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L’enfant parent de ses parents

par JF Le Goff

mardi 24 mars 2009 par Scaloni Lisa

Le Goff, Jean-François (1999). Parentification et Thérapie Familiale : L’Enfant, Parents de ses Parents. Les Thérapies Familiales Aujourd’hui. Paris : L’Harmattan.

 Introduction

La notion de parentification a été introduite en 1965 dans le premier livre de Ivan Boszormenyi-Nagy (pionnier de la thérapie familiale et fondateur de la thérapie contextuelle). Plus récemment, Framo nous livrait, dans son bilan de 50 années de thérapie familiale, qu’« Il y a essentiellement deux sources de symptômes chez l’enfant : les symptômes comme métaphore de la relation des parents, et la parentification de l’enfant. » (J. Framo, 1996). Un travail thérapeutique qui explore le processus de parentification présente l’avantage de mobiliser les ressources familiales. De plus, le thérapeute peut montrer concrètement aux membres de la famille, l’authenticité de son souci de les aider.

 Définitions et vue d’ensemble

Dans un premier temps le phénomène a été décrit en termes d’inversion des rôles et de distorsion des frontières entre les générations. Simon et al. (1985), Minuchin et les autres tenant des thérapies familiales structurales et stratégiques ont une appréciation négative de la parentification. A l’opposé, pour Nagy et les thérapeutes familiaux s’appuyant sur l’éthique relationnelle, la parentification représente un moyen de rééquilibrer les relations intergénérationnelles. Nagy définit trois rôles de l’enfant parentifié :

• Le rôle de soignant ;
• Le rôle de sacrifice et de bouc émissaire (en renonçant à son autonomie, l’enfant adopte un rôle de victime ou de délinquant pour réunifier sa famille) ;
• Le rôle neutre (« bon enfant » qui ne réclame rien mais risque de sentiments vide, de dépression).
Si la fragmentation familiale favorise toujours la parentification, elle n’implique pourtant pas automatiquement des aspects destructeurs pour l’enfant. Elle reste un moyen de donner et de recevoir donc de maintenir des liens.

 Le droit de donner de l’enfant

Donner offre des possibilités de se définir comme participant à un dialogue (et donc à la construction d’un monde en commun) mais aussi de se valider au travers de la reconnaissance et du gain de légitimité. Cela constitue donc une ressource importante en thérapie.

A l’opposé, le concept de légitimité destructive et de droit de réparation : droit destructeur au centre d’une spirale relationnelle négative stagnante, absence de remords puisque la revendication est justifiée(mais pourtant adressée à un tiers innocent).

 Quatre dimensions de la parentification

Dans ce chapitre, l’auteur insiste sur certains aspects de l’éthique des relations parents-enfants et nous présente une méthodologie d’étude de la parentification fondée sur les quatre dimensions de l’approche contextuelle :

• La dimension des faits : rassemble des réalités biologiques, sociales et existentielles. Sur le plan existentiel, l’injustice la plus sévère consiste en la perte de la possibilité de donner ;

• La dimension psychologique : intègre les travaux de Freud, Klein, Winnicott, Fairbairn et Kohut sur l’organisation, le fonctionnement et le contenu de l’intrapsychique. Les affects qui sont des éléments individuels ont toujours un sens relationnel. La dimension psychologique est donc en interaction permanente avec la dimension de l’éthique relationnelle). Sur le plan psychologique, il faut tenir compte des deux pôles impliqués dans le processus de la parentification ; le pôle parentifiant et le pôle parentifié ;

• La dimension transactionnelle : notions de système, règles, rôles, double lien et triangles, travaux de Bowen (1978) et Sterling (1977,1979)) ;

• La dimension de l’éthique relationnelle : la relation et le souci de l’autre, fait relationnel et existentiel et non moral).

 Le processus de parentification

Le Goff distingue deux sortes de parentification :

• La parentification destructive ayant comme conséquence majeure l’atteinte de la confiance relationnelle (ce qui peut entraîner la stagnation ou l’impasse entre les générations) ;

• La parentification contructive qui ouvre la voie à des compétences particulièrement utiles dans l’adversité ou les situations de crise (tels que la prise de responsabilité, l’habilité à résoudre des problèmes pratiques et le rapport spécifique avec le monde des adultes) . Elle peut évoluer selon deux voies : une relation parent-enfant non-parentifiante ou une parentification déstructruice.
Cependant, toute situation de parentification entraîne des éléments positifs et négatifs.

