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Le concept isomorphisme

mardi 20 juin 2006 par Grisard Anne , Rulot Géraldine

 III. Définition du concept d’isomorphisme en thérapie familiale.

Dans cette troisième partie, nous allons tenter de définir le concept d’« isomorphisme ». Par la suite, nous illustrerons cette définition à l’aide de différents exemples : un exemple théorique et cinq exemples liés à nos contextes de travail respectifs.

« Le terme d’isomorphisme désigne d’abord un concept mathématique selon lequel, lorsque deux structures peuvent être superposées de manière isomorphique, à chaque élément d’une structure correspond un élément de l’autre structure, en ce sens que chacun des éléments joue le même rôle dans leurs structures respectives. » (1)

En thérapie familiale, l’isomorphisme est une « correspondance des relations à l’intérieur des différents systèmes. Quand plusieurs systèmes se rencontrent dans un contexte particulier (par exemple celui de la violence, de l’adolescence, de l’alcoolisme...), des comportements, des règles, des mythes, des formes de communication commencent à se ressembler. »

Selon Nicole LERNOUT (6), le terme d’isomorphisme renvoie à la construction d’une constellation relationnelle autour d’un individu et, cette dernière reste relativement invariable même quand on change cette personne de milieu.

Cela signifie que lorsque des systèmes relationnels entrent en contact, ils tendent à développer des modalités de fonctionnement similaires, de façon à pouvoir dire qu’à un moment donné de leur rencontre ils arrivent à une condition d’ « isomorphisme » qui tend à l’ « entente secrète ». Ce phénomène d’isomorphisme est donc susceptible d’apparaître lors de toute collaboration entre une institution et un système consultant.

On a en effet souvent constaté que lorsqu’une équipe ou un thérapeute se fait mobiliser par une demande, il/elle a tendance à se mobiliser sur le même modèle de fonctionnement que le modèle du système qui consulte. Le fonctionnement du système familial se retrouvant alors, comme en miroir, dans celui des intervenants ou des équipes institutionnelles. Il est possible que le système intervenant ou le/la thérapeute soit contaminé par les représentations des membres du système consultant s’étaient faites l’un de l’autre.

En effet, J. Beaujean (4,5) nous révèle que lorsque l’équipe se fait mobiliser par la demande, elle a tendance à se mobiliser sur le même modèle de dysfonctionnement. Elle reproduit le même fonctionnement que le système consultant. Plus précisément, on assiste à une reproduction des règles et des comportements propres au système mais dans un contexte différent.

E. Dessoy nous propose la définition suivante de l’isomorphisme : « C’est la manière dont l’institution répète une partie essentielle de l’organisation familiale, - celle précisément qui maintient le patient dans son état malade. » Suite à la lecture de l’article de N. Lernout, nous pourrions dire qu’il existe une reproduction de la structure familiale (6).

Les manifestations isomorphiques peuvent être lues dans un premier temps comme facilitant une indispensable affiliation, amenant à la création d’un système thérapeutique. Ne pas y être attentif ensuite, revient à produire un « plus de la même chose », rendant toute évolution difficile. Il s’agit donc de relever comment les interactions du système demandeur (ou du système offrant) influencent le système offrant (ou le système demandeur) de manière isomorphique (sur le même modèle),(J. Beaujean). En d’autres termes, il souligne ce besoin que nous avons de laisser « une empreinte de nous » chez l’autre. Nous (thérapeute et patient) avons besoin de nous apprivoiser afin de savoir si une affiliation et une reconnaissance de l’un par l’autre est possible. Cette notion d’affiliation renvoie notamment aux concepts d’accommodation, de tracking et de mimétisme (4,5).

Afin d’étendre nos possibilités d’intervention, H. Schröd nous incite à ne pas considérer ce phénomène de fonctionnement en miroir comme une preuve de non professionnalisme mais comme une étape nécessaire à la compréhension et au changement de la problématique. « C’est en recherchant les isomorphismes que nous pouvons obtenir des informations précieuses sur le fonctionnement de la famille, sur notre propre fonctionnement et celui de l’institution ». (3) Il nous est possible d’identifier ces isomorphismes en questionnant notre ressenti : pourquoi ai-je dit cela ? pourquoi ai-je fait cela ?... Tout ce questionnement est susceptible de nous permettre ( à nous intervenants) de nous situer dans le contexte et donc de nous voir fonctionner comme le système. N. Lernout (6) promeut le « sculting » comme outil de travail dans la détection des isomorphismes.

