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Travail social et soin psychologique

Pierre Segond, Editions Eres

dimanche 28 décembre 2008 par Segond Pierre

 La thérapie non déclarée 25 ans de travail sous mandat judiciaire

Chapitre premier du livre Travail social et soin psychologique Des éducs, des psys, des juges, des “sauvageons” et leurs familles
Paru chez ÉRÈS collection Relations en Octobre 2008

Il y a un quart de siècle déjà, était créée à Paris la “Consultation Familiale pour les problèmes de l’enfance et de l’adolescence” dans le cadre de la Direction de l’Éducation Surveillée (actuellement Protection Judiciaire de la Jeunesse) du Ministère de la Justice. Cette consultation était l’aboutissement de plusieurs années de réflexion et de groupes de formation à l’approche systémique conduits auprès d’éducateurs, de travailleurs sociaux et de magistrats de la jeunesse, dans le cadre du Centre de Recherche et de Formation de Vaucresson, sous la responsabilité de Siegi Hirsch. L’ouverture de cette institution expérimentale était assez innovante pour l’époque et elle a bénéficié du soutien de Jacques Selosse, alors Directeur du Centre de Vaucresson et de Yves de Thévenard, chef du Service des Études à l’Administration centrale de l’Education Surveillée.

Le projet était de tester une nouvelle approche méthodologique de l’évaluation et de la prise en charge éducative en Milieu ouvert dans le contexte d’une Consultation d’Orientation éducative et des mandats judiciaires habituels. Il s’agissait donc de mettre en œuvre des entretiens familiaux d’évaluation dans le cadre de mesures judiciaires d’aide-contrainte pouvant parfois se poursuivre sous forme de “thérapie non-déclarée”, au sens “selvinien”. L’expérience montrera que le pari initial était viable à condition de ne pas gommer le contexte d’intervention auprès de familles non-volontaires prises dans un mandat d’obligation ordonné par un magistrat.

 La “thérapie non-déclarée” selon Mara Selvini

Nous rappellerons tout d’abord une communication de Mara Selvini - clinicienne et théoricienne italienne qui a joué un rôle essentiel dans le développement de la thérapie familiale systémique - lors d’un congrès à Nice en 1982, qui a largement contribué à nourrir notre réflexion sur notre contexte d’intervention. Évoquant la pratique d’une consultation psychiatrique de secteur dans la banlieue de Milan, elle précisait ce qui suit :
“A Corsico il nous fut permis d’organiser un Service en partant d’une position indépendante. Mais bientôt nous avons vu se profiler le danger de concevoir l’idée totalisante d’un Service institutionnel exclusivement spécialisé en thérapie familiale, c’est à dire comme un service de deuxième niveau, auquel d’autres Services enverraient des familles pour le traitement. L’erreur, dans ce cas, aurait été la perte des avantage d’un Service du premier niveau - auquel arrivent des usagers avec les requêtes les plus diverses - pour le transformer en un service de deuxième niveau spécialisé en thérapie familiale. Cette transformation aurait créé plus de problèmes qu’elle n’en aurait résolu. En effet, le fait d’envoyer quelqu’un en thérapie familiale comporte inévitablement un lourd message d’accusation à la famille et surtout aux parents, qui sont ainsi implicitement étiquetés, au minimum, comme des incapables.”

