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Le deuil

Par Cécile Paesmans Psychologue

vendredi 3 mars 2006 par Paesmans Cécile

Nous avons choisi le thème du « deuil de l’enfant et de l’adolescent après le suicide d’un de ses parents » pour élaborer notre mémoire de fin d’étude.

En effet, les domaines du deuil et du suicide ont toujours suscité un attrait particulier chez nous. Cet intérêt a pris naissance au départ d’une expérience personnelle et s’est développé à travers nos expériences de stage, nos lectures et notre participation à plusieurs conférences traitant ce thème.

Si la littérature consacrée au deuil est abondante, le deuil après suicide, en particulier chez l’enfant, est un sujet à ce jour peu abordé dans la littérature scientifique, voire même inexistant, au vu de nos recherches, dans la littérature systémique.

Cette constatation a renforcé notre motivation à investiguer le domaine de l’après-suicide chez l’enfant. En effet, ce dernier étant un être en pleine évolution et l’épreuve de deuil interférant sur son processus de développement, il nous paraissait important d’étudier les conditions favorables qui permettent à un enfant de pouvoir continuer son développement personnel malgré le suicide d’un de ses parents. Des éléments facilitateurs du deuil avaient déjà été étudiés par des auteurs tels que Leclercq et Hayez, Bacqué et Hanus ou Vaneck ; nous désirions cependant mettre au jour des éléments qui s’appliqueraient au deuil d’un enfant, et plus particulièrement après le suicide d’un de ses parents.
Tel était l’aspect qui nous était le plus familier et questionnait de la façon la plus prégnante notre expérience personnelle. Par la suite, vu la difficulté de trouver des sujets ayant perdu un parent par suicide durant leur enfance, nous avons élargi notre champ de recherche aux personnes ayant perdu un de leurs parents par suicide durant leur adolescence.

Il nous paraissait insuffisant de nous limiter à l’étude du deuil de l’enfant et de l’adolescent de façon individuelle. En effet, comme Hanus le signale, l’enfant calque son deuil sur celui de son entourage ; de ce fait, la prise en compte des aspects interrelationnels du processus de deuil et donc de l’implication de l’entourage dans celui-ci, nous semble avoir des impacts sur les caractéristiques, le type et la durée du deuil. C’est pourquoi notre mémoire de fin d’étude s’inscrit dans une perspective systémique.

La première partie de ce travail présente notre cadre théorique. Elle propose une synthèse non exhaustive de la littérature concernant différents aspects contenus dans le thème de notre mémoire et se subdivise en quatre chapitres.
Un premier chapitre interroge le concept de deuil chez l’adulte. Nous commençons par nous arrêter sur une explication du deuil « normal » que nous envisageons dans une double perspective. La première est synchronique : nous y développons le deuil en tant que mécanisme psychologique en nous basant sur Freud. La deuxième est diachronique : nous y abordons le deuil en tant que processus en nous rapportant aux écrits de Bowlby et Hanus. Ensuite, nous présentons les perturbations qui peuvent faire suite au deuil, en détaillant les deuils compliqués et pathologiques.
Un deuxième chapitre élargit le thème du deuil à l’enfant et à l’adolescent, objet de notre mémoire. Nous référant principalement à Hanus ainsi qu’à Leclercq et Hayez, nous abordons le deuil chez l’enfant et l’adolescent ainsi que les différentes psychopathologies qui y sont liées. De plus, nous tentons de mettre au jour les particularités de ce deuil selon les différentes phases de développement de l’enfant et de l’adolescent.
Dans un troisième chapitre, nous proposons un rapide coup d’œil sur le concept du suicide et plus particulièrement sur les notions de crise et de contagion suicidaire ainsi que sur les différents sens que peut acquérir l’acte suicidaire, tels que décrit par Baechler. Ensuite, nous tenterons de cerner quelques spécificités du deuil après une mort par suicide, en nous basant principalement sur les ouvrages de Fauré, Keirse et Quidu-Richard. Nous terminons ce chapitre en étudiant les réactions spécifiques d’un enfant dont le parent s’est suicidé, sur base de quelques articles trouvés à ce sujet : Lachal, Geneste, Loubeyre, Durand et Coudert (1998), Hanus et Sourkes (1997) et Keirse (2000). Face à ces réactions souvent intenses, nous voyons aussi l’intérêt d’un contexte de deuil favorable et d’un accompagnement particulier pour les endeuillés.
Finalement, nous abordons dans notre quatrième chapitre le deuil familial. En effet, à la suite de Pereira, nous élargissons notre étude sur le deuil chez l’enfant et chez l’adulte à une perspective familiale. Après une description des mécanismes de défense du deuil familial ainsi que de son travail de deuil, les écrits de Bowlby et Goldbeter nous aident à explorer les notions de scripts et de tiers pesants.

Dans notre partie empirique, un premier chapitre présente notre méthodologie de recherche qui se base sur des études de cas. Notre hypothèse de recherche, l’explication du déroulement des entretiens de même que la méthode d’analyse s’y trouvent également.
Dans un second chapitre, nous présentons l’analyse de trois entretiens réalisés auprès d’adultes ayant perdu, durant leur enfance ou leur adolescence, un de leur parent par suicide. Ces entretiens individuels ont pour but de répondre à notre hypothèse : l’enfant ou l’adolescent qui vit dans un milieu lui offrant une « base familiale de sécurité » suffisante, telle que nous la définissons dans ce mémoire, pourra continuer son développement personnel malgré la souffrance occasionnée par le suicide de son parent. Chaque analyse individuelle se termine par une discussion présentant des éléments de réponse à notre hypothèse. Notre démarche de recherche est exploratoire car elle aborde un domaine encore peu développé à notre connaissance.

Enfin, au sein de notre conclusion générale, une discussion des résultats permet d’émettre un ensemble d’hypothèses au regard de nos analyses et d’apporter des éléments de réponse à notre hypothèse générale ainsi que « des pistes éventuelles futures » pour la recherche dans ce domaine.

CHAPITRE 1 : LE DEUIL CHEZ L’ADULTE

1.1. DEFINITION DU MOT DEUIL

Le mot latin dolere (souffrir) est à l’origine du mot dol qui a donné en français « deuil », mais surtout douleur. Le deuil est un « état affectif douloureux provoqué par la mort d’un être aimé ». Il désigne aussi une période, « la période de douleur et de chagrin qui suit cette disparition » (Encyclopoedia Universalis cité dans Bacqué et Hanus, 2000, p. 20).

Selon de Broca (1997), qui souligne les sens multiples du mot deuil, celui-ci « suggère autant l’événement aigu autour du décès d’un être cher que les signes extérieurs du deuil consacrés par la coutume voire la période après le décès appelée « travail du deuil » » (p. 7).

Hanus et Sourkes (1997) complètent cette définition en relatant l’évolution du sens du mot deuil au cours de ces dernières années. En effet, depuis toujours, le deuil désignait les usages et coutumes qui accompagnaient la mort de quelqu’un. Mais, depuis les années qui ont suivi la dernière guerre, ce mot est utilisé pour nommer la réaction psychologique, essentiellement individuelle, à la perte d’un être cher. Ils expliquent ce glissement de sens par le déni que montrent les sociétés actuelles vis-à-vis de la mort.

Le deuil revêt ainsi de multiples aspects. Il comprend des comportements physiques où le corps hurle sa douleur par son déchirement intérieur. C’est un état psychologique au cours duquel sentiments, pensées et émotions mobilisent l’esprit. Et, c’est enfin un événement social et relationnel qui influencera son rapport à soi-même et à autrui.