Le Goff distingue également des facteurs destructifs et constructifs de la parentification de l’enfant :

• Facteurs destructifs : L’enfant est surchargé de responsabilité dépassant ses compétences ; les parent se conduisent comme des enfants vis-à-vis de leur enfant ;les besoins de l’enfant sont négligés ou exploités ; l’enfant ne reçoit pas de reconnaissance pour ce qu’il donne ; l’enfant est blâmé ; l’enfant est impliqué dans une situation érotisée avec un des parents ; absence de soutien de la famille d’origine des parents, les parents sont blâmés par une personne extérieure à la famille et faisant autorité ;

• Facteurs constructifs : Les parents (ou un autre adulte ou les membres de la fratrie si les parents en sont empêchés) reconnaissent la contribution de l’enfant ; les parents (ou un autre adulte) soutiennent l’enfant si besoin ; l’enfant a vécu des expériences de confiance vis-à-vis de l’adulte parentifiant ; les parents évitent de placer l’enfant dans une situation de loyauté clivée ; des éléments factuels connus sont impliqués dans la parentification ; l’enfant n’est pas placé dans une relation à teneur sexuelle ; l’enfant n’est pas blâmé.

La fonction de la parentification peut être précisée selon quatre axes :

La fonction familiale : maintien de l’unité ou gestion avec le monde extérieur (dans les cas d’exil par exemple, l’enfant parlant mieux la langue du pays d’adoption) ;

La fonction pour le(s) parent(s) parentifiants : au niveau des pertes (réelles ou imaginaires), l’enfant sera (selon l’ancienneté de la perte) placé en position de conjoint ou de parent ;

La fonction pour l’enfant : « donner », la recherche de légitimité, de confiance, de proximité et la sensibilité à la souffrance des parents.

Il peut y avoir deux formes d’internalisation de la parentification :

1. Une internalisation de la fonction de soignant : ce qui tend à organiser et rigidifier la personnalité de l’enfant autour de la fonction de soignant ;

2. Une internalisation de la souffrance du (ou des) parent(s) : ce qui favorise la compassion et le développement de la faculté d’empathie sans forcément empiéter sur la personnalité de l’enfant.

La fonction intergénérationnelle : l’enfant est utilisé de manière substitutive pour rééquilibrer les relations entre les générations (au -3). Il peut être amené à donner ce que les grands-parents n’avaient pas pu donner aux parents ou à continuer de donner ce que les parents ne sont plus en mesure de donner aux grands-parents ( différents d’une relation enfants-grands-parents où chacun donne et transmets chaleureusement).

 Formes de la parentification

L’enfant peut devenir un confident, un messager, un leader, un sauveteur ou un contrôleur.

Devenir de l’enfant parentifié

Les évolutions de la parentification peuvent se décrire sur deux axes dont les « extrémités » représentent des évolutions opposées. L’axe « Codépendance-Désinvestissement » s’intéresse à l’aspect relationnel alors que l’axe « Adulte-enfant et Adulte-soignant » repère un élément d’organisation du self en rapport avec l’expérience de parentification.
Remarque : Une personne qui présente une amnésie à propose de son passé est souvent un ancien enfant parentifié fortement culpabilisé de parentifier ses propres enfants.

Axe « Relation-codépendance »- « Désinvestissement affectif » :

• La relation de codépendance : la personne devenue adulte apparaît comme un enfant toujours inquiet d’être abandonné,, critiqué ou comme un parent toujours prêt à exiger et à blâmer. Cette relation est basée sur une peur de l’abandon qui entraîne une relation autoritaire fusionnelle où l’autre est accusé de ne pas donner. (Olson et Garriti, 1993) ;

• Le désinvestissement affectif : la parentification peut entraîner un désinvestissement affectif comme si la personne, épuisée d’avoir donné ou ayant trop donné n’a plus rien à donner. Non reconnue, elle se met à distance, refuse de s’impliquer, est en proie à la dépression chronique (particulièrement sous forme somatique) et a une faible estime de soi.. Sur le plan éthique, cela correspond à un désinvestissement de la vie familiale et de la relation parent-enfant, favorisant la parentification des enfants par l’autre conjoint.

