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Quand la famille s’emmêle, Serge Hefez

Extraits du livre articulés autour de différents concepts

dimanche 7 juin 2009 par Martin Laure

  Quand la famille s’emmêle, Serge Hefez. (2004) Hachette Littératures : Paris


Le texte ci-dessous n’est pas à proprement parlé un résumé mais s’articule plus autour de différents concepts.

(Autorité et frustration

Dans notre société actuelle, la famille est considérée comme une sorte de démocratie dans laquelle tout le monde doit donner son avis avant que la moindre décision puisse être prise et au sein de laquelle l’autorité doit être perpétuellement négociée entre ses différents membres. Les enfants sont de plus en plus consultés pour toutes les options familiales, à tel point que les études marketing montrent qu’ils sont devenus prescripteurs et décisionnaires. Comment ne pas imaginer dans ces conditions qu’ils ont voix au chapitre sur tout y compris sur ce qui ne les regarde pas et que leur avis n’est pas uniquement consultatif ? C’est d’ailleurs ce qui se passe dans la réalité lorsque, au moment de la séparation des parents, on leur demande s’ils préfèrent habiter chez papa ou chez maman. On leur donne ainsi un pouvoir qu’ils ne peuvent pas assumer parce qu’ils ne sont malgré tout que des enfants même s’ils sont des personnes.

La philosophe Hannah Arendt l’a souligné : « l’autorité ne réside ni dans la contrainte ni dans la persuasion mais tout simplement dans la reconnaissance de la hiérarchie, c’est-à-dire lorsque les places et les fonctions sont fixées et reconnues par tous les membres d’une collectivité ».

Les familles contemporaines confrontées aux difficultés inhérentes à l’exercice de l’autorité payent au prix fort les contraintes paradoxales de la liberté. En effet, la personnalité contemporaine cherche à rejeter toute obligation d’appartenance. Seules compte l’identité privée et la devise commune devient « c’est mon choix ». Dans le même temps, le sens de la dette et des loyautés tend à s’effacer. Dans ce contexte, l’autorité n’est plus ressentie comme une instance qui structure mais comme un obstacle à la liberté.

Mais s’en prendre à la société moderne parait simpliste. Il semble que les valeurs partagées par les adultes comme par leurs enfants soient avant tout celles de l’adolescence. D’une part, les enfants se révèlent tirés de plus en plus tôt vers l’adolescence (tenues sexualisée, monde de consommation). D’autre part, les adultes restent longtemps fasciné par le style adolescent (chirurgie esthétique, sport, souci diététique et hygiéniste). Cette crise d’adolescence généralisée qui frappe en même temps toutes les générations abolit les frontières et empêche l’inévitable séparation entre enfants et adultes. Or pour que l’autorité puisse exister, il faut que ces frontières psychiques préexistent. La fusion, souvent inconsciente, entre les différents membres du clan familial, l’absence de différenciation et de frontières psychiques, sensorielles et émotionnelles qui lui sont inhérentes aboutit à une confusion extrême des générations et des sentiments, empêchant certains parents de faire preuve d’autorité.

 Société.

Dans la famille traditionnelle, la survie du groupe reposait sur l’obéissance des individus aux règles de résidence, d’alliance de filiation et de succession. Les règles de la parenté permettaient une correspondance parfaite entre l’organisation de la famille et celle de la société. Aujourd’hui, aux rapports formels de hiérarchie et d’autorité ont succédé des rapports affectifs informels à base de libre choix et d’affinités électives. Contrairement à une idée en vogue, la figure du père ne s’est pas effacée parce que les hommes sont moins virils ou parce qu’ils pouponnent, mais parce que le cadre institutionnel qui lui donnait consistance s’est effacé. Les liens qui soudent la famille ont donc changé : ils se fondent moins sur sa dimension institutionnelle mais davantage sur sa dimension affective. Et les tensions ne se manifestent pas tant sous la forme de conflits (qui consistent à s’opposer à la hiérarchie) que dans une violence liée à la haine inhérente à toute relation affective.

