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Cicatrices psychiques et création artistique

mercredi 9 février 2011 par Lastreto Susana

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CET INFINI JARDIN

 « Cicatrices psychiques et création artistique »

Conférence de Susana Lastreto, écrivain, metteur en scène, prononcée lors du Colloque du Cefa à Paris sur le thème « les cicatrices psychiques » et aimablement donnée au site.

On m’a demandé de faire une conférence sur les « Cicatrices psychiques » et j’avoue que j’ai le trac…Conférence est un mot qui fait bien peur, il est si solennel… Parlons plutôt de jardins, puisque
l’intitulé de cette redoutée conférence est, justement, « Cet infini jardin ».

« Cet infini jardin » est le nom de ma dernière pièce. C’est l’histoire de trois enfants de six, huit et onze
ans, pressés de grandir. C’est l’été, un été particulier où le monde autour d’eux se défait, change
irrémédiablement, où ils découvrent que pour les adultes, le père, la mère, les tantes, les amis de
passage, la vie est compliquée, difficile. Eux, les enfants, voient la souffrance des adultes, leurs
lâchetés infinies, leurs peurs, le manque d’amour entre le père et la mère, l’absence du père : ils ne
comprennent pas, ils tentent de comprendre, ils s’inventent un monde, ils essayent de s’échapper, de
mourir, d’inventer d’autres mondes par les moyens de l’art. La petite fille a onze ans, elle s’appelle
Hirondelle, elle veut voler loin et d’ailleurs elle sait voler, à cet âge-là on sait voler…

Dans l’une des scènes, elle dit à sa mère « Quand je serai grande, j’écrirai des histoires ».
Aujourd’hui face à vous, je crois que la meilleure façon de vous parler est celle de vous raconter une
histoire, celle d’une petite fille plus jeune que le personnage de ma pièce.

Elle a six ans, l’âge où chez
moi, en Uruguay, on commence à aller à l’école. Un autobus vient la chercher le matin très tôt,
tellement tôt qu’il fait encore nuit et alors pendant que l’autobus va de maison en maison, elle
contemple l’aube, le ciel qui devient rose, puis jaune pâle, puis encore et encore plus lumineux, puis le
soleil qui apparaît. Comme on vient la chercher en premier, elle est toute seule dans le bus quand elle
quitte la maison et elle est heureuse parce que pendant un bon moment elle peut rêver tranquille,
avant que le bus ne se remplisse d’autres petites filles, qu’elle trouve terrifiantes.

Car cette petite fille là
est terriblement timide, timide à en mourir.

À l’école, la maîtresse fait l’appel et elle ne répond pas,
sa voix ne sort pas, elle a la gorge serrée. Le moment de la récréation est un supplice, elle n’ose pas
approcher une autre fille, elle reste dans un coin en espérant que quelqu’un viendra lui parler, en
souhaitant très fort que la récréation s’arrête, en souhaitant revenir dans la classe : elle est excellente
élève. Les camarades de classe sont terrifiantes : une lui a tordu les doigts de la main en prétextant
un jeu, les autres se moquent d’elle parce qu’elle arrive à l’école coiffée d’un bonnet en tricot bleu que
sa grand-mère lui a tricoté. Sa mère l’oblige à le porter sous prétexte qu’elle est fragile des oreilles,
qu’elle peut attraper facilement des otites.

Aucun membre de sa famille ne voit jamais la vraie petite fille : ils ne voient que son apparence. Son
sourire-cette petite fille était toujours souriante- je le vois dans les photos, et ses grands yeux tristes
qui démentaient le sourire, et puis un petit corps très agile, plein de santé.

