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Extrait de mémoire

LE DEUIL APRES SUICIDE

Par Cécile Paesmans

dimanche 2 avril 2006 par Paesmans Cécile

LE DEUIL APRES SUICIDE

Dans cette troisième partie, nous allons nous intéresser aux particularités du processus de deuil dans le cas de suicide ainsi qu’aux conséquences que peut avoir un suicide sur l’entourage du suicidé, et plus particulièrement à celles que peut avoir le suicide d’un de ses parents sur un enfant ou un adolescent. Dans un premier temps, nous aimerions cependant clarifier le concept du suicide afin de poser les jalons de ce chapitre.

3.1. LE SUICIDE

Nous commencerons ce chapitre en abordant la notion de crise. Ensuite, nous définirons le suicide. Dans un troisième temps, nous tenterons d’expliciter les différents sens de l’acte suicidaire et par la même occasion, le type de message laissé par le parent défunt à l’enfant ou l’adolescent. Et nous terminerons par l’explication du phénomène de contagion suicidaire.

3.1.1. La notion de crise

Si nous avons choisi de débuter ce point concernant le concept du suicide par l’explication de la notion de crise c’est parce que celle-ci nous paraissait être, dans certains cas, à l’origine de l’acte suicidaire. En effet, le suicide peut parfois être précédé d’une période de crise pour laquelle il apparaît comme l’ultime solution. La présence ou non d’une situation de crise avant le suicide aura, de plus, des répercussions sur la façon dont les survivants vont vivre leur deuil ; leur culpabilité sera en effet plus grande s’ils se rendent compte qu’ils n’ont rien fait pour empêcher l’acte suicidaire alors qu’ils étaient conscients d’une situation de crise.

Penchons-nous maintenant plus précisément sur l’explication de cette situation de crise.

Caplan (cité dans Séguin et Huon, 1999, p. 48) définit la crise en fonction de trois critères :

  • « un stress grave qui précipite ou déclenche l’état de crise,
  • un déséquilibre émotif profond et intense qui envahit la personne,
  • et l’accumulation de tentatives pressantes et répétées par la personne pour résoudre le problème déclenché par le stress et pour rétablir l’équilibre ».

Les événements déclencheurs de la crise peuvent être des agents stressants de différentes natures : un choc intense, une accumulation d’événements stressants, une série d’événements ayant suscité des changements majeurs. L’importance et la gravité de ces événements ainsi que la perception qu’aura l’individu de ceux-ci pourront contribuer à l’intensité du trouble que vivra l’individu.

Selon Séguin et al. (1999), l’état de crise est une phase de déséquilibre intense qui se caractérise par deux grandes étapes :

  • la désorganisation,
  • suivie d’une période de récupération.

Cette période de déséquilibre peut durer de six à huit semaines. Une résolution de la crise doit cependant être envisagée rapidement car l’organisme ne peut tolérer longtemps cette période de déséquilibre, sans dommages. L’individu adoptera donc, de façon consciente ou inconsciente, des solutions pour retrouver un équilibre. La résolution de la crise peut prendre différentes formes : une résolution adéquate, une résolution inadéquate, un retour à l’équilibre antérieur ou une précipitation vers la crise suicidaire, généralement chez des individus plus vulnérables, c’est-à-dire des individus ayant perdu leurs capacités habituelles à faire face aux agents stressants. La tentative de suicide fait référence à la période de passage à l’acte que Séguin et al. (1999) définissent comme « phase aiguë », se produisant entre la phase de désorganisation et celle de récupération.

Lors d’une crise ou d’un événement tragique, tous les individus ne réagissent pas de la même façon et ne peuvent pas rebondir de la même manière face à la situation. En effet, certaines différences individuelles permettent à des personnes de contrer les difficultés. Par contre, les risques de crise suicidaire seront augmentés chez d’autres suite à certains événements.

On parlera respectivement de facteurs de protection et de facteurs de risque.

  • Les premiers, selon Séguin et al. (1999) font référence aux dispositions personnelles de l’individu telle que la bonne estime de soi, à la cohésion et la chaleur familiale ainsi qu’à la disponibilité et à l’utilisation du soutien social.
  • Les seconds, c’est-à-dire les facteurs de risque suicidaire, se divisent en trois catégories agissant sur le potentiel d’idéation suicidaire ;
  • il s’agit des facteurs individuels relevant des contextes physiologique et psychiatrique de l’individu,
  • des dysfonctionnements familiaux ainsi que des facteurs psychosociaux tels que le statut socio-économique,
  • l’exclusion sociale et/ou la perte récente de liens importants, l’effet de contagion suivant le suicide d’un proche et l’accès à des moyens létaux.

A la lecture de ces différents facteurs, de nombreux auteurs insistent sur le fait qu’il n’existe pas une cause unique explicative de l’éclosion et du développement du processus psychologique du suicide. Nous ne voulons pas nier aux « facteurs suicidogènes » le rôle qu’ils peuvent jouer mais ceux-ci ne sont sans doute pas le plus souvent explicatif en soi du geste suicidaire. Par contre, Davidson et Choquet (1981) attirent l’attention sur le problème de leur interdépendance.

Nous ne nous attarderons pas sur ces différents facteurs, l’objet de notre mémoire ne portant pas sur les suicidés et leur processus suicidaire mais sur leur entourage et la répercussion de l’acte suicidaire sur celui-ci.

