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Le Mythe familial

mardi 11 septembre 2012 par Boxus Natacha , Musique Catherine , Marcu Roxana , de Roubaix Benjamin

Le mythe familial

Le concept de « mythe familial » a été défini par Ferreira, thérapeute américain de l’École de Palo Alto, en 1963, pour illustrer « les attitudes de pensée défensives du groupe familial, soucieux de préserver une »cohésion interne« , assurant ainsi la reconnaissance des membres entre soi et garantissant l’obtention d’un soutien mutuel à l’ensemble d’entre eux ».

Le mythe familial offre également selon Ferreira une « protection externe » au groupe, distinguant par là les membres du dedans, de ceux du dehors. Le groupe familial obtient ainsi une protection par rapport à l’extérieur, renforçant le sentiment d’appartenance de ses membres et confirmant ainsi son identité.

Le mythe se définit selon Ferreira tel « un ensemble de croyances organisées, partagées a priori par les membres de la famille et leur conférant des rôles spécifiques ».

Le mythe est en quelque sorte pour Ferreira, l’image interne que la famille se donne d’elle-même et que les membres ont à cœur de maintenir. Cette image « mythe » est toutefois fictive et peut faire office de résistance au changement. Dans la perspective pathologique de Ferreira, il y a un glissement possible entre le mythe organisateur constitué de croyances partagées et le mythe fabuleux qui se joue des illusions de chacun des membres. La pathologie se révèle dans deux mouvements : quand la dimension fictive n’est plus présente, chacun voit le mythe comme une vérité absolue et évidente sans plus pouvoir s’en distancer ; ou bien quand le mythe se rigidifie, il ne parvient alors plus à s’ajuster avec souplesse aux besoins de ses membres ou de l’environnement.

Par exemple, lors du décès brutal d’un des deux parents dans une famille où le mythe souligne la fonction nourricière parentale inconditionnelle, plus personne ne pourra dire que le parent disparu faillit objectivement à sa fonction parentale sans attaquer de front l’équilibre des croyances. Le mythe devient inattaquable et sa fonction homéostatique première est mise à mal par défense du groupe familial.

Dans les années quatre-vingt, le mythe est redéfini par différents auteurs. Il est désormais compris comme structurant également dans le contexte de la « normalité » : le mythe familial doit ainsi permettre de s’adapter aux changements liés aux cycles de vie familiaux, aux événements extérieurs.

Dans son ouvrage sur « le mythe familial » (1995), R. Neuburger considère le mythe familial tel « un ciment qui unifie la famille et confère au groupe une identité qui le différencie du monde extérieur ». Le mythe familial renvoie ainsi à la croyance en les caractéristiques propres et spécificités du groupe, constituant par là même « la personnalité de la famille » (son mythe).

Certains de ses membres peuvent approuver le mythe familial, sans néanmoins trop y croire ; d’autres membres pourront à l’inverse, le contester tant au niveau de certaines croyances que des pratiques résultantes. Pour constituer une famille, il faut donc partager les valeurs communes au groupe familial de manière à ce que le mythe relie les membres du groupe. Les difficultés peuvent survenir lorsque les croyances deviennent des convictions ou certitudes et qu’elles ne peuvent plus assurer les fonctions protectrices. Par exemple, dans une famille qui a pour mythique d’éduquer chacun des enfants de façon égalitaire, le couple de parents peut en arriver à nier leur identité et leur sexuation en ne permettant plus leur différenciation au nom d’un principe éducatif sur un mode égalitaire.

La cristallisation du mythe témoigne d’une difficulté des membres à s’adapter aux changements survenus au sein du système. Lorsque la famille est en souffrance, le mythe peut se rigidifier et ne plus assurer ses fonctions de liant (ciment de l’appartenance et de l’identité familiale) et de protection. Le mythe risque alors de nier l’individualité de ses membres. Face à la mise en danger du mythe familial, le système peut produire des symptômes reflétant par isomorphisme, les tensions et sentiments d’insécurité présents dans la famille.

Le mythe est donc défini par R. Neuburger tel « un système de représentations et de valeurs intégrées et partagées par tous les membres de la famille concernant chacun d’eux et qui organise les rôles et fonctions des membres de la famille au long de leur vie : interdits, autorisations, rôles sexuels, positions générationnelles, sociales, fonctions affectives, tout en conférant à ces représentations une cohérence ».

R. Neuburger explique par là que le mythe engendre des règles de fonctionnement, c’est-à-dire des convictions sur les rôles que chacun doit prendre dans la famille. Analyser les us et coutumes d’une famille renseigne selon lui beaucoup sur les croyances mythiques qui structurent cette famille. Par contre, les réponses à la question : « quel est votre mythe familial ? » auront d’après lui davantage trait aux règles et à la norme : « pour être quelqu’un de reconnu dans ma famille, il faut faire de hautes études ».