Mais la vraie petite fille est très différente, elle est une plaie, une plaie vive, elle se voit la chair à vif,
toute rouge, ensanglantée. Parfois des croûtes se forment sur sa peau et elle est encore moins belle à
voir, elle est comme un monstre. Puis les croûtes tombent et derrière il n’y a pas la peau neuve mais
encore des plaies. Ce que je vous dis n’est pas une image littéraire, mais l’exacte description de ce
que cette petite fille sentait et imaginait de son corps. Et il a fallu beaucoup d’années pour que cette
représentation du corps s’estompe et fasse place à un corps sain, sans blessures, à un corps
cicatrisé. Et je parle à dessein de corps et de cicatrices dans le corps parce c’est dans le corps que
s’incarnent, il me semble, les cicatrices psychiques. Il a fallu des années pour qu’elle fasse, comme on
dit, peau neuve.
Elle se voit aussi comme une enveloppe trop petite avec un trou au sommet pour laisser passer la tête
avec ses grands yeux qui regardent tout et surtout ce que les enfants ne doivent pas voir, avec des
oreilles pour écouter tout et surtout ce que les enfants ne doivent pas écouter.

Et que voit-elle et qu’entend -t-elle ? Je me le suis souvent demandé en lisant mes textes qui me
semblent toujours être l’oeuvre de la petite fille et non de moi. Qu’a-t-elle vu de si horrible, de si
insupportable, qu’est-ce qui la meurtrissait au point de lui rendre de soi-même cette image d’un corps
charcuté, ensanglanté, impossible à toucher parce que ça faisait si mal, un mal insoutenable ?

Fondamentalement l’absence d’amour et pourtant il y avait de l’amour dans sa famille, mais il était
déséquilibré, il n’y en avait que d’un côté, ou peut-être qu’il était trop fort d’un côté et si faible d’un
autre. D’un côté un trop plein d’amour, une immense attente de l’amour qui comble, qui rassure, qui
protège, qui calme ; de l’autre une non-écoute de cet amour, une non-réponse, le silence, le mépris,
l’absence absolue, un gouffre, un abîme. Et le sentiment de la terrible injustice faite à ceux qui aiment
par ceux qui n’aiment pas, par ceux qui méprisent cet amour. La petite fille vivait très fort dans sa
propre chair le désamour de son père pour sa mère, la haine de la grand-mère paternelle pour sa
mère : elle ne savait pas qu’elle vivait cela, mais elle le vivait.
Les enfants voient tout, les enfants savent tout et après, en grandissant, ils oublient ou croient avoir oublié.

« Depuis que je suis partie d’ici je ne sais rien de moi », dit le personnage d’Hirondelle adulte à la fin de
la pièce. Et son double, Hirondelle enfant lui répond « Si, tu sais encore voler ».

Il me semble qu’aujourd’hui, moi non plus je ne sais rien de moi, j’apprends petit à petit ce que je suis
et aussi ce que les autres sont à travers ce que j’écris. C’est l’enfant qui sait, cette petite fille. Cet
enfant me précède, elle est toujours devant moi. Elle a été le témoin, le devin, elle a vu ce qui était
caché, elle a percé les secrets, deviné les mensonges. Des images me traversent : ma mère qui sort
d’une chambre, l’été, dans la maison des vacances au bord de la mer. Elle est en larmes, je suis
assise dans le salon, elle passe devant moi, elle ne me voit pas. Je sais que mon père est dans la
chambre, mais il ne sort pas. Je suis abandonnée dans ma détresse, mon malheur de voir ma mère
pleurer, personne ne dit rien, n’explique rien. Plus tard on fera comme si de rien n’était, on jouera au
tennis, on recevra des amis pour l’apéritif.

Un soir ma grand-mère entre dans ma chambre, en larmes, elle m’embrasse, s’en va. Ma mère
s’assoit sur une chaise en face de mon lit, en silence. Je demande pourquoi ma grand-mère ne m’a
pas fait ce soir les nattes qu’elle me fait d’habitude avant d’aller me coucher. J’ai de très longs
cheveux. Ma mère me dit que ma grand-mère est très triste. Alors je demande où est mon parrain,
l’homme avec qui vit ma grand-mère et qui n’est pas là ce soir. Ma mère me dit qu’il est parti en
voyage et je sais tout de suite qu’il est mort. J’ai quatre ans et demi. On n’en parlera plus.