En 1915, Freud emploiera le terme deuil dans un sens encore plus large. Pour lui, l’expression « être en deuil » peut faire référence à la fois à la mort de quelqu’un, mais aussi bien à celle d’une chose ou d’une valeur. « Le deuil est la réaction habituelle à la perte d’une personne aimée ou d’une abstraction mise à sa place, la patrie, un idéal, la liberté, etc. » (Freud, 1940, p. 146).

Cette définition du travail de deuil sera élargie par Bowlby (1969) qui souligne l’importance, chez un individu en deuil, de l’acceptation de changements dans son environnement extérieur et dans son monde de représentation interne ainsi que de la réorganisation de son comportement d’attachement. L’acceptation de ces changements et de cette réorganisation permet à l’endeuillé d’aboutir ainsi au renoncement de l’objet perdu et d’effectuer un deuil sain (Bowlby, 1969).

Il ne faut cependant pas confondre personne endeuillée avec personne malade même si l’endeuillé est une personne souffrant psychiquement et physiquement (de Broca, 1997). Hanus et al. (1997) confirment ceci en parlant du deuil comme d’une expérience universelle, bouleversante, difficile à penser et à comprendre mais non comme une maladie. C’est avec le temps que ce vécu de deuil pourra être pensé, compris et élaboré. Le travail psychique que la personne endeuillée doit fournir est indispensable pour continuer à aller de l’avant, continuer à vivre, en essayant d’intégrer à la vie l’expérience de la mort (Bacqué et al., 2000).

De plus, d’après Fauré (1995), deux deuils ne sont jamais comparables. Certes, on pourra toujours retrouver de grandes lignes communes dans le déroulement du processus de deuil mais les façons de réagir et de penser sont souvent très différentes d’une personne à l’autre.

« Le deuil est à la fois un et multiple » (Hanus et al., 1997, p. 92). Il n’y a pas une « bonne » ou une « mauvaise » façon de faire un deuil. Ce qui est important c’est ce que chaque individu vit, ressent après la mort de quelqu’un qu’il a aimé. « Chaque être, unique par son inné et par son acquis, vivra chaque deuil de manière spécifique » (de Broca, 1997, p. 1).

1.2. LE DEUIL « NORMAL »

Certains auteurs, tel que Freud notamment, se sont attachés à décrire l’aspect synchronique du deuil en l’envisageant en tant que mécanisme psychologique. D’autres, parmi lesquels Bowlby, ont adopté un point de vue diachronique en s’intéressant au deuil en tant que processus, et décrivent un nombre variable de stades par lesquels le sujet endeuillé doit passer pour réaliser son deuil.

1.2.1. Le travail de deuil

Freud introduit, pour la première fois, la notion de travail de deuil en 1915, dans un article appelé « Trauer und melancholie » (Deuil et mélancolie).
D’après Freud (1940), c’est l’intégration de la perte qui paraît fondamental dans le deuil après la mort. Selon lui, le deuil a la fonction de détacher du mort, les souvenirs et les espoirs des survivants ; il remplit ainsi une tâche psychique bien précise. Cette fonction fait notamment référence à la condition sine qua non de la réalisation du deuil, et constitue, selon Freud (1940), le « travail du deuil ». Ce travail et le déroulement clinique du deuil constituent une expérience unique pour chacun.
Freud explique la réaction émotionnelle du deuil comme étant le résultat d’un examen de la réalité et la découverte que l’objet aimé n’existe plus, ce qui entraîne l’attente que la libido abandonne toutes ses relations avec lui. A l’encontre de cette exigence surgit la résistance spontanée à tout abandon d’une position libidinale. Ensuite, l’endeuillé désinvestit progressivement l’objet aimé et la réalité finit normalement par s’imposer. Il y a alors résolution du deuil mais ce travail psychique se réalise lentement et demande à l’individu en deuil beaucoup de temps et d’énergie psychique. La fin du deuil est considérée par Freud (1940) comme une guérison : « le moi redevient libre et sans inhibition » (p. 148).

Mélanie Klein (1940) apporte un élément nouveau au travail de deuil tel que décrit par Freud, en y soulignant l’importance du soutien de l’entourage. Selon elle, la personne en deuil passe par un état maniaco-dépressif modifié et transitoire, qui ne peut être dépassé sans notamment le soutien et la sympathie de l’entourage.

Elle a également développé un modèle fondamental dans lequel « elle compare le processus de deuil avec le développement des mécanismes de défense associés à la douleur suscitée par la perte du sein de la mère » (Klein citée dans Pereira, 1998, p. 33).

Tout deuil serait la reviviscence d’un deuil originel, celui de la séparation avec la mère. Cette séparation correspond à la période où l’enfant commence à reconnaître sa mère comme une personne à part entière, ayant sa vie propre et des rapports avec d’autres personnes. Une fois cette reconnaissance établie, l’enfant aura la possibilité de voir s’éloigner sa mère sans se sentir abandonné. Cela va lui permettre d’explorer son univers extérieur, et surtout psychique. La tristesse, emprunte de l’agressivité de l’enfant vis-à-vis de sa mère qui le laisse, suit la désillusion face à celle qui ne lui est pas entièrement dévolue. Cette phase indispensable, appelée « position dépressive » par Klein, « permet la maturation de l’enfant et constitue le prototype de ses réactions ultérieures à la perte » (Klein cité dans Bacqué et al, 2000, p. 24).

Hanus (1998), psychiatre et psychanalyste contemporain, accorde tout comme Freud (1940) beaucoup d’importance à l’intégration de la perte dans le travail de deuil. Tous deux décrivent ce travail de deuil comme débutant par un examen et une acceptation de la réalité. Mais, par la suite, là où Freud insiste sur le détachement du mort, des souvenirs et des espoirs des survivants comme fonction principale du travail de deuil, Hanus, quant à lui, met principalement en évidence la transformation de la relation que l’endeuillé avait avec le défunt en une nouvelle identification. Il souligne aussi l’importance de la réactivation, au moment du décès, des sentiments ambivalents éprouvés par l’endeuillé envers le défunt et ravivant chez lui des sentiments inconscients de culpabilité. De plus, Hanus s’oppose à Freud quant à l’explication de la terminaison du deuil. En effet, selon Hanus (1998), « le terme du deuil est atteint lorsque le sujet a retrouvé sa liberté » (p. 119). Il précise cependant que « si le moi redevient libre, il ne redevient pas comme avant » (Hanus, 1998, p. 119). Le deuil même normal est donc, selon lui, une épreuve dont on ne sort pas indemne. Par contre, Freud (1940) considère la fin du deuil comme une guérison dans laquelle « le moi redevient libre et sans inhibition » (p. 148).

Trois grands mouvements du travail de deuil s’effectuent au sein de la douleur, de la régression et de la remémoration :

  • l’acceptation de la réalité ;
  • l’intériorisation de l’objet perdu et les identifications ;
  • les sentiments inconscients de culpabilité.

La première attitude universelle devant la réalité de la mort est le refus qui va parfois jusqu’au déni. La première grande tâche du deuil est de nous amener à accepter progressivement la réalité.

Au début, c’est la réalité matérielle des faits qui voudrait être refusée mais ensuite, ce sera surtout la réalité psychique de la perte qui devra être travaillée, c’est-à-dire essentiellement la douleur morale et les changements internes qu’ils entraînent (Hanus et al., 1997).

Cela prendra du temps pour que la personne endeuillée puisse accepter sa douleur, ses ressentiments, cet état d’abandon et sa colère. Cette colère est généralement tournée vers l’objet perdu qui a laissé l’endeuillé seul, sans pourvoir aux conséquences de l’abandon. Elle est, selon Fauré (1995), « un moyen psychique de protection et une « riposte » saine à l’agression » (p. 65).

