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LA TRANS-PARENTALITÉ

La psychothérapie à l’épreuve des nouvelles familles

Fossion, P., Rejas, M.-C. & Hirsch, S. (2008). Extrait de l’ouvrage La trans-parentalité : la psychothérapie à l’épreuve des nouvelles familles. L’Harmattan, Paris.

vendredi 6 février 2009 par fossion

  LA TRANS-PARENTALITÉ

A chaque société correspond une vision dominante de la famille, s’imposant comme prétendument universelle et visant à exclure les autres configurations possibles. Rien n’est donc plus relatif que le sens commun car, usant d’influences sociales, politiques, éthiques, psychologiques, médicales ou économiques, chaque société formate les familles à sa convenance. A la question « Quoi de plus naturel que la famille ? », il convient dès lors de substituer « Quoi de plus étatique que la famille ? » car cette dernière fait tout ce qu’elle peut pour s’adapter à ce que chaque culture lui fait subir.

La famille n’est pas une bulle de savon autopoïetique flottant librement au sein de la société car les interactions entre rapports sociaux et rapports de parenté sont constantes, même si la polarité de ces échanges reste un objet de controverses. En effet, pour Wilhelm Reich c’est la structure familiale prussienne qui a permis le développement de l’état autoritaire allemand. Inversement, pour Maurice Godelier, ce sont les rapports sociaux qui pénètrent constamment les rapports de parenté afin de les subordonner à leur reproduction. Pour lui, les règles sociales deviennent des règles parentales car « nulle part au monde les règles parentales ne constituent le fondement de la société ».

Les changements intervenus récemment dans la famille apparaissent en phase avec l’évolution générale de la société occidentale, société capitaliste privilégiant les initiatives et les intérêts individuels, et société démocratique rejetant (en principe) les formes despotiques de l’autorité publique mais aussi privée. Les nouvelles structures familiales importent dans la sphère intime les changements majeurs de la société contemporaine car, comme l’écrit le sociologue et philosophe Zygmunt Bauman, en ce début de 21ème siècle, la société occidentale a accompli son passage de la « modernité solide » à la « modernité liquide ».

Historiquement, la modernité solide correspond à la société capitaliste industrielle du XIXème siècle et de la première moitié du XXème. Durant cette période « on lia solidement entre eux des ateliers épars sous formes d’usines, on souda des archipels d’îles communautaires éparses sous forme de continents compacts d’Etats-Nations, on cimenta des dialectes, coutumes et modes de vie diffus et variés sous la forme d’une même nation disposant d’une langue, d’un projet et d’un gouvernement. Le monde de la modernité solide était sédentaire. Un monde d’objets immobilisés, lourds, encombrants, solidement ancrés. Un monde ouvertement et volontairement territorial dans lequel il y avait une correspondance étroite entre le lieu et le pouvoir ».

Quant à la modernité liquide, elle désigne le monde contemporain au sein duquel les liens permanents entre homme et femme deviennent impossibles, la société de consommation rendant les relations sociales de plus en plus impalpables. La société liquide voit le jour durant la seconde moitié du XXème siècle. Elle représente le triomphe de la mondialisation, du libéralisme et du consumérisme, la publicité y encourageant le goût de la nouveauté et créant l’insatisfaction à l’égard de tout ce qui est vieux et démodé. En effet, le maintien d’un niveau de croissance économique élevé repose sur le principe de l’ « obsolescence planifiée » qui consiste à inciter le consommateur à se désintéresser des biens de consommation une fois que ceux-ci ont perdu l’attrait de la nouveauté et à l’inciter à les remplacer rapidement par de nouveaux produits.

La vie liquide est précaire car vécue dans des conditions d’incertitude constante. Les conditions d’existence s’y modifiant perpétuellement, chacun vit dans la crainte permanente de rater le prochain changement. Du fait des mutations rapides et imprévisibles qui agitent la société liquide, il devient impossible de s’y fonder sur les expériences passées pour résoudre de nouveaux problèmes. Dès lors, le relâchement de l’attachement, la révocabilité de l’engagement, l’adaptabilité et la rapidité deviennent des vertus essentielles de l’homme liquide car, pour survivre sur une fine couche de glace, il faut patiner vite. En s’inspirant de Lao-Tseu, le prophète oriental du détachement et de la tranquillité, un chroniqueur américain décrit la vie liquide en ces termes :

« Coulant comme de l’eau (..) vous vous déplacez rapidement sans jamais vous battre contre le courant ni vous arrêter assez longtemps pour stagner ou vous tenir aux rives ou aux rochers – les biens, situations ou personnes qui traversent votre vie - , sans même tenter de vous accrocher à vos opinions ou à votre vision du monde, mais simplement en vous attachant doucement, quoique avec intelligence, à tout ce qui se présente à vous pendant votre périple, puis en le laissant filer avec grâce, sans vous y accrocher. »

A quelques années d’intervalle, la culture occidentale a donc engendré deux modèles de sociétés fondamentalement différents et chacune de ces sociétés a formaté la famille humaine pour la rendre conforme à ses paradigmes. Il n’y a donc pas de référence familiale universelle car toute conception de la famille est engluée dans un discours sur la famille. La connaissance n’est pas un miroir mais bien une interaction entre deux réalités : l’individu et son milieu. Le réel existe bien mais chaque discours ne fait qu’y toucher. L’honnêteté intellectuelle exige donc que nous envisagions notre propre situation familiale comme un cas particulier parmi tant d’autres plutôt que de lui conférer une valeur d’étalon.

Donc, depuis une trentaine d’années, la société occidentale voit se développer des formes familiales qui furent relativement rares durant la première moitié du XXème siècle : familles monoparentales, familles recomposées, couples parentaux non cohabitant et couples parentaux homosexuels. Notre pratique clinique nous amenant à les rencontrer fréquemment, ce livre est né de notre désir de mieux les comprendre et d’élargir notre champ de perception afin de les aider plus efficacement à surmonter les crises qu’elles traversent.