Les familles ont tendance à resserrer leurs liens et à se replier sur elles même, repli qui vient s’ajouter à l’évolution naturelle de la société et au renforcement des liens affectifs et passionnels intrafamiliaux. Ces liens sont comme un nœud coulant qui se rétrécit et finit par étrangler ceux qu’ils relient.
Le syndrome « Tanguy » fait sourire, mais les adolescents sont de plus en plus nombreux à présenter des pathologies qui signalent des difficultés de séparation : phobie scolaire, TS, dépendance au cannabis, trouble des conduites alimentaires.

Le choix individuel et l’affranchissement priment sur les contraintes. Chacun veut pouvoir faire ce qu’il veut et au moment ou il le veut. Et les loyautés sont désormais vécues comme des contraintes. Le paradoxe est que plus on affirme son individualité, plus on veut s’affranchir des lois, moins on est conscient des loyautés qui nous rattachent à nos familles. Devenues inconscientes, les loyautés sont également plus profondes et plus contraignantes. En s’affranchissant des lois et des contraintes familiales, on a l’impression de s’affirmer sans se rendre compte que cette prétendue liberté peut renforcer les loyautés, avec tous les symptômes qu’elles véhiculent.

La violence est inhérente à l’ambivalence des liens familiaux. Cette violence est là en permanence, même si elle ne se déchaîne que de temps en temps, comme dans une bagarre entre frères par exemple. Mais les peurs, les colères, les révoltes, les incompréhensions de l’enfant vont être uniquement attribués à l’hostilité sociale. L’enfant risque alors de développer avec ses parents un sentiment de persécution : ma famille contrer le reste du monde. Il s’agit donc de soutenir les parents et de leur indiquer que, comme dans toute famille où l’on souhaite protéger les enfants de la haine, de la douleur et de l’anxiété, ils n’empêcheront jamais ces sentiments.

 Distances.

Plus les frontières entre soi et l’autre sont mal établies, poreuses, perméables, plus les forces de cohésion pour maintenir le groupe sont grandes et empêchent les individus de se mettre à distance les uns des autres.

Dans une famille, chaque individu doit devenir de moins en moins essentiel au fonctionnement de sa famille d’origine, de moins en moins indispensable aux autres pour pouvoir s’en détacher et constituer à son tour une nouvelle famille. Il peut arriver que les règles qui régissent le groupe familial nient l’autonomie des membres du groupe et interdisent leur épanouissement personnel. L’absence d’autonomie s’exprime dans l’impossibilité de changer de fonction au cours du temps : chaque individu est condamné à se comporter comme le groupe lui impose. La désignation d’un membre de la famille peut devenir irréversible parce qu’elle est estimée indispensable, non seulement pour échapper à un risque momentané d’instabilité, mais aussi pour l’équilibre futur de la famille.

 Rôles et fonctions

Dans tous les clans, il y a une distribution des fonctions et des rôles qui transforme la vie familiale en une dramaturgie, une scène de théâtre ou chacun est assigné à une place et récite sa partition sans s’en rendre compte et sans pouvoir sortir du rôle qui l’enferme.

Nous sommes tous amenés à jouer plusieurs rôles au cours de notre vie (fils, frère, ami, mari, père, chef, footballeur) qui diffère selon le contexte dans lequel nous évoluons. Nous portons différentes étiquettes mais nous restons la même personne. Nous changeons de comportement selon que nous sommes au travail, à la maison, chez nos parents ou en soirée. La fonction se joue dans la complémentarité des rôles que chacun occupe. Contrairement au rôle, qui désigne la place officielle de chacun, elle relie les êtres entre eux, dans une relation plus ou moins saine. Une fonction prend une connotation négative quand elle est assignée de façon rigide et irréversible, surtout si elle est en contradiction avec une fonction biologique comme par exemple la fonction du père attribué à un fils. Aucun des deux ne peut plus développer son espace personnel ; le fils devra toujours se montrer raisonnable et autoritaire, le père fragile, malade ou absent. La situation devient pathologique quand le processus s’éternise. Chacun devient artisan et victime du même piège familial. Or tout se joue dans la complémentarité des fonctions : un fils parfait appelle un frère déficient, un père fragile, un autre père symbolique. Dans cette distribution des rôles, les frontières interpersonnelles s’amenuisent. L’espace personnel se réduit au rôle joué dans le groupe, l’individu se confond avec sa fonction. L‘intimité comme la séparation deviennent impossible.