“Ce message provoque deux réactions fréquentes :
a) refus de la proposition d’une thérapie familiale ;
b) acceptation passive de cette proposition, suivie d’un comportement défensif et réticent qui dissimule à peine un défi secret : “si la thérapie familiale ne réussit pas, son échec démontrera que la famille n’y est pour rien !” Dans un Service de premier niveau, ces phénomènes peuvent être évités précisément parce que nous ne déclarons pas que nous allons faire une thérapie familiale. Le contexte du premier entretien, auquel sont invités tous les cohabitants, est marqué comme un contexte de consultation : il s’agit de se réunir pour examiner la situation, afin d’arriver à une définition du problème et à une proposition pour le résoudre. Si, à la fin, comme conclusion, -en réponse à la question qui nos a été posée : que faire avec ces troubles ? - nous prescrivons de continuer avec d’autres entretiens comme celui que nous venons de terminer, ceci se fait en douceur. Nous ne parlons nullement de thérapie, ni familiale, ni autre, mais nous nous limitons à convoquer de nouveau la famille pour un entretien supplémentaire, en lui offrant une motivation “ad hoc”. Avec cette technique nous n’introduisons pas de paramètres étrangers à notre contexte de service du premier niveau. Simplement, nous commençons à gérer d’une façon thérapeutique cette relation de consultation que nous avions entreprise dés notre première approche. Ainsi nous évitons aussi bien de référer ces personnes à d’autres services que de les référer à nous-mêmes, et nous sommes prêts à donner une réponse directe à la demande d’aide qui nous a été adressée.”

Mara Selvini poursuit : “Au niveau analogique : le fait d’engager activement les membres de la famille, et la présence du psychologue, communiquent implicitement, et donc avec un maximum d’efficacité, qu’il s’agit d’une façon d’affronter le problème qui n’est ni médicale, ni individualiste. Après cette phase, dans laquelle le contexte de consultation évolue en contexte thérapeutique, sans que, jamais, cette transformation ne soit explicitée, on conduit les séances suivantes selon les modalités élaborées au Centre pour l’Étude de la Famille de Milan.”

Cet article est devenu pour nous une référence essentielle car il décrivait avec pertinence les implications et les conséquences du contexte d’intervention d’un travail social s’exerçant sous mandat judiciaire, dans lequel la thérapie ne saurait être déclarée en tant que telle sans risquer de stigmatiser encore plus la famille sans aucun bénéfice éducatif.

 La genèse de la “ Consultation familiale pour les problèmes de l’enfance et de l’adolescence” :

Il n’est pas inutile de rappeler l’histoire de la réflexion qui fut la nôtre (reflet de la réflexion plus large qui agitait les milieux éducatifs après le mouvement de 1968 et qui fait apparaître que certaines interrogations restent encore d’actualité pour le champ du travail social.
La création de la Consultation familiale présentée ci-après a été précédée d’un cheminement théorique et pragmatique engagé autour des années 1970. Ce cheminement a pour origine une rencontre avec l’équipe du Foyer pour délinquants de Zandwijk (à Amersfoort) aux Pays-Bas dirigé par Jan.Schouten, . La place occupée par la supervision, effectuée par Siegi Hirsch, dans cette institution de traitement d’adolescents délinquants nous a intéressés par la différence qu’elle présentait avec le modèle de supervision institutionnelle que nous connaissions. Il s’agissait en effet d’une démarche plus engagée, en prise plus directe avec la tâche éducative en raison de l’importance accordée aux interrelations et aux actes du quotidien, ce qui pouvait faire davantage écho et avoir plus d’impact que les supervisions habituellement assurées par des « psy », ces derniers se voyant souvent reprocher leur méconnaissance de la réalité vécue par ceux qui sont sur le terrain, ou encore « au charbon » comme disent parfois les éducateurs.

Siegi HIRSCH ( avait déjà une solide expérience d’éducateur et de directeur d’établissement de rééducation, complétée par une formation analytique, puis de thérapeute de famille et alliée à un charisme personnel de poids. Il nous paraissait pouvoir réinscrire notre formation continue du personnel de l’Éducation Surveillée dans une filiation et une identité éducative perdues, c’est à dire dans la lignée de figures marquantes comme celles d’Anton Makarenko, August Aichhorn et Janusz Korcczak 1988)., grandes figures de référence de la rééducation dans l’immédiate après-guerre.

