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LE CORPS PENSE

FRANCISCO VARELA

dimanche 5 mars 2006

CENTRE D’ETUDE LA FAMILLE - ASSOCIATION
PSYCHANALYSE ET APPROCHE FAMILIALE SYSTEMIQUE
8ème Journée du 6 décembre 1987 à Paris
« APPROCHE FAMILIALE DES TROUBLES PSYCHOSOMATIQUES »

LE CORPS PENSE

FRANCISCO VARELA

Après cette introduction de Robert, il est difficile de dire quoi que ce soit qui ne soit un peu décevant. Tout ce que je vais essayer de faire dans cet exposé, c’est de vous présenter quelques métaphores alternatives. Des métaphores qui sont de toute façon tirées des activités de recherche en biologie, surtout dans le domaine du système immunitaire.

La seule raison pour laquelle j’ai le courage de participer à cette réunion, bien que je sois complètement ignorant aussi bien de la thérapie familiale que des maladies psychosomatiques, c’est que depuis déjà des années, je suis engagé dans la recherche sur les systèmes immunitaires qui jouent évidemment un rôle absolument central dans tout ce qu’on peut dire sur les maladies de type psychosomatique.

Le problème se pose de la façon suivante : le titre de cette intervention est : « le Corps Pense ». Or, cette métaphore, « le Corps Pense », est tout à fait normalement associée à la pensée et associée au système nerveux. Aujourd’hui, je vais essayer d’argumenter qu’il est juste de vous dire la chose suivante : le système immunitaire est un système qui pense. C’est un système qui a une capacité, on dirait dans la terminologie actuelle, cognitive. Dire que le corps pense, c’est une métaphore, évidemment, mais une métaphore qui a du vrai, au sens scientifique.

Comme Robert vient de l’évoquer tout à l’heure, ce n’est pas une métaphore typique pour le système immunitaire, et justement je vais y revenir. Mais avant de vous présenter quelques idées au sujet de la pensée immunitaire, notamment pourquoi il est juste de parler de cette façon-là, il faut que je vous dise quelques mots sur le problème de la pensée au sens scientifique, comment elle se présente aujourd’hui dans le domaine des sciences. Donc, je vais parler carrément maintenant du domaine des sciences cognitives. Or ce mot « sciences cognitives » n’est pas très courant en France, mais c’est le terme utilisé plus ou moins partout dans la recherche moderne, c’est la traduction libre du mot anglais « cognitive sciences » et là il faut remarquer qu’en anglais « sciences » veut dire non seulement les sciences mais aussi la diversité des sciences, et c’est le domaine dont je m’occupe en tant que chercheur. C’est le domaine scientifique qui s’occupe justement de donner des réponses explicites sur ce que veut dire penser, comment les êtres vivants parviennent à cette activité tout à fait remarquable qu’on appelle penser : il s’agit de tous les niveaux de capacités cognitives : reconnaissance, discrimination, mémoire, apprentissage, inférence, etc...

Donc, quand j’utilise le mot sciences cognitives c’est cela que je veux dire - toute la diversité des capacités grosso modo mentales, ou activités de pensée au sens le plus large. Ce domaine des sciences cognitives n’est pas très ancien dans le sens scientifique du terme. Evidemment il y a pas mal d’activités en psychologie, en philosophie et en épistémologie depuis la naissance du monde occidental, mais je parle plutôt du domaine scientifique proprement dit. C’est un domaine qui a été constitué dans les années 50. Avec le mot « sciences cognitives » apparaissant vers la fin des années 50, il y a toute une histoire de la naissance de cette activité tout à fait passionnante, mais je ne vais pas entrer dans cette histoire maintenant, je rappelle cette origine historique parce que dans les années 50-60, il apparaissait à tous ceux qui étaient engagés dans cette recherche, qui faisaient de la neuroscience c’est-à-dire qui poursuivaient l’investigation du cerveau, qui travaillaient sur l’intelligence artificielle, qui essayaient de construire des machines qui pouvaient avoir des capacités cognitives, qui s’occupaient de la linguistique au sens naturaliste, c’est-à-dire comment le langage est acquis et se développe ; pour tous ces domaines scientifiques, il apparaissait tout à fait évident que penser l’activité mentale, l’activité cognitive était tout à fait évidemment lié à la logique, c’est-à-dire la manipulation symbolique (la manipulation des symboles) selon des règles précises.