De l’univers de cette petite fille que j’étais les êtres disparaissent et l’on ne sait pas où ils vont, ni pourquoi ils
disparaissent. Ils laissent un énorme vide, le sentiment d’une perte irrémédiable que l’on ne comble
avec rien parce qu’on n’en parle pas, parce que l’on répond avec des mensonges aux vérités que les
enfants exigent.

J’écris depuis toujours. A l’école on nous donnait des sujets, des rédactions, comme on disait à
l’époque, et il fallait écrire quelques pages : cela allait de « Mon souvenir de vacances » à « Un coucher de soleil » en passant par « La vache, source de richesses dans la campagne uruguayenne ».

J’écrivais des textes que l’on considérait si rares et poétiques que l’on m’envoyait les lire de classe en classe
pour que les autres élèves comprennent ce que c’était d’écrire bien.

À mon grand désespoir, car je
souffrais horriblement, étant terriblement timide, comme la petite fille de mon histoire dont je vous
parlais au début. Et je ne connaissais rien aux vaches, il fallait inventer. Mais c’était aussi l’occasion
d’une revanche : à ce moment-là, pendant que je lisais avec un filet de voix mes textes devant des
inconnues dans une autre classe que la mienne, une autre petite fille en moi était fière d’être écoutée,
d’avoir quelque chose de plus que les autres, quelque chose qui lui donnait du pouvoir, qui la vengeait
des moqueries subies à cause du petit béret bleu, de sa timidité, de sa voix qui ne sortait pas de sa
gorge.
« Vous raconterez votre premier chagrin. »Mon premier chagrin sera le titre de votre prochain devoir de
français".

Nathalie Sarraute raconte ainsi l’une de ses naissances à l’écriture, l’une des premières fois
où elle a compris le pouvoir des mots, les sentiments que ce pouvoir éveille et aussi la jouissance que
la manipulation des mots et de l’histoire que l’on invente procure. Je vous en lis un extrait dans une
des pages de son livre « Enfance ».

"De retrouver un vrai chagrin ? (…) Et quel avait été le premier ?(…) Ce qui me fallait, c’était un chagrin
qui serait hors de ma propre vie, que je pourrais considérer en m’en tenant à bonne distance…cela
me donnerait une sensation que je ne pouvais pas nommer, mais je la ressens maintenant telle que je
l’éprouvais…un sentiment… De dignité, peut-être… (…) et aussi de domination, de puissance…"

Dignité, domination, puissance. Voilà des découvertes : la petite fille découvre derrière sa peau
écorchée une autre petite fille pleine de haine et de rage, qui voudrait se venger de ceux qui la font
souffrir et qui soudain en prend conscience. Qui comprend qu’elle a un pouvoir que d’autres ne
possèdent pas et ça la remplit d’un bonheur intense et au même instant, elle se divise encore.

Il y a une troisième petite fille qui apparaît, qui est impatiente de grandir, de changer de peau. Qui se voit
comme une larve et qui voudrait devenir papillon. Larve aussi parce qu’elle se sent incomprise, elle se
voit ou se croit maltraitée ; larve est le mot qui me vient et qui est associé à un sentiment indescriptible
de se sentir collé au sol et de voir s’approcher de grosses chaussures qui vont absolument vous
écraser. Celle-là, celle qui veut à tout prix grandir pense que la clé du bonheur se trouve dans le fait
de cesser d’être enfant. Que l’enfance est synonyme d’impuissance, d’emprisonnement, qu’en
devenant adulte elle comprendra le monde, le fonctionnement du monde, des relations humaines, le
pourquoi de l’amour et du désamour, elle dévoilera les secrets et les mensonges et surtout que les
souffrances vont s’arrêter. Cette petite fille- là croit que la souffrance est constitutive de l’enfance et
que les adultes ne font rien pour épargner aux enfants ces souffrances parce qu’eux-mêmes ils les ont
oubliées et ils ont oublié l’enfant en eux. Ou ils l’ont tué.

Mais l’autre petite fille, celle qui est écorchée et qui sait tout,sait aussi que la souffrance ne s’arrête
pas en grandissant et donc elle ne voit pas d’issue, aucune issue possible, aucune guérison possible
aux blessures : elle veut mourir, elle ne le dit pas avec ses mots là, mais elle veut disparaître.