Faute de modèle théorique adéquat - alors que le développement de la psychanalyse permettait de mieux approcher le niveau intra-psychique - la partie du message concernant l’importance du niveau relationnel s’était effacée, message dont nous avons retrouvé les traces tant dans les écrits d’August Aichhorn (2000) que de ceux de Daniel Lagache. Il n’est qu’à relire l’article intitulé « Une guérison par le transfert »(cf. note 3, pp.87-108) d’ Aichhorn pour voir l’importance qu’il attachait à une phase de consultation avec prise en compte des relations familiales, avant de s’orienter vers un placement même, et peut-être surtout, si ce placement était demandé. Les interventions qu’il décrit sont très proches de celles de Minuchin (1998). Quant à Lagache il note qu’une situation se compose en premier « de circonstances extérieures dont l’ensemble constitue l’entourage, le monde personnel, le milieu extérieur au sens courant du terme » ; il souligne également la valeur fonctionnelle des désordres de la conduite en se référant, entre autres, au principe d’homéostasie de Cannon. Nous citons plus particulièrement l’un et l’autre car ils étaient les références majeures pour l’Éducation Surveillée de 1945.

Mais l’approche pragmatique d’une réalité éducative complexe et difficile se morcelait dans une pluridisciplinarité qui nous paraissait devenir de plus en plus artificielle et disqualifiée et même disqualifiante à l’égard des familles concernées facilement étiquetées délictogènes. Les tentatives de synthèse avec analyse en profondeur des conduites et les diagnostics ou pronostics portés sur les individus avaient des effets pervers d’étiquetage négatif et conduisaient à des indications stéréotypées : le psychologue concluait son examen en proposant un éducateur ferme et compréhensif pour remplacer les pères dits “absents”. A cette période par ailleurs, la profession se féminisait, tandis que l’éducateur rêvait d’une thérapie individuelle des jeunes censée faciliter sa propre tâche. Cette indication était rarement suivie d’effet, faute de moyens et de modèles thérapeutiques adaptés. Chacun se renvoyait la balle, mettant finalement en doute la compétence de l’autre. Le fossé tendait à se creuser entre ces deux professions. Complémentaires au départ, elles se trouvaient prises dans des relations symétriques de pouvoir, à moins qu’une alliance ne se noue, du fait de leur impuissance respective, pour dénoncer d’autres pouvoirs dont celui des juges. Mai 1968 avait en effet ébranlé le modus vivendi progressivement établi, à partir de 1945, entre les différentes professions concernées par les mineurs délinquants et en danger.

Nous commencions à percevoir que nous fonctionnions sur une erreur épistémologique et que le problème que nous cherchions à résoudre n’était peut-être pas uniquement porté par un individu, mais se situait dans la relation à l’entourage et que des conflits pouvaient, dans des contextes spécifiques, devenir mortifères. Des passages à l’acte, incompréhensibles sur le plan individuel, pouvaient prendre leur sens dans une approche relationnelle. Par exemple ; nous avions été interpellés par un cas de sévices ayant entraîné la mort d’une enfant de trois ans, qui ne pouvait prendre sens qu’au travers du mariage et de la relation de couple de deux jeunes gens tout aussi incapables, l’un comme l’autre, d’une telle violence. Ce crime s’inscrivait dans un contexte particulier d’isolement social, où aucun facteur extérieur n’avait pu les ramener à la réalité. Ils aimaient l’un comme l’autre les enfants, ce dont témoignait leur entourage qui avait proposé de se charger de l’enfant pendant l’hospitalisation de sa mère. Un acte tragique avait été commis et les auteurs n’ étaient pas des monstres pour autant. Si la relation était bien le problème, aux yeux de la loi, la responsabilité, ne pouvait cependant être qu’individuelle et désignée comme telle. Nous étions souvent frappés par ces confusions de niveaux concernant la désignation d’une victime et d’un coupable qui nous était apparues particulièrement criantes, par exemple, lors du procès en Assises de mineurs, d’une adolescente parricide victime d’une situation dont le père était désigné comme le coupable et la mère responsable ; au cours de ce procès la responsabilité et la culpabilité concernant l’acte lui-même s’était trouvée effacée.