Axe « Adulte-enfant »-« Adulte-soignant »

• L’adulte-enfant est un adulte qui n’a pu être un enfant, qui a été adulte avant l’âge (hypermature enfant) et qui adulte aura tendance à se conduire comme l’enfant qui n’a pas été (besoin de dépendance, de soutien, de reconnaissance) ;

• Le soignant : l’enfant s’est adapté à la situation de donner sans recevoir. Le self objet ainsi constitué évite la fragmentation. Adulte, il continue à avoir une propension à donner des soins (cela peut par exemple donner une brillane réussite professionnelle dans le domaine des soins parallèlement à une vie familiale peu réussie).

Le self fragmenté

Le manque de continuité et de reconnaissance entraîne des fragmentations du self (clivé entre le mauvais parent et le mauvais enfant).

L’enfant et la confiance

L’enfant est près a beaucoup d’effort pour maintenir la confiance. En cas de non reconnaissance, de méfiance, de blâme, l’atteinte de cette confiance aura des conséquences durables sur son développement. En tant qu’injustice, l’atteinte de la confiance pourra accentuer la « légitimité destructive » et atteindre l’ensemble du monde, engendrant un désir et un droit de revanche. Si ce droit est agi arbitrairement et destructivement, la victime créer ainsi une nouvelle injustice.

Parentification et atteinte de la confiance

L’enfant qui s’épuise à donner, finit par se considérer comme responsable de la méfiance relationnelle (dont il est par ailleurs souvent accusé). Cette situation peut devenir une véritable perte de confiance qui fragilise les générations antérieures. Cela implique donc de mettre le souci de prévention au cœur des dynamiques thérapeutiques.

1. L’enfant prend des responsabilités écrasantes pour le bien-être des parents. L’anxiété et les craintes parentales encouragent l’enfant dans son rôle de soignant. Le moindre mouvement d’indépendance de l’enfant (souvent à l’adolescence) entraîne sa mise en accusation. L’enfant se trouve coincé dans une « loyauté à ne pas grandir, puisque le monde est hostile, la vie familiale se résume à un isolement protecteur.

2. Le clivage des loyautés filiales : Il peut entraîner des conséquences particulièrement graves. Il s’agit d’une impasse du « donner et recevoir ». La fragmentation de la loyauté filiale entraîne une parentification lourde puisque chaque parent exige le soutien de l’enfant contre l’autre parent. L’enfant est mystifié alors que sa douleur est négligée (ou déniée).

3. Non reconnaissance des parents : L’enfant fait l’expérience d’un monde sans confiance où il est injustement traité au point de gagner un « légitimité destructrice » (l’attaque d’un tiers innocent augmentera cette perte de confiance). Ces enfants finissent par intérioriser la méfiance comme organisateur des relations.

4. Dans les situations d’abus ce que donne l’enfant n’est pas reconnu. A la place, il est critiqué et sa confiance est abusée. Dans la majorité des situations d’incestes concernant les adolescentes, il y a une parentification évidente de la victime. Avant le passage à l’acte, l’adolescente apparaît comme une « petite épouse » pour le père et une « petite mère » pour le reste de la famille. Lorsqu’il s’agit d’enfants plus jeunes, il n’y a pas nécessairement de parentification préalable mais le passage à l’acte représente une parentification massive et destructrice.

Eléments d’évaluation de la parentification : Exemples

• Eléments factuels : les deuils (un des parents/grands-parents), les maladies et le handicap (d’un des parents ou d’un des enfants), les recompositions familiales (famille monoparentale, reconstituée, conflit ou séparation entre les parents), la place dans la fratrie (aîné, adoption), événements de vie (exil, immigration)

• Type de parentification : parentification comme parent

• Fonction pour l’enfant : proximité des parents

• Fonction pour les parents : conflits avec l’autre parent

• Fonction pour la famille : fonction matérielle

• Fonction intergénérationnelle : réparation d’une perte

• Forme : confident

• Symptômes : dépression masquée

• Place de la génération des grands-parents : soutien

• Configuration des loyautés : loyauté invisible

• Délégation : délégué lié

• Internalisation de la parentification : absence d’internalisation

• Ouverture des responsabilités : responsabilités cachées

• Reconnaissance de ce que donne l’enfant : reconnaissance par la fratrie

 Parentification et loyautés

Répétitions et loyautés

La question de la continuité intergénérationnelle dynamique apparaît beaucoup plus centrale que celle de la répétition. En effet, le contexte éthique et relationnel demeure unique.