La colère est cependant souvent mal tolérée dans notre société et encore moins de la part d’une personne en deuil. Cela a malheureusement comme conséquence de provoquer chez l’endeuillé le refoulement de cette colère entraînant des sentiments de honte et de culpabilité vis-à-vis de lui-même (Fauré, 1995). L’expression de ces émotions douloureuses et du chagrin est le signe que le travail d’acceptation de la réalité matérielle et psychique est en train de s’effectuer (Hanus et al., 1997).

L’étape suivante consiste en un mouvement de renforcement de l’intériorisation de la relation avec la personne décédée. Dans le deuil, la dimension intérieure s’intensifie et prend la place de la réalité matérielle qui nous prive radicalement de tous les éléments objectifs qui constituaient notre relation avec le défunt. C’est maintenant à l’intérieur de nous que l’être aimé se trouve.

Nous le retrouvons à travers l’évocation des souvenirs avec les proches, le besoin d’en parler, etc. Par la suite, le rappel des souvenirs deviendra plus intime. Dans sa dimension consciente, ce mouvement a pour objectif de conserver la mémoire du disparu, de lui accorder comme une survie, tout ceci n’empêche cependant en rien le travail deuil de se faire inconsciemment, par le biais de la remémoration et de la confrontation au principe de la réalité de la mort de la personne aimée (Hanus et al., 1997).

Le travail de deuil, selon Hanus (1998), « implique donc à la fois un début suffisant d’acceptation de la réalité, de soumission à la réalité et le renforcement de l’intériorisation de la relation avec l’objet » (p. 136). Dans ce mouvement d’intériorisation, le deuil fait réactiver les processus identificatoires de l’endeuillé. En effet, le travail de deuil ne consiste pas uniquement à se détacher de l’objet perdu mais principalement à transformer la relation que l’endeuillé avait avec lui en une nouvelle identification. L’identification est définie par C. Fauré (1995) comme « le processus qui consiste à s’approprier certains traits ou certains comportements d’une autre personne » (p. 100).

L’identification, selon lui, aurait pour fonction, généralement de façon inconsciente, de maintenir le lien et de faire perdurer une relation au travers de gestes quotidiens. Les éléments hostiles qui existaient dans la relation entretenue avec le défunt, généralement refoulés, interviennent dans les identifications du deuil. Celles-ci peuvent être positives ou négatives, selon que l’endeuillé intègre des qualités ou des défauts du défunt. Ces différents aspects décideront du destin du travail de deuil.

Le troisième grand mouvement du deuil est le travail sur les sentiments inconscients de culpabilité. La culpabilité est, selon C. Fauré (1995), « un sentiment normal et prévisible auquel toute personne en deuil est un jour ou l’autre confrontée » (p. 73). De fait, le deuil, même le plus normal, implique un mouvement régressif de profondeur et de durée variables, qui ravive les sentiments inconscients de culpabilité. Ces derniers, différents des sentiments de culpabilité conscients qui sont en relation avec la réalité concrète (culpabilité engendrée par l’endeuillé lui-même ou par le regard et les paroles de l’environnement), reposent donc sur notre ambivalence foncière.

C’est la mort qui réactive le vécu de la perte et met au jour cette ambivalence. L’énergie des pulsions amoureuses d’une part se transforme en douleur, et d’autre part alimente les pulsions hostiles. L’agressivité éprouvée par l’endeuillé s’en trouve renforcée. « Nous nous sentons toujours responsables de la mort de l’aimé en raison des sentiments ambivalents qui comportent toujours des souhaits de mort, au moins inconscients » (Hanus 1998 , p. 143). S’en prendre à l’objet intériorisé ne ferait qu’accroître notre culpabilité.

Agresser les proches semble malaisé car nous avons encore besoin d’eux dans cet état d’abandon. De plus, la diminution et/ou l’absence de rites et de cérémonies de deuil, ainsi que la tendance actuelle de ne plus manifester son chagrin en dehors du cercle de l’entourage, ne facilitent pas l’apaisement des sentiments de culpabilité qui ne trouvent à s’exprimer que dans la souffrance de l’état dépressif. Deux grands moyens s’offrent alors à nous pour apaiser notre culpabilité de deuil.

Premièrement, nous pouvons continuer de cultiver le souvenir du défunt, nous tentons ainsi de réparer et cela nous soulage.

Deuxièmement, nous pouvons nous imposer nombre de restrictions au niveau des diverses possibilités de satisfaction, nous nous punissons ainsi indirectement.

L’histoire personnelle, familiale, le rôle joué par l’endeuillé au moment de la découverte du décès ainsi que toutes les phases de l’après décès influencent, selon A. de Broca (1997), l’inscription du sentiment de culpabilité dans le psychisme de l’endeuillé. La seule issue consiste à accepter la responsabilité de ce qu’on a fait et de ce qu’on a été. Reconnaître cette culpabilité dans les limites de ce qu’on pouvait faire ne va pas l’annuler mais c’est un moyen de cesser d’être autant sous son contrôle.

1.2.2. Le processus de deuil

Il est toujours difficile de diviser l’évolution d’un processus humain en différentes étapes clairement distinctes les unes des autres. En effet, comme nous l’avons déjà souligné plus haut, à une personne donnée correspond un deuil donné. Ainsi, la lecture des différentes phases du deuil décrites ci-dessous par les divers auteurs nous semble devoir se faire davantage dans l’optique du vécu des personnes en deuil « en général » et non dans celle d’une personne en particulier, les différentes phases du deuil pouvant paraître alors fausses ou incomplètes.

Pour expliciter le processus de deuil, nous nous sommes intéressée aux auteurs de référence : J. Bowlby et E. Kübler-Ross et plus particulièrement à un auteur récent, M. Hanus.

a. J. Bowlby

Dès 1929, John Bowlby, médecin et psychiatre britannique, s’intéressa aux conséquences psychopathologiques des carences maternelles en se basant notamment sur l’étude d’enfants séparés de leurs parents, menacés de séparation ou vivant une discontinuité dans les soins parentaux. Lors de cette étude, il remarqua que ces derniers adoptaient des stratégies de contrôle et de priorité quant aux liens qu’ils pouvaient créer. Les mères déprimées favorisaient ce type de comportement chez leurs enfants, et ceux-ci étaient ensuite très sensibles à la moindre rupture. Pour rendre compte de ces observations, Bowlby mit sur pied la théorie de l’attachement, largement développée depuis.

Pour lui, l’être humain est programmé génétiquement à s’attacher à une figure d’attachement. C’est une question de survie de l’espèce puisque le bébé humain naît immature et dépendant de son environnement.

Au travers des relations précoces que le bébé va développer avec son entourage, il va se construire et intérioriser un modèle d’attachement qui lui donnera une sécurité de base (attachement sécure) ou une insécurité anxieuse (attachement anxieux). Un attachement sécure permet de supporter la séparation d’avec la figure d’attachement et de développer de la curiosité pour explorer l’environnement. Sécurité et exploration de l’environnement sont étroitement liées dans la théorie de Bowlby.

La théorie de l’attachement est proposée par Bowlby comme cadre conceptuel pour l’étude du deuil. Ses différents travaux sur la problématique de l’attachement confortent l’idée que « la sensibilité dépressive à l’âge adulte peut être corrélée à la perte précoce d’un parent dans l’enfance » (Bowlby cité dans Bacqué et al, 2000, p.25). Ces propos ne sont pas sans nous rappeler ceux de Klein (voir supra) qui accordent également beaucoup d’importance à la phase de séparation mère-enfant et aux sentiments qui en découlent, phase appelée par elle « position dépressive ». La manière dont l’enfant vivra cette dernière lui servira de prototype dans ses réactions lors de deuils ultérieurs.

Bowlby décrit quatre phases que vont traverser les individus endeuillés :

1. La phase d’engourdissement.

Celle-ci peut être interrompue par des explosions extrêmement intenses de détresse ou de colère. Elle dure habituellement de quelques heures à une semaine. La personne endeuillée n’arrive pas encore à croire en la réalité de la perte.