Confrontés à ces nouvelles configurations familiales, de nombreux psychothérapeutes s’enferrent dans des propos alarmistes, n’hésitant pas à prédire un effondrement de la société occidentale sous l’effet de la régression de la famille nucléaire « classique ». Négligeant les importants bouleversements subis par les structures parentales dans la société liquide, certains psychothérapeutes continuent, envers et contre tout, à se référer à la famille nucléaire qu’ils considèrent comme le « Golden Standard » à l’aune duquel toutes les autres formes de parentalités doivent se référer. Ce faisant, ils font preuve de maltraitance théorique, terme désignant les situations où une théorie est plaquée sur une réalité clinique qu’elle s’efforce de déformer afin de la faire correspondre à ses postulats, agissant ainsi comme un véritable discrédit envers la spécificité des problématiques et des populations concernées.

Attachons-nous maintenant à illustrer quelques exemples de maltraitance théorique dont ont souffert - ou souffrent toujours - certaines structures parentales. En guise de préalable, il est intéressant de relever que, à chaque fois, le processus par lequel cette maltraitance théorique s’installe est le même : au moment de son apparition, une nouvelle structure parentale est pathologisée d’emblée avant que son extension et la banalisation qui en résulte n’oblige les experts à revoir leurs théories.

 A. Le divorce et les « Broken Homes »

1. Introduction

La séparation effective des parents biologiques d’un ou de plusieurs enfants - situation que les auteurs anglo-saxons désignent par le terme « Broken Home » - n’est pas une innovation de la société liquide. Les historiens et les anthropologues attestent que, dans bon nombre de sociétés, le divorce existe ou a existé. Il est parfois pratiqué avec une telle intensité que les unions que contracte un individu se font et se défont plusieurs fois dans sa vie, entraînant l’apparition et la disparition d’une succession de systèmes élargis. En Europe occidentale, les divorces étaient fréquents durant l’Antiquité tandis que durant le Moyen Age et sous l’Ancien Régime, les familles étaient éminemment instables du fait d’un taux élevé de mortalité parentale, notamment en couches. Un nombre important d’enfants étaient donc éduqués par des adultes qui n’étaient pas leurs parents biologiques, ce dont témoignent les marâtres et les parâtres de nos contes de fée.

Durant la modernité solide, et malgré ces nombreux précédents historiques, les Broken Homes furent longtemps considérées comme la cause directe de divers comportements délictueux de la jeunesse occidentale. La littérature psychiatrique regorgeait de déclarations alarmistes sur l’impossibilité pour un enfant de se développer harmonieusement en cas de séparation parentale. Comme le dit avec beaucoup d’humour Michel Tort, « les savants géomètres de l’inconscient le décrétaient doctement : la triangulation oedipienne était faussée puisque le triangle se ramenait à deux droites. »

Ce n’est que dans les années 1970 que ce discours monolithique se nuança. Michel Rutter introduisit l’importante distinction entre séparations effective et séparation affective, la première désignant explicitement le divorce, la deuxième désignant ces situations où la famille nucléaire reste structurellement intacte mais s’avère fonctionnellement inadéquate car incapable de fournir bien-être et éducation de qualité à ses enfants. En effet, dans une société caractérisée par la très large autonomie de la vie privée, les dysfonctionnements les plus variés peuvent exister et prospérer au sein d’une famille nucléaire apparemment sans problèmes : les parents peuvent y être physiquement présents mais psychologiquement absents, s’abstenant de participer aux interactions familiales, que ce soit par négligence, par indifférence, par hostilité avérée, ou par inaptitude. Dans ces situations pénibles, la séparation effective s’avère souvent préférable au maintien à tout prix de la structure nucléaire.

De plus, depuis 1970, l’augmentation considérable du nombre de divorces en Occident a banalisé le phénomène, atténuant sa stigmatisation sociale et démontrant a posteriori l’inexactitude des discours alarmistes. Par ailleurs, de nombreux médecins, psychanalystes, enseignants et juges étant, à l’heure actuelle, enfants du divorce ou divorcés eux-mêmes, il serait paradoxal qu’ils continuent à entretenir des discours catastrophiques au sujet des Broken Homes. Comme nous avons tenté de le montrer précédemment, cette augmentation du nombre de divorces doit être appréhendée comme un reflet du fonctionnement général de la société liquide. A l’heure actuelle, il semble que le plus grand risque de divorce existe durant les deux premières années de mariage. Il est difficile d’être choqué par ce constat tant il paraît s’accommoder parfaitement des notions contemporaines d’engagement et de tolérance : comment attendre de sujets encouragés à adopter la nouveauté sans fin du marché flexible du travail qu’ils passent du temps à entretenir une relation de longue durée ?

Quant à la désignation « parents séparés », elle pose quelques problèmes d’interprétation car si elle désigne explicitement un foyer dont un des parents est absent, plusieurs cas de figures peuvent correspondre à cette situation : ce parent est-il absent parce qu’il est décédé, divorcé, hospitalisé, séparé ou incarcéré ? A-t-il subi une mutation professionnelle qui l’oblige à travailler loin de l’autre parent ? Est-il sous les drapeaux pour un service militaire ? Son absence est-elle partielle ou totale, volontaire ou involontaire, réversible ou irréversible… ? Bref, autant de situations singulières qu’il est malhonnête de regrouper sous une désignation générique. D’autant plus que cette désignation n’est qu’un paravent dissimulant des variables bien plus déterminantes, comme les conflits parentaux graves et la pauvreté socio-économique, vecteur de mésentente conjugale, de stress, de honte, de surencombrement du logement et de difficulté à contrôler les adolescents.