Dans trois types de situations, la discontinuité intergénérationnelle bloque la possibilité de donner :

• Les stagnations intergénérationnelles : une distance de plus en plus importante se met entre puis dans les générations ;

• Les traumatismes intergénérationnels : Les parents contraints de dévaloriser l’héritage familial passé, ne sont plus capables de transmettre ;

• L’impasse intergénérationnelle : la parentification majeure d’un enfant crée une discontinuité majeure sur plusieurs générations.
Cette exploitation de la loyauté de l’enfant constitue un traumatisme répétitif.

Loyauté

Les loyautés sont des éléments majeurs de l’éthique relationnelle. La loyauté se trouve à l’intersection de l’éthique et de l’ontologie. Elle présente trois aspects :

• Individuel
• Relationnel
• Communautaire

Anna Freud et le conflit de loyauté

Dans Le Normal et le Pathologique chez l’Enfant (1968), A. Freud considère que toute situation thérapeutique peut induire un conflit de loyauté chez l’enfant, quand le thérapeute commence à réussir là où les parents avaient échoué.

Winnicott et les loyautés dans le groupe familial

Winnicott décrit le monde familial comme un faisceau de loyautés croisées. L’expérience de des loyautés dans la famille facilite la maturation de l’enfant. Elle crée les capacités et les désirs d’investir le monde des adultes.

Les loyautés comme éléments de l’éthique relationnelle

Les racines des loyautés viennent de l’origine de l’existence, de la dette de la vie et des dettes des premiers soins, des liens asymétriques entre parents et enfants, des loyautés des parents vis-à-vis des générations précédentes. Elles ont toujours une configuration triangulaire et nous situe dans le domaine de la construction et de l’utilisation de la confiance entre les générations. Dans le monde de l’éthique relationnelle, les loyautés sont donc des options de dialogue, de prendre soin de l’autre, de se définir, se valider, de gagner une légitimité constructive ou destructive. Les loyautés déterminent les actions, les choix, les décisions concernant la famille et le monde extérieur. Elles posent clairement les questions de réciprocité et d’équité dans une relation précise. Les loyautés sont le support d’un engagement intergénérationnel basé sur la réciprocité.

Elles interviennent dans la formation des stagnations relationnelles et des manifestations pathologiques :

• Exploitation de la loyauté comme dans la parentification, l’inceste ;

• Le clivage de loyauté : il prive l’enfant de son droit de donner par fragmentation de la loyauté filiale. Impossibilité d’être loyal à un parent sans être blâmé par l’autre) ;

• Les loyautés invisibles (apparence de déloyauté mais expression d’une loyauté envers une troisième personne à l’égard de laquelle il n’est plus possible d’exprimer sa loyauté).

Implication de la notion de loyauté en thérapie

Pour un thérapeute, l’introduction de la loyauté ouvre de nouvelles possibilités d’action et de réflexion :

• Le problème de la déloyauté en thérapie (conflit entre parents et thérapeute pour l’enfant par exemple) ;

• En tenant compte d’au moins 3 générations (non forcément présentes en séance mais inclues dans l’engagement du thérapeute) ;

• Retrouver dans la trame des symptômes des éléments de loyauté et de loyauté invisible ;

• Encourager les mouvements de reprise de relations et de dialogue ; soutenir l’expression ouverte et créatrice des loyautés c’est-à-dire le droit de donner.

 Loyautés clivées

Véritable impasse relationnelle, le clivage des loyautés implique qu’il n’y a pas de choix possible entre deux objets (alors que le conflit de loyauté impliquait un choix entre deux objets de loyauté). Les conséquences d’une telle situation peuvent être dramatique (dépression et tentatives de suicide). Les conflits de loyauté et les situations de loyautés clivées s’articulent et alternent d’une génération à l’autre. Contrairement aux conflits de loyauté qui sont le plus souvent inévitables, mais qui peuvent devenir des occasions de maturation et de construction de la confiance, la situation de clivage de loyauté atteint la confiance de l’enfant. Celui-ci n’a pas le choix de quitter la relation avec ses parents et si il tente de le faire, c’est toujours à ses dépens par le biais d’actes destructeurs. L’enfant ne peut donc être loyal à un de ses parents sans devenir déloyal à l’autre. Ce type de clivage intervient notamment quand des parents séparés utilisent leurs enfants pour régler des comptes.