Des croyances découlent en outre des règles familiales de comportement concernant les relations entre les membres du groupe et le type de relations qu’ils doivent établir ou qui sont attendues avec le monde extérieur.

R. Neuburger explique en 1995 qu’une famille ne fonctionne jamais isolément. Dès lors, ses membres, au travers entre autres de la scolarité, des relations sociales, professionnelles,.. sont amenés à entretenir des contacts avec l’extérieur. Ces mêmes contacts peuvent être réellement enrichissants sur le versant mythique, mais ils peuvent être vécus comme inquiétants pour l’identité du groupe en tant que groupe « différencié » de l’extérieur. Il distingue ainsi deux types d’éléments susceptibles de constituer une atteinte pour l’identité du groupe familial :

- Les éléments liés à des comportements « singuliers » : « tenant soit au caractère déviant de certains membres du groupe (adultère, inceste, homosexualité, toxicomanie, alcoolisme, suicide), soit au déshonneur qu’ils provoquent face à la société : divorces, mariages mixtes,... La singularité peut ne pas provenir des comportements de ses membres, mais tenir à un particularisme isolant lié à un contexte social ou politique ». R. Neuburger prend pour exemple des familles persécutées suite à un particularisme religieux (famille juive par exemple) ou à une appartenance à une minorité ethnique.

- Les éléments dits « banalisant » : le groupe familial tient à tout prix à se différencier de l’extérieur. Certains éléments peuvent ainsi être nocifs, car trop « banalisant ». La société constitue alors un danger au travers de ses exigences normatives, leur acceptation étant d’autant plus difficile pour certains groupes spécifiques : scolarité obligatoire, mixité, personnes migrantes.
Le groupe pourra également rejeter certains comportements jugés non conformes pour le groupe (certains comportements langagiers, vestimentaires).

Dans ce contexte, selon R. Neuburger, la mémoire familiale à travers sa fonction de transmission, a mis en place un mécanisme dit de « l’oubli » afin de soutenir un mythe conforme aux « aspirations et au statut que s’est donné la famille ». Le mythe est donc transmis de génération en génération et se voit enrichi par le récit (cfr : biographie romancée) ; les comportements jugés trop singularisant ou banalisant sont alors effacés.

Selon R. Neuburger, le mécanisme de transmission sous-tend deux messages : « sois différent, c’est-à-dire fidèle aux valeurs de ton groupe d’appartenance » et a contrario, « sois conforme aux exigences normatives de la société et évite de mettre en danger ton groupe par des singularités jugées trop stigmatisantes ». La sauvegarde de l’identité familiale nécessite une confrontation dynamique à ce double message : « sois conforme » et « sois différent ». La transmission générationnelle du mythe peut s’opérer selon deux modes : la répétition et la création.

Dès lors, afin que la transmission soit dynamique, ces deux messages doivent selon R. Neuburger coexister. Cela permet au groupe de se réinventer à chaque génération et par là, de favoriser la différentiation et l’individuation des membres sans que ceux-ci ne se sentent menacés. La pathologie survient donc lorsque l’un des deux messages l’emporte sur l’autre, le mythe étant alors fortement mis à mal.

R. Neuburger explique que certaines familles voudront gommer certains particularismes ou aspects jugés anormaux au nom d’un conformisme social, c’est-à-dire apparaître telle une famille unie, légitime. Le message véhiculé est le suivant : « tu ne dois pas faire apparaître que tu es différent ». Cela peut selon lui provoquer des pathologies de la transmission tout entières du côté de la psychopathologie : toxicomanie, délinquance, suicide.
Pour d’autres familles, il s’agira de mettre en exergue des particularismes faisant la fierté du groupe. Il s’agit ici d’une transmission d’une différence à maintenir. La mémoire va dans ce contexte gommer non pas les particularismes, mais bien les traits qui traduiraient d’une certaine banalité. R. Neuburger prend pour exemple : « le mythe de l’exceptionnel » : famille de génies. Le sujet pour se conformer au mythe doit parfois adopter des comportements dits pathologiques.

Le mythe vu sous son versant positif a donc une fonction d’agent homéostatique sur le plan psychique tant pour l’individu que pour la famille. Par contre, sa rigidité témoigne de la persistance d’un événement douloureux souvent dénié. Le système se rigidifie et n’évolue plus, car il ne parvient pas à s’adapter aux changements provoqués par les différents cycles de vie. Les liens mythiques d’appartenance ont ainsi tendance à se figer, compromettant le développement identitaire des individus. Nous percevons dès lors les liens entre le mythe, l’individu et le groupe.