2. L’adaptation des enfants au divorce parental

La question de l’adaptation des enfants au divorce de leurs parents a été largement étudiée. De nombreux auteurs soulignent la nécessité de distinguer les effets immédiats de la séparation de ses effets à long terme (94). Dans le court terme, la séparation représente une situation de crise et un facteur de stress indéniable pour la majorité des enfants et des adolescents, s’exprimant notamment par de la colère, de la tristesse et une diminution des performances scolaires. Mais, dans la grande majorité des cas, les effets de cette crise s’estompent durant la première année suivant la séparation, l’adaptation de l’enfant sur le long cours étant influencée par un certain nombre de facteurs de risque et de facteurs protecteurs. Les principaux facteurs protecteurs sont le maintien d’une relation de bonne qualité avec les parents, de bonnes relations entre frères et sœurs, un soutien émanant de personnes extérieures et un environnement scolaire de qualité.

De nombreuses études montrent que les enfants de parents divorcés présentent plus de difficultés psychologiques que les autres. Il ne faut néanmoins pas en conclure trop rapidement que c’est le divorce en lui-même qui est responsable de ce plus haut taux de difficultés car d’autres facteurs - intensité des conflits postérieurs au divorce et du stress économique - entrent en ligne de compte. De plus, des études récentes montrent que le climat familial antérieur au divorce joue un rôle fondamental car la majorité des problèmes psychologiques présentés par les enfants de parents divorcés existent déjà plusieurs années avant le divorce effectif. La capacité du système à résoudre efficacement les conflits, la qualité de la relation parents-enfants avant le divorce, la violence des conflits conjugaux et la violence des conflits familiaux (notamment entre frères et sœurs) affectent profondément les capacités d’adaptation de l’enfant. Soulignons que, si les conflits entre frères et soeurs sont considérés comme des manifestations normales du développement dans notre société, plusieurs études montrent que cette forme de violence, lorsqu’elle n’est pas contenue, peut avoir des effets délétères sur le développement.

Le divorce n’est donc pas un événement isolé mais comprend une série d’étapes successives qui sollicitent les mécanismes d’adaptation des différents membres du système. Cette adaptation représente un stress pour le système dans son ensemble mais les différents membres peuvent y répondre différemment en fonction de leur âge et de leur rang. La grande majorité des enfants de parents divorcés ne présentent ni troubles du comportement ni dépression ni échec scolaire ni troubles relationnels. De plus, le divorce des parents aura un effet négatif ou positif pour le bien-être de l’enfant selon qu’il augmente ou diminue son exposition à des facteurs de stress. Les enfants grandissant dans un milieu éducatif hautement conflictuel évolueront de façon plus favorable si leurs parents divorcent que si leurs parents poursuivent la vie commune. Au contraire, les enfants issus de structures parentales avec un bas niveau de conflits éprouveront plus de difficultés à s’adapter au divorce.

3. Le lien présumé entre divorces et délinquance juvénile

Selon une revue récente de la littérature scientifique , seule la consommation de cannabis chez les garçons de 14 à 17 ans semble être significativement corrélée avec le divorce des parents. Quant aux liens supposés entre dissociation familiale et délinquance, ils sont négligeables. Une revue de la littérature , examinant le lien entre séparation parentale et délinquance dans une cinquantaine d’études sur une période d’un demi-siècle, montre que la valeur de ce lien varie de un à dix selon les études. Cette énorme variation s’explique sans doute par des facteurs divers comme les présupposés de l’auteur, la méthodologie et les indicateurs utilisés. Ainsi, parmi les mineurs délinquants identifiés par la justice, se trouve un plus grand pourcentage d’adolescents issus de Broken Homes. Par contre, dans les études où l’identification de la délinquance se base sur l’autorévélation par les mineurs eux-mêmes, les enfants issus de Broken Homes ne sont pas plus nombreux que les autres. Cette intéressante différence s’explique sans doute par l’effet du préjugé selon lequel un parent seul serait moins capable d’élever son enfant qu’une union en apparence stable. En effet, la décision judiciaire d’intervenir dans la situation d’un mineur délinquant ne dépend pas que de la gravité des infractions commises. Elle dépend aussi des préjugés habitant celui qui prend la décision d’intervenir judiciairement. Il suffit qu’un nombre suffisamment élevé d’intervenants sociaux estiment que les foyers brisés mènent à la délinquance pour que ce facteur favorise l’intervention de la justice. C’est ainsi que, très souvent, les résultats des travaux de recherche reflètent, du moins en partie, les conceptions qui guident les praticiens dans leurs interventions, ce que les auteurs anglo-saxons désignent par l’expression « self-fulfilling prophecy ».

De plus, le divorce représentant un risque socio-économique majeur, principalement pour les femmes issues de milieux précaires, c’est dans les conséquences de cette précarisation que doivent être recherchées les véritables liens entre séparation parentale et délinquance. En effet, Broken Homes et jeunes délinquants se rencontrent principalement dans les mêmes milieux défavorisés. Dès lors, leur apparente liaison statistique semble être massivement un effet du contexte socio-économique.

Enfin, à bien des égards, en matière de structures familiales, c’est plutôt vers les fratries nombreuses qu’il faudrait se tourner pour trouver un facteur avéré de délinquance juvénile. En effet, au sein des fratries nombreuses, le risque est plus grand de voir se relâcher le contrôle parental. Ainsi, de nombreuses études ont établi que le taux de réussite scolaire et professionnelle des enfants des fratries nombreuses (trois enfants et plus) est plus faible que celui d’enfants issus de systèmes plus petites (105).

4. Conclusions

Si la séparation parentale n’est jamais un événement insignifiant pour les enfants qui y sont confrontés, elle n’apparaît néanmoins pas comme un facteur majeur de troubles psychologiques. Les effets psychologiques d’une séparation parentale ne sont pas un phénomène univoque car tout dépend de la qualité de la dynamique et des relations au sein du système où se produit la séparation. Si la séparation n’entraîne ni paupérisation majeure ni conflits parentaux de longue durée, elle n’aura que des effets temporaires sur le comportement des enfants. La séparation parentale est un moment d’angoisse passagère qui ne laisse pas de séquelles psychologiques à moyen et à long terme. De plus, elle ne met pas un terme aux relations parents-enfants même si elle en modifie la forme.

