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Les grands courants/grandes écoles de la thérapie familiale

Boszormenyi-Nagy Ivan

La thérapie contextuelle

lundi 6 février 2006

  Ivan Boszormenyi-Nagy : la thérapie contextuelle

Boszormenyi-Nagy est le fondateur de la thérapie contextuelle.

D’origine hongroise, celui-ci a émigré en 1956 aux Etats-Unis. Ses premiers travaux dans le champ des thérapies familiales datent de cette période. La thérapie contextuelle s’appelait au départ « thérapie familiale intergénérationnelle dialectique », puis « psychothérapie familiale intergénérationnelle dialectique », enfin « thérapie contextuelle ». L’approche contextuelle n’est pas un modèle systémique, mais une approche tout à fait originale. Elle regroupe des éléments empruntés à la fois aux thérapies individuelles et aux thérapies familiales classiques. L’apport principal de Nagy est le développement de la dimension d’éthique relationnelle et la façon particulière qu’il a de faire coexister les quatre dimensions de la réalité relationnelle des humains. Le postulat de base de la pensée de Nagy est que l’individuation, et plus tard l’autonomie, ne peuvent se concevoir que dans le cadre d’un contexte relationnel. Ainsi, une thérapie individuelle qui ferait fi du contexte familial n’aurait aucun sens.

Divers auteurs ont également diffusé en français les textes de Nagy : Magda Heireman, Du côté de chez soi (1984), Ammy Van Heusden et Elsemarie Van den Eerenbeemt, Thérapie familiale et générations (1994), Pierre Michard et Guenièvre Shams Ajili, L’approche contextuelle (1996), et Jean-François Le Goff, L’enfant, parent de ses parents (2000).

 Les concepts clés

1. Le contexte

Nagy donne du contexte une définition tout à fait personnelle : il s’agit de « l’ensemble des individus qui se trouvent dans un rapport d’attente et d’obligation ou dont les actes ont un rapport sur l’autre ». Le contexte n’est superposable ni au système d’interaction, ni au système familial. Il en résultera une théorie contextuelle des motivations.

2. La théorie contextuelle des motivations

En complément des motivations classiquement définies en psychologie (besoins biologiques et pulsions inconscientes - lois systémiques), Nagy en ajoute deux autres : les légitimités constructive et destructrice. On parle de légitimité constructive lorsqu’en donnant à un autre, l’individu gagne une possibilité de légitimation et de satisfaction intérieure qui le motivera dans la poursuite d’actes généreux. La légitimité destructrice, quant à elle, fait référence à la situation de la personne lésée qui est poussée à agir par la recherche d’une restitution ou d’une compensation. Nous reviendrons sur ces concepts par la suite.

3. Les quatre dimensions de la réalité relationnelle

Dans la thérapie contextuelle, Nagy distingue et tient compte de quatre dimensions qui forment la réalité psychique et relationnelle d’une personne.

  • La dimension des faits

Cette dimension recouvre les déterminants biologiques et socio-historiques des individus (divorce, déménagement, adoption, handicap, etc.). Ces éléments ont une importance capitale en thérapie contextuelle du fait de leur conséquences sur la « balance éthique des relation », concept qui sera développé plus loin.

  • La dimension de la psychologie individuelle

Cette dimension concerne l’appareil psychique personnel à savoir les déterminants, tels que la force du moi, les mécanismes de défense, l’équipement cognitif, le bagage intellectuel, les fantasmes, etc.

  • La dimension transactionnelle

Cette dimension recouvre les modèles de comportements observables et de communication interpersonnelle. Contrairement aux deux dimensions précédentes, cette troisième dimension exige la présence d’au moins deux personnes. C’est dans cette dimension qu’on retrouve les axiomes de la communication et les lois sytémiques.

  • La dimension de l’étique relationnelle

C’est en cherchant à aider les patients psychotiques que Nagy s’est rendu compte que toute relation avait d’incontournables soubassements éthiques. Sous-jacent au concept d’éthique relationnelle,

Nagy développe la notion de « balance de justice » ou « balance éthique », à savoir l’équilibre de ces relations, la balance entre les mérites acquis et les obligations contractées. Il a montré que les relations interpersonnelles étaient la plupart du temps basées sur des questions de loyauté, de confiance, de fiabilité et d’équité. Nagy a approfondi ces concepts, leur faisant jouer le rôle de puissants moteurs relationnels.

Nagy a tout d’abord utilisé l’image du « livre des comptes » et plus tard celle de la « balance d’équité » pour décrire le rapport d’obligation ou de mérite qui existe entre deux personnes : la restauration de la confiance entre divers protagonistes passent par la possibilité pour chacun d’eux de réclamer leur dû. Pour Nagy, cette notion de justice tient compte des générations précédentes et de la façon dont l’héritage qui en provient sera utilisé par l’individu au cours de sa vie, puis par les générations suivantes.