La question de l’appartenance trouve donc ses racines dans le mythe. Le récit mythique vient nourrir le sentiment d’appartenance des membres de la famille puisqu’il ancre ceux-ci dans une lignée, une histoire et un système de valeurs. Chacun des membres continuera à l’alimenter par des comportements conformes à l’image que la famille souhaite se donner.

Le mythe dispense aussi un cadre propice à l’instauration de rituels partagés entre les membres du groupe familial (repas familial dominical auquel nul membre de la famille ne peut échapper, par exemple). Il faut considérer ces rituels comme les attentes partagées par les membres d’une famille lors de certaines circonstances particulières. Rites et rituels illustrent bien les valeurs incarnées par les mythes. L’accès au rituel est plus aisé que celui du mythe. En effet, le mythe appartient davantage au domaine du non-dit. Plus la famille est rigide, plus il sera difficile de le questionner. Le rituel qui est acte, peut donc être plus facilement interrogé. Mythe (langage) et rituel (actes) sont complémentaires. La fonction principale du rituel est de renforcer le sentiment d’appartenance au groupe familial (baptêmes, circoncision,...). Les vecteurs de la transmission du mythe familial sont les rituels. Ceux-ci délimitent les frontières dans et hors de la famille. Ils permettent de clarifier les rôles de chacun et de définir les règles de la vie familiale. Au-delà, ils contribuent au renforcement des liens d’appartenance et de la cohésion du groupe familial. Les rituels doivent s’adapter à l’évolution de la famille au long des cycles de vie et pouvoir se remodeler. Leur impossibilité d’évolution illustre une rigidité dans la famille et interpelle sur une fragilité potentiellement pathogène.

Enfin, le mythe se constitue au moment de la création du couple. Chacun des partenaires est amené à questionner les systèmes de croyances et de valeurs propres à sa famille d’origine et à élaborer sa propre mythologie par la redéfinition conjointe de sa réalité de couple, à travers notamment la recherche d’activités communes aux partenaires, de (re)négociation de relations intra et extra-familiales. L’élargissement de la famille va encore redéfinir la mythologie du couple au travers de la création de nouveaux mythes renégociant par là, les règles et rituels de la famille. Le mythe sera encore influencé par la manière dont le couple sera légitimé par le groupe familial et le réseau de pairs.

En conclusions, le mythe fédère la famille et lui confère une identité propre ; il influe sur les comportements, les attitudes, les modes de pensées. Il détermine ainsi les choix de vie de l’individu sur différents plans : amoureux, familial, professionnel, social,... Le mythe est selon R. Neuburger : le rêve d’une famille, d’un couple, d’une institution ; la famille peut développer des symptômes pour préserver le mythe familial des normes imposées par société. La survie du mythe dépendra aussi de la transmission et de la pérennité des croyances et valeurs transmises de génération en génération. Cette transmission passe nécessairement par des rituels qui, bien que découlant des mythes, viendront les renforcer réciproquement.

Bibliographie :
Ouvrages :

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NEUBURGER R., Le mythe familial, Coll. Art de la Psychothérapie, Italie, ESF, septembre 2011

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Articles :

ANNIG SEGERS-LAURENT, « La famille : lieu d’ancrage, temps de passage », Thérapie Familiale n°2, 1997

BRUNSCHWIG Hélène, « La puissance de l’imaginaire dans la construction des mythes » Leur transmission et celle des valeurs au long des générations, Imaginaire et Inconscient, 2006/2 n°18, p39-54

COURTOIS Anne, « Le temps des héritages familiaux » Entre répétition, transformation et création, Thérapie familiale, 2003/1, Vol. 24 p. 85- 102

DESSOY E., PAUSS V., COMPERNOL C., COURTOIS A., « Rite de passage, cycle de vie et changement discontinu », Centre de Formation "Chapelle-aux-Champs à Bruxelles in Thérapie Familiale n°4, 1996

DJENATI Geneviève, « Merci Père Noel ! » « Du mythe social au mythe familial » in Journal des Psychologues,2006/10 n°243, p. 25-28

HACHET Pascal, "Les mythes individuels et les mythes familiaux à la lueur de la théorie de l’introjection selon Nicolas Abraham et Maria Torok in DIALOGUE, Recherches cliniques et sociologiques sur le couple et la famille, Paris, 2001, 1er trimestre

ONNIS Luigi, « Quand le temps est suspendu : individu et famille dans l’anorexie mentale », Thérapie Familiale, n°3, 2000

VINOIS Patrick, "Mythe, transculture et identité familiale en exil : la
transmission du mythe familial" in Intervention au Congrès de Hyères, les 5 et 6 février 2009


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