L’inceste, une impasse entre les générations

L’inceste est un domaine dans lequel la notion de parentification s’est révélée particulièrement utile pour élaborer une orientation thérapeutique tenant compte de l’importance des conflits et clivage de loyautés entre les différents membres de la famille, en particuliers entre la victime et l’abuseur. La parentification de la fille et celle de la mère quand elle était enfant, ont un impact décisif dans la réalisation de l’inceste père-fille. Un processus de déparentification est dès lors indispensable pour éviter de nouvelles revictimisations dans d’autres contextes.

Ouvrir la parentification

Le processus de parentification est au centre des thérapies familiales intergénérationnelles. Dès les premiers contacts, les membres de la famille ont tendance à parentifier le thérapeute. Cette attitude traduit un double besoin : celui de régresser d’une part, et d’autre part, celui d’entrer en relation. L’épuisement d’être (ou d’avoir été) parentifié est reporté sur le thérapeute. Il s’agit déjà d’un potentiel de confiance incroyable même cette parentification prend parfois des formes inattendue (agressive ou rejetante, par exemple, comme à l’égard d’un parent qui ne pourrait être que « mauvais »).

Par contre, si le thérapeute est vécu inconditionnellement comme un « bon parent », le risque de dévaloriser les véritables parents favorise une rupture thérapeutique prématurée).
La parentification du thérapeute, quand celui-ci l’accepte comme un élément de rencontre avec la famille, constitue une véritable ressource permettant de commencer la thérapie sans passer par une longue phase d’affiliation. Il ne s’agit pas de se limiter à décrire la famille en terme de frontières entre des sous-systèmes ou la parentification en terme d’inversion des rôles.

En effet, on risquerait de négliger deux aspects fondamentaux des relations parents-enfants :

• La responsabilité parentale : les parents qui prennent soin de leur enfant lui permettent de se développer, qu’acquérir des compétences et de participer à la construction d’un monde en commun

• Le prix de ce qui a été donné. Replacer l’enfant dans le sous-système enfant peut le blâmer implicitement de son dévouement. Il n’y a aucun intérêt pour l’enfant de régresser ou de cesser de donner afin de fermer la frontière entre des sous-systèmes.

Ouvrir la parentification par sa reconnaissance est un moment essentiel en thérapie familiale. Au cours de ce processus ; l’enfant peut être soulagé de la culpabilité et du blâme et libéré des tâches trop épuisantes. Les parents, en lui apportant un nouveau soutien et en acceptant ce qu’il donne gagnent eux-mêmes une légitimité en devenant à leur tour des parents qui donnent. Ainsi, s’ouvre un chemin vers la restauration de la confiance et du dialogue authentique entre les générations.

Exemple : Un thérapeute reçoit un couple en conflit et considère comme prioritaire de s’engager dans un processus de reconnaissance de la parentification de l’enfant. Voilà comment il l’introduit (en s’adressant au père) : « Vous venez de m’apprendre que vous vous êtes disputés hier mais ce qui me semble le plus important ce n’est pas de chercher qui a tort ou qui a raison mais de voir comment votre petite fille réagit devant ces circonstances difficiles. Quand vous êtes tous les deux en colère, pensez-vous qu’elle vous aide à sortir de cette mauvaise situation ? » Le père ne répond pas tout de suite à propos de sa fille mais il a besoin d’exprimer ses difficultés et de voir si le thérapeute est près à l’écouter. Cela traduit un besoin de régression mais aussi de reconnaissance. Il y a un début de parentification du thérapeute. Ensuite, le père reconnaît les efforts de sa fille pour les réconcilier. Des enfants peuvent ainsi devenir de véritables experts en réconciliation mais, si cela ne réussit pas, ils gagnent la terrible culpabilité de se croire responsable du conflit. Ces situations comportent le risque d’un clivage de loyauté.

Pour le thérapeute, il s’agit de s’engager dans la situation au travers de l’empathie en reconnaissant les contributions et les souffrances de chaque membre de la famille. Dans ce type, de thérapie, la neutralité bienveillante relève de l’illusion. La partialité multidirectionnelle (Nagy, 1967) favorise un engagement thérapeutique qui tienne à la fois compte du contexte dans sa globalité et en même temps de chaque personne impliquée dans la thérapie. Cette attitude, qui allie l’empathie et la reconnaissance, permet d’exprimer ses griefs et de parler des injustices passées et actuelles. Son objectif est de permettre à chacun la validation de soi au travers de la préoccupation authentique de l’autre et de reconnaître ce qu’il a reçu.