Se séparer lorsqu’on ne s’entend plus, c’est faire preuve de maturité psychologique. L’augmentation du nombre de divorces ne correspond pas à un pic de défaillance parentale mais résulte de toute une série de conditions historiques, sociologiques, démographiques, économiques et juridiques. Les divorces et les remariages ne marquent pas un désintérêt pour le phénomène conjugal mais, bien au contraire, prouvent qu’une grande importance lui est attachée puisque les individus ne peuvent plus se résoudre à vivre dans un couple insuffisamment gratifiant. De nombreux systèmes élargis sont là pour témoigner que les relations entre enfants de parents différents ou entre enfants et beaux-parents ne sont le plus souvent guère plus complexes que dans les familles nucléaires, au moins pour les catégories sociales qui disposent de moyens matériels et culturels suffisants pour gérer les conflits habituels entre les générations. Loin de manquer de repères normatifs, les enfants élevés dans des systèmes élargis seraient au contraire amenés à grandir plus vite, à prendre plus tôt des responsabilités.

Tant en ce qui concerne la délinquance juvénile qu’en ce qui concerne la souffrance psychologique, l’effet d’une séparation parentale est davantage lié au climat relationnel qu’à la structure relationnelle. Mettre l’accent sur la structure plutôt que sur le climat est une forme de maltraitance théorique, la « sémantique » de la structure parentale important davantage que sa « sémiotique » .

 B. Les mères célibataires et la monoparentalité

a. Introduction

La monoparentalité a connu le même traitement psychosociologique que les Broken Homes : elle fut d’abord considérée comme fortement pathologique avant que sa généralisation ne fasse s’écrouler de lui-même l’édifice psychiatrique bâti pour la stigmatiser. Comme souvent dans l’histoire de la psychiatrie, le diagnostic se retourne contre celui qui l’a prononcé et l’arroseur est arrosé . Les termes utilisés pour désigner la monoparentalité traduisent d’ailleurs l’évolution du jugement à leur égard : on est passé de « bâtard » à « maternité illégitime » puis à « fille-mère », à « mère célibataire » et enfin à « famille monoparentale ».

Comme pour les Broken Homes, la désignation générique par les termes « famille monoparentale » pose problème car, sous l’illusion de l’apparente homogénéité, se cache un ensemble de situations différentes : séparation des parents, décès du conjoint, choix délibéré d’élever seul(e) un enfant. De plus, certaines de ces mères célibataires sont en fait engagées dans une union stable mais non scellée par un mariage ; de ce fait, elles ne sont célibataires que pour l’état civil tandis que leurs enfants sont élevés par un couple parental uni. Il n’est d’ailleurs pas rare que le mariage vienne régulariser a posteriori ces situations. Enfin, les situations monoparentales sont souvent temporaires car débouchant plus ou moins rapidement sur une recomposition conjugale. En effet, la situation monoparentale est une étape fréquente avant l’arrivée d’un beau-parent. Cependant sa durée est de plus en plus courte car les histoires de vie des adultes, et du coup celles de leurs enfants, comportent de plus en plus d’épisodes.

b. La stigmatisation psychologique

Ce n’est que récemment que les véritables causes de la monoparentalité, c’est-à-dire des causes sociologiques, furent enfin prises en considération car pendant longtemps, la monoparentalité fut attribuée à certains traits psychologiques prétendument pathognomoniques des mères célibataires. De nombreux textes psychiatriques témoignent de cette volonté persistante d’incriminer les femmes comme seules responsables des situations monoparentales. En voici quelques exemples parmi les plus fleuris :

Pour Hélène Deutsch, la raison principale de la maternité célibataire est interne, inconsciente. Les mères célibataires présentent des caractéristiques masochistes. Pour elles, le summum de la jouissance est la jouissance masochiste de l’accouchement. Elles ont une sexualité explosive qui l’emporte sur toute autre considération. Elles sont en rébellion contre leur propre mère et animées d’une « impulsive et aveugle réalisation du désir prématuré d’un enfant ».

Pour Béatrice Marbeau-Cleirens, les mères célibataires sont victimes d’un aveuglement partiel, le siège électif de pulsion démoniaques et transgressives par rapport à la réalité sociale. Emportées par la vague de leurs pulsions inconscientes, elles projettent sur ceux qui les soignent leur surmoi accusateur. C’est leur immaturité même qui les pousse à s’occuper de leurs enfants alors qu’elles n’en sont pas capables. Enfin, toute maternité illégitime est la réalisation transgressive des souhaits oedipiens et l’illégitimité se transmet de mères en filles.

Pour Ramzi Geadah, les mères célibataires n’entrent pas dans la réalité symbolique d’une société structurée par le mariage et la vie de couple stable. Les mères célibataires sont animées de fantasmes oedipiens et/ou parthénogénétiques et d’une revendication phallique accompagnée d’une identification sexuelle agressive à la fonction maternelle, d’un redéploiement du narcissisme primaire et d’un désir de grossesse dans un contexte prégénital que l’acting rend oedipianisé.

Pour John Bowlby, la jeune fille qui a un enfant naturel inacceptable pour la société provient d’un milieu familial peu satisfaisant. Une névrose s’est développée en elle, névrose dont le bébé illégitime est le symptôme. Pour Bowlby, ce sont des hommes et des femmes désaxés affectivement qui donnent naissance aux enfants illégitimes que la société rejette.

Quant aux enfants de mère célibataire, ils ne peuvent pas se satisfaire, ils manquent de discernement ou de sens critique dans le choix du partenaire, et sont souvent d’une très grande exigence.