3.1.2. Clarification du concept

On rencontre, au niveau de la définition du suicide, une grande diversité de positions. Le mot « suicide » aurait été utilisé pour la première fois par l’abbé Desfontaines en 1737 ; celui-ci définissait le suicide comme étant « le meurtre de soi-même » (Moron, 1999, p. 27).

Deux écoles se sont ensuite opposées au siècle dernier, chacune proposant une thèse sur la détermination du suicide : l’une sociologique, ayant pour chef de file Durkheim, cherchait un principe d’explication dans le milieu social ; l’autre, psychiatrique le cherchait dans l’individu (Ollieuz, 1977).

Selon les premiers, le suicide serait la résultante d’un conditionnement d’ensemble : influences familiale, sociale, religieuse, etc. Par contre, Esquirol, chef de la doctrine psychiatrique, considérait le suicide soit comme une maladie mentale caractérisée, soit comme la conséquence d’une maladie mentale.

Plus récemment, Baechler (1975) conteste l’idée d’Esquirol considérant le suicide comme découlant de la maladie. Pour lui, suicide et maladie sont sur le même plan et constituent deux sortes de réponses à un problème. Mais le suicide, étant la solution ultime, indiquerait une aggravation du problème. Il définit le suicide comme étant « tout comportement qui cherche et trouve une solution d’un problème existentiel dans le fait d’attenter à la vie du sujet » (Baechler, 1975, p. 77). La définition considère le suicide comme un comportement (opposé à celui d’acte utilisé chez de nombreux auteurs) et rend ainsi compte de toute l’évolution qui amène une personne au suicide. D’après Baechler (1975), ce comportement offre au suicidant tel qu’il est la « bonne » solution à un problème existentiel : l’autodestruction.

Auparavant, les gens considéraient cette solution comme un accident ou de la folie. Actuellement, l’attitude sociale vis-à-vis du suicide tente de se distancier du caractère scandaleux qui lui était attaché (Hanus et al., 1997). Les usages sociaux et religieux à son égard se modifient : les suicidés ont maintenant droit à une sépulture et à une cérémonie religieuse qui leur ont longtemps été refusées. Les attitudes individuelles changent aussi peu à peu et
passent du rejet et de la réprobation à la pitié et à la recherche de compréhension. A cela s’ajoute un indéfendable sentiment de culpabilité de la part de l’entourage ; ce sentiment fréquent dans les situations de deuil est amplifié en cas de suicide (Keirse, 2000).

Ces dernières années, le suicide est devenu un problème de santé publique de plus en plus important dans la plupart des pays industrialisés. La Belgique a un taux de suicide particulièrement élevé parmi les pays européens (Moens, 1990). En 1995, date des derniers chiffres officiels que nous avons reçus de l’I.N.S.1, 2155 personnes se sont donné volontairement la mort. Ce qui donne une moyenne de sept suicides par jour. De plus, le suicide est la deuxième cause de mortalité chez les 15-25 ans, après les accidents de la route, la première chez les 25-35 ans et est de plus en plus fréquent chez les personnes âgées.

Dans le cadre de ce mémoire où nous nous penchons plus particulièrement sur les processus de deuil d’enfants et d’adolescents ayant perdu un parent par suicide, nous désirons nous attarder sur les suicides concernant les individus en âge d’être parents d’enfants et/ou d’adolescents. Ne pouvant nous procurer des statistiques précises sur ce groupe de personnes, nous avons défini approximativement la période « en âge d’être parent à charge » comme allant de ? 25 à 50 ans. En Belgique, en 1995, selon les statistiques de l’I.N.S.1, 980 personnes se sont suicidées dans cette tranche d’âge soit à peu près 45 ? du nombre total de suicides de cette année-là. Sur ces 980 personnes, plus des ¾ étaient des hommes. En effet, selon Dubois (2000), l’issue fatale est quatre à cinq fois plus élevée chez les hommes que chez les femmes car ils utilisent des moyens plus violents et donc plus radicaux, tels les armes à feux et la pendaison, les femmes ayant davantage recours à l’absorption massive d’anxiolytiques et de somnifères. Les principaux moyens utilisés par les « individus en âge d’être parent » sont les mêmes que ceux précités.

Le fait d’être parent apparaît comme un facteur réduisant les risques de suicide. De fait, d’après Merloo (1966), les fréquences de suicides les plus élevées se rencontrent chez les isolés. Par contre, le fait d’avoir perdu un membre de sa famille par suicide augmente le risque de suicide par neuf par rapport à la population en général (Griffin et Felsenthal cité dans Séguin, 1990, p. 377).
Il nous faut cependant préciser que ces statistiques restent partout loin en-dessous de la réalité. En effet, les chiffres avancés dépendent non seulement de la précision qu’y apportent ces différentes sources, mais aussi des facteurs sociaux et religieux qui
font que, dans un endroit ou dans un autre, un suicide est malaisément déclaré comme tel par l’entourage immédiat.

3.1.3. Les sens typiques du suicide

On dit parfois que le suicide est un langage. Selon Baechler (1975), cette affirmation semble inexacte dans ce sens qu’il n’a rien de symbolique, c’est un acte. Il est le contraire du langage, la conséquence de l’échec de communication. Il est l’expression, au niveau du corps, de quelque chose qui ne peut plus être dit. En effet, bon nombre de suicides résonnent comme une incapacité à être entendu et compris (Dubois, 2000).
Selon Merloo (1966), un suicidé sur cinq seulement laisse un message écrit à son entourage, ce qui rend difficile la recherche du sens de cet acte par ces derniers.