Jay Haley souligne, non sans humour, cette problématique du libre arbitre et le danger de déposséder l’individu de ses actes en déplaçant la responsabilité sur les motivations inconscientes, à la lumière de la théorie psychanalytique, puis sur l’emprise des systèmes familiaux et sociaux, en référence à la théorie systémique. « Qu’adviendrait-il des rouages de la justice s’il n’existait pas de responsabilité individuelle ?...Nous devons traiter ce problème au moyen d’une double pensée. Nous devons penser de façon circulaire dans la théorie homéostatique, mais, simultanément, nous devons penser en termes de responsabilité et de décisions individuelles. Nous avons heureusement toujours réussi à être illogiques dans notre façon de penser et nous sommes en mesure de le faire lorsque c’est nécessaire. » (Haley, 1982)

Réviser nos modes de pensée , nos méthodes de travail, nous interroger sur nos résonances et implications personnelles et relationnelles en conciliant ce qui était apparemment inconciliable, telle était la tâche à entreprendre.

Tout a commencé par la mise en place, au Centre de Formation de l’Éducation Surveillée, à Vaucresson, dans le cadre de la formation continue (dispensée à l’ensemble des personnels de l’Éducation surveillée et élargie aux magistrats, gendarmes et policiers concernés par les mineurs), d’un module de formation baptisé Groupe Émotionnel Didactique ou G.E.D.(Segond, 1975) destiné aux éducateurs et psychologues exerçant en internat ou en Milieu ouvert. Ce sigle soulignait le souci de ne pas dissocier la formation théorique de l’expérience vécue dans le travail éducatif quotidien, en se démarquant ainsi d’une tendance générale de la formation à cliver ces deux niveaux et à proposer des formations soit personnelles, soit théoriques, les unes et les autres de plus en plus coupées du terrain professionnel et peu utilisables lors du retour des stagiaires dans leurs institutions.

La place de ce terrain professionnel a été réintroduite sous forme d’un engagement contractualisé de l’institution qui envoyait un ou - de préférence - deux de ses membres en formation Le stagiaire s’engageait à une restitution de la formation dans son institution, tandis que le responsable s’engageait, de son coté, à lui en donner la possibilité. C’est ainsi que fut constitué un premier groupe de douze éducateurs et psychologues, venant de huit institutions. Ils représentaient les différents types de structures allant du milieu ouvert à l’institution fermée à caractère mixte, éducatif et psychiatrique pour les cas dits particulièrement difficiles ou lourds. Les retombées sur les terrains se sont faites de façons diverses selon ces différents contextes.

Nous soulignerons plus particulièrement le cas de l’I.S.E.S. de Bourges où a pu se mettre en place un processus conduisant pour une part à l’ouverture de notre Consultation familiale. Cette I.S.E.S. était une reprise en main récente par l’Education Surveillée de l’ancien Bon Pasteur. La directrice avait carte blanche pour favoriser toutes expérimentations utiles. Ce fut le premier terrain d’application de l’approche systémique familiale dont les premiers résultats permirent d’envisager la création à Paris d’une consultation non sectorisée ouverte à tous les juges des enfants d’Ile de France et appliquant ce mode de prise en charge familiale. Ce n’est pas non plus un hasard si Christiane Chirol, psychologue à Bourges, se joignit à notre équipe dés l’ouverture de la Consultation de Paris.

Les juges des Enfants commençaient à réfléchir sur leur pratiques, avec l’éclairage de l’approche systémique, tandis que se développait à Bourges une réflexion qui, partie d’un seul éducateur (ex-participant au premier groupe G.E.D.), a mobilisé l’institution dans son ensemble, ainsi que des éducateurs de services associatifs. Mais c’est surtout dans un secteur dit Bourges-Nord que la démarche s’est structurée et a abouti au consensus d’une équipe pour modifier progressivement sa pratique (Chirol et coll. 1979)

 Développements et centration du modèle sur la dimension familiale.