Nagy a décrit ce phénomène sous les termes de « balance de justice intergénérationnelle ». Une relation est équitable et juste s’il y a un équilibre correct entre ce qui est donné et ce qui est reçu, entre les droits et les obligations. Dans les relations verticales, cet équilibre est à considérer sur plusieurs générations. On reçoit et on donne dans une perspective historique d’héritage et de responsabilité pour les générations suivantes. Quelqu’un peut se sentir lésé, non reconnu dans ce qu’il estime son droit à recevoir de l’attention, de la considération. Il peut parfois tenter d’en faire payer la dette à une victime innocente. On parle alors « d’ardoise pivotante », c’est-à-dire le fait d’adresser la « facture » à quelqu’un qui n’a pas créé la situation mais qui en hérite malgré lui.

4. La loyauté

Ce concept traverse la « dimension de l’éthique relationnelle ».

Nagy fait de la loyauté une force régulatrice des systèmes humains qui en assure la continuité. Pour comprendre ce concept, il faut tenir compte de la réciprocité dans les relations, telle qu’elle a été explicitée dans le point précédent. Pour Nagy cette notion reflète l’idée d’une fidélité de chacun à ses propres origines et de la trace indélébile qui en résulte.

La loyauté familiale/verticale s’ancre dans le fait de la consanguinuité, la parenté, dans le fait d’avoir reçu la vie, et constitue un lien primitif indéfectible. Il existe également une loyauté symbolique, comme dans le cadre de l’adoption. Cependant, la loyauté aux parents d’origine reste toujours quasiment la plus forte. En ayant reçu la vie, l’enfant éprouve un devoir éthique envers ses parents dont il veut s’acquitter : cette loyauté verticale est existencielle et asymétrique.

Aucun enfant ne pourra rendre à ses parents la vie qu’ils lui ont donnée. Il pourra cependant donner ce qu’il a reçu à la génération suivante. Le lien de loyauté aux siens met en jeu des forces invisibles : même lorsqu’on prend des décisions par rapport à d’autres personnes et que l’on fait des choix, on reste souvent loyal à ses origines sans même en être conscient.

Les loyautés horizontales s’établissent au fur et à mesure des nouvelles relations, entre frères et soeurs, avec des amis, un conjoint, etc. Ce sont des relations ou chaque partie se trouve en position d’égalité et se caractérise par des droits et des obligations réciproques. Il s’agit ici de relations symétriques.

Les conflits de loyauté.

Dans la réalité de la vie, les loyautés verticales et horizontales sont confrontées entre elles et provoquent des conflits. Cela amène, à chaque fois à la recherche d’un nouvel équilibre, faute de quoi le système dysfonctionne et le symptôme apparaît.

La loyauté invisible.

Lorsqu’une personne ne peut être ouvertement loyale à ses origines, les loyautés deviennent invisibles. Cette loyauté, non identifiée par la personne, agit sur les relations avec des tiers innocents tels que conjoints, belle-famille, enfants, etc.

La loyauté clivée.

C’est une forme particulièrement grave de conflit de loyauté que l’on voit en oeuvre dans certaines situations où l’enfant est pris dans une guerre totale entre ses parents. De sorte que lorsqu’il en accord avec un des ses parents, il se trouve automatiquement en désaccord avec l’autre parent. Il y a une sorte d’impasse où l’enfant ne peut plus rien donné ni recevoir.

5. La parentification

Ce concept désigne un processus dans lequel une personne en investit une autre, conjoint, enfant, ami, etc. comme parent. Ainsi en est-il dans les relations amoureuses. Mais si ce phénomène de parentification entre les partenaires du couple n’est pas réciproque, la relation s’installe dans un mode qui se rigidifie et se chronisise : le partenaire qui parentifie l’autre attend de recevoir de sa part amour et soins sans condition ni réciprocité ; le partenaire parentifié se retrouve avec une longue liste de devoirs et perd ses chances de recevoir à son tour soins et protection.

Lorsqu’un adulte parentifie un enfant, la hiérarchie des générations s’inverse. De tels mouvements se retrouvent dans toute relation parent/enfant, une position parentale constante de don unilatérale s’avérant émotionnellement intenable. L’enfant peut à ce moment exprimer de la sollicitude à l’égard de son parent. Il apprend ainsi progressivement les rôles de responsabilité qu’il assumera comme adulte. Il est destructeur pour un enfant de le priver de se préoccuper de ses parents. On l’empêche alors de diminuer sa dette filiale.

Cependant, la parentification peut prendre une forme d’exploitation excessive, où les exigences répétitives imposées à l’enfant dépassent son degré de développement. L’enfant sera alors surlégitimé dans sa famille, ce qui l’empêche d’investir ses pairs ou sa scolarité. Parfois aussi, l’enfant est blâmé car il ne réussit pas sa mission. Il vit alors un profond sentiment d’échec, s’en veut et finit par en vouloir à tout le monde.

6. La légitimité

C’est une valeur éthique, la qualification et le crédit accordé à une personne.