« Apparaître, scintiller et comme mourir », est la définition que Jean Genêt donne de l’acteur. Et je
revois la petite fille, l’autre, la deuxième, pleine de rage qui a découvert le pouvoir des mots,
« apparaître, scintiller et comme mourir » devant ses camarades devenues public attentif, public
admiratif découvrant que la petite fille au petit béret bleu est aussi une autre, qui peut captiver,
apprivoiser, réclamer l’amour, l’amour, encore l’amour, l’amour de tous et toutes, l’amour multiplié par
centaines, par milliers dans le futur, plus loin, l’amour d’un public adulte, dans une salle de théâtre, par
exemple. L’amour des adultes et l’amour des enfants, cette impossible équation aux yeux de la petite
fille, serait finalement possible. Elle découvre aussi la liberté, celle qui fait si cruellement défaut dans
le monde de l’enfance, la liberté de manipuler les sentiments des adultes, de leur faire croire ce qu’on
veut, de les tromper si on veut, de les faire pleurer et de les mépriser pour leur aveuglement, parce
qu’ils ne se rendent pas compte qu’on les manipule.

Je cite encore Nathalie Sarraute dans le même livre « Enfance » :

"(….) …je ne pouvais pas espérer trouver un chagrin plus joli et mieux fait…plus présentable, plus
séduisant…un modèle de vrai premier chagrin de vrai enfant…la mort de mon petit chien…quoi de
plus imbibé de pureté enfantine, d’innocence. Aussi invraisemblable que cela paraisse, tout cela je le
sentais…"

J’ai rencontré Nathalie Sarraute il y a quelques années, j’ai eu la chance d’aller chez elle, dans son
grand appartement : il y avait un long couloir qui m’était étrangement familier et après me sont
revenues des images de l’appartement de ma grand-mère à Buenos Aires et des odeurs anciennes .

Je revois Nathalie Sarraute qui à un certain moment s’en va trottinant, elle était très âgée, dans le
couloir et disparaît dans les profondeurs de l’appartement et j’ai retrouvé les sensations de moi toute
petite, dans le grand couloir de ma grand- mère et quelqu’un s’en va, disparaît.

Quand j’ai lu
« Enfance », je me suis sentie si proche, mon enfance de la sienne, j’ai revu sa silhouette s’éloignant
dans le couloir, c’est pourquoi j’en parle aujourd’hui. On écrit toujours depuis l’enfance, je le crois
profondément.

L’ornithorynque est un animal unique, c’est bien l’unique animal de son espèce. Il vit en Australie.
C’est un mammifère, mais il pond des oeufs, a les pattes palmées comme un canard, vit la plupart du
temps dans l’eau. Surtout il porte ce nom étrange qui fait rêver. Il y a deux jours, j’ai vu sur la 5, par
hasard, une émission sur l’ornithorynque et je me suis souvenue de la petite fille.

Son père lui parlait
de l’ornithorynque et il lui disait qu’il était unique et je sais que la petite fille entendait derrière ses mots
« toi, ma fille, tu es unique ». Elle voulait entendre ces mots-là, je ne sais pas si elle les a entendus un
jour, mais le mot ornithorynque et l’animal ainsi nommé avaient le pouvoir de faire apparaître
l’Australie et la mer et la Grande Barrière de corail, les plages, les requins… Tout cela était magique
et rendait soudain magique le père de la petite fille : il pouvait dire "quand tu seras grande, on ira
ensemble en Australie" et ces mots ouvraient la porte à l’amour tellement désiré et elles étaient
comme un baume très suave étalé sur ses plaies. Et c’est ainsi que ce mot est resté gravé dans ma
mémoire et que lorsque j’ai vu cette émission à la télévision (d’ailleurs c’était la première fois de ma
vie que je voyais le fameux ornithorynque !)j’ai revu la petite fille écrivant pour la première fois ce mot
sur son cahier. Elle cherchait à inventer une histoire pour l’offrir à son père, une histoire avec le mot
ornithorynque, une histoire pour lui plaire, pour devenir unique.