Dans le même temps que s’engageait ce processus à Bourges, la formation se développait, en boule de neige, les premiers stagiaires en assurant la transmission par l’organisation de groupes de formation, régionaux sous le contrôle des premiers formateurs. Cette formation s’est progressivement axée sur la place de la famille dans le travail éducatif en Milieu ouvert, contexte dans lequel l’absence de modèle de référence et la solitude des éducateurs se faisaient particulièrement sentir. Une réflexion sur la place accordée à la famille quand le jeune en est séparé - confié soit à une famille d’accueil, un foyer ou un internat - s’est cependant poursuivie, mais les groupes de formation qui ont été organisés dans ce sens sont restés plus ponctuels, mis en place à la demande d’équipes. Nous pourrions citer ici les centres d’observation de Savigny et Juvisy, l’I.S.E.S. de Toulouse, le foyer de filles des Rochettes à Melun, dont nous avons suivi le cheminement.

Les développements ont été nombreux jusqu’à fin 1982. A cette époque cette formation a été mise en question et suspendue provisoirement à l’Éducation Surveillée alors qu’elle s’enracinait et se développait largement, dans le même temps, dans le secteur éducatif associatif. Fort heureusement cette interruption fondée sur un malentendu (confusion avec le comportementalisme) fut de courte durée, grâce au soutien, entre autres, des magistrats utilisateurs de la Consultation ou bénéficiaires de la formation.

Parallèlement les juges des enfants ne pouvaient qu’être directement concernés par l’évolution des modes de pensée et des pratiques éducatives. Un processus de formation s’est donc également engagé à leur niveau à partir de 1976 qui se poursuit actuellement dans le cadre de la formation continue à l’École Nationale de la Magistrature. Il s’agit d’un cycle de formation étendu, depuis quelques années, à tous les magistrats souhaitant s’y inscrire, et pas seulement aux juges des enfants).(Catta 1980, 1988).
Cette évolution a continué d’être impulsée et supervisée par S. HIRSCH jusqu’en 1983. Par la suite son intervention ne se fera plus que de façon ponctuelle, au niveau de la consultation en 1986 (Hirsch et coll. 1987), puis en 1995, ainsi qu’auprès du groupe de formateurs de l’E.N.M.
On pouvait relativement facilement changer de mode d’approche lorsque le jeune n’avait pas été séparé de sa famille et la difficulté se situait surtout dans le changement d’habitude de travail des intervenants. Les familles se montraient en effet beaucoup plus ouvertes qu’on aurait pu le penser à une mobilisation de chacun de leurs membres, d’une part, et à la proposition de se déplacer en groupe, d’autre part ; ceci remplaçait l’habitude de se rendre d’emblée à domicile. Cette mobilisation ne prenait réellement sens une fois les premières réticences dépassées - du style “Ah c’est encore nous les parents qui sommes responsables !” - Alors s’établissait un climat de respect mutuel des places de chacun dans un effort commun de collaboration autour de l’intérêt de l’ enfant. Le problème était nettement plus complexe lorsque le jeune était déjà placé et que ,de plus, il était directement hébergé par les éducateurs. Certes on aurait pu faire l’économie du placement, mais revenir en arrière était alors difficile. La famille se démobilisait et le positionnement des éducateurs par rapport à elle ne pouvait être le même, piégés qu’ils étaient dans une position de substituts parentaux. Cette difficulté a conduit l’équipe de Bourges-Nord à abandonner progressivement la fonction d’hébergement pour se centrer sur le travail d’évaluation et sur l’intervention en milieu ouvert, ceci afin de ne pas être dépassée par l’ampleur de la tâche et l’exigence de poursuivre sa propre formation.