2. La phase de languissement

et de recherche de la personne perdue. Elle dure quelques mois, parfois des années.

3. La phase de désorganisation et de désespoir.

4. La phase de réorganisation.

b. E. Kübler-Ross

Nous faisons maintenant une parenthèse pour parler d’un auteur souvent cité dans la littérature du deuil : E. Kübler-Ross. Elle aussi a étudié les étapes habituelles du processus de deuil et en décrit cinq :

  • la première est le refus et l’isolement, suivie de l’irritation, puis viennent
  • le marchandage,
  • la dépression, et enfin
  • l’acceptation (Kübler-Ross, 1975).

Nous ne nous attarderons cependant pas sur ces cinq étapes car Kübler-Ross, dans ses divers ouvrages, s’est intéressée principalement au processus de deuil dans les derniers instants de la vie ; ce qui n’est pas l’objet de notre mémoire.

c. M. Hanus

Michel Hanus est psychiatre, psychanalyste, docteur en psychologie et président de la société de thanatologie ainsi que de l’association « Vivre son deuil » en France.

Il travaille depuis longtemps sur les différents aspects théoriques du travail de deuil ainsi que sur les conséquences de la mort à travers ses aspects historiques, sociologiques et culturels.

Cet auteur, influencé tant par Freud que par Bowlby, s’est particulièrement attaché à conceptualiser l’aide à apporter aux enfants endeuillés. C’est pour cela que nous lui avons fait une place particulière dans ce mémoire.

Hanus (1998) développe le processus de deuil tel qu’explicité par Bowlby mais émet cependant certaines remarques quant aux phases de deuil décrites par ce dernier.

Selon lui, les phases d’engourdissement et de languissement décrites par Bowlby, se chevauchent et se jouent simultanément. Le processus de deuil, bien que débutant dans la phase de choc, ne s’effectue vraiment que dans la phase dépressive. De plus, privilégier la phase de languissement et de recherche de la personne perdue tel que l’a fait Bowlby paraît porteur de nombreux inconvénients.

Premièrement, cela prolonge la période initiale de deuil, faisant ainsi davantage référence à un deuil pathologique ou compliqué qu’à un deuil normal.

Ensuite, cela a pour conséquence de retarder le commencement du vrai travail de séparation et pour finir, cela mélange la nostalgie (languissement et recherche) avec le détachement.

Hanus (1998) décrit trois moments essentiels dans le travail de deuil du point de vue clinique :

1. l’état de choc

Les premiers moments du deuil sont marqués par un état de choc à l’annonce de la perte qui nous frappe. Le choc est défini par Hanus (1998) comme « le résultat et la traduction clinique de l’accroissement subit de la tension émotionnelle qui demande à se décharger » (p. 103). Cette période inaugurale de choc se déroule en deux temps. Tout d’abord, le sujet endeuillé fait face à la sidération, l’abattement, la stupéfaction et le refus ; dans un second temps, vient la décharge émotionnelle qui accompagne la recherche de la personne perdue.

L’état de choc est moins violent lorsqu’une période de prédeuil, c’est-à-dire une « mise en route du travail de deuil »(Hanus et al., 1997, p. 94), a été rendue possible ; pour cela, il faut que la mort à venir soit connue de tous, comme dans le cas de maladie. Par contre s’il s’agit d’une perte brusque, le prédeuil fait alors défaut et le caractère inattendu et inopiné de la mort entraîne un choc particulièrement intense où le refus de la réalité est une des manifestations principales.

Durant cette première grande étape du deuil, l’endeuillé est secoué dans ses dimensions fondamentales. Il est atteint dans sa santé physique : perte d’appétit, du sommeil, de tout désir en particulier sexuel et sensation d’une intense fatigue. S’ajoutent à ceci des manifestations fonctionnelles de tous les grands états émotionnels (hypotension, tachycardie, etc.). L’endeuillé se sent également effondré sur le plan moral, psychologique, émotionnel et affectif (Hanus et al., 1997).

En effet, la sidération mentale face à l’annonce de la mort et à la réalité de la perte, accompagne l’arrêt de toutes les fonctions psychiques. L’endeuillé refuse la réalité. Son état est un mélange d’anesthésie stuporeuse et d’agitation anxieuse dans lequel se manifestent des sentiments tels le chagrin et la souffrance. Sous l’influence de ces émotions intenses qui envahissent la personne endeuillée, le comportement est aussi très perturbé. Il est alors un mélange d’abattement, d’immobilité et de recueillement, ainsi que d’activités de recherche et de démarches accompagnées de manifestations émotionnelles. C’est à ce moment-là que la personne commence à se décharger émotionnellement et que l’on voit apparaître les cris et les pleurs. Pleurer permet notamment à l’endeuillé de demander de l’aide et de lutter contre un angoissant sentiment d’abandon.

Le choc se manifeste également sur le plan relationnel. L’endeuillé, pendant un certain temps, n’est plus en état de faire face seul à ses responsabilités. Ses relations avec les autres, sa manière d’être avec eux se trouvent profondément modifiées sous l’effet de la douleur et de la régression.

Après ce moment de régression, l’endeuillé essaie de faire face seul à la situation ; ceux qui l’avaient soutenu retournant à leur vie habituelle. Il commence alors à se sentir très seul. C’est à ce moment-là qu’il va commencer la seconde grande étape du deuil : l’état dépressif.

2. L’état dépressif

L’état dépressif est considéré par Hanus et al. (1997) comme la partie centrale du travail de deuil. Il définit cette souffrance dépressive du deuil comme « l’expression et la conséquence du travail de désinvestissement qui s’opère nécessairement après la perte d’un être aimé » (Hanus, 1998, p. 111).

Cet état dépressif s’installe plus ou moins rapidement après la survenue du décès ou de la perte. Son intensité et sa durée varient considérablement d’une personne à l’autre, pouvant durer des mois voire des années, sans que l’on puisse à proprement parler de deuil compliqué ou pathologique.

Selon Hanus et al. (1997), il s’agit d’« un authentique état dépressif du fait que la tristesse et la souffrance, la douleur morale sont à la fois suffisamment intenses et prolongées pour entraîner des conséquences visibles et durables » (p. 97). Ces manifestations cliniques de la dépression ne commencent pas immédiatement après la perte consommée. Elles ne débuteront qu’une fois la réalité de la perte réellement en partie acceptée, c’est-à-dire après la phase de choc.

Elles touchent à la fois les fonctions physiologiques habituelles, telles l’appétit, le sommeil et la sexualité, et le fonctionnement mental. L’état dépressif s’accompagne également d’importantes inhibitions : plus rien n’intéresse l’endeuillé, il se détourne de tout ce qui pourrait lui faire du bien.

Toute son attention se concentre sur l’objet perdu. Cette inhibition va de pair avec le travail de désinvestissement de l’objet perdu durant lequel chacun des souvenirs et des espoirs concernant le défunt doit être remémoré puis confronté à la réalité afin d’être désinvesti. Cette association du souvenir du disparu à l’idée de sa disparition entraîne à chaque fois désappointement, tristesse, nostalgie et grande solitude. Cette solitude est à la fois sociale et émotionnelle. Elle provient du désinvestissement de la relation privilégiée avec le défunt alors qu’il n’y a pas encore de possibilité pour en nouer d’autres. C’est un travail de détachement progressif qui nécessite tout d’abord le renforcement de la relation intériorisée avec l’objet perdu (voir supra). Ce maintien de la présence de l’objet se traduit notamment dans des rêveries, des conversations et aussi dans des rêves où le disparu est retrouvé vivant.

Arrive enfin un moment où la personne en deuil reprend goût à la vie et a envie de réinvestir de nouveaux objets et de nouvelles personnes. Ce mouvement annonce l’apparition progressive de la troisième et dernière étape du deuil : son rétablissement.