Mais la petite fille n’a pas réussi à trouver une histoire, moi j’ai oublié l’ornithorynque jusqu’à il y a deux
jours, devant la télévision. Et j’ai alors pensé à mon père et aussi, je ne sais pas pourquoi, les
chemins sont mystérieux, à Nathalie Sarraute et à ma première pièce, « Couples ».
Lorsque je l’ai mise en scène, j’ai découvert en regardant le spectacle, la même image qui vient de si
loin, de je ne sais où et qui était réapparue dans l’appartement de Nathalie Sarraute : l’image d’une
femme très âgée, belle, qui s’éloigne dans un couloir. Dans la pièce, Arlette Balkis, l’actrice qui
incarnait le rôle d’une femme très âgée, porteuse de toutes les générations, double du personnage de
la jeune fille protagoniste de la pièce, s’éloignait en murmurant :"Pleurez mes yeux mon père qui n’est
plus là depuis tellement d’années, tellement. Pleure mon ventre l’enfant que je n’ai jamais laissé
naître, jamais. Et toi mon amour, pourquoi es-tu parti pour toujours de cette terre. Pourquoi n’es-tu pas
parti pour toujours de ma mémoire. Pourquoi m’as-tu laissé vieillir sans que tes mains me bercent. Toi
mon amour que j’ai connu si jeune, si jeune mon amour, je me souviens". Et ainsi j’ai eu l’impression
d’avoir en moi toutes les images, les mots, les histoires, les secrets, les souvenirs perdus à
reconquérir et de les redécouvrir, de les faire apparaître sur scène, à travers les textes .Des choses
qu’une autre sait avant moi, qu’elle me souffle, comme jadis le faisaient les souffleurs avec les acteurs
à la mémoire défaillante. Et la petite fille a découvert qu’un seul mot peut faire surgir tellement d’autres
et avec eux des histoires, des images, des odeurs, des sons, la vie. Que dans le mot ornithorynque
était contenu un univers et que les mots ont le pouvoir de panser les blessures.

Pour en revenir à la petite fille, aux petites filles, il y a eu bagarre entre elles, la guerre et donc encore
des blessures, des morts, des résurrections. L’écorchée se moque de l’autre, de celle qui a découvert
le pouvoir des mots, le pouvoir des histoires et celle-ci reproche à l’autre, celle qui veut grandir, sa
naïveté : a -t-on jamais vu un adulte heureux ? Pourquoi donc vouloir grandir, être si pressé
d’abandonner le seul territoire où l’on peut encore rêver, transformer le monde, en inventer des
nouveaux ?

Le jardin de l’enfance est infini et plein de promesses. Il est rassurant et en même temps dangereux :
la nuit il cache des monstres. Les petites filles puisent dans le jardin de leur enfance la sève qui leur
permettra de résister aux intempéries futures. Celle qui est pleine de haine et de rage se dit qu’un jour
le monde saura qui elle est, qu’elle est forte est sauvage, capable elle aussi de tordre les doigts à ses
camarades de classe. L’autre, l’écorchée, voit sa peau se recouvrir de croûtes très dures, très laides.

En dessous, la peau ne ressent plus rien, mais ne rien sentir est un autre visage de la souffrance.
Celle qui voulait grandir est partie un jour, devenue jeune femme. Elle est venue vivre en Europe
parce qu’il fallait peut-être mettre de la distance comme on dit, (la fameuse distance !) entre soit et soi.
Et comme ça il y a eu tout à coup seize mille kilomètres entre le jardin et la petite fille, entre le jardin et
moi. Et un long chemin avant que la petite larve ne se transforme en papillon. Entre temps, celle qui
voulait grandir vite et celle qui avait découvert le pouvoir des mots sont toutes deux devenues
muettes. Et seule l’écorchée, couverte de croûtes a continué son chemin.
Pourquoi en devenant femme cette petite fille est-elle devenue muette ? Je me le suis souvent
demandé. Peut-être parce qu’elle fut envahie par une autre langue, celle de la vie quotidienne, celle
du travail, qui est une passion, le théâtre, et que de ce fait sa langue maternelle s’éloigna de plus en
plus, comme la vieille dame de la pièce, comme Nathalie Sarraute dans son couloir. Elle s’en alla loin,
elle se coucha dans le jardin lointain.