De plus, ce message contient rarement de vraies réponses ; celui-ci n’étant que le reflet de toutes les pensées du défunt durant cette période de sa vie (Keirse, 2000). Pourtant, les endeuillés sont constamment à la recherche des raisons et des facteurs explicatifs de l’acte posé par le décédé, autrement dit, du message que celui-ci leur a laissé et avec lequel, ils devront continuer à vivre. Avec le temps, au travers de cette quête de sens, ils apprendront petit à petit à mettre de la distance émotionnelle avec le suicidé et son acte et à redonner la responsabilité de l’acte à l’autre.

Nous allons maintenant expliciter plus en profondeur les différents sens que peut acquérir l’acte suicidaire. Avant cela, nous voudrions préciser que, d’après Baechler (1975), le sens d’un suicide ne peut être déterminé qu’à la suite d’une longue enquête, qui doit porter à la fois sur la personnalité du sujet et sur son environnement, aussi bien familial que social. Seul l’observateur, c’est-à-dire l’endeuillé, peut être à même de mener cette enquête ; en effet « le sens à construire ne peut l’être que par et pour l’observateur » (p. 126) et non par le défunt (Baechler, 1975).

Baechler (1975) propose onze types de suicide, qu’il est possible de regrouper en quatre types plus généraux : les suicides escapistes, agressifs, oblatifs et ludiques.

Le premier type sera désigné par le qualificatif d’escapiste. Il désigne les suicides où le sens général est un mouvement de fuite et où, par conséquent, le but est d’échapper à quelque chose. On peut distinguer trois sous-types :

  • la fuite qui est le fait d’échapper, par sa mort, à une situation ressentie comme intolérable ;
  • le deuil qui est le fait, pour un sujet, d’attenter à sa vie par suite de la perte d’un élément central de sa personnalité ou de son plan de vie ;
  • le châtiment qui correspond, par sa mort, à une fuite du sujet par rapport aux remords causés par une faute réelle ou imaginaire.

Le deuxième type sera agressif car il a pour objectif de porter atteinte à quelqu’un d’autre. Il est caractérisé par quatre sous-types :

  • la vengeance qui est le fait d’attenter à sa vie pour soit culpabiliser autrui, soit attirer l’humiliation sociale sur lui ;
  • le crime correspond au fait d’entraîner autrui dans la mort avec soi ;
  • le chantage qui est le fait, par sa mort, de faire pression sur autrui en lui enlevant quelque chose à quoi il tient ;
  • l’appel qui est le fait d’attenter à sa vie pour avertir l’entourage qu’on est en danger.

Le suicide oblatif détermine chez le suicidant une démarche sacrificielle. Il comporte, toujours selon Baechler (1975), deux sous-types caractérisés :

  • le sacrifice par lequel on veut sauver une valeur jugée supérieure à sa propre vie ;
  • le passage où mourir sous-tend la conviction qu’au-delà de la mort, tout sera bien.

Enfin, le suicide prend un dernier sens dans le type ludique et dans ses deux sous-types :

  • l’ordalie qui est le fait de risquer sa vie pour vérifier soi-même ses qualités et ses valeurs ou déclencher le jugement des Dieux ;
  • le jeu qui consiste à jouer avec sa vie en s’exposant au danger de mourir.

3.1.4. La contagion suicidaire

Peu d’études se sont intéressées, jusqu’à présent, au processus de deuil des personnes endeuillées des suites d’un suicide et encore moins, à l’aspect de contagion du suicide. Il nous semble cependant important de prendre en considération la façon dont « ceux qui restent » vivent les inévitables répercussions de l’après-suicide.
Des « épidémies de suicide » ont de tout temps été constatées. Dans l’Antiquité déjà, certains Romains se tuaient selon des « modèles » de morts jugées héroïques (Huber, 1994). Au début du siècle, à Marseille, des suicides en série furent rapportés parmi les jeunes filles de la bourgeoisie. Actuellement encore, les suicides spectaculaires depuis la tour Eiffel, l’Empire State Building ou la Tour de Londres sont presque toujours suivis d’un suicide identique ou d’une tentative dans les quarante-huit heures suivantes (Loumaye, 1998). De nombreuses personnes se suicident également après la mort de personnes célèbres. Les exemples sont multiples mais par contre, ces effets de contagion toucheraient surtout des personnes particulièrement vulnérables.

3.1.4.1. Le phénomène de contagion

D’après Béatrice Lekeux (citée dans Loumaye, 1998, p. 25), le phénomène de contagion du suicide, chez les jeunes, s’explique « par le fait que si un jeune a franchi le tabou et l’interdit du suicide, c’est une porte ouverte pour les autres. Ils peuvent vivre le suicide de leur copain comme une permission de se tuer ou comme un défi et se dire : moi aussi, j’en suis capable. Le côté romantique et idéal du suicide doit être évité, c’est celui-là qui risque de provoquer le plus de contagion ». Pour élargir cette explication aux suicides d’adultes et de jeunes, de parents et d’enfants, nous désirons compléter celle-ci en citant également les passages à l’acte suicidaire liés à l’identification avec la personne disparue ainsi que ceux provoqués par la culpabilité du survivant ; ceux-ci seront davantage explicités dans le point 3.2.2.