L’utilisation de la partialité multidirectionnelle comme attitude permet au thérapeute :

• D’impliquer plusieurs générations (indispensable pour aborder la parentification),

• De se pencher sur l’équilibre de l’équité du « donner et recevoir » entre les membres,

• Et surtout, de soutenir les possibilités de donner de chacun donc de se définir et de se valider activement dans le cadre du contexte familial.
D’un point de vue descriptif, l’utilisation de la partialité multidirectionnelle se présente ainsi : le thérapeute s’adresse à tour de rôle aux membres de la famille. Il se montre partial avec celui à qui il s’adresse et l’encourage à se faire entendre. Son écoute favorise la reconnaissance de ses « mérites » et des injustices qu’il a subies. Cette situation offre la possibilité d’être attendu et toléré par les autres. Ceux-ci trouveront à leur tour l’espace, l’encouragement et le courage de se faire entendre et de défendre leur point de vue. La parentification est la résultante du droit de donner de l’enfant et de la solidarité transgénérationnelle, dans un contexte où les blessures des parents et la vulnérabilité de l’enfant sont ignorées (ou sous-estimées). L’entretien n’est jamais une conversation circulaire car cette méthode a pour conséquence de diluer les responsabilités mais aussi les possibilités de se définir, de reconnaître l’autre et de l’aider à se définir. Au contraire, la garantie d’avoir un espace personnel et sûr d’écoute facilite les possibilités de définition de soi avec moins de risque de déloyauté.

L’ouverture de la parentification s’effectue au travers du dialogue construit entre le thérapeute et les membres de la famille.

L’intervention thérapeutique intègre les éléments suivants :

• La reconnaissance par les parents de la contribution positive de l’enfant (quelle qu’en soit l’esxpression clinique)

• L’exploration par le thérapeute de la manière dont les parents ont eux-mêmes été parentifiés dans leur famille d’origine et des conséquences (épuisement parental et culpabilité vis-à-vis des grands-parents)

• Faire le lien entre ces deux points et ainsi atténuer les culpabilités et se réengager dans la trame des loyautés sans opposer les générations

• L’aide pour rééquilibrer les relations familiales et le soutien aux parents vis-à-vis de leurs responsabilités

• Les possibilité offert à l’enfant de gagner une légitimité constructive en continuant à donner à ses parents.

Le thérapeute doit également laisser la place à la spontanéité en tenant compte des difficultés de chacun pour abandonner sa position actuelle dans la famille.

 Des enfants, des femmes, des hommes

Depuis le début des années 1980, les individus sont réapparus dans le domaine des thérapies familiales. En effet, les thérapies familiales sont passées du « Monde des systèmes », éloigné de l’expérience, au « Monde de la vie », proche de l’expérience. Selon Le Goff, la participation des enfants (quel que soit leur âge) est indispensable pour construire le processus d’ouverture de la parentification.

Frères et sœurs en thérapie familiale

« Pour cinq enfants d’une famille il y a cinq familles (…) ne se ressemblent pas forcément » (Winnicott, 1965).

« Donner et recevoir » dans la fratrie

Comment les frères et sœurs prennent soin des autres ? L’asymétrie y est moins marquée que dans la relation avec les parents et l’attente du retour direct est plus évidente. Les relations fraternelles se rapprochent de la relation de couple et peuvent en être l’expérimentation. L’asymétrie peut être liée à la différence d’âge mais elle est surtout la résultante d’un clivage de loyauté entre parents et de la parentification non-reconnue d’un des enfants. Un autre aspect du « donner et recevoir » se réfère à la justice dans la relation avec les parents. Par ailleurs, les conflits dans la fratrie sont toujours en rapport avec l’équité du « donner et recevoir ». L’expérience de l’équité et de la reconnaissance de ce qui a été donné est un élément décisif pour le maintien de la confiance.

 Parentification et thérapie familiale

Les aspects éthiques et ontologiques de la vie humaine sont de bonnes bases pour ouvrir le dialogue : les thèmes de loyautés, du « donner et recevoir », de la justice/injustice dans les relations, de l’histoire de la famille et de la parentification.

Eléments pratiques de la rencontre thérapeutique

N’oublions jamais que les plaintes sont des ressources qui nous indiquent « un réservoir continu d’espoir dans les relations ».