La langue maternelle est celle de la douleur, de l’exil, même si cet exil a été voulu, cherché et il faut
du temps, beaucoup de temps avant qu’elle ne revienne petit à petit, sur la pointe des pieds, sous
forme de poèmes, de textes brefs, parce que j’ai le sentiment de ne plus savoir écrire en espagnol.
Il a fallu peu à peu retrouver ce monde perdu de là-bas, non pas tel qu’il était vraiment -je ne sais pas
quelle était sa réalité exacte-mais comme la petite fille l’avait perçu. Il fallait trouver un moyen de faire
tomber les encombrantes croûtes qui recouvraient le corps de la petite fille parce qu’elles
enlaidissaient la femme (et je suis une femme très coquette…) parce qu’elles la "gênaient aux
entournures" comme dit l’écrivain Cami à propos de l’un de ses personnages féminins qui se fait
empailler…
Il a fallu mourir à une langue pour retrouver ce dont cette langue-là parle. Naître à une autre langue
pour pouvoir dire ce que je vous dis en ce moment. Il a fallu mourir à une langue pour ne pas mourir
tout court. C’est comme ça que je me suis mise à écrire en français. Aussi parce que j’aime beaucoup
mon chat, qui comme le savent tous ceux qui ont des chats, est un autre soi-même. Il m’arrivait d’avoir
envie de tuer mon chat…alors je me suis mise à écrire des nouvelles. Des fois, je le regarde et je lui
dis : « tu l’as échappé belle aujourd’hui, j’ai écrit trois nouvelles ! ».
Autrefois je voulais être archéologue, mais il n’y avait pas en Uruguay d’études d’archéologie alors j’ai
renoncé. Mais je m’aperçois que je fais aujourd’hui un peu un travail d’archéologue : il s’agit de faire ressurgir un monde enfoui, de rendre visible ce qui était caché, de retrouver un certain passé et donc
aussi ma langue maternelle, qui redevient peu peu familière, dans laquelle j’écris parfois, dans laquelle je me traduis, faisant ce voyage aller-retour, je dirais : entre deux jardins.

Je ne peux pas dire que la petite fille écorchée a disparu, elle traverse toujours la vie avec son béret
en laine sur la tête. « Nena, ponete la gorrita… » Nena est un mot très doux pour appeler les petites
filles chez moi et veut dire justement, petite fille. « Petite fille mets ton béret… » Mais je peux dire qu’elle
a fait peau neuve. Quand je la regarde parfois, je vois que son corps est tout rose, recouvert d’une
peau très fine, fragile. Il porte des milliers de traces à peine visibles, c’est comme une très légère toile
d’araignée qui le recouvre.
Ce qui était su et puis fut oublié pendant longtemps, voit le jour et efface une blessure tout en laissant
la trace. L’écriture n’est pas délivrance ni guérison d’un mal de vivre mais la condition même de mon
existence. Elle est le projet de travailler sur une infinie variation du même sujet : le monde vu à travers
les yeux d’un enfant qui souffre. Le monde transformé, réinventé, succession infinie de fictions où les
mêmes personnages se croisent, se perdent, se rencontrent, se contredisent, vivent un événement et
son contraire. Il ne s’agit pas de dévoiler une vérité cachée mais plutôt de mentir encore et encore
pour inventer une autre vérité, plus vaste, qui pourrait rejoindre d’autres jardins, atteindre les
blessures universelles, me rapprocher des autres, de tous les autres.

