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Résumé

Le deuil impossiblle

mardi 19 octobre 2010 par Son Martine

Le deuil impossible

L’objectif de cet ouvrage est de sensibiliser le lecteur, qu’il soit psychothérapeute ou non, à l’importance de la place des absents dans la chorégraphie familiale.

La relation intrasystémique.
La plupart des modèles thérapeutiques s’articulent sur l’analyse de la relation narcissique (de moi à moi), la relation duelle (le couple, la relation mère-enfant, le transfert patient-analyse, etc.), ou la relation triangulaire (le triangle œdipien, la relation couple-thérapeute, etc.).

On pourrait considérer que tout se passe comme si la relation strictement à deux n’existait pas, comme si elle avait toujours lieu « à trois ». Même si un lien entre 2 individus est si intense qu’on le qualifie de fusionnel ou symbiotique, il se définit alors par l’impossibilité d’y inclure quelqu’un, par l’exclusion de tout tiers. Ce dernier participe donc bien, en tant qu’extérieur à l’équilibre de cette relation.
L’auteur ne conçoit pas l’existence d’une relation purement dyadique. Le tiers est toujours indispensable, qu’il soit « intrusif » ou interventionniste, qu’il soit passif …

Le tiers pesant

Le tiers pesant est celui dont la présence (physique ou évoquée) est quasiment indispensable à la « bonne » équilibration des relations à l’intérieur d’un système. Alors que chacun peut être un tiers pour deux autres, et ce aussi bien à son insu que de façon consciente voire même volontaire, le tiers pesant se voit attribuer, ou prend, une fonction spécifique et permanente de tiers dans les relations intrafamiliales.

Si au contraire, cette fonction peut être remplie par plusieurs personnes différentes selon le moment, sans que ce rôle ne soit attribué de façon figée, elle parlerait de tiers léger. Dans ce dernier cas, il s’agit d’une fonction que chacun de nous peut remplir
transitoirement, mais dont il peut se dégager ou être déchargé rapidement et facilement.

Ackerman (1967) avait déjà remarqué que dans des familles perturbées, certains membres se coulent dans des rôles émotionnels qui rigidifient leur manière d’interagir, aussi bien à l’intérieur de la famille qu’à l’extérieur. Parmi ces rôles, il identifiait celui de la brebis galeuse, celui du génie mais aussi celui du sauveur ou du guérisseur. Elle aurait tendance à considérer que ces rôles, à partir du moment où ils « collent à la peau » de leur acteur, en font des tiers pesants dans la mesure où l’équilibre émotionnel du système ne pourrait plus en faire l’économie sans risquer de profonds bouleversements auxquels il n’est peut-être pas préparé. Ces tiers pesants sont donc des garants essentiels de la protection de l’équilibre émotionnel du système, régulateurs, des distances affectives entre ses membres.

Le départ (sous quelque forme que ce soit)- d’un tiers léger est facile à vivre : le système trouvera rapidement un autre partenaire pour remplir cette fonction. Par contre, l’éloignement ou la mort d’un tiers pesant confrontera la famille ou le couple à un deuil beaucoup plus difficile à élaborer et à terminer.

Lorsqu’une famille décide de s’adresser à un intervenant, elle le fait pour une ou plusieurs raisons explicitement liées à u inconfort psychologique. Se rendant compte que l’intérêt porté aux absents des familles constituait une entrée souvent riche pour un processus thérapeutique, elle fut amenée à me poser une autre question. Les familles, couples ou individus la consultent pour des raisons très variées : sommeil agité du bébé, énurésie, anorexie, baisse du niveau scolaire de l’enfant, toxicomanie, fugue, agressivité de l’adolescent, tensions ou violences dans le couple, dépression, etc. Comment se fait-il alors que, souvent, l’abord (même dès la première séance) des absences donne rapidement une orientation différente à une thérapie pourtant sollicitée pour une raison précise et non superficielle ?

Pourquoi, si l’absence était à ce point douloureuse, les familles ne viennent-elles pas consulter d’emblée pour ce problème ? Sa première interprétation fut que le symptôme, quel qu’il soit, permettait de démasquer la souffrance liée à une absence ingérable. Le deuil ne pouvait se faire dans des conditions où l’absence n’était ni reconnue ni acceptée.