3. Le rétablissement

Le rétablissement débute donc lorsque le sujet se tourne vers l’avenir, s’intéresse à de nouveaux objets et accepte consciemment de nouveaux désirs en cherchant même à les réaliser. Ce retour vers le monde extérieur débute généralement dans les rêves où le sujet se surprend à vouloir s’investir dans de nouvelles expériences (déménagements, nouvelles relations sociales, etc.).

Pendant ce temps, l’état dépressif se dissipe, la douleur et la peine s’estompent, la lassitude diminue et les inhibitions cessent peu à peu. Le sujet endeuillé retrouve le goût de vivre et commence petit à petit à mettre de nouveaux projets sur pied. La terminaison du deuil « se manifeste essentiellement par la capacité d’aimer de nouveau et de créer de nouveaux liens objectaux » (Hanus et al., 1997).

Ces nouveaux investissements seront positifs pour l’endeuillé s’ils se font vers la fin de la période dépressive, l’autre y sera alors reconnu. Par contre, si ces investissements se déroulent précocement dans les premiers jours du deuil, ils constitueront une mesure défensive où le nouvel objet sera considéré comme substitutif du défunt.

Les représentations attachées à la personne du défunt sont moins présentes mais elles persistent et ne disparaîtront plus, même après la fin du deuil. Bien que moins douloureuses, elles resurgiront périodiquement à l’occasion de certaines circonstances qui réveillent le passé, telles les anniversaires. Le travail de détachement continue donc encore, la terminaison du deuil étant en effet progressive.

Le travail psychique du deuil fait mûrir et amène souvent une meilleure adaptation à la réalité. Seul le déroulement des deuils ultérieurs permettra d’apprécier la qualité de ce deuil (Hanus et al., 1997). « Même correctement mené et pratiquement terminé, le travail de deuil ne se conclut jamais complètement ; avec lui nous avons touché la perte, nous avons touché la mort et maintenant nous savons concrètement ce qui nous attend » (Hanus, 1998, p. 120).
A l’exception de Kübler-Ross, Bowlby et Hanus soulignent tous deux l’importance de voir ces différents processus de deuil comme pouvant se chevaucher, même s’ils ne se recouvrent pas et se déroulent dans un ordre déterminé (Mertens de Wilmars et Tordeur, 1999).

1.3. PSYCHOPATHOLOGIE DU DEUIL

Le travail de deuil, avec le temps, arrive normalement de lui-même à son terme. Mais 5% environ des endeuillés présentent des complications variées dans leur nature et dans leur importance (Hanus, 1998). Certains ne survivent pas au traumatisme du deuil, d’autres sont profondément affectés, meurtris parfois pour tout ce qui leur reste de temps à vivre.

Il n’y a pas de consensus clairement établi permettant de distinguer le deuil « normal » et le deuil « pathologique », ceux-ci se retrouvant sur un axe continu, du deuil normal au deuil morbide. Selon Bacqué (1992), plusieurs composantes du deuil pathologique, telles le déni, l’ambivalence, l’agressivité et la culpabilité, sont des intensifications, des prolongements ou des distorsions du processus normal de deuil.

La psychopathologie du deuil peut cependant être décrite selon deux axes : les deuils compliqués et les deuils pathologiques.

Lorsque les deuils sont difficiles au point d’entraîner des perturbations d’expression, de gravité et de durée variables rendant le travail de deuil parfois incomplet, mais ne débouchant pas dans une maladie qu’elle que soit la nature, on parle de « deuils compliqués » (Leclercq et al., 1998). Par contre, lorsqu’une telle désorganisation existe de façon durable et parfois même définitive, telle qu’on puisse poser clairement le diagnostic d’une maladie mentale, il s’agit de « deuils pathologiques ». Ces derniers se subdivisent en deux catégories : les deuils psychiatriques et les deuils somatiques.

Plusieurs facteurs plus spécifiques contribuent à influencer la qualité de résolution du deuil. Nous allons maintenant nous pencher sur ceux-ci.

1.3.1. Les facteurs qui affectent le cours du deuil

Le processus de deuil est influencé par des facteurs sociaux, culturels, historiques et affectifs (Goldbeter, 1998). En effet, actuellement, la mort tend à devenir un tabou dont le mourant est souvent totalement dépossédé. Les survivants, enfants ou adultes, ne participent plus à l’agonie du défunt et leurs sentiments doivent souvent être retenus avant comme après le décès car ils sont perçus comme indécents. Ceci entraîne ou renforce le refoulement de leurs propres émotions, ce qui peut provoquer le blocage du processus de deuil.

a) La personnalité de l’endeuillé est, pour la plupart des auteurs, un des facteurs déterminants pour le processus de deuil (Mishara cité dans Loumaye, 1998). Cet avis est partagé par Bowlby (1969) et Bacqué (1992) qui considèrent celle-ci comme la variable la plus influente dans la détermination du cours du deuil. Ils se basent sur la façon dont le comportement d’attachement s’est organisé et sur les modes de réaction aux situations de tension qu’il a adoptés. Les autres variables agiraient sur le cours du deuil par l’intermédiaire des interactions avec la structure de personnalité de l’endeuillé (Bowlby, 1969).

Celles-ci peuvent faciliter le deuil normal ou, au contraire, le compliquer. En agissant simultanément, elles peuvent donc amener une personne relativement équilibrée à évoluer vers un deuil plus intense et plus prolongé. Par contre, si l’endeuillé possède au préalable une personnalité vulnérable, les effets des différentes variables seront beaucoup plus graves.

Elles influenceront, non seulement, favorablement ou défavorablement l’intensité et la durée du deuil mais également la forme que prendra celui-ci, soit relativement normal soit pathologique. Selon Bowlby (1969), il existe donc certains types d’organisation de la personnalité plus vulnérables à la perte que d’autres. Ceci est confirmé par Parkes (cité dans Michel, 1996, p. 24) lors de ces études sur les veuves. Il existe, selon lui, une personnalité « prédisposée au deuil pathologique ». Celle-ci aurait comme caractéristiques les sentiments d’insécurité, d’anxiété profonde, de faible estime de soi, de colère, de culpabilité excessive ainsi que la difficulté à exprimer son chagrin.

b) Le sexe et l’âge de l’endeuillé ont un impact spécifique sur la façon dont celui-ci vivra son deuil. Bacqué (2000) remarque que les femmes recherchent davantage de soutien que les hommes.

Elles semblent plus sujettes que ces derniers à une pathologie psychopathologique du deuil mais ont moins de risque de mortalité somatique (Hanus, 1998). Les hommes, quant à eux, semblent selon certains auteurs (Parkes et Brown, Pihlblad, Gerber et al., Vachon cité dans Hanus, 1998, p. 265) plus exposés à des réactions somatiques pathologiques.

Selon Mishara (cité dans Loumaye, 1998), le deuil est plus facile à faire chez une personne âgée qui a déjà fait l’expérience du deuil. Les endeuillés âgés présentent généralement un déni initial, tandis que l’inhibition et l’abandon de leurs activités favorisent le retrait social (Bacqué et al., 2000). Les endeuillés plus jeunes souffrent eux davantage de culpabilité envers le défunt et manifestent plus d’angoisse et de symptômes somatiques que les plus âgés. « Plus les enfants sont jeunes au moment du décès d’un parent ou d’un membre de la fratrie, plus traumatique sera leur vécu » (Toman cité dans Goldbeter, 1998, p. 59).

c) Les endeuillés en mauvaise santé ont d’emblée des risques de complications somatiques (Bacqué et al., 2000). Ceci est confirmé par Hanus (1998) qui suggère que les personnes en mauvais état physique ou mental sont des cibles de choix aux réactions somatiques pathologiques après un deuil. Le deuil favorise le laisser-aller à des comportements aux effets anxiolytiques tels l’alcoolisation, le tabagisme et/ou l’usage excessif de médicaments.

d) Les conditions sociales et psychologiques qui affectent une personne endeuillée lors du décès et dans l’année qui suit sa perte, peuvent influencer plus ou moins fort le cours du deuil. D’où l’importance de prises en charge appropriées à chaque endeuillé, qu’elles soient familiale ou thérapeutique.

