance avec les données de certaines expériences perceptives. Par exemple si le réflexe rythmique produit des représentations qui se confirment par l’observation de phénomènes naturels de type rythmique, ou encore si le réflexe cyclique se confirme par l’observation disons d’un phénomène cyclique ( comme l’apparition de la lune et son retour cyclique, ou cycle et retour des saisons, )
C’est à ce niveau que les grands symboles vont se former par une double motivation qui va leur donner cet aspect impératif de surdétermination.

Ce développement me plait car il répond à une difficulté que j’avais à accepter la position radicale des constructivistes qui disent que toute réalité est construite et où tout ne serait qu’illusion de la pensée. Ici chez Durand toute pensée a une origine intérieure avant d’être sensorielle, mais se voit confirmée par les informations des sens. )


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