Dans le cadre de ce mémoire qui s’inscrit dans une perspective familiale, nous avons choisi de détailler quelque peu le phénomène de contagion intergénérationnelle.

3.1.4.2. La contagion intergénérationnelle

Le fait d’avoir un antécédent suicidaire dans la famille est un facteur de risque. En effet, comme nous l’avons déjà signalé, « certaines études suggèrent que le risque de suicide chez une personne dont un membre de la famille s’est déjà donné la mort est neuf fois plus élevé que dans la population en général » (Griffin et Felsenthal cités dans Séguin, 1990, p. 377).

Cependant, seules quelques études mentionnent la possibilité d’une transmission du geste suicidaire lui-même (Pedinielli, 1994). Schulsinger, Kety et Rosenthal (cités dans Pedinielli, 1994, p. 40) suggèrent l’hypothèse « d’une transmission génétique du suicide indépendante de celle de la maladie psychiatrique ». Néanmoins, la complexité des gestes suicidaires et des situations cliniques rend incertaine cette conception de la transmission génétique d’un acte qui n’est pas indépendant de son contexte. Mais, de
façon concrète, dans le cas où il y a eu un ou plusieurs suicides dans une famille, il peut en résulter beaucoup d’anxiété pour les survivants concernant cette éventuelle transmission génétique des tendances suicidaires ; cette croyance demeurant évidemment un mythe, celui-ci peut cependant devenir dévastateur pour ces endeuillés (Séguin et al., 1999).

Bille-Brahe et Schmidtke (cités dans Loumaye, 1998, p. 28) suggèrent, quant à eux, que le suicide d’un parent comporte le risque de transmission de ce comportement, comme si la personne « apprenait » le comportement suicidaire. Ce dernier serait appris comme une sorte de langage ou de mode de communication. En effet, bon nombre d’auteurs sont d’accord pour dire que, si un individu a vu quelqu’un de sa famille ou de ses amis résoudre ses problèmes ou exprimer sa détresse de cette façon, il est probable qu’il fera de même. Ceci est confirmé par Fliegel (cité dans Séguin et al., 1999, p. 157) selon qui, « l’endeuillé sait désormais que le suicide est une ouverture qui peut être envisagée pour fuir, réparer ou régler un problème de vie, notamment les problèmes que soulèvent toutes les interrogations et les insécurités d’un deuil après un suicide ».
Ce risque de contagion suicidaire a motivé certaines organisations à mettre sur pied des groupes de paroles pour personnes endeuillées par suicide ; c’est notamment le cas du Centre de Prévention du Suicide 2.

Cette première prise en considération des répercussions de l’après-suicide sur les personnes « qui restent » nous motive à vouloir en savoir plus sur la façon dont elles vivront leur deuil.

3.2. LE PROCESSUS DE DEUIL APRES SUICIDE

Dans ce travail, nous avons déjà pu constater, lors de l’énumération des facteurs qui affectent le deuil, que les circonstances brutales et inattendues de la mort rendaient le deuil plus difficile. Ceci est confirmé par Mc Gee, Valente et Hatton et Wrobleski (cités dans Loumaye, 1998, p. 31) qui ont pu mettre en évidence qu’une perte par suicide constitue le type de deuil le plus difficile à surmonter. Séguin (1990) ajoute à ceci que, si le deuil suite à une perte par suicide est souvent plus difficile qu’une autre forme de deuil, il n’est pas pour autant pathologique. Certaines personnes sont cependant plus démunies que d’autres pour y faire face, soit à cause de caractéristiques individuelles soit à cause de la « pauvreté » de leur réseau social.

Dans ce point, nous allons tout d’abord nous intéresser au processus de deuil dans le cas de suicide et plus particulièrement aux réactions spécifiques qu’il suscite chez les endeuillés ainsi qu’à ses différentes formes d’aboutissements. Dans un deuxième temps, nous nous centrerons sur le deuil des enfants et des adolescents ayant perdu un parent par suicide. Nous discuterons alors les réactions spécifiques que peuvent avoir ces enfants et ces adolescents face au suicide d’un de leur parent ainsi que les différentes attitudes de l’entourage et l’accompagnement qu’il est favorable de mettre en place pour permettre à ceux-ci de continuer leur développement malgré le suicide d’un de leur parent.

3.2.1. Les réactions spécifiques

Le deuil causé par un suicide comporte un certain nombre de réactions qui sont les mêmes que dans le deuil « ordinaire » mais il y a aussi des sentiments et des réactions spécifiques : choc, déni, refus d’accepter la nature de la perte se vivent de façon très intense. En effet, lors d’un suicide, la nature de la mort est différente ; elle est précoce, violente et parfois inattendue. Les images de mort violente provoquent souvent des réactions de choc importantes et hantent les endeuillés, qu’ils aient vu le corps ou l’aient imaginé. Malgré le fait que, dans certains cas, le suicide avait été annoncé, personne n’est vraiment préparé à un acte aussi destructeur. Les premières réactions d’incrédulité et de déni sont plus longues et plus intenses que lors d’autres décès. De plus, on conseille souvent à l’entourage de ne pas venir voir le corps, ce qui a pour conséquence de rendre encore plus difficile l’acceptation de la réalité et pousse parfois les endeuillés à imaginer pire encore que l’état réel du corps (Keirse, 2000).
La colère est aussi très présente et difficile à exprimer car dirigée contre la personne qui s’est suicidée, celle qu’on aime. On ressent alors ce geste comme du rejet, de l’abandon et on recherche une explication, un coupable, une cause.