Cette tentative de définition a pour objectif de lancer la discussion sur la détection et l’utilisation des isomorphismes dans nos différents contextes de travail.

 IV. Exemples d’isomorphisme dans nos différents contextes de travail.

La situation dont je vais vous parler est issue d’un article écrit par Nicole LERNOUT et paru en 2005 dans la revue « Thérapie Familiale » : « Comment utiliser le phénomène d’isomorphisme entre le système familial et le système des intervenants lors d’un placement en institution pour favoriser le changement sollicité ? Récit d’un traitement. ».

Cette situation est celle d’une équipe qui travaille sous mandat (SPJ, SAJ) dans un contexte résidentiel avec des enfants.

Situation familiale :
Les parents sont séparés, ils ont 4 enfants et madame en a la garde. Elle n’est plus à même d’être à l’écoute de leurs besoins et a besoin de « souffler ». Madame discrédite son ex-mari qu’elle tient responsable de tous les problèmes des enfants. Monsieur a de longue période d’absence dans la vie de ses enfants. La fille aînée est parentifiée, les deux plus jeunes présentent des troubles du comportements.

Mandat SPJ :
Les enfants sont placés pour permettre à la mère de souffler et l’aider à acquérir des compétences.

Placement :
Au départ, celui-ci ne se passe pas bien suite à une mauvaise relation entre la mère et le SPJ. Celle-ci se montre également assez autoritaire vis-à-vis de l’institution. Au fur et à mesure, cette relation s’améliore et les intervenants collaborent de plus en plus avec la mère par rapport aux difficultés des enfants.
Par contre, la relation avec le père est négligée, comme si les intervenants s’étaient laissé contaminés par la description qu’en fait la mère.
Après un certain temps, l’équipe trouve que les problèmes viennent davantage du SPJ que de la mère car celui-ci ne veut pas reconnaître les progrès de cette mère. Il semble que les intervenants du SPJ écoutent et accueillent facilement le père, et très peu la mère. Le père adresse ses demandes au SPJ et pas à l’équipe éducative de l’institution.

Constat :
A ce moment du placement, la situation est bloquée : après réflexion, des conclusions se dégagent : « il y a de l’isomorphisme dans le mode relationnel entre les intervenants, qui reproduisent le conflit parental. Il y a alliance « SPJ et père » d’une part, et « institution et mère » d’autre part.

Conclusions :
Donc, le phénomène de l’isomorphisme a pu être clairement identifié dans cette situation : le système intervenant a été contaminé par les représentations que les parents avaient l’un de l’autre. Cela a influencé la prise en charge.
Après avoir repéré l’isomorphisme, il sera donc possible de dégager de nouvelles pistes de travail afin de lever les blocages et de faire évoluer tant le système intervenant que la famille.

3Pistes de réflexion sur bases d’extraits d’articles.

Suite à la discussion développée lors de notre dernière rencontre du groupe théorie, je suis allé recherché certains éléments théoriques susceptibles de m’aider à analyser plus en profondeur la situation d’isomorphisme présentée.

« L’évolution des discours, des théorisations, montre, que pour une large part, ce ne sont pas les cadres d’intervention et les cadres institutionnels qui sont, en eux-mêmes, pernicieux ou vecteurs d’impasse, mais bien la relation que nous entretenons avec eux, le regard que nous portons sur eux et la manière dont nous participons à les habiter, à les nourrir de modes relationnels qui parlent aussi de ce que nous sommes, de notre rapport au monde et aux autres. »

« Murray BOWEN est le premier, semble-t-il, à avoir montré dans son article sur la « différenciation du soi » comment l’appartenance à une équipe, à un service remobilisait les éléments d’indifférenciation relationnelle présents en chacun de nous. Les relations de travail supposent en effet une inscription dans un groupe structuré par des liens institués qui réactivent l’expérience que nous avons gardée des jeux relationnels et des formes communicationnelles présents dans nos histoires familiales. »

« Ces auteurs, ainsi que M. SELVINI, ont pu réaliser que certaines situations très précises et chargées émotionnellement, vécues dans l’exercice professionnel, pouvaient reproduire quasiment à l’identique, des scènes traumatiques de l’histoire familiale des générations précédentes, vécues, dès lors, soit comme témoins dans l’accompagnement des familles, soit comme acteurs dans le déroulement de certains jeux institutionnels. »