L’expérience de Bourges montrait que, d’une part, les familles se déplaçaient et que, d’autre part, les informations échangées en interaction familiale étaient plus riches et plus fiables que lors d’ entretiens individuels successifs. Elles pouvaient avoir par leur impact une fonction résolutive du problème, alors que les informations recueillies individuellement pouvaient conduire à des blocages. La consultation d’orientation éducative pouvait, nous semblait-il, être pensée différemment. La consultation classique consistait alors en une addition de points de vue interdisciplinaires (rapport psychologique, éducatif, psychiatrique parfois, enquête sociale et essai de synthèse. Nous proposions de mettre en œuvre d’emblée un travail d’entretiens familiaux conduits de façon transdisciplinaire par deux intervenants avec le soutien de l’équipe.

 La Consultation familiale et sa démarche :

Au moment où notre projet a commencé à prendre forme, thérapie familiale et approche systémique se confondaient. Il n’étaient pas encore question de thérapie familiale analytique et les interventions des thérapeutes familiaux nous semblaient se situer sur un registre plus proche de l’éducatif que du thérapeutique, de façon directive, organisée, rigoureuse et requalifiante pour les parents impliqués. C’est sans doute la place restituée à l’entourage - et aux parents en particulier qui s’attendent toujours à être mis en accusation culpabilisé par leurs échecs, désorientés devant la multiplicité des conseils qui leurs sont donnés et qu’ils ne parviennent pas à suivre - ,qui nous a le plus interpellés. Une consultation devait pouvoir se conduire en mobilisant l’entourage pour nous aider à comprendre le problème du jeune en cause et à trouver des solutions. Il s’agirait alors de rendre compte au Juge des Enfants d’une démarche conjointe de recherche et de propositions de solutions, l’une d’entre elles pouvant être, parmi d’autres, une indication de thérapie familiale ou plutôt de poursuite d’entretiens familiaux dans le cadre d’une mesure d’éducation en milieu ouvert.

Le protocole d’intervention s’est établi sur un paradoxe .Il est calqué sur un protocole de thérapie familiale s’exerçant dans un contexte judiciaire non thérapeutique par définition, dans lequel nous ne pouvons que déclarer ne pas faire de thérapie. C’est ce paradoxe de la thérapie non-déclarée tel que l’a défini Mara Selvini, qui a sans doute permis de mettre à jour les ressources thérapeutiques de l’aide contrainte. Ne pas remettre en cause le contexte d’intervention ne pouvait que nous conduire à y porter une attention particulière, dans ces rencontres où la famille, le juge et les consultants ou intervenants familiaux occupent les trois angles d’un triangle indissociable pendant l’exercice du mandat dont la durée est importante. C’est le temps de l’intervention qui la structure et aide à éviter de s’engager dans un processus thérapeutique au long cours qui ne pourrait de toute façon être poursuivi hors mandat ni même être prescrit et imposé par un magistrat.

Nous avions en effet choisi de ne pas remettre en cause la place et la fonction de la consultation d’orientation éducative - transposition à l’Éducation Surveillée, en 1957, de ce qu’était à l’Éducation Nationale la consultation d’orientation scolaire et professionnelle, qui avait servi de référence à Guy Sinoir, - inspecteur de l’Education Surveillée et référent du corps des psychologues auprès de la Direction de l’Administration centrale -,lors de la création du Milieu Ouvert en 1958, mais d’en revoir les modalités de fonctionnement, en prenant en compte la nouvelle dimension d’analyse et d’intervention que nous apportaient l’approche systémique et les méthodes des thérapies familiales.

Nous avons peu à peu dégagé les étapes de ce protocole d’intervention. Il a été établi de manière à marquer à la fois les limites de nos interventions fixées par le mandat judiciaire, et notre place à l’intérieur du système complexe de la justice, dont les frontières ont tendance soit à s’effacer, soit à devenir rigides. Il est remarquable que ce protocole n’ait pas été modifié et soit devenu maintenant le « fil rouge » et l’invariant qui nous permet de percevoir des différences et donc de recueillir de l’information ou au fil des échanges.