Le repli sur soi est également davantage marqué que pour les autres décès. Le suicide, considéré comme un événement particulièrement pénible, provoque des comportements d’évitement de la part de la famille et de l’entourage (Keirse, 2000). Souvent, il y a moins de soutien que lors d’autres décès et le climat d’incommunicabilité et de silence est plus lourd.

De plus, lors d’un suicide, l’intimité de la mort est souvent jetée sur la place publique. On se retrouve dépossédé de la mort de son proche car il faut, dans certains cas, la justifier et parfois même se la faire pardonner. Les proches se sentent davantage montrés du doigt et leur sentiment de culpabilité est également plus intense que lors de n’importe quel autre décès (Quidu-Richard, 1990). La quête infinie du pourquoi, présente dans tous les deuils, est encore plus intense lors d’un suicide. L’endeuillé a besoin de comprendre les raisons pour lesquelles le défunt a mis fin à ses jours et comment il en est arrivé au suicide. Mais, dissimulée derrière cette recherche d’un « Pourquoi ? » s’en trouve une autre, inconsciente et essentielle : « Suis-je, oui ou non, responsable de cette mort ? » (Fauré, 1995). Dans certains cas, le défunt a laissé un message. Trouver une explication dans la vie de la personne suicidée peut soulager certaines personnes bien que ce ne soit pas dans les lettres d’adieu que l’on trouve la cause précise de la tragédie (Osterweis, Wertheimer cités dans Keirse, 2000, p. 199). Les suicidés ont en effet rarement une cause précise et unique, qui puisse être résumée en une formule. Ce message est cependant très important pour l’entourage notamment parce qu’il n’y a pas eu d’adieu. Cette culpabilité se manifeste donc par d’incessantes questions : « qu’ai-je fait ? que n’ai-je pas fait ? » mais également par des troubles physiques tels que la dépression ou des troubles psychosomatiques (Dubois, 2000). Et ceci apparaît d’autant plus vrai que les relations qu’on entretenait avec le défunt étaient tendues ou conflictuelles (Fauré, 1995). Ces sentiments conscients de culpabilité sont renforcés du fait de l’impuissance dans laquelle l’entourage s’est trouvé à pouvoir aider efficacement l’être aimé qui a fini par se supprimer (Hanus et al., 1997). La famille et les amis ont tendance à endosser la responsabilité d’un acte pourtant délibéré. On remarque souvent que les familles désignent généralement, de façon implicite voir même explicite, un responsable du suicide (Keirse, 2000).

Pour l’endeuillé, il est également difficile de croire que la personne qu’il aimait ait préféré mourir plutôt que vivre avec lui. Cette perception a pour effet de diminuer les sentiments d’estime de soi, de confiance de soi et de compétence personnelle et interpersonnelle (d’Amours et Kiely cités dans Loumaye, 1998, p. 35).

Les événements précédant la mort ont pu aussi être particulièrement stressants. Parfois, le suicide est inattendu et personne n’avait donc perçu le moindre problème. Mais parfois, le suicide a été précédé de tentatives de suicide ou de messages répétés de l’intention de se suicider. Les tensions qui régnaient alors suite à cette « torture psychologique » ont pu détériorer les relations. La mort brutale rend impossible la réconciliation (Keirse, 2000).
Assumer le chagrin et survivre au deuil après un suicide est souvent un processus long et douloureux. D’autant plus que ce deuil est constitué d’émotions encore plus intenses que dans d’autres situations de deuil en raison de la culpabilité ressentie et de la violence de l’acte. L’endeuillé doit décider s’il se laisse marquer à vie par ce dernier acte d’un être cher ou s’il décide de reprendre goût à la vie même si le processus pour y arriver est difficile et parsemé de douleur et de chagrin.

A ces différentes réactions spécifiques des familiers lors d’un deuil après suicide, Quidu-Richard (1990) ajoute le sentiment de honte et l’attitude provocatrice.

En effet, le suicide portant encore son héritage de tabous, il n’est pas étonnant de voir des sentiments de honte s’installer chez les endeuillés. Par crainte du jugement social, la famille se « désolidarise » du suicidé dans une attitude de dissimulation réprobatrice. Elle choisit de ne plus en parler et de s’isoler, ce qui rend le deuil plus difficile.

De plus, la réaction des familiers peut également être synonyme d’attitude provocatrice, choquante. C’est le cas du suicide proclamé comme un défi à la société. Il s’agit sans doute du besoin d’extérioriser, en le rendant public, un drame que l’on ne peut partager qu’avec un autrui anonyme.