Il apparaissait comme évident à tout le monde comme c’est encore vrai pour le sens commun actuel, que la manifestation la plus élevée de la capacité cognitive c’est de, par exemple, résoudre des problèmes mathématiques. Quelqu’un qui fait des analyses mathématiques est quelqu’un qui a une grande intelligence, au moins par comparaison aux animaux par exemple, ou bien aux enfants.
Donc il était tout à fait naturel, dans les premières années des sciences cognitives, d’essayer de rendre compte de comment cela se passe, quel est le mécanisme de cette activité cognitive, d’essayer de trouver quelles sont les règles explicites, les mécanismes par lesquels par exemple, le cerveau, les programmes du cerveau comme on dit aujourd’hui, manipule les symboles, qui représentent une certaine information que le système trouve dans le monde et évidemment, de façon symétrique la construction des machines fondées sur le même type de principes. L’idée tout à fait familière est celle-ci : on peut programmer une machine pour faire une activité dite intelligente et évidemment le programme, c’est l’extension naturelle de la logique classique.

C’est comme cela que dans les années 50-60, il y a eu toute une liste de domaines tels que la robotique, la reconnaissance des formes, le système expert, la preuve automatique des théorèmes, la psychologie cognitive, le traitement des langages, la vision d’une machine ou la vision animale, la linguistique des computers etc... Tous ces domaines de recherche, et croyez-moi il y a dans chacun de ces domaines des dizaines ou des centaines de publications, de bouquins, donc dans toutes ces activités, il semblait que l’idée de trouver le symbole approprié et de voir les problèmes appropriés, était la solution. En fait, il y a tu dans les années 60 de grands espoirs que cela allait marcher parce que par exemple, on a développé un système S.A.I.N.T. = Symbolic Automatic Integrations, cela veut dire intégrations automatiques symboliques, un programme qui permet de calculer des intégrales dans le sens mathématiques du terme de façon très intelligente. En fait ces programmes font beaucoup mieux que n’importe quel étudiant de doctorat de mathématiques analytiques, censé être le meilleur.

Donc, tout le monde se sentait assez impressionné. Voilà un programme à qui l’on donne des règles et qui a des performances assez étonnantes. Dans les années 60, il semblait que le grand problème des sciences cognitives, on pourrait le résoudre par cette voie : si la plus grande intelligence était déjà à portée de la main, les autres choses devaient suivre, avec un tout petit peu de travail, après.

Ce qui est intéressant si on regarde l’évolution des sciences cognitives depuis les années 60 jusqu’à aujourd’hui, on a justement l’impression de voir un film à l’envers parce que, ce qui dans les années 60 était considéré comme les choses les plus difficiles est aujourd’hui considéré trivial, et ce qui était considéré comme banal, est considéré aujourd’hui comme les vrais problèmes.
Autrement dit, les grands experts qui savent faire des intégrales en mathématiques ont une cognition tout à fait simple. Par rapport à qui ? Par rapport justement à tous ceux qui ne sont pas des experts, et en particulier disons les petits enfants. Pourquoi ? parce que la chose la plus difficile à expliquer est ce que tous les enfants du monde résolvent avec un charme et une facilité tout à fait étonnantes, et ce sont sur ces problèmes que pendant 20 ans, les sciences cognitives n’ont presque pas avancé.

Quels sont ces types de problèmes ou de situations que l’enfant va résoudre très facilement ? Ce sont des choses de sens commun, c’est-à-dire distinguer le connu de l’inconnu, donner du sens à des choses comme : ceci appartient à cela, distinguer un visage triste d’un visage gai, savoir qu’il y a une distinction entre ce que l’on veut et ce que les autres veulent, des choses qui nous semblent absolument familières et de sens commun qui n’ont pas un statut, dans la tradition de la logique des sciences cognitives classiques, des performances étonnantes, mais qui justement, si on essaye de construire une machine ou d’expliquer comment le cerveau peut faire cette activité tout à fait évidente ou élémentaire, littéralement on se casse la gueule.