En d’autres termes, « certaines tensions ou difficultés vécues dans le champ du travail apparaissent clairement comme zones de répétitions de conflits de fratrie ou de coalitions intergénérationnelles mais du même coup, comme des étapes possibles d’exorcisme et de transformation, étapes sur le chemin de la différenciation. Le besoin de reconnaissance éprouvé par rapport aux pairs, les ressentiments ou la sollicitude par rapport à la hiérarchie, les différentes manières d’habiter l’injonction institutionnelle parlent de nos positions dans notre famille et des jeux qui l’animent. »

Afin d’élargir quelque peu ces propos, je me permettrai, à l’aide de l’article de J. BEAUJEAN, de faire une parenthèse concernant le cycle de vie dans l’institution.

Lors de la création d’une équipe, le sentiment d’appartenance est fondé sur l’émotionnel, l’affectif. On observe une entente cordiale entre les membres de l’équipe et l’ennemi est à l’extérieur : famille du patient, l’institution scolaire,... Lorsque la routine s’installe, certains membres de l’équipe souhaiteront retrouver l’enthousiasme initial. Un bouc émissaire sera identifié par les autres comme le responsable et l’unité de l’équipe se reconstituera. Toutefois, le mauvais sera à l’intérieur. Les excès de ce mode de fonctionnement conduiront à une crise : soit adaptative, soit explosive. Dans les situations où elle serait adaptative, J. BEAUJEAN nous dit que chacun se différencie, l’ennemi est à l’intérieur et le travail de disqualification débute. Après un certain temps, une seconde crise peut apparaître. Celle-ci ne sera sans doute pas de même nature que la première. Elle pourrait prendre la forme d’une lutte entre deux personnes de force égale. Si cette lutte venait à s’éterniser, l’extérieur risquerait d’être interpellé. C’est la pression extérieure qui poussera un modèle de type de nécessité qui s’associe bien à l’usure du fonctionnement de l’équipe et les nombreuses pertes de sens qui en résultent. C’est aussi ce modèle de contingence qui en augmentant les contrôles tente d’éviter les accidents dus aux nombreuses déresponsabilisations. Nous sommes dans un cercle vicieux : plus il y a de fatigues, d’usures, plus il y a de pressions externes et plus il y a de contrôles plus il y a de déresponsabilisations. Une piste possible de résolution serait, selon J. BEAUJEAN, que les soignants se mettent à l’écoute des consultants et qu’ils se perméabilisent suffisamment pour recevoir d’eux des modèles de solution...

Références :

(1) Benoît J-C. et al. (1988) : Dictionnaire clinique des thérapies familiales systémiques, ESF, Paris.

(2) Dessoy E. (2000) : « Isomorphisme et changement, commentaires à l’étude de cas du petit Jean. » L’Homme et son milieu. Etudes systémiques.

(3) Schröd H. (2004) : « Violence potentielle des professionnels en lien avec différents contextes », Revue Thérapie Familiale, Vol.XXV, N°3, pp. 323-338

(4) Beaujean J. : « Comment l’équipe peut-elle favoriser la rencontre thérapeutes-patients ?, http://www.systémique.org

(5) Beaujean J. (1999) : « Pouvons-nous apprivoiser notre insécurité ? Comment se pose la question du secret dans notre famille ? », Journal du Droit des Jeunes, N°189, novembre 1999.

(6) Lernout N. (2005) : « Comment utiliser le phénomène d’isomorphisme entre le système familial et le système des intervenants lors d’un placement en institution pour favoriser le changement sollicité ? », Thérapie familiale, Genève, 2005, Vol.26, N°2, pp.197-212.

(7) Meynckens-Fourez, M. (1993). Les premiers entretiens systémiques. Les cahiers de psychologie clinique. De Boeck Université. Vol (1). pp. 57-71

(8) Neuburger, R. (1984). L’autre demande. Paris : Editions ESF.

(9) Lemaire, J.-M. (2000). Les interventions déconcertantes. In Violence et contexte. Cahiers critiques de Thérapie familiale et pratiques de réseaux€. pp. 31-43.

(10) Miermont, J. (30 mai 2006). Conférence organisée par le CFTF [Résumé sur ce site->article 161.

11 Michèle CAULETIN, Claudie DIDIER SEVET, et Bernard Masson.Ressources et compétences des contextes d’intervention. Thérapie familiale, Genève, 2004, Vol.25, N°3, pp. 283-292.


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