Il semble que les problèmes rencontrés par les endeuillés, tels la culpabilité, la colère, l’auto-accusation, les sentiments de honte, d’abandon, de rejet et la faible estime de soi contribuent à renforcer les difficultés qu’ils ont à s’adapter à de nouveaux modèles de comportements. « Tous ces problèmes provoquent chez les endeuillés une profonde période de remise en question de soi et de la vie en générale » (Cain, Shneidman cités dans Séguin, 1990, p. 377). Ces différents éléments sont certes présents dans toutes les situations de deuil, mais ils émergent dans un mouvement fluctuant entre le désir de se séparer du mort pour pouvoir continuer à vivre et celui de le conserver au-delà de la séparation. Dans un deuil normal, l’épreuve quotidienne de la réalité émergeant de ce va-et-vient, permet à l’endeuillé d’intérioriser le défunt dans un ensemble de souvenirs et de sentiments réparateurs. Une relation affective se maintient alors avec le disparu au-delà de l’acceptation de son absence. Parvenir à faire du défunt un compagnon aimé sans remords, permet de trouver l’estime de soi. Contrairement à ce deuil normal, le deuil après un suicide s’immobilise fréquemment dans le déni et le remords (Quidu-Richard, 1990).

3.2.2. Aboutissement du processus de deuil

Le deuil après suicide peut aboutir de différentes manières. Fauré (1995) cite quatre de ces réactions possibles devant lesquelles l’endeuillé après suicide peut se trouver confronté après son deuil : le suicide, la réparation, le silence absolu et l’apaisement.

Après un deuil par suicide, le suicide devient soudain une alternative possible et accessible pour la personne en deuil (Fauré, 1995). Le suicide est, en effet, un facteur de risque important dans le deuil (Hanus et al., 1997). Cette apparente contagiosité du suicide, dont nous avons parlé précédemment, peut être mise sur le compte, premièrement, de l’identification ambivalente de l’endeuillé au suicidé. La deuxième explication est liée aux puissants sentiments de culpabilité éprouvés par le défunt. En effet, le suicide peut, pour certains, apparaître comme une ultime réponse à leur deuil : on peut y voir le désir d’expier leurs fautes, mais aussi le désir de se trouver à nouveau réuni avec le défunt pour se faire pardonner.

Beaucoup d’endeuillés, néanmoins, ne parviennent pas à une telle extrémité. Leur compromis à eux est synonyme de besoin de réparation. Ils ont besoin de « réparer » d’une manière ou d’une autre ce qui s’est passé. Certains veulent, après le décès, se faire pardonner aux yeux des autres et à leurs propres yeux une faute qu’ils n’ont pas commise en s’occupant, par exemple, de façon assidue d’une personne qui ressemble au suicidé.

Une autre alternative est le choix du silence absolu. La famille évite de parler du deuil. Elle évite les questions qui soulèveraient angoisse et violence ainsi que la confrontation des émotions et des sentiments des uns et des autres. Elle se donne l’illusion dérisoire de préserver une certaine stabilité. Mais, le silence qui apparaît au début comme la meilleure solution pour l’entourage et la famille, se transforme avec le temps en un véritable poison pour le corps et l’esprit ; chacun s’enferme à l’intérieur de lui-même.
La dernière alternative est le choix de vivre pour soi-même et par soi-même, et non pas sous l’emprise d’un acte qu’une autre personne que soi a, un jour, décidé de commettre. Pour arriver à cet état d’apaisement, les endeuillés ont généralement eu besoin d’extérioriser ce qui venait de se passer dans leur existence et de se confronter à leurs émotions, si violentes soient-elles. D’où l’importance pour les personnes en deuil de rencontrer des gens à qui parler de ce qui s’est passé. Qu’il s’agisse de membres de la famille ou d’une équipe thérapeutique spécialisée, l’essentiel est que l’endeuillé se sente écouté et compris afin de pouvoir laisser libre cours à ses émotions.

3.2.3. L’enfant ou l’adolescent dont le parent s’est suicidé

Le suicide d’un proche, déjà très difficile à supporter pour l’adulte, l’est encore davantage pour l’enfant et l’adolescent en raison notamment de l’intensité de leur ambivalence, et particulièrement lorsque c’est un de ses deux parents qui disparaît de cette manière.

Le suicide d’un parent est un facteur de risques pour le deuil de ceux qui restent, entraînant parfois certaines psychopathologies ultérieurement. A l’heure actuelle, les recherches pour essayer d’évaluer les conséquences du suicide d’un des parents sur l’évolution psychologique de l’enfant ou de l’adolescent sont rares. En effet, la prise en compte des endeuillés après un suicide, et plus particulièrement encore des enfants et des adolescents, est une préoccupation toute récente dans le domaine de la littérature et de l’aide associative. Ceci se traduit actuellement par le peu d’associations mises en place pour aider ces personnes mais aussi, par contre, par le fait que le suicide devient de moins en moins tabou dans notre société.

Malgré le peu d’ouvrages présents sur le marché à l’heure actuelle, nous allons néanmoins tenter d’approfondir ce point sur base des quelques articles trouvés à ce sujet : Lachal, Geneste, Loubeyre, Durand et Coudert (1988), Hanus et al. (1997) et Keirse (2000).

3.2.3.1. Les réactions spécifiques

Du point de vue le plus commun, le suicide d’un parent constitue un événement susceptible de traumatiser l’enfant et l’adolescent. Ces derniers vont alors réagir à cet événement de différentes manières (Lachal et al., 1988). Nous avons vu précédemment, dans ce travail, que l’enfant ou l’adolescent qui perd un de ses parents s’en estime généralement responsable. Lorsqu’un des parents meurt par suicide, cette situation s’en trouve davantage renforcée et plus spécialement encore lorsqu’il s’agit du parent avec lequel l’enfant se trouvait en rivalité oedipienne. L’enfant ou l’adolescent endeuillé va prendre en lui l’agressivité du message du suicide ainsi que la violence et l’ambivalence que son parent disparu n’a pas réussi à porter. Les destins de ces charges sont cependant difficiles à pronostiquer dans l’avenir de l’enfant et de l’adolescent.