La mise en scène de mes textes est l’aboutissement logique de cette écriture lorsque j’écris pour la
scène. Puisqu’il s’agit de réinventer un monde que j’ai connu, de récupérer la mémoire de ce qui a été
perdu, il faut aussi laisser surgir les images, les miennes, celles qui sont toujours là, enfouies.
Retrouver la mer bleue, les hortensias, les murs de la chambre d’enfant, les portes cachant les
secrets.
L’écriture est une activité solitaire, nécessite la solitude. J’ai toujours eu peur de devenir folle en
écrivant. Il me semble que folie et solitude sont cousines, mais comment ne pas être seul quand on
écrit ? Le théâtre est communauté, partage, compagnie. Le théâtre a les pieds plantés dans la terre,
l’écriture a la tête dans les nuages. Entre la tête et les pieds il y a le corps, le corps qui s’agite, hurle,
rit, pleure, dort, s’éveille. Le théâtre que je défends est celui des corps, des passions, des sentiments.
C’est dans le voyage entre théâtre et écriture, entre solitude et communauté qu’un certain équilibre
peut exister.

Il me semble toujours ne rien savoir et être une passeuse : à travers moi passent les sentiments de
ceux qui m’ont précédé dans ma famille, ceux qui par exemple ont été frustrés d’un accomplissement
artistique rêvé et jamais atteint, ceux qui n’ont jamais pu parler, ceux envahis par la peur, ceux qui ont
frôlé la folie, la mort. Je pense être porteuse d’un drame, un drame que je ne connais pas, que je
pressens tapi très loin dans mon histoire, dans celle de ma famille. J’ai choisi de mettre en scène la
mort tant redoutée à travers un personnage, L’Enfant de la Mort, dans ma pièce « Cet infini jardin ». Il
meurt à chaque fois que le poids du monde est trop lourd pour ses frêles épaules : il a six ans…

Mais
L’Enfant de la Mort est aussi joyeux et plein de vie. Il meurt et il ressuscite : la mort est passage et
transformation et l’enfant va de l’avant, les vielles choses doivent mourir pou qu’un monde nouveau
naisse.
Je ne sais toujours pas comment j’écris. C’est toujours la petite fille qui sait, elle va de l’avant, elle me
précède, je la suis. Aujourd’hui j’ai cherché devant vous, avec vous, le chemin toujours mystérieux qui
remonte aux sources de la création artistique. Je sais seulement qu’il est là, qu’il avance, qu’il court au
bord d’une désormais invisible mais toujours indélébile cicatrice. Et comme le dit Shakespeare à la fin
de « Hamlet » : le reste est silence.

Susana Lastreto

 Pour connaître l’auteur :

Susana LASTRETO PRIETO

Susana Lastreto Prieto est une artiste « polyphonique » : écrivain, metteur en scène, actrice, enseignante… mais le tout se résume à un mot : l’écriture. Elle écrit avec les mots, l’espace, les corps des acteurs, son propre corps et parfois le silence.
Née en Argentine, elle a vécu et étudié en Uruguay avant de voyager à Paris pour suivre les cours de l’Ecole de théâtre de Jacques Lecoq où elle enseigne actuellement. Elle vit en France depuis les années 80.

Elle a choisi le français pour écrire le théâtre, mais continue d’écrire en espagnol des nouvelles et des poèmes. Son rêve est celui de continuer à se déplacer dans les deux langues, passant de l’une à l’autre selon les besoins de son projet artistique, toujours entre deux cultures, deux mondes qui peuvent parfois se mêler, se reinventer, se subvertir. Et si elle reste toujours « d’ailleurs », sapo de otro pozo , elle est néanmoins ancrée ici et maintenant.

Elle a écrit une dizaine de pièces publiées aux Editions La Fontaine, Lansman, L’Amandier et en espagnol dans la revue du CELCIT (Buenos Aires). Elle est invitée à la prochaine manifestation littéraire « Les Belles Latines » qui aura lieu dans plusieurs villes de France en octobre 2008.

Elle a obtenu le Prix de la meilleure nouvelle francophone en 1989, concours RFI et le Prix des Gens de Lettres en 2000. (Bordeaux) pour le manuscrit de son roman Le monsieur du mardi.

Ses pièces ont été toutes mises en scène par elle même ou d’autres, dont Agathe Alexis .( Dans l’ombre, théâtre de l’Atalante en octobre 2007)
Actrice, elle a joué sous la direction de nombreux metteurs en scène, dont Alfredo Arias, Agathe Alexis ou Michel Dezoteux en Belgique.