Cette forme de lecture est commune dans le champ systémique où l’accent est mis sur la fonction protectrice remplie par le symptôme vis-à-vis de l’homéostasie familiale.
Elle s’est ainsi rendu compte qu’il existait des ressources dans les familles qui leur permettaient de garder discrètement (de façon « recouverte ») leurs absents plutôt que d’en faire le deuil ; elle a commencé à s’interroger sur le sens que cela pouvait avoir pour elles, comme pour nous, thérapeutes. Tout se passe comme si certaines familles se voient dans l’impossibilité de recréer un nouvel équilibre et tentent donc de maintenir plus ou moins l’ancien en niant l’absence, et donc ce changement qui pourtant la bouleverse. Le deuil est dans ces conditions quasi impossible puisqu’il y a tentative d’effacer l’absence. La famille vit dans un manque qu’elle ne peut reconnaître, sous peine d’en souffrir puisqu’il est irrémédiable pour elle.
Elle se demandait quelle était la partie jouée par le thérapeute dans le processus d’émergence des absents au sein de la rencontre thérapeutique. Elle les désignerait provisoirement comme des absents « recouverts » : ils ne sont ni ostensiblement reconnus ni profondément cachés ; ils ne sont pas enterrés, mais seulement provisoirement recouverts pour ne pas gêner pour ne pas être vus. Elle a pu constater que tous ces professionnels de l’aide ont fréquemment un rôle important dans leur propre famille.

Ces psychologues, médecins, éducateurs, psychiatres, assistants sociaux, infirmiers, etc., vont devenir des tiers pesants professionnels. Le choix d’une profession dans le domaine de l’aide psycho-médico-sociale est donc le signe d’une vocation précocement suscitée. Ayant commencé très tôt à jouer un rôle actif dans la régulation des relations intrafamiliale, le thérapeute a été en quelque sorte un thérapeute pour sa famille. Il s’est senti investi d’une responsabilité au niveau de la rééquilibration de la balance affective de sa famille d’origine. Le thérapeute a été « mauvais thérapeute » dans sa famille et cherche donc un système thérapeutique où il sera efficace et compétent, quitte à pouvoir par la suite réutiliser ses qualifications avec les siens. En tout cas, il se retrouve partiellement dans un rôle de celui qui va tenter d’aider…

Ces thérapeutes vont donc être touchés par les attentes des patients, car elles font vibrer en même temps leurs propres zones de sensibilité fiées à leur évolution de tiers pesant. Des résonances peuvent donc en particulier s’amplifier autour de cette fonction de tiers pesant, chez le groupe patient comme chez le thérapeute,…

Le thérapeute a donc une histoire systémique qui a laissé des traces en lui, sous la forme de zones de sensibilité singulières qui vont servir d’hameçons ou de points d’accrochage dans ses relations.

Tout se passe comme si l’évolution du système thérapeutique s’articulait à l’intersection de trois histoires :
• Celle de la famille avec le futur thérapeute, laquelle débute dès l’émergence de l’idée d’aller consulter (ce qui peut se passer avant qu’il y ait un consensus à ce propos),
• Celle du thérapeute qui choisit cette fonction ou profession très tôt, bien avant qu’il ait commencé à pratiquer, et
• Celle qui va se construire à partir de la première rencontre de tous les acteurs du système thérapeutique

C’est à partir de cette intersection de temps diverse que va se construire le temps du système thérapeutique. C’est à l’intersection de ces histoires que peuvent émerger des zones de résonances singulières. Elles vont s’inter pénétrer et se reconstruire au sein du réseau relationnel du système thérapeutique.

Au lieu de masquer l’absence en reprenant le relais de sa fonction nous allons confronter le système thérapeutique au deuil non fait et initier un travail de résolution de ce deuil.

La manière de gérer cette séparation dépend des ressources personnelles du thérapeute également. Il est touché ici dans ses manières singulières de vivre les séparations, de prendre de la distance et de pouvoir ne plus se considérer comme un tiers pesant indispensable. S’il joue toujours ce rôle dans sa propre famille, s’extraire de ce type de fonction dans le système d’intervention sera difficile, mais pourrait avoir lieu avec l’aide de la famille qui consulte.