3. Conclusions

A l’heure actuelle, l’étendue sociale du phénomène de monoparentalité empêche de poursuivre ce travail de psychiatrisation et interdit de ranger les situations monoparentales du côté de l’anomie sociale. Les théories psychologiques cèdent heureusement le pas aux explications sociologiques seules à même d’expliquer pourquoi le nombre de situations monoparentales augmente à un moment donné dans un contexte donné. En effet, si elle résultait de facteurs psychologiques inconscients, intemporels, insensibles au contexte et transmissibles de mère à fille, la monoparentalité présenterait une certaine constance à travers toutes les sociétés et toutes les époques, ce qui n’est pas le cas.

Enfin, comme pour les Broken Homes, il est important de rappeler une fois encore que les facteurs relationnels sont plus importants que les facteurs structurels. Les mères qui élèvent seules leurs enfants passent globalement moins de temps avec eux mais ce temps est plus intense. Au bout du compte, la présence psychologique est la même. Il faut donc abandonner l’idée d’une influence des formes de la structure éducative pour s’intéresser à la qualité des relations interindividuelles en son sein.

 C. L’homoparentalité

1. Introduction

Parmi les nouvelles structures parentales, c’est sans nul doute l’homoparentalité, accusée de pervertir le lien social et de corrompre l’ordre naturel des choses, qui a déclenché la plus grande levée de boucliers moralistes. Une fois de plus, ter repetita placent, le terme utilisé pour désigner ces situations particulières pose problème. De quoi parle-t-on quand on évoque l’homoparentalité ? S’agit-il d’un enfant élevé par deux parents homosexuels du même sexe ? S’agit-il d’un père et d’une mère, tous deux homosexuels, ayant et élevant un enfant ensemble ? Ou de deux parents du même sexe, mais n’ayant pas de rapports sexuels entre eux ? Bref, parle-t-on de la sexualité des parents ou de leur sexe ? Par exemple, des structures éducatives où les enfants sont élevés par deux femmes (deux amies, une mère et une grand-mère) ou par deux hommes (un veuf et son frère cadet) sont-elles des familles homoparentales ? La réponse est ouverte mais, quoiqu’il en soit, force est de constater la volonté délibérée de désigner cette configuration parentale particulière par une référence à la sexualité des parents. Comme la sexualité ne définit pas la pertinence avec laquelle les parents remplissent leur rôle éducatif et comme la parentalité n’a rien à voir avec la sexualité, cette volonté délibérée contribue donc aux différentes formes de stigmatisation dont sont victimes les couples homoparentaux :

2. La stigmatisation naturaliste

A la fin du XIXème siècle, les démographes redoutaient l’abolition de la famille car, pensaient-ils, si les femmes travaillaient, elles ne feraient plus d’enfants et la différence sexuelle s’évanouirait. Le même discours est tenue aujourd’hui à propos des homosexuels : s’ils se marient, s’ils élèvent des enfants, la différence des sexes s’effacera, l’inceste règnera sur le monde et l’Occident périra sous l’effet de la désymbolisation, et de la disparition du père. De plus, confrontés à un modèle parental exempt de l’altérité sexuelle naturelle, leurs enfants seront psychiquement perturbés. La référence à la nature n’est évidemment jamais fortuite, elle est un élément récurrent de la maltraitance théorique. Par exemple, le soi-disant rapport naturel entre l’homme et la femme n’est qu’une construction théorique servant à naturaliser le rapport gouvernant/gouverné, comme l’illustre ce passage de « La Politique » d’Aristote :

« [pour les animaux], dans les rapports du mâle et de la femelle, le mâle est par nature supérieur, et la femelle inférieure, et le premier est l’élément dominateur et le second l’élément subordonné. C’est nécessairement la même règle qu’il convient d’appliquer à l’ensemble de l’espèce humaine […] Le mâle est par nature plus apte à être un guide que la femelle […] Or le mâle et la femelle sont entre eux dans un rapport analogue ; seulement leur inégalité est permanente. »

La référence à la nature a pour but d’inscrire la différence des sexes dans un ordre normal de choses qui ne se contesterait pas et ne se discuterait pas plus puisqu’il serait naturel. Or, la réalité humaine est toute autre car les sexes ne sont pas formés par la seule biologie mais également par la culture. La masculinité et la féminité ne sont finalement que des conventions sociales que l’éducation peut modifier. Pour Elizabeth Badinter, l’instinct maternel est un mythe, l’amour maternel n’est qu’un sentiment et, comme tel, essentiellement contingent ; l’amour maternel ne va pas de soi, il est en plus. De la même façon, les sentiments paternels sont eux aussi contingents et culturels. L’amour naturel des parents est bien une construction sociale, comme nous l’avons vu plus haut à propos de l’éducation des enfants nobles dans la société féodale.

Par contre, de nombreuses classifications sociales tentent d’asseoir leur légitimité sur leur adéquation à la nature et à l’univers, en se référant au mouvement des planètes dans le ciel ou au comportement naturel des plantes, des animaux ou des hommes. Mais cette volonté de renforcer des constructions sociales discriminatoires en les naturalisant échoue dès qu’elle est reconnue comme telle, raison pour laquelle les analogies fondatrices doivent souvent rester cachées. Les individus, en sélectionnant les analogies naturelles qui vont faire loi, sélectionnent en même temps leurs alliés et leurs ennemis, ainsi que le schéma de leurs relations sociales futures. En construisant leur interprétation de la nature, ils contraignent également la construction de leur société. En bref, ils construisent une machine qui pense et prend des décisions en leur nom. Comme le souligne Michel Onfray, le mariage hétérosexuel n’étant pas plus naturel – vous connaissez des mariages entre animaux ? – que le mariage homosexuel, les grincheux devront trouver d’autres raisons de s’y opposer.