Parkes (1972) prône l’importance de la présence de confidents et de soutien social lors du processus de deuil. Celle-ci permet à l’endeuillé d’exprimer sa douleur de façon saine.

e) L’âge du défunt a également un impact sur la façon dont le travail de deuil va être vécu par l’endeuillé. En effet, si le défunt est âgé, sa mort est plus facilement acceptée. Le défunt a eu le temps de vivre et de terminer ce qu’il avait entrepris ainsi que de transmettre certaines de ses responsabilités (Bowen et Hertz cité dans Goldbeter, 1998, p. 58). Par contre, si le défunt est en pleine maturité, le deuil risque des complications. La mort d’un jeune entraîne des sentiments d’injustice, de culpabilité et d’anomalie (Bacqué et al., 2000). De plus, l’état de la famille risque d’être plus déséquilibré (Goldbeter, 1998).

f) L’intensité du deuil et la signification qu’on lui donne dépendent fondamentalement de la perception qu’on a de ce qu’on a perdu, autrement dit de la nature de la relation qu’on avait établie avec le défunt.

« C’est le climat psychologique de la relation avec la personne décédée qu’on aura tendance à transposer dans son deuil. C’est lui qui donnera la tonalité affective du travail à accomplir » (Fauré, 1995, p.27).

Si les liens établis avec le défunt étaient précaires, basés sur la dépendance ou s’ils étaient conflictuels et/ou ambivalents, le deuil sera d’autant plus complexe. A ceux-ci viennent se greffer les souhaits inconscients de mort, réactivés par le décès, que l’on éprouve vis-à-vis du défunt. Ceux-ci se transforment en culpabilité lors du travail de deuil (Bacqué et al., 2000).

g) Les circonstances de la mort influencent fortement la capacité à mobiliser ses moyens de défense et la façon de se « reconstruire » après le décès (Fauré, 1995). Plus le deuil est inattendu, plus il risque de se compliquer. En effet, la mort subite est un événement déstabilisant qui perturbe le cours normal de la vie et peut déclencher une crise profonde dont les séquelles marqueront plusieurs générations.

La perte brutale d’un proche par suicide plonge l’endeuillé dans la détresse et la culpabilité. La honte, la peur et le conformisme tendent à isoler celui-ci. Bacqué et al. (2000) ajoutent qu’être témoin de la mort, si l’on n’y est pas préparé, est également terrible, qu’il s’agisse d’une pathologie aiguë et encore plus d’un accident. L’absence de contrôle sur le cours des événements entraîne de la culpabilité chez l’endeuillé et rend difficile l’appréhension de la signification du décès. Ces différentes manifestations sont plus intenses et prolongées après une mort subite et constituent des obstacles à l’élaboration d’un deuil (Fauré, 1995). Notons que le deuil n’est pas toujours plus facile pour la personne qui n’a pas vu le défunt et qui imagine aussi des circonstances atroces (Verschueren, 1997).

h) La manière dont le décès est annoncé peut constituer un traumatisme. La nouvelle est plus difficile à croire lorsqu’elle est annoncée par des étrangers ou lorsqu’il faut accomplir un grand voyage avant d’assister aux funérailles. Les mots utilisés par l’interlocuteur pour annoncer le décès sont d’une grande importance pour l’endeuillé et resteront gravés dans sa mémoire, réapparaissant de temps à autre sous forme de flash-backs (Bacqué et al., 2000).

i) Les rites communautaires constituent une excellente voie de protection contre les complications. La disparition progressive de ceux-ci, à l’heure actuelle, favorise au contraire un travail de deuil difficile entraînant, dans certains cas, complication et/ou pathologie.

1.3.2. Les deuils compliqués

Comme nous l’avons cité plus haut, les deuils compliqués sont les deuils qui ne suivent pas un cours normal du fait en particulier de leur longueur et de diverses perturbations (Leclerq et al., 1998). Le deuil peut être bloqué à plusieurs niveaux, notamment lors de l’annonce du décès ou lors de la phase dépressive. S’en suivra alors respectivement un deuil traumatique ou une dépression majeure réactionnelle au deuil. Le travail de deuil peut aussi être retardé, inhibé et/ou devenir chronique et ne jamais atteindre la réadaptation. Les complications perturbent ainsi le déroulement du travail de deuil mais néanmoins n’aboutissent pas à une maladie mentale. Cependant, si elles se prolongent, elles peuvent donner naissance à de véritables pathologies du deuil (Bacqué et al., 2000).

M.F. Bacqué et al. (2000) citent quatre complications du deuil :
- le deuil différé ;
- le deuil inhibé ;
- le deuil chronique ;
- la dépression majeure réactionnelle au deuil.

Le deuil différé est caractérisé par la persistance de l’endeuillé à refuser la réalité de la perte. Ce déni surprend par l’attitude relativement inchangée de l’endeuillé. Celui-ci va, dans sa vie de tous les jours, entretenir les actions quotidiennes du défunt, comme par exemple continuer à écouter la musique que celui-ci appréciait. Ce déni va retarder l’installation de la dépression. Mais, par la suite, lors d’un événement réactivant le traumatisme de la perte ou à la suite d’une élaboration personnelle, la dépression surviendra inévitablement permettant ainsi au travail de deuil de débuter et aux tensions de se relâcher.

Dans le deuil inhibé à l’instar du deuil différé, les manifestations normales du deuil ne sont pas apparentes. L’endeuillé refuse les affects qui sont liés à la perte. Les perturbations émotionnelles sont reléguées au second plan. Elles ne sont visibles qu’au travers des symptômes d’ordre somatique tels que des attitudes d’agitation, d’impulsivité ou au contraire d’inhibition ou d’indifférence.

Le deuil chronique se fonde généralement sur une forte ambivalence de la part de l’endeuillé. Bacqué et al. (2000) relèvent trois types de deuil chronique. Premièrement, celui-ci peut être un deuil mélancolique, il sera alors constitué d’une dépression entrecoupée d’auto-accusations délirantes. La seconde possibilité est que l’endeuillé n’ait pas eu l’assurance de la mort, par exemple lorsque le cadavre a disparu, le deuil ne peut donc se faire. Le sujet reste alors subdépressif ou au contraire présente des larmes intarissables. Enfin, certaines personnes gardent leur statut d’endeuillé pour ses bénéfices secondaires.

La dépression majeure réactionnelle au deuil correspond au maintien d’affects dépressifs extrêmes, au-delà du premier temps de douleur intense liée à la perte. Cette dépression aiguë, prolongée, bloque le travail de mentalisation de la perte, celui-ci n’étant possible que si la dépression est dynamique et non pas fixée. Un traitement s’impose donc lorsque, deux mois après la perte, la personne endeuillée est encore plongée dans une dépression majeure avec une baisse de l’estime de soi et des idées suicidaires.

1.3.3. Les deuils pathologiques

Les deuils pathologiques sont définis par Hanus (1998) comme étant « les deuils qui s’expriment dans une affection psychopathologique déterminée chez des personnes qui en étaient, du moins extérieurement et en apparence, indemnes jusque-là ou qui, du moins, ne l’avaient pas extériorisée, n’en avaient manifesté ni les symptômes ni les signes » (p. 211). Cette issue est plus rare que le deuil compliqué et se présente probablement chez des sujets possédant des fragilités préexistantes de la personnalité (Leclercq et al., 1998). Ceux-ci comprennent les deuils psychiatriques mais aussi des troubles déclenchés a posteriori comme des pathologies somatiques ou comportementales.