Il n’y a aucun résultat aujourd’hui, qui soit rentablement comparable à ces choses que tous les enfants du monde, et par extension tous les animaux du monde, font avec une facilité étonnante. Donc je disais tout à l’heure, que si on regarde l’histoire des sciences cognitives, on est en train de lire l’histoire à l’envers parce que des choses comme la relation entre la main ou les yeux, ou la relation entre des objets, ou le déplacement sans collision avec des objets, ces types de problèmes occupent aujourd’hui tout le monde. On se dit : qu’est-ce qu’il y a de sophistiqué à reconnaître un objet ou à se déplacer dans le monde sans heurter des objets ? C’est justement sur ces types de problèmes-là qu’on n’a pas trouvé de bonnes explications. Cela veut dire que les sciences cognitives traditionnelles ont complètement échoué. Et c’est à la suite de cet échec et à cette reconnaissance-là que ce qu’on percevait comme la chose la plus banale est la chose la plus difficile, que l’expert réalise des choses faciles et l’enfant des choses difficiles, que dans les sciences cognitives, il y a toute une reconnaissance d’un nouveau style de pensée, une nouvelle approche de ce qu’est la cognition.

Qu’est-ce que c’est que penser ?

Toutes ces activités : la perception visuelle, coordonnée à l’audition, l’expression des émotions et des interactions sociales etc... apparaissent comme des activités tout à fait différentes, dissemblables. Par exemple, le domaine de l’émotion et la reconnaissance de l’émotion par autrui, est évidemment tout à fait différent du déplacement dans l’espace sans collision.
Ce n’est pas dans la tradition dite cognitiviste suivant la logique des années 60, qu’on peut faire une espèce de mapping, c’est-à-dire des projections dans un domaine fondamental des règles et des programmes de toutes ces situations.
Il n’est pas du tout évident de mettre en relation le domaine de la coordination sensori-motrice, de l’émotion, de la croissance, de l’espace, de la forme etc... Ce n’est pas du tout évident et justement comme ce n’est pas évident, les chercheurs ont commencé à trouver une façon de s’approcher de ces problèmes, qui est fort différente, et que je vais décrire : l’approche en réseau.

Qu’est-ce que veut dire l’approche en réseau ?

Cela veut dire la chose suivante : au lieu de résoudre un grand problème, par exemple se déplacer dans le monde sans collision, on essaie simplement d’avoir de très petits agents, qui sont en soi absolument bêtes, mais qui ensemble deviennent très intelligents.
Cette stratégie n’est pas du tout évidente. Je ne veux pas que vous pensiez que c’est quelque chose qui est sorti de la tête d’un bon monsieur un beau jour, mais il y a eu une énorme expérience récemment, qui est la reprise de cette pensée réseau, de cette pensée systémique émergente - pour utiliser le langage qui vous est familier, cette pensée de l’émergence des propriétés systémiques qui a été redécouverte pendant les cinq dernières années. Si vous regardez le style de travail des dix dernières années, vous vous rendez compte que les gens qui travaillaient dans cette optique réseau, en 1980 il n’y en avait qu’une vingtaine, en 1986 c’est presque tout le monde, c’est presque dominant maintenant. C’est parce que c’est une véritable explosion que j’insiste sur ce principe, c’est quelque chose qui n’est pas encore entré dans la connaissance habituelle des gens. Les journalistes par exemple, les revues scientifiques de vulgarisation, commencent juste à se faire l’écho de ce point de coupure, de ce tournant, de cette réorientation qui est pour moi fondamentale.

Donc, l’approche consiste à considérer que. si on a la capacité de mettre en action de petits agents tout bêtes mais avec des relations puissantes, en a donc l’émergence de propriétés qui sont vraiment cognitives. Dit comme ça c’est toujours abstrait et on n’a pas l’expérience. Je vous donne un exemple tout de suite.

Le problème est le suivant : un des échecs classiques de l’approche cognitiviste qui essaie d’utiliser des symboles comme représentation des choses et des règles qui manipulent ces symboles, c’était d’être incapable de créer un système donc qui imite la lecture, un système qui pouvait lire un texte. Je ne dis pas compréhension d’un texte, je dis lire un texte, ça veut dire n’importe quel petit enfant peut faire ça assez facilement, et même les grandes personnes peuvent faire ça de temps en temps... On peut regarder un texte même si on ne comprend rien du tout et on peut essayer de le lire. Donc, il y a l’apprentissage, mettons que je suis en train de lire en tchèque, je ne connais pas un mot de tchèque, et comme c’est écrit dans des phonèmes que moi je peux reproduire, si j’ai un prof de tchèque à mon côté, qui ne m’explique pas du tout ce que ça veut dire dans le texte... chaque mot tchèque ou bien disons polonais, que je prononce dans le contexte de la lecture de façon inappropriée, il me corrige, et après quelques erreurs je peux lire le polonais de telle façon qu’un polonais comprenne.