3. La stigmatisation psychologique

De nombreux arguments fallacieux continuent à être avancés pour limiter le droit des homosexuels à élever des enfants. En voici une liste non exhaustive :
• Les homosexuels souffriraient d’une pathologie narcissique
• Ils seraient incapables d’une relation véritable à autrui .
• Les parents homosexuels traiteraient leur enfant comme un fétiche au sens psychanalytique du terme.
• Ils ne confronteraient pas au quotidien l’enfant à la question de l’incomplétude de chaque être .
• Chez les homosexuels, l’enfant ne serait pas désiré pour lui-même mais comme moyen d’exposer, aux yeux de tous, le déni de l’infertilité .
• L’homoparentalité résulterait d’un fantasme de parthénogenèse psychique.
• Autoriser l’adoption à des couples dont la sexualité a tourné le dos à la procréation accentuerait le statut d’objet de consommation de l’enfant.
• La souffrance de ces enfants ressemblerait à celles d’enfants victimes d’inceste .
• L’homosexualité serait la marque d’une logique hédoniste héritière du nazisme, le refus de tout interdit et de tout tabou (sic !).

Ces discours se réclament de la psychanalyse mais d’une psychanalyse que S. Prokhoris (139) qualifie de prescriptive, c’est-à-dire prétendant déterminer le règlement d’ordre intérieur de l’inconscient. Plutôt que d’ouvrir l’inconscient, ce détournement de la psychanalyse opère une fermeture en prescrivant la façon dont l’inconscient doit fonctionner. Ces discours puisant leurs justifications dans le discours psychanalytique sont avant tout moralistes (127) car la psychanalyse n’a pas pour but de dire la norme mais d’aider les individus à vivre au mieux leurs désirs et leurs choix (62).

4. Ce que montrent les études

A l’heure actuelle, aux Etats-Unis, on estime que 2 à 4 millions d’enfants vivent dans des structures éducatives homoparentales. Plus de 300 études sur l’homoparentalité ont été publiées dans la littérature scientifique internationale depuis plus de 20 ans. En 2005, Fiona Tasker (School of Psychology, Birkbeck College University of London) en publie un très intéressant article de synthèse dans lequel elle passe en revue différents aspects du développement des enfants grandissant en milieu homoparental : la qualité des relations avec leurs parents, leur adaptation psychologique, leurs relations avec le groupe de pairs et leur développement psycho-sexuel. Ces aspects sont étudiés à la fois chez des enfants issus d’un contexte hétéroparental - enfants nés d’une union hétérosexuelle antérieure dont l’un des deux parents assume aujourd’hui son homosexualité - ou d’un contexte homoparental - enfant adopté ou conçu dans un contexte homoparental lorsqu’un couple (ou deux) de même sexe ou une personne homosexuelle seule a élaboré un projet parental. Voici ce qu’il en ressort :


i. La qualité des relations avec les parents

Aucune étude ne met en évidence de différences entre enfants de parents gays ou lesbiens et enfants de parents hétérosexuels en ce qui concerne la qualité des relations avec les parents. Les relations établies par les enfants de mères lesbiennes divorcées avec la nouvelle partenaire de leur mère sont meilleures que les relations établies par les enfants de mères hétérosexuelles divorcées avec le nouveau partenaire de leur mère. Les tâches éducatives sont partagées de façon plus équitable au sein des couples lesbiens qu’au sein des couples hétérosexuels. Les compagnes de mères homosexuelles ont moins de conflits avec les enfants de celles-ci que n’en ont les pères au sein de couples hétérosexuels. Les pères gays répondent plus fréquemment aux besoins de leurs enfants que les pères hétérosexuels.


ii. L’adaptation psychologique

Aucune étude ne met en évidence de différences entre enfants de parents gays ou lesbiens et enfants de parents hétérosexuels en ce qui concerne leur adaptation psychologique. Par exemple, les études de Kirkpatrick et al. et de Golombok et al. démontrent que les enfants élevés en milieu homoparental ne présentent pas plus de troubles psychiatriques ou de difficultés d’ordre émotionnel et comportemental que les autres enfants.


iii. La qualité des liens avec le groupe de pairs

Le risque pour les enfants élevés par des parents homosexuels d’être confrontés à des discours homophobes est une réalité maintes fois soulignée. Les enfants - et plus particulièrement les fils de mères homosexuelles - subissent plus de pression du groupe de pairs au sujet de leur propre identité sexuelle.


iv. Le développement psycho sexuel

Toutes les études réfutent le préjugé selon lequel l’orientation sexuelle des enfants dépend de celle des parents. Patterson, étudiant 300 enfants de parents homosexuels, constate que pas un seul d’entre eux ne présente de troubles de l’identité sexuelle. Bailey et al, s’intéressant à des enfants de pères gays ayant atteint l’âge adulte, rapporte que plus de 90% d’entre eux sont hétérosexuels. Tasker et Golombok , menant une étude prospective entre 1976 et 1990 sur des enfants de mères lesbiennes, ne relèvent aucune différence significative entre ces enfants et les autres, tant en ce qui concerne l’identité sexuelle que l’orientation sexuelle. Cette absence itérative de différence résulte sans doute du fait que la construction de la sexualité n’est pas l’expression de l’identification à un homme ou à une femme ; elle est un assemblage de petits traits pris chez différents adultes à l’intérieur ou à l’extérieur de la cellule familiale.

v. Autres aprioris battus en brèche

Certains pensent qu’un enfant élevé dans un milieu homosexuel court un plus grand risque de subir une agression sexuelle. Aucune étude ne vient étayer ce reliquat de l’amalgame encore trop souvent pratiqué entre homosexualité et pédophilie. Soulignons que ceux qui abusent des enfants sont la plupart du temps des adultes hétérosexuels, souvent proches de l’enfant, et n’ayant que des rapports occasionnels avec des enfants de même sexe. D’autres sont persuadés que les lesbiennes seraient moins maternelles que les femmes hétérosexuelles, que les gays et les lesbiennes ne seraient pas suffisamment disponibles pour leurs enfants du fait de leur vie sexuelle et que les homosexuels jouiraient d’un piètre équilibre psychologique. Tous ces aprioris concernant les aptitudes parentales des homosexuels sont battus en brèche.