1.3.3.1. Les deuils psychiatriques

Les deuils psychiatriques correspondent à « la décompensation d’une personnalité structurée selon la lignée psychotique ou névrotique jusqu’alors asymptomatique » (Bacqué et al., 2000, p. 51). Une étude attentive de l’histoire antérieure de ces patients montre cependant avec constance que leur équilibre était relativement fragile et qu’ils souffraient déjà auparavant de difficultés psychologiques (Hanus, 1998).

Bergeret (cité dans Bacqué et al., 2000, p. 43) parle de personnalités « aménagées », mais non structurellement fixées. La maladie psychopathologique ainsi que les symptômes qui l’accompagnent sont un compromis entre le poids du traumatisme sur une personnalité particulière et les tentatives de réorganisation (Hanus, 1998). Les pathologies du deuil dérivent donc directement de la personnalité de l’endeuillé. Ces réactions à la perte sont cependant relativement rares.

Hanus (1998) suggère cinq profils de deuil psychiatrique :

  • le deuil mélancolique ;
  • le deuil maniaque ;
  • le deuil psychotique ;
  • le deuil hystérique ;
  • le deuil obsessionnel.

Le deuil mélancolique est une forme délirante de dépression du deuil dans laquelle la culpabilité et la dévalorisation de l’endeuillé sont exacerbées. Le sujet endeuillé semble avoir perdu, avec le défunt, tous les éléments narcissiques positifs constituant son moi. Ses qualités négatives sont, en revanche, exagérées. Il se couvre de reproches, ceux-ci pouvant le conduire jusqu’au suicide. La répétition de deuils et des difficultés qui en découlent est également un des facteurs constitutifs d’un deuil mélancolique. Cette caractéristique se retrouve néanmoins aussi dans d’autres deuils pathologiques ainsi que dans des deuils seulement compliqués.

Lors d’un deuil maniaque, contrairement à l’abattement habituel qui suit un deuil normal, l’endeuillé est surexcité et peut éventuellement présenter des idées délirantes de toute-puissance. Lors de cet accès maniaque qui suit le décès, l’endeuillé reste en phase de déni. Ce déni porte sur l’importance et la signification de la perte, que l’endeuillé refuse totalement, ainsi que sur les liens qui l’unissent à l’objet perdu. Cette négation de l’importance du décès se retourne généralement en agressivité. Lorsque des sentiments de culpabilité apparaissent, cette humeur exaltée se retourne cependant assez rapidement en humeur triste et en retrait mélancolique. L’état maniaque de deuil est également caractérisé par sa relative brièveté.

Le deuil psychotique peut revêtir des états aigus ou s’installer insidieusement. Les formes aiguës sont accompagnées de confusion tandis que celles insidieuses se rencontrent dans le cadre d’une schizophrénie ou d’un délire chronique. Les formes démentielles s’accompagnent d’un déni partiel, inconstant, de la mort de l’être aimé. Le deuil psychotique est aussi caractérisé, tout comme le deuil mélancolique, par la répétition des deuils ainsi que par le temps de latence entre le décès et l’éclosion délirante de l’endeuillé. Cette situation de deuil tantôt inaugure la maladie, tantôt ne fait que révéler un état mental qui évoluait depuis quelques temps.

Lors d’un deuil hystérique, l’état dépressif présente quelques particularités. Tout d’abord, il est d’une durée inhabituelle qui s’étend le plus souvent sur plusieurs années. Une autre de ces caractéristiques est la grande fréquence et l’importance des comportements auto-destructeurs de l’endeuillé, afin de « rejoindre » le défunt. Le troisième caractère de l’hystérie de deuil est le refus de quitter le défunt.

A l’extérieur, avec les autres, l’endeuillé reconnaît la mort, s’en désole et en souffre. Par contre, à l’intérieur de lui-même, il fait comme s’il n’en était rien et il continue de vivre avec le mort.

La dernière caractéristique et la plus importante du deuil hystérique, selon Hanus (1998), se joue dans l’identification. L’endeuillé s’identifie de façon pathologique au disparu en présentant inconsciemment des attitudes physiques ou comportementales du défunt. Ces symptômes augmentent la longueur de la dépression du deuil. Tout comme dans les deuils mélancolique et psychotique, il existe une période de latence entre le moment du deuil et le moment où les troubles se manifestent.

Lors d’un deuil obsessionnel, dès les premiers jours suivant la perte, les reproches que l’endeuillé s’adresse à lui-même apparaissent. Consciemment, l’obsessionnel en deuil s’accuse d’avoir souhaité la mort de son défunt, de n’avoir pas tout fait pour lui ; inconsciemment, il pense que le mort est toujours vivant et qu’il va se venger. Des séquences de mots répétitifs envahissent alors progressivement l’endeuillé.

Cette lutte mentale contre les obsessions entraîne un état de psychasthénie caractérisé par une très grande fatigue. Pour échapper à sa vie inconsciente particulièrement angoissante faite de préoccupations morbides, l’endeuillé se livre à une quête rationnelle de solutions parmi lesquelles figurent la mort et notamment les tentatives de suicide.

Celles-ci réalisent souvent une tentative d’identification à la personne perdue. Après une longue période d’état dépressif chronique, le sujet commence à se stabiliser dans un état d’inhibition situant l’ensemble de son activité, à la fois intérieure, intellectuelle, affective, sociale et professionnelle, à un niveau plus bas qu’avant le deuil. Une autre orientation intéressante du deuil obsessionnel est la tentation psychotique. L’obsessionnel se laisse aller à délirer et s’épargne ainsi la reconnaissance de la réalité ; il n’a alors à faire face ni à la douleur ni à son agressivité.

1.3.3.2. Les deuils somatiques

Comme nous l’avons écrit précédemment, le deuil, période de crise et de traumatisme, peut entraîner des complications psychiatriques, particulièrement sur des personnalités fragiles. Mais le deuil peut aussi décompenser certaines maladies organiques chroniques ou s’accompagner d’affections somatiques de gravité variable dont la personne ne se savait pas porteuse jusque là, ou de certaines négligences de la santé.
Dans le but d’apprécier l’impact du deuil sur la santé physique, nous nous baserons sur Hanus (1998) qui a synthétisé différentes études ayant, dans cette perspective, examiné dans quelle mesure le deuil était un facteur de mortalité et de morbidité. Nous tenterons ensuite de comprendre la physiopathologie de ces expressions somatiques pathologiques.

La mortalité générale s’évalue via des études épidémiologiques portant sur un ensemble important de population, à partir de statistiques de santé publique. Nous avons choisi de vous parler de quelques-unes d’entre elles qui nous semblaient pertinentes pour illustrer ce concept.

Une étude fut réalisée en Suède, en 1982, par Mellström et al. (cité dans Hanus, 1998, p. 243) sur trois populations :

  • la première était constituée de toutes les personnes en état de veuvage âgées de 50 à 90 ans en Suède entre 1968 et 1978 et dont l’indice de mortalité fut calculé en comparaison des personnes mariées ;
  • la deuxième comprenait toutes les personnes âgées de 70 à 74 ans qui étaient mortes en Suède entre 1969 et 1978 en s’intéressant aux causes de décès en fonction de la situation maritale ;
  • la troisième et dernière population était constituée de gens de 70 ans de Gobebörg pour comparer les habitudes de vie (tabac, alcool, drogue) en fonction du statut marital.
    Cette étude montre une mortalité plus importante après un deuil récent à la fois pour les hommes et pour les femmes et quel que soit le groupe d’âge entre 50 et 90 ans. Cette augmentation du risque persiste pendant les onze ans du suivi de l’étude.