Lachal et al. (1988) se sont penchés sur la question et ont analysé, au cours de leurs consultations, les réactions d’un groupe de 29 enfants ayant perdu un de leurs parents par suicide entre l’âge de 2 et de 20 ans. Au moment de la consultation, ceux-ci avaient entre 6 et 20 ans et un laps de temps de maximum neuf ans s’était écoulé entre l’acte suicidaire du parent et la consultation. Les chercheurs ont constaté que certains de ces enfants manifestaient un état dépressif caractérisé ou un tableau anxio-dépressif. D’autres présentaient des manifestations anxieuses avec des préoccupations pour la santé du parent suicidant ou d’un autre membre de l’entourage. Chez d’autres encore prédominaient des troubles du caractère et du comportement accompagnés d’une forte agressivité envers l’entourage et notamment envers le parent survivant.
Les troubles du comportement peuvent également se manifester de façon différée par rapport à l’événement. Ceux-ci seront cependant souvent mal compris et minimisés par l’entourage qui avait été surpris, au contraire, par l’indifférence de cet enfant ou la brièveté de sa réaction au moment du décès.

La scolarité était aussi généralement perturbée et, chez de nombreux enfants, l’évolution se faisait sur le mode psychopatique. Enfin, certains enfants, bien que souffrant de troubles anxieux, se montraient très attentionnés vis-à-vis du parent survivant. Cette préoccupation excessive fait cependant passer au second plan leur propre difficulté, et leur devenir, d’apparence hyper mature, est inquiétant.
On peut aussi voir apparaître ultérieurement chez l’enfant des conduites suicidaires. Ceci est confirmé par Philippe et Choquet (cité dans Lachal et al., 1988, p. 357) selon qui le risque relatif de tentative de suicide est multiplié par 3,5 lorsqu’il y a eu tentative de suicide ou suicide d’un des parents.

Il nous faut cependant préciser que tous les enfants et les adolescents ayant perdu un parent par suicide ne présentent pas des perturbations psychiatriques ou autre ; en effet, ceux-ci sont plus à risque mais ne développent pas nécessairement ces troubles.

Les perturbations psychiatriques, distinguant les troubles de l’affectivité (anxiété, dépression) et les troubles du comportement, semblent donc plus fréquentes chez les enfants et les adolescents dont un des parents s’est suicidé que dans la population générale ; et cela d’autant plus que ces enfants et ces adolescents vivent dans un contexte de pathologie familiale grave (Lachal et al., 1988) et que les conséquences concrètes qui ont découlé de ce suicide sont particulièrement perturbantes pour leur vie ou engendrent chez eux une plus forte culpabilité (Hanus et al., 1997). Il semble également que l’impossibilité totale du parent survivant de parler à l’enfant ou ) l’adolescent de ce qui s’est passé puisse favoriser l’apparition de troubles de la personnalité.

3.2.3.2. Attitudes de l’environnement et accompagnements

La plupart des auteurs insistent sur l’importance d’une attention toute particulière, et notamment sur la nécessité de ne pas cacher la vérité aux enfants et aux adolescents ; les explications précises et concrètes des adultes endeuillés de l’entourage concernant la mort facilitant l’acceptation de la réalité de celle-ci par l’enfant et l’adolescent. Il semble en effet qu’ils aient besoin de cette attention pour faire face à leur deuil et continuer leur développement. A cela nous voudrions ajouter que, s’il semble important de dire la vérité aux enfants et aux adolescents, il faut cependant s’y prendre avec tact et utiliser des mots qui conviennent au développement de ceux-ci. Et, si dans certains cas, la vérité ne peut pas être dite telle qu’elle, l’important est de ne pas mentir à ceux-ci mais de leur donner une information cohérente du décès pour qu’ils puissent s’en faire une représentation cohérente, à leur rythme.

« Dire la vérité » n’est cependant pas toujours facile à réaliser pour le parent restant qui lui aussi est en deuil. Si nous ajoutons à cela que le deuil de l’enfant ne se déroule pas de la même façon que celui de l’adulte, leurs manières d’exprimer leur souffrance passant davantage par leur corps et leur comportement, nous pensons qu’il est alors parfois préférable que les personnes qui vont aider l’enfant aient une connaissance, même limitée, du deuil des enfants.
C’est pourquoi, en plus de l’accompagnement naturel de proximité de l’entourage, un suivi peut être mis en place en faisant appel à des intervenants professionnels, soignants ou travailleurs sociaux et à des structures associatives qualifiées, dans le but d’offrir à ces enfants un espace d’échanges de paroles et d’émotions.
Dans cette optique, pour certains enfants et adolescents, une prise en charge associative est demandée. Au cours de celle-ci, différentes techniques sont utilisées telles que le psychodrame ou les génogrammes qui permettront de dessiner les anciens et les nouveaux liens qui existent, d’après l’enfant ou l’adolescent, dans sa famille (de Broca, 1997).