5. Conclusions

Des dizaines d’enquêtes publiées aux Etats-Unis indiquent que plusieurs millions d’enfants américains élevés par des parents homosexuels ne sont pas différents des autres, exception faite de la stigmatisation par le groupe de pairs. Comme pour les Broken Homes et les structures monoparentales, il est plausible d’imaginer que cette stigmatisation s’atténuera à mesure que l’homoparentalité se généralisera dans la société. L’homoparentalité n’affecte donc pas le développement psychologique et le bien-être des enfants. A tel point que, depuis plusieurs années, certains dénoncent l’apriori hétérosexiste qui, en exigeant des chercheurs qu’ils continuent à démontrer ce qui l’est déjà depuis longtemps afin de calmer les angoisses de la société, biaise la recherche en ce domaine. De fait, des questions autrement plus pertinentes à propos de ces nouveaux « laboratoire sociaux » que sont le structures homoparentales restent sans réponse : Comment s’organise leur fonctionnement relationnel ? Quel rôle y joue l’environnement social étendu du couple homosexuel en termes de co-parentage ? Les enfants y sont-ils toujours conscients de l’orientation sexuelle de leurs parents ? Comment gérer les discours homophobes ? Les enfants y sont-ils plus tolérants et plus ouverts à la différence ? En 2002, le Committee on the Psychosocial Aspects of Child and Family Health concluait que la qualité du développement d’un enfant dépend davantage de la qualité des relations et des interactions avec ses parents que de la structure particulière que revêt le couple parental. Aucune loi ne pourra désormais arrêter le mouvement. La parenté homosexuelle existe et ne peut que s’étendre. Et dès lors qu’on ne peut arrêter ce mouvement, il faut le reconnaître et l’accompagner socialement pour qu’il acquière des structures et des limites légales, acceptables par les homosexuels et par la société.

 D. Le déclin de la fonction paternelle

1. Introduction

Depuis plusieurs années, un renversement se produit insidieusement car, au lieu d’admettre la violence que représentait la toute-puissance du père patriarcal, la violence dont on s’inquiète le plus est celle qui résulterait du défaut de référence paternelle. En effet, à l’heure actuelle, nombreux sont ceux qui déplorent la perte des pouvoirs politiques et sociaux du père ainsi que le déclin de la fonction paternelle. Pour les uns, en trente ans, les avancées juridiques et les progrès scientifiques se sont ligués pour précipiter la déroute des pères. Pour d’autres, le père a été terrassé en trois décennies par l’alliance du féminisme, de la pilule et de l’esprit procédurier des femmes. Pour d’autres encore, au cours de ces trente dernières années, la figure paternelle s’est peu à peu lézardée et les conséquences en seraient lourdes car la délinquance des villes et des banlieues serait due au fait qu’un nombre impressionnant d’enfant ne voient jamais leur père. De ce fait, les institutions prenant en charge la santé mentale des enfants seraient débordées. Divers phénomènes sociaux, allant des jeunes incendiaires dans les banlieues à la montée du terrorisme et à la corruption des hommes politiques, sont vus comme des conséquences du déclin du Père, de la Loi et de la Raison.

Depuis de nombreuses années, par l’entremise de l’appareil psychologique d’état - médecins, psychologues, psychanalystes, juges et travailleurs sociaux, une relation erronée s’est établie entre les défaillances du père et certains phénomènes sociaux encombrants. Pourtant, l’anthropologie et l’histoire nous apprennent une fois de plus que le père n’a pas de place fixe car ses attributs lui sont conférés par la culture et non pas par la nature.

2. L’accusation portée contre les femmes

Dans ce contexte d’inquiétude, ce sont souvent les femmes qui se voient accusées de saper sciemment l’autorité des pères, avec la complicité de l’appareil judiciaire. Mais les femmes ont-elles vraiment volé la paternité aux hommes ? Si dans la grande majorité des systèmes monoparentaux, le parent présent est bien la mère, cela ne résulte que rarement d’une volonté délibérée de détruire le rôle du père. La réalité est plus complexe. Il y a tout d’abord la situation de ces très jeunes mères qui n’ont sans doute pas désiré leur maternité et dont l’enfant n’a pas été reconnu par le père. Ensuite, de nos jours, la moitié des divorces ayant lieu par consentement mutuel, ce sont le père et la mère qui décident conjointement d’un accord au sujet de la garde des enfants. Quant aux divorces sans consentement mutuel, les juges se contentent bien souvent d’entériner une situation de fait, à savoir la garde de l’enfant par sa mère. Enfin, il ne faut pas perdre de vue que les hommes qui se remettent en ménage se désintéressent fréquemment des enfants de leur ancienne union.