Contrairement à cela, en 1974, après avoir observé un groupe de 109 veufs et veuves ainsi qu’un groupe contrôle durant une période de quatre ans aux Etats-Unis, Clayton (cité dans Hanus, 1998, p. 246) n’observa aucune augmentation de la mortalité à la suite de deuils.
D’autres auteurs, tels que Shepherd et Barraclough, ainsi que Gerber et al. (cité dans Hanus, 1998, p. 246) ont une position plus mitigée. Selon les études menées par ces derniers sur des groupes de veufs et de veuves dans les années 1970, il n’y aurait pas de risque significatif de mortalité chez des endeuillés durant la première année qui suit la perte mais bien au cours des années suivantes. Shepherd et Barraclough ont constaté 23% de mortalité supplémentaire sur une période de 58 mois alors que Gerber et al. n’ont observé qu’une petite différence dans les deuxième et troisième années après le décès.

Ces études épidémiologiques ont permis de conclure que dans les populations étudiées, le risque de mortalité des endeuillés est accru, dans des proportions variables, par rapport à celui des personnes mariées. Il est plus important pour les hommes que pour les femmes, surtout s’ils restent solitaires. Dans certaines études, le risque paraît plus élevé durant la première année de deuil mais ceci n’est pas reconnu par tous les auteurs. Dans la plupart des études, le risque demeure cependant durant de nombreuses années.
Les différences entre les conclusions des différents auteurs proviennent notamment de la méthodologie. Les études qui n’ont pas trouvé d’augmentation du risque de mortalité portaient en effet sur de petits échantillons. Les statistiques et les méthodes de comparaison n’étaient pas identiques et personne ne peut certifier que les indices de mortalité et de morbidité étaient identiques d’une région à une autre et à des périodes différentes.
Dans la perspective de l’élaboration de notre mémoire se centrant essentiellement sur la relation parent-enfant, il est dommage que ces différentes études observant l’influence du deuil sur la mortalité se soient quasi exclusivement centrées sur la relation mari-femme.

La morbidité « s’intéresse aux différentes causes morbides, quelles qu’elles soient, qui ont provoqué le décès » (Hanus, 1998, p. 248). Ces causes peuvent être notamment le suicide, le cancer, les maladies cardio-vasculaires ou la recto-colite hémorragique.

D’après les statistiques nationales des Etats-Unis ainsi que les travaux de Kraus et Lilienfeld, Helsing et al. et Mellström et al. (cités dans Hanus, 1998, p. 249), il apparaît que le taux de suicide est plus élevé chez les veufs et les veuves que chez les personnes mariées. Ceci indique que le deuil est un facteur étiologique important dans le suicide (Mac Mahon et Pugh cités dans Hanus, 1998, p. 250). De plus, selon J. Bunch (cité dans Hanus, 1998, p. 250), les hommes sont plus exposés.

Kraus et Lilienfeld (cité dans Hanus, 1998, p. 250) ont démontré dans leur étude que l’indice de mortalité par cancers était doublé pour les endeuillés par rapport aux personnes mariées quels que soient l’âge et le sexe. Klerman et Izen (cité dans Hanus, 1998, p.253), dans une étude sur les effets de la séparation et du deuil sur la santé physique de ces patients, ont fait remarquer qu’il y avait assez d’éléments pour suggérer qu’il existe une grande incidence de leucémie chez les personnes récemment endeuillées.

Il est prouvé que la mort du conjoint ou le fait d’avoir échappé à un accident mortel peut provoquer une crise cardiaque. Le deuil est aussi associé à une augmentation de la mortalité par thrombose coronaire. Dans cette dernière, le deuil paraît cependant agir comme facteur favorisant et aggravant et non comme seule cause de la mort.

La fréquence et l’importance des facteurs psychologiques dans la recto-colite hémorragique sont reconnues de manière générale. Celles-ci sont généralement associées à la rupture d’une relation de grande dépendance ou à une séparation par deuil d’une personne importante (Lindemann cité dans Hanus, 1998, p. 255).

Un certain nombre d’auteurs ont tenté de comprendre la physiopathologie de ces expressions somatiques pathologiques. Il fut constaté que les émotions intenses qui accompagnent le deuil, et particulièrement le stress, provoquaient chez certaines personnes en deuil d’importantes modifications endocrinologiques de même que du système immunitaire et des réactions hormonales (Hanus, 1998).

Les différents travaux cités ci-dessus montrent dans l’ensemble que les deuils et les séparations peuvent avoir des effets néfastes sur la santé physique. En effet, le deuil est un facteur d’augmentation de la mortalité, spécialement chez les hommes, et détermine une plus grande fréquence d’accidents et de suicides. Le deuil n’est cependant pas la cause du décès ou d’une maladie mais bien une des circonstances déclenchantes, de part son poids traumatique, de grandes perturbations psychologiques ainsi que d’effets physiologiques sur l’organisme ; et cela, surtout chez celles et ceux qui, pour diverses raisons, n’ont pas pu exprimer normalement leur chagrin.

1.4. CONCLUSION

Au terme de ce second chapitre, nous espérons avoir pu mettre en place les fondements nécessaires à la bonne compréhension du lecteur quant au travail et au processus de deuil en général. Dans une visée clarificatrice, nous aimerions reprendre brièvement les idées et concepts de ce chapitre qui nous semblent essentiels pour la poursuite de notre raisonnement.

Le bon déroulement des trois grands mouvements du travail de deuil nous apparaissent jouer un rôle important dans l’élaboration du deuil. En effet, l’acceptation de la réalité de la mort, l’intériorisation de la relation avec la personne décédée et l’apaisement des sentiments inconscients de culpabilité engendrés par l’endeuillé sont trois éléments qui vont permettre à ce dernier d’évoluer dans son processus de deuil.

Nous découvrons également, au travers des dires de Bowlby et Klein, que la façon dont un enfant vivra ses relations précoces avec son entourage, sous forme d’attachement sécure ou anxieux, lui servira de prototype dans ses réactions lors de deuils ultérieurs.

Hanus, quant à lui, décrit trois moments essentiels par lesquels passent les personnes endeuillées : l’état de choc, l’état dépressif et le rétablissement. La première phase nous semble particulièrement importante en cas de mort par suicide où le caractère inattendu et inopiné de la mort entraîne un choc intense caractérisé par un refus de la réalité.

Si certaines personnes effectuent leur deuil sans problème, d’autres présentent des perturbations d’expression, de gravité et de durée variables, rendant leur travail de deuil incomplet. On parlera alors de « deuils compliqués ». D’autres encore souffrent d’une maladie mentale, il s’agira alors de « deuils pathologiques ». Plusieurs facteurs contribuent à influencer la qualité du deuil.

L’âge de l’endeuillé, les relations qu’il avait établies avec le défunt, les conditions sociales et psychologiques, autrement dit le soutien dont il dispose ou moment du décès, ainsi que les circonstances de la mort, nous semblent des facteurs essentiels pour une bonne compréhension du processus de deuil. Nous aurons bien entendu, dans ce mémoire, une attention toute particulière pour ce dernier facteur en analysant, dans le chapitre 3, le deuil après suicide.

Nous allons maintenant nous pencher sur les spécificités du deuil chez l’enfant et chez l’adolescent, objets d’étude de notre mémoire.

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SUPPLEMENT BIBLIOGRAPHIQUE

Livres et ouvrages

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Sites internet

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Paquette, S. (1998). Suicide et médias. Carrefour Intervention Suicide.

Conférences

Exposé de Marie-Frédérique Baqué sur « Le deuil chez l’enfant », septembre 2000.

Exposé de Michel Hanus sur « Le deuil chez l’enfant », septembre 2001.

Exposé de Michel Hanus sur « Le deuil après suicide », décembre 2001.


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