 Thérapeute

La thérapeute familial travaillera à la manière d’un ethnologue qui débarque sans aucun à priori dans une tribu inconnue dont il ne connaît ni l’histoire ni les us et coutume, les rituels ou la mythologie. Il observera ce clan, conscient que sa simple présence modifie ce qui se passe et cherchera à décrypter la réalité pour tenter de la comprendre en s’efforçant de ne pas faire intervenir ses propres références et sa propre culture afin d’être aussi objectif et impartial que possible. Il tentera de repérer le rôle des parents par rapports aux enfants, le rôle du père par rapport à celui de la mère, la place de la famille élargie et des ancêtres ; il verra comment tout cela s’alimente de contes, de mythologies et de récits. Chaque famille possède une sorte de savoir faire, des ressources et des compétences. Il s’agit de mettre avant tout l’accent sur ces ressources et ces compétences plutôt que sur les échecs, les erreurs, les faiblesses, les absences, les manques, les liens étouffants ou distendus que l’on attribue trop souvent à la forme particulière de la famille en question (c’est parce que les parents sont séparés). Si la famille traverse une crise qui menace les possibilités d’autonomie et d’individuation des uns et des autres, il s’agit d’éviter que cette crise ne s’installe et d’aider les membres du groupe à trouver ensemble les moyens de sortir de l’ornière.

La recherche qui nous anime n’est pas celle de la causalité, càd des responsables de la problématique actuelle mais nous tentons de restituer le symptôme de l’adolescent dans une logique qui le dépasse et qui déborde également sa famille. Cette logique est celle d’une histoire, de relations, de liens complexes, dont chacun n’est détenteur que d’une partie. Une tentative de suicide par exemple sera décryptée dans la thérapie comme une crise familiale mettant en jeu les possibilités d’autonomie de tous les membres de cette famille.

Chercher la cause des problèmes dans les individus, dans leur caractère ou leurs motivations même et surtout inconscientes, nous met dans une situation d’accusation qui divise le monde entre thérapeutes compétents et mauvaises familles et semble stérile. Celui qui est accusé ne pense qu’à se défendre, et certainement pas à résoudre le problème. Penser en termes de processus d’interaction, càd estimer que tous les membres de la famille sont enfermés dans un rôle qui leur échappe et que cet enfermement fige la situation et empêche chacun d’évoluer, permet de sortir du piège de l’accusation réciproque pour travailler dans un contexte de coopération.

Mais dans les familles contemporaines, nous manquons de repères pour déterminer les différents protagonistes : faut-il privilégier les liens biologiques, les liens affectifs ou les liens légaux ? Comment délimiter un groupe familial ? Qui en fait partie, qui en est exclu ? A partir de quel moment, par exemple, l’ami de la mère va-t-il être reconnu comme remplissant une fonction parentale, et ses enfants acceptés comme frères ou sœurs ? En choisissant tel ou tel sous groupe, nous le validons implicitement, nous créons de la famille. La reconnaissance sociale du nouveau couple est fondamentale. Il est important par exemple de savoir à quel moment le nouveau conjoint participe aux différents événements familiaux ou religieux. L’importance de l’enfant du nouveau couple s’avère ici fondamentale. : Un couple parental est plus solide qu’un couple conjugal et c’est à l’occasion de la naissance d’un enfant qu’il acquiert cette reconnaissance.

Les allées et venues entre ce qui se passe ici et maintenant et ce qui se rattache à l’histoire et au mythe familiaux sont également intéressants.