3. La symbolique paternelle

Sur le plan affectif, la théorie psychanalytique postule les conséquences catastrophiques de l’absence du père mais il n’existe, à notre connaissance, aucune étude longitudinale permettant de valider une théorie que beaucoup considèrent d’ailleurs comme située au-dessus de tout processus de validation tant elle semble fondée. Pourtant, rappelons-nous que, selon les conceptions psychologiques en vogue dans les années 1950, le père présentait une importance tout à fait secondaire pour le développement psychologique de l’enfant, son rôle se limitant à la fonction de soutien économico-affectif de la mère. Voici par exemple ce que disait Bowlby :

« C’est la mère qui nourrit et lave l’enfant, qui lui donne chaleur et bien-être. Dans la détresse, c’est vers elle que l’enfant se tourne. Aux yeux du petit enfant, le père joue un rôle secondaire et son importance n’augmente que lorsque l’enfant devient moins sensible à la carence de soins maternels. Néanmoins, ainsi que l’enfant illégitime le sait, le père a son utilité, même dans la tendre enfance. Non seulement, c’est grâce à lui que sa femme peut se vouer intégralement aux soins du nourrisson, mais encore par son amour et sa présence, il apporte à sa femme le soutien affectif grâce auquel elle peut offrir à l’enfant cet abord heureux et cette humeur harmonieuse qui lui sont indispensables. Si donc, dans la suite de ce rapport, il est continuellement fait appel aux relations de la mère et de l’enfant, et non à ceux du père et de l’enfant, c’est que l’importance du père sera admise en tant que soutien économique et affectif de la mère) »

A cette époque, la famille nucléaire était encore solidement ancrée dans la société et les rôles parentaux clairement distribués : à la femme les tâches éducatives, à l’homme l’autorité et le pouvoir économique.

Mais, au cours des décennies suivantes, la puissance sociale des pères a été progressivement limitée par l’évolution générale de la société, comme nous l’avons vu plus haut. Le jeu conjugué de la critique scientifique, du développement des rapports marchands et de la critique philosophique ôta toute illusion sur les fondements de la domination en général, de la domination masculine en particulier. Ce déclin de la puissance paternelle s’accompagna soudain d’un discours sur les effets négatifs du pouvoir des mères alors que, quelques années auparavant, tout le monde s’accordait pour dire que la tâche de la mère était de combler tous les besoins de l’enfant. Ce discours sur les effets négatifs du pouvoir des mères a nourri des déclarations difficilement acceptables comme l’interprétation que donne le psychanalyste J.-P. Winter des événements du 11 septembre 2001 : il s’agirait, pour lui, de l’attaque désespérée de jeunes hommes élevés dans une société, l’islam, où la figure maternelle toute-puissante s’impose à force de disparition de celle du Père. Les deux tours jumelles ne seraient donc pas un symbole phallique mais bien plutôt les deux jambes de la mère ouvrant une « origine du monde » dans laquelle se précipitent les kamikazes abandonnés par l’Ordre Symbolique ! Dans le même ordre d’idées, la déclaration du pédiatre Aldo Naouri, selon laquelle le père est là essentiellement pour dire non à la propension incestueuse qui infiltre les gestes mêmes les plus banals de la mère laisse également perplexe.

Parallèlement à l’émergence de ces critiques du rôle de la mère, le père effectue un retour spectaculaire sur le devant de la scène alors que les ouvrages de pédopsychiatrie ne se préoccupaient jusqu’alors que des soins maternels. En tant qu’agent d’une fonction symbolique universelle indispensable au bon développement psychologique de l’enfant, le père se voit conféré une importance nouvelle, ce que Michel Tort appelle la « reconquista lacanienne ». Brusquement, le père va être promu comme déterminant dans le développement psychique de l’enfant, au moment-même où il se voit délesté de son emprise matérielle sur les femmes et sur les enfants. De ce fait, la perte des pouvoirs réels du Père se voit exactement compensée par la montée en puissance de la fonction paternelle symbolique, comme l’Infaillibilité pontificale revint au Saint-père du jour où il perdit tous ses territoires et se trouva confiné dans le symbolique, au Vatican.

4. Conclusions

Après que les mères eurent été collées aux enfants par les psychologues des années 50, elles ont été sommées, quelques années plus tard, par les mêmes psychologues ou leurs descendants, d’accepter d’en être écartées par le père séparateur. Mais cette « solution paternelle » ne sert qu’à remettre en vigueur l’ancienne distribution sociale des rôles de l’homme et de la femme. Le familialisme traditionnel a la fâcheuse tendance à se reconvertir régulièrement dans un ensemble de stratégies confuses et contradictoires visant à imposer un nouvel ordre moral conforme aux transformations de l’ordre social et se fondant sur des principes différents mais homologues à ceux de la période précédente .

Le discours sur le déclin du père est davantage une légende dorée qu’un fait historique, elle traduit la nostalgie des traditions dans une société en pleine mutation. La soi-disant déchéance de l’imago paternelle et son prétendu rétablissement par un rappel à l’ordre s’avère être une représentation d’inspiration chrétienne car le modèle patriarcal n’est pas un ordre des choses immuable par nature, mais bien un ordre social historiquement constitué, vecteur de maltraitance théorique lorsqu’il est utilisée pour stigmatiser d’autres configurations parentales. Cautionner le patriarcat comme une norme, c’est mettre en difficulté les parents contemporains pour qui la figure du père de l’enfant supplante celle du père de famille, permettant ainsi l’émergence d’une démocratie dans le rapport à l’enfant. Les pères contemporains minimisent la fonction d’autorité généralement dévolue à la fonction paternelle et réfutent le fait d’être réduits à la fonction symbolique. Ils tentent d’instaurer avec leurs enfants une proximité affective permettant la transmission de certaines valeurs héritées ou acquises, ils préfèrent l’amour au respect et la reconnaissance à l’autorité. Ce n’est plus l’autorité du père qui fait la reconnaissance du fils, c’est la reconnaissance du fils qui fait l’autorité du père. Le contexte sociologique contemporain est favorable à l’émergence de « l’homme réconcilié » ou la paternité se définit plus en termes de responsabilité à l’égard de l’enfant qu’en termes d’autorité.

« (…) Le Père est derrière nous. Il ne décline même plus : il fait partie de l’histoire. Il faut donc simplement inviter les nostalgiques à faire du Père ce que l’on fait du passé : l’histoire. La place est libre dans la société pour d’autre cours de la parentalité, dans lesquels une autre version de la psychanalyse s’est déjà inscrite de longue date, à partir de son expérience pratique et non du recyclage du Père de la religion ».

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