La légitimité constructive.

L’individu acquiert des mérites qui vont le légitimer. L’idée est de gagner quelque chose en donnant. La légitimité s’acquiert dans chaque relation. Elle peut aussi s’acquérir par des circonstances injustes qui se manifestent dans la vie d’une personne (p.ex : un handicap), on parle alors de légitimité existentielle. Le nouveau-né, quant à lui, possède une légitimité naturelle, par sa condition naturelle fragile, il a légitimement droit à recevoir soins et attention.

La légitimité destructrice.

Pour celui qui a subi une injustice, la légitimité peut prendre la figure d’une vengeance différée. Si la recherche d’une compensation à laquelle on estime avoir droit doit se faire auprès d’un tiers innocent (selon le principe de l’ardoise pivotante), elle entraîne de nouvelles injustices. Ce tiers lui-même perd en légitimité et développe à son tour un désir de vengeance qu’il exercera sur un nouveau tiers innocent. On parle alors de la « spirale de légitimité destructive ».

7. L’exonération

Ce concept consiste en l’affranchissement, l’épuration d’une dette. Il ne s’agit pas de pardonner, mais d’arrêter de s’épuiser à se faire rembourser cette dette. La personne dépose son paquet (p.ex. en écrivant une lettre) et n’est plus encombrée par sa rage et ses idées de vengeance.

 Comment le problème est-il défini ?

Le symptôme peut être compris comme une manifestation d’une loyauté invisible, de conflits de loyautés allant jusqu’à la loyauté clivée, de parentification pathogène. Il peut être lu en termes de légitimité destructrice, de perpétuation de l’injustice, par le recours à l’ardoise pivotante. Ces différents processus interdisent à l’individu de poursuivre harmonieusement sa croissance, son épanouissement personnel, son autonomisation.

 L’objet de l’observation

L’analyse de la situation se base sur les quatre dimensions de la réalité relationnelle. L’évaluation des relations en terme d’éthique relationnelle est primordiale. L’intervenant est notamment attentif aux capacités de chacun à prendre soin en mobilisant ses ressources résiduelles et, par ce moyen, d’acquérir une légitimité constructive.

 Les objectifs de l’intervention

L’objectif principal de la thérapie est d’aider chacun à poursuivre son développement personnel et à accéder à une autonomie véritable. Le thérapeute y parvient en amenant les membres d’une famille à se légitimer. Ce qui nécessite la restauration de l’éthique relationnelle en rétablissant la balance de justice et en développant chez chacun des capacités de donner, de prendre soin, d’être responsable, mais aussi de recevoir.

 Les outils de l’intervention

Dans cette approche, les outils de l’intervention ne sont pas dissociables de la position de l’intervenant, qui est son premier outil de travail. L’intervenant doit mobiliser les ressources relationnelles en encourageant les comportements de soin vers l’autre, plutôt que de se concentrer sur la dispartion du symptôme. Il cherche auprès de chaque membre de la famille un mérite qui puisse être reconnu. Enfin, l’intervenant veillera à relier l’autodémarcation et l’autovalidation des personnes à leur responsabilisation. L’autodémarcation définit la capacité d’un individu de se définir comme un moi autonome et individuel. De son côté l’autovalidation recouvre l’aptitude d’une personne à acquérir une légitimité par l’intégrité relationnelle plutôt que par le pouvoir, le prestige ou l’amour propre. Le thérapeute reconnaît le crédit acquis par une personne en position de victime désignée. Il autorise l’expression du chagrin, de la douleur, de la colère qui accompagne l’expérience injuste.

 La position de l’intervenant

La « partialité multidirectionnelle » est une position particulière de l’approche contextuelle. Il s’agit de prendre successivement et systématiquement parti pour chaque membre de la famille présent et absent. Cette stratégie va permettre la mise en place d’un contrat thérapeutique multilatéral qui prendra en compte l’intérêt de toutes les personnes pouvant être affectées par ses interventions.

L’intervenant tente d’être empathique à l’égard de chacun et d’accorder du crédit à tous les membres de la famille, mêmes absents, mêmes décédés, et porte attention aux générations à venir. L’attitude d’empathie consiste à s’imaginer comment un membre de la famille se sent lorsqu’il avance dans la description de ses perspectives personnelles et de ses intérêts conflictuels.

Le but du thérapeute contextuel est de comprendre comment chacun des membres de la famille perçoit la réalité et dans quelle mesure cette vision affecte les autres. Le thérapeute s’adresse à tour de rôle à chacun des membres de la famille pour explorer quelle est la part de vulnérabilité ou de responsabilité qu’il a à l’égard des autres. Le thérapeute choisit en général la personne la plus blessée comme premier interlocuteur. Bien évidemment, l’intervenant s’engage activement dans le processus. Son attitude personnelle, lorsqu’il essaie d’établir un dialogue « juste » avec chacun, peut soutenir les efforts de chacun à suivre cet exemple.


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