Son solo, Nuit d’été loin des Andes ou dialogues avec mon dentiste, qu’elle joue avec la bandonéoniste Annabel de Courson lui a valu le prix de la meilleure actrice au Festival International de Santa Cruz en Bolivie dans sa version en espagnol.

Elle dirige la compagnie G.R.R.R, (Groupe Rires, Rage, Résistance), ainsi que le festival En compagnie (s) d’été , subventionné par la Mairie de Paris au Théâtre 14 Jean - Marie Serreau et partage, convaincue et joyeuse, l’aventure des EAT (Écrivains Associés du Théâtre) depuis sa création.

 Ou encore :

Susana LASTRETO PRIETO

Née à Buenos Aires, Argentine
Susana Lastreto Prieto suit des études de Lettres à Montevideo en Uruguay, remporte un prix de poésie en 1969, puis part pour l’Europe en 1973 pour suivre les cours de l’école de théâtre de Jacques Lecoq.
Des ateliers d’Ivry d’Antoine Vitez aux neiges de Holstebro dans le sillage d’Eugenio Barba, aux expériences du « tiers-théâtre », elle sillonne plusieurs pays à la recherche d’un théâtre « différent ». En Belgique, aux côtés de Michel Dezoteux, elle participe aux spectacles du Théâtre Elémentaire, joue seule La Tempête de Shakespeare et est la dernière Susn de Susn d’Achternbuch au Théâtre Varia avant de partir s’installer à Paris.

Dans cette ville tant rêvée par les Argentins et les Uruguayens, après quelques années de luttes et de rôles sous la direction de Alain Mollot, Laurence Février, Roland Topor, entre autres, elle rencontre Alfredo Arias. Avec lui, elle joue Cachafaz, Faust, Cabaret Coconut, collabore sur des spectacles en tant qu’assistante, et surtout, découvre et explore un monde : celui de la musique, du cabaret, du music-hall. Mondes dont le métissage, le mélange, feront désormais partie de ses préoccupations en tant qu’auteur et metteur en scène.
Au sein de la Compagnie Frasil qu’elle fonde avec François Frapier, elle met en scène ses pièces : Noeuds, Strip-Tease, Trans-Amaranta, Couples, Le Cancan des corps guerriers, Et l’an qui passe, La Dictée... et aussi des adaptations d’oeuvres littéraires de poètes ou écrivains français et étrangers : Arthur Rimbaud, Proust, Senghor, Maryse Condé, Ricardo Prieto, Colette (Les Nuits du fauve, d’après L’Envers du music-hall).

Toutes ses pièces sont disponibles aux éditions La Fontaine. Certaines sont traduites en espagnol et jouées en Uruguay et en Argentine.
Elle écrit par ailleurs des nouvelles et elle est lauréate en 1989 du Prix de la meilleure nouvelle francophone au concours RFI (publiée dans le recueil Lépreux aux éditions Hatier).

Un roman à ce jour inédit, Le Monsieur du mardi, un livret pour mini-opéra contemporain, Mardi, Place aux fleurs, des nouvelles publiées dans la revue NYX, et encore tant de textes à naître sur le papier...

Cet Infini Jardin a reçu l’aide à la création de la DMDTS en 1999.

« Mon théâtre met souvent en scène des enfants, leur douleur, leur perplexité face au monde des adultes. Il s’agit pour moi d’écrire un théâtre concerné par le monde contemporain, simple, qui éveille la réflexion, mais aussi les émotions, les sentiments. Un théâtre qui mélange les genres, qui passe soudain de la douleur à la joie, du rire aux larmes, un théâtre où l’on parle de sujets graves et profonds avec beaucoup de légèreté, un théâtre qui parle de la « grande histoire » à partir de la « petite histoire » des gens. Un théâtre où s’enchaînent les mots, la musique, où la chronologie est bousculée, où le temps est aboli. Un théâtre proche de la vie, de ses abîmes et de ses éclats. »

 Pour citer cet article :

http://www.systemique.be/spip/article.php3?id_article=712


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