Ces techniques prennent du temps mais rendent aux différents membres de la famille une place dans celle-ci. Elles permettent également, en écoutant les endeuillés en famille, de mettre en exergue les prises de pouvoir et les coalitions entre les différents protagonistes et de les persuader ainsi que c’est ensemble, et non séparés les uns des autres, qu’ils sauront résoudre et cicatriser leur deuil.
A côté de ces entretiens familiaux existent aussi des groupes de soutien pour les enfants en deuil après suicide où, pendant trois ou quatre après-midi, quelques enfants expriment, avec l’aide d’animateurs, leur vécu et leurs émotions de deuil en commun
via divers moyens d’expression. Ces groupes existent depuis de nombreuses années au Saint-Christopher’s Hospice de Londres et sont aussi présents actuellement à Paris via l’association « Vivre son deuil », dirigée par Michel Hanus (Davoes et Ernault, 2000). En Belgique, de plus en plus d’associations se penchent sur la problématique du suicide, et plus particulièrement sur les « survivants », quelques groupes 3 pour adultes endeuillés après suicide commençant d’ailleurs petit à petit à se mettre en place. Par contre, nos recherches ne nous ont pas permis de découvrir l’existence de groupes similaires pour enfants existant actuellement sur notre territoire.

Comme nous l’avons dit précédemment, le deuil après suicide est un facteur de risque pour l’enfant et l’adolescent ; en effet, le jeune dont un des parents s’est suicidé a plus de « chance » de commettre une tentative de suicide ou de se suicider. Il est donc indispensable d’offrir à ceux-ci de l’aide en matière de prévention du suicide et de tentatives de suicide.

C’est pourquoi des programmes de prévention du suicide, sont également mis en place pour ces enfants et adolescents et plus particulièrement, pour ceux dont les familles ne sont plus en état d’être leur milieu naturel de protection (Hanus et al. , 1997). Dans ce cas, les intervenants se montrent très vigilants à tout changement notable dans le comportement de l’enfant ou de l’adolescent car c’est à ce niveau que la souffrance dépressive des plus jeunes s’exprime.
Des programmes se mettent donc en place petit à petit pour aider ces enfants et ces adolescents mais malheureusement une grande partie de ceux-ci refusent cette aide, ne voulant pas passer pour malade ou fou.

3.3. CONCLUSION

Dans ce chapitre, nous avons constaté que le suicide, problème de plus en plus récurrent dans notre société, était parfois précédé d’une période de crise. Cette dernière est constituée d’une phase de désorganisation suivie d’une phase de récupération dont l’objectif est de résoudre la crise. Face à celle-ci, des facteurs de protection et de risque déterminent la façon dont le problème, aussi divers soit-il, sera résolu ; certaines personnes choisissant le suicide comme alternative. Que ce dernier soit précédé ou non d’une période de crise, nous avons mis en évidence que 45% du nombre total de suicides de l’année 1995 avaient été commis par des personnes en âge d’être parents d’enfants ou d’adolescents ; le fait d’être parent diminuant pourtant le risque de suicide.

Quant au domaine d’étude de l’après-suicide, la revue critique de la littérature montre à quel point c’est un domaine difficile à investiguer. Le deuil après suicide apparaît en effet comme compliqué et lié à toutes sortes de sentiments aussi contradictoires que pénibles

Si le deuil après suicide apparaît comme un facteur de risque pour les personnes de l’entourage, il l’est d’autant plus pour les enfants et les adolescents, surtout lorsqu’il s’agit du décès d’un de leur parent ; ceux-ci étant en pleine phase de développement et n’ayant pas encore terminé leur processus identificatoire. Leur processus de deuil et notamment les réactions de choc, déni et refus se vivront de façon beaucoup plus intenses que lors d’ « un deuil ordinaire ». La disparition souvent inattendue, précoce et violente d’un parent provoque en effet chez eux des réactions de déni plus longues et une acceptation particulièrement difficile de la réalité les empêchant même parfois de pouvoir intérioriser le défunt ; à cela s’ajoutent des sentiments de colère face au geste du parent et de la culpabilité qui fait suite à la recherche d’une cause et d’un sens.
La recherche du sens nous semble un élément important à ajouter à notre raisonnement. De fait, nous pensons que l’enfant ou l’adolescent qui peut mettre en place un sens cohérent, notamment grâce au discours cohérent reçu de son entourage, pourra mieux comprendre le suicide de son parent et de ce fait, évoluer dans son processus de deuil.

Malgré ces différentes réactions intenses qui font suite au suicide d’un parent ainsi qu’un entourage souvent ébranlé par le décès, l’enfant ou l’adolescent doit pouvoir continuer son développement. Ceci nous amène à expliciter l’intérêt d’avoir un contexte de deuil favorable et un accompagnement particulier qui donneront notamment à l’enfant ou à l’adolescent des informations cohérentes sur le décès de son parent, appropriées à son stade de développement et lui permettant de se faire une représentation cohérente à son rythme. Si le parent restant ne peut s’y consacrer car trop ébranlé par la mort de son conjoint, faire appel à un intervenant extérieur ou à des groupes d’endeuillés permettra de soutenir l’enfant ou l’adolescent dans son processus de deuil et de prévenir les risques éventuels de complication de son deuil ou de contagion suicidaire.

Par rapport à notre recherche, nous avons été particulièrement sensibilisée aux conditions nécessaires à un enfant ou à un adolescent pour pouvoir continuer son développement malgré le suicide d’un de ses parents. C’est à partir de cette idée que nous avons construit l’hypothèse de notre partie empirique.

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Voir en ligne : Cours de psychiatrie

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