Les éléments suivants sont indispensables pour identifier, mobiliser les ressources relationnelles, entrer en dialogue et introduire la subjectivité :

• S’intéresser à la continuité du contexte et aux générations à venir

• Tenir compte des asymétrie adulte/enfant, homme/femme et de leurs langages différents (Gilligan, 1982)

• Explorer les questions sur minimum trois générations (la partialité multidirectionnelle s’avère utile car les questions posées sur le passé peuvent être vécues comme accusatrice)

• Etre attentif à la configuration des loyautés, aux conflits et aux clivages de loyauté, aux loyautés invisibles entre les membres de la famille mais aussi entre et dans les générations pour ne placer personne en position de déloyauté (précautions élémentaires pour ne pas nuire)

• Chercher au-delà des griefs (préalables à l’engagement dans un dialogue) et comportements destructeurs tout ce qui pourrait des ressources pour construire la confiance

• Il s’agit d’engager les membres de la famille dans un dialogue authentique où l’autre peut être reconnu pour son altérité et par ce qu’il donne comme par la place qu’il donne pour recevoir

• L’importance du deuil et de la perte dans la parentification. Le travail thérapeutique de deuil est toujours un élément favorisant la déparentification. Sous l’angle du « donner et recevoir », le deuil est considéré comme la perte de la possibilité de donner, donc la perte d’une ressource de reconnaissance et de validation de soi. C’est là un élément essentiel du travail de deuil.

• Le travail de reprise de lien : la parentification peut intervenir là où la solidarité intergénérationnelle s’est fragmentée. L’enfant prend la place de l’adulte avec qui les liens ont été coupés. Le travail de déparentification s’appuie toujours sur un travail de reprise de lien

• Le travail d’exonération et de pardon : Pour Nagy (1986), il y a dans l’exonération (fait appel à l’insight et à la compréhension) la nécessité d’un examen complet des injustices subies et des conditions concrètes associées (cela permet de passer du statut de « monstre » à celui d’un humain agissant dans un contexte particuliers). Par ce processus, il est possible de se libérer de la honte et de la culpabilité (un parent qu’on aurait auparavant blâmé, par exemple). C’est là un réengagement éthique et une manière importante de donner (Krasner et Joyce, 1995) qui produit des évolutions positives dans les relations avec les générations suivantes et inaugure un premier pas vers un travail plus global de pardon (incluant les opportunités de compensation et les actes ouverts de pardon).
Le processus de reconnaissance de la parentification se poursuit après la thérapie mais il n’appartient plus à la relation avec le thérapeute. C’est d’un autre dialogue dont il s’agit, entre générations, sur la solidarité, la reconnaissance. Pour chaque membre de la famille se met en place une possibilité d’une réconciliation avec son enfance. Ainsi, ce n’est plus l’enfant qui est coupable.

Epilogue : Métaphore

En thérapie, avec les membres de la famille, nous créons et assemblons les pièces d’un puzzle mais nous ne savons jamais à l’avance l’image qui apparaîtra.

 Références

Bowen M. (1978). Family Therapy and clinical practice. New-York : Jason Aroson. Trad française : la différenciation du soi. ESF, Paris, 1984.

Boszormenyi-Nagy I., Krasner B., (1986). Between Give and Take. New-York : Brunner Mazel.

Gilligan C. (1982). In a different voice. Cambridge : Harvard University Press.

Framo J. (1998). Cinquante ans de thérapie familiale. Thérapie familiale : 19, 3, 201-237. (Framo J. (1996) A Personal Retrospective of family field : Then and now. Journal of Marital and Family Therapy, 22, 3, 289-316).

Freud A., (1968). Le Normal et le Pathologique chez l’enfant. Paris : Gallimard. (Edition original : 1965, Londres.

Krasner B., et Joyce A. (1995). Truth, trust and relationships. New-York : Brunner Mazel.

Olson M., Garriti P. (1993). Symbolic loss in horizontal relating. Contempary Family Therapy. 15, 3, 197-208.

Stierlin H. (1979). Le premier entretien familial. Paris : Delarge.

Winnicott, D. W. (1965). Maturationnal proccess and facilating environement. New-York : International Universities Press.

Winnicott, D. W. (1966). L’enfant dans le groupe familial. In Conversations ordinaires. 1988, Paris : Gallimard.

Winnicott, D. W. (1970).Cure. In Conversations ordinaires. 1988, Paris : Gallimard.


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