Depuis l’annonce éventuelle et l’arrivée de l’ordonnance, jusqu’au rapport adressé au magistrat, qui clôture l’exercice du mandat, nous procédons par étapes déterminées : chacune peut provoquer des interactions complexes ; il nous faudra les décoder et nous devrons très vite nous positionner de façon adéquate, pour aborder l’étape suivante.
Nous nous sommes alors rendus compte que nous n’étions jamais trop attentifs à ce qui se joue autour de la décision d’un juge de demander une consultation- entre le jeune et sa famille, les travailleurs sociaux qui sont à l’origine du signalement, voire du conseil à la famille de s’adresser à un juge, les travailleurs sociaux qui sont déjà eux-mêmes impliqués préalablement dans une intervention sous mandat judiciaire. Nous mêmes portons l’image d’un centre de thérapie familiale qui ne dit pas vraiment son nom,. Elle peut être trop fortement perçu , au point que plusieurs fois des visiteurs étaient persuadés d’avoir lu sur la plaque du service “Consultation de thérapie familiale”, appellation que nous avions pourtant soigneusement évitée.

Les trois étapes importantes de notre démarche qui se situent en filigrane de l’intervention elle-même sont :

  • reconnaître la contrainte extérieure qui pèse sur nos clients comme une donnée essentielle, contrainte dont l’ambivalence nous apparaîtra lorsque certains nous exprimeront qu’ils avaient besoin de cette obligation, pour se mobiliser.
  • accepter cette contrainte comme un fait incontournable et la garder présente à l’esprit tout au long de l’intervention, sans devenir dupes quand les membres de la famille se comportent comme s’ ils étaient devenus volontaires, pas plus d’ailleurs que lorsqu’ils continuent à se comporter comme s’ ils étaient opposants.
  • métacommuniquer que la double contrainte, la nôtre et la leur, est le levier mobilisateur d’un possible changement.

 Pour conclure

D’autres points semblent importants à souligner :

  • ne jamais se laisser guider par les diagnostics extérieurs ni par ceux que la famille porte sur elle-même ou l’un de ses membres, car elle est souvent le premier agent de désignation.
  • ne jamais porter de diagnostic individuel, mais souligner quand cela s’avère nécessaire que c’est la relation entre eux qui est “folle”, non pas tel ou tel d’entre eux.
  • intervenir toujours à deux intervenants familiaux en co-responsabilité, et toujours terminer un entretien en restituant aux membres présents ce que nous avons perçu au cours de l’entretien sous forme de recadrage ,mais leur communiquer oralement le contenu du rapport que nous devons adresser au juge au terme de notre intervention. Il faut les tenir informés de tous les échanges éventuels que nous pouvons avoir à leur propos avec d’autres intervenants éducatifs ou sociaux, ainsi que de toutes informations les concernant.

Petit à petit enfin nous avons intégré dans notre démarche la technique de prescriptions de tâches à la famille ou à certains de ses membres telle que l’a développée Selvini. Ceci va mesurer la plus ou moins grande difficulté de changements des rôles et des relations dans la famille, les résistances au changement et aussi sa créativité.

Toutes ces précisions pourront sembler des évidences à certains. Elles étaient loin d’être aussi évidentes dans le contexte éducatif de l’époque. Après trente ans de travail important effectué par les différents centre de formation à l’approche familiale, sommes nous vraiment certains d’avoir modifié en profondeur les modèles traditionnels et linéaires tels que les véhiculent encore aujourd’hui les écoles et les institutions ? Pour ma part je ne le pense pas vraiment, même si quelques cellules éducatives au sein des institutions ont pu voir le jour ou encore quelques institutions être créées selon cette nouvel approche. Mon expérience actuelle de formateur ou de superviseur me montre trop souvent que des institutions prétendent travailler “avec les familles” en se contentant de rencontres épisodiques avec les parents pour des ajustements pratiques ou des conseils éducatifs, sans créer un réel climat de collaboration. En outre, les normes institutionnelles de prise en charge restent imprégnées d’un souci de rendement individuel (“nombre de situations par éducateur”) : ceci bloque les possibilités de la co-intervention, dimension pourtant si riche et si essentielle et ce n’est pas la moindre des résistances.

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