L’utilisation des concepts de tiers pesants et légers implique la prise en compte de la façon dont peuvent se vivre la prise de distance, le départ, la mort, la confiance dans les ressources d’autrui et la conscience de la non-indispensabilité de notre présence, que celle-ci soit active ou passive. Elle implique donc à la fois une reconnaissance personnelle de nos compétences, mais en même temps une forme de modestie, d’humilité devant l’évidence que d’autres peuvent en développer de semblables

Deuil et fantômes
Bien avant que l’on élabore le modèle du tiers pesant, elle a eu mon attention attirée par la complexité du travail de deuil qui à mon sens, est toujours influencé par les contextes émotionnels et socio-culturels.

La fonction qui leur était impartie dans la famille rendra plus ou moins aisé le deuil à faire par ceux qui sont confrontés à leur absence

Lorsque les processus de distanciation ne peuvent être menés jusqu’au bout, cet auteur constate souvent l’existence de deuils non résolus, plus anciens. Ils fragilisent toutes les expériences de prise de distance ultérieures

Ces tiers absents participent, bien plus que les photos épinglées au mur ou collées dans un album, à l’homéostasie affective du système familial. Parfois, leur absence physique est à ce point intolérable – leur présence étant indispensable à la protection du système – qu’il y a recherche d’un remplaçant. Le thérapeute consulté ne pourrait-il remplir cette fonction de masquer le vide et en même temps d’occulter tout processus de deuil ?

De nombreux cliniciens ont constaté le nombre élevé de familles qui consultent peu après le décès d’un proche. Elles arrivent à nous fréquemment souffrant de divers types de symptômes, aussi bien comportementaux (énurésie, fugues, baisse du rendement scolaire…) que psychiatriques ou psychosomatiques, qui sont apparus ou se sont amplifiés peu de temps après la mort du proche. Non seulement elles ne font aucun rapprochement entre la mort et l’apparition du problème, mais de plus, ce premier événement n’est même pas cité dans la liste des changements vécus par la famille aux alentours de l’époque de l’émergence du symptôme.

Si on explore l’hypothèse selon laquelle le symptôme aurait la fonction de détourner la famille d’une confrontation à une absence insupportable, on peut alors suspecter que rien ne s’y est mis en place pour permettre à un processus de deuil de s’enclencher.
Tout se passe comme s’il avait fallu gommer la disparition pour préserver l’équilibre du système.

Le deuil remplit une tâche psychique précise : il a la fonction de détacher du mort, les souvenirs et les espoirs des survivants.
Bowlby (1980) élargit la définition du deuil à l’ensemble des processus psychologiques, conscients et inconscients, déclenché par une perte. Bowlby décrit quatre phases que vont traverser les individus endeuillés :
1. Phase d’engourdissement, qui dure habituellement de quelques heures à une semaine. Elle peut être interrompue par des explosions de détresse ou de rage extrêmement intenses.
2. Phase de languissement (manque) et de recherche de la personne perdue, qui dure quelques mois, parfois des années.
3. Phase de désorganisation et de désespoir
4. Phase d’un degré plus ou moins élevé de réorganisation
E. Kübler-Ross (1969) a étudié également les étapes habituelles du processus de deuil. Je les rappelle brièvement ici : le déni, la colère, le marchandage ou négociation, la dépression, et enfin l’acceptation.

Le fantôme
La mort de l’un des membres de la famille entraîne une rupture d’équilibre du système familial, qui aboutit, selon les réactions, à une crise ou au rétablissement d’une homéostasie fondée sur un nouvel état d’équilibre. Dans ce dernier cas, il y a soit réorganisation et reprise d’évolution, soit maintien de l’ancienne organisation avec remplacement du défunt par un nouveau tiers pesant. Ce dernier peut apparaître sous la forme d’un symptôme qui rappelle par sa singularité le disparu, et qui dédouble le patient qui le porte en l’être sain ou normal qu’il était précédemment et le patient auto et hétéro-désigné qu’il est devenu aujourd’hui. Nous sommes d’ailleurs fort proches ici d’une autre forme de maintien de l’ancienne homéostasie : celle incluant la présence d’un fantôme réincarné au travers du symptôme en un des membres de la famille, ou au contraire, flottant, sans corps.
Comme dans les légendes écossaises, le fantôme marque le retour d’un mort qui n’a pas été réellement enterré dans les rites. La non-résolution du deuil permet au fantôme de devenir membre intégral du système familial.

« Le deuil impossible »
Familles et tiers pesants
Edith GODBETER-MERINFELD
Edition « de boeck »


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