C’était un problème important dans le domaine des sciences cognitives, parce qu’il y a pas mal de gens qui sont aveugles dans cette planète et qu’il serait très utile d’avoir une machine qui (vous) lise des textes, qui raconte des histoires aux enfants qui sont aveugles, ou qui lise des livres pour les adultes. Mais l’échec était total, il était impossible d’écrire des règles qui pourraient avoir cette subtilité de ce qu’est le contexte de la lecture et des phonèmes dans les langues humaines.

Le problème est celui-ci : on n’arrive pas à dégager les règles de la sonorité d’une langue. On peut avoir des approximations, mais ça ne marche pas bien du tout. C’est pour cela, qu’il n’y a pas une telle machine.
Or, avec cette optique que je viens de décrire, l’optique de tout petits agents tout bêtes mais qui ensemble peuvent faire des trucs, on a aujourd’hui - vous pouvez l’acheter maintenant - un système qui peut faire cette tâche, mais je vous dis en deux mots comment cela fonctionne (cf. schéma) :

Vous voyez en haut « le chien » donc, c’est censé être un exemple de la lecture d’une ligne d’un texte. 3 petites cellules lecteurs qui vont lire, reconnaître un caractère H dans ce cas-là, dans le contexte de l’idée d’être voisin, le C, à côté du H il y a un trait, ça veut dire de l’espace, il y a LE espace CHIEN, et la petite machine va lire C seulement en regardant ce qu’il y a des deux côtés.
Que fait cette petite machine à travers tous ces réseaux ? Donc voilà cette collection de petits agents, chacun d’entre eux, n’est que l’imitation d’un petit neurone qui peut être actif ou inactif - et pas seulement envoyer des connexions à ses copains - il y a disons 80-90 de ces petits neurones, et finalement ces neurones sont connectés à 3. petites boîtes d’émission de sons comme les ingénieurs savent faire depuis longtemps, 3 émetteurs de sons qui ont simplement des consonnes dentales, labiales et palatales. Donc la combinaison de ces 3 sons peut imiter un phonème et la première fois on écoute la machine, le Chien... ça fait K... et le professeur dit non, c’est pas ça c’est CH. Comment est-ce qu’on fait ça littéralement ? On met à la fin de l’émission le son correct et la machine est capable de se modifier à la suite de cette instruction.
La prochaine fois qu’il y a « le chien » la machine refait K, le professeur fait . non, non c’est CH ; comme dans le cas d’un être humain, cette machine, à la suite de quelques exemples, qui, dans le cas concret, prennent 6 ou 7 heures d’entraînement, d’apprentissage, est capable de lire un texte, mais tous les textes d’un certain genre, telles que les histoires d’enfants. Donc on peut lui donner n’importe quelle histoire d’enfants, la machine peut la lire, le cas échéant, en anglais, de façon correcte et compréhensible. Ce système s’appelle le Net Talk. Toute sa capacité ne réside pas dans le fait qu’il y ait une représentation des règles pour traiter une lettre à côté d’autres lettres, mais dans sa capacité de se modifier et d’avoir une histoire.

Les deux choses :

1) Se modifier : les interactions entre ces petits neurones bêtes changent, donc le système a une certaine plasticité.

2) Cette plasticité, si on la place dans une histoire, dans ce cas, l’histoire d’un apprentissage, aboutit à quelque chose d’assez intéressant, justement apprendre à lire, et ce n’est pas tout à fait trivial.

Voilà un exemple où les paradigmes classiques : les traitements symboliques avec programmes, où cognition égale manipulation de symboles, étaient un échec total. Dans ce cas, l’approche est de dire « non, non, non », au lieu des représentations symboliques et des programmes, et il faut se centrer plutôt sur cette espèce de société d’agents simples, cet ensemble d’agents très simples capables de ces deux choses :

a) de changer,

b) de subir une histoire, et on obtient alors des propriétés cognitives assez profondes ; dans ce cas, la propriété cognitive, c’est évidemment la capacité d’apprentissage, d’apprendre une activité qui n’est pas du tout triviale.
Je pourrais vous donner des exemples dans d’autres domaines, par exemple le déplacement dans l’espace, la coordination sensori-motrice etc... Je ne vais pas rentrer dans plus de détails, parce que ce qui m’intéresse ici, avec cet exemple-là, c’est de vous donner cette approche de la cognition en tant que l’activité d’ensembles de petits agents inter-reliés avec une histoire, c’est la bonne perspective, et ça l’est également pour les systèmes neuronaux et pour l’intelligence artificielle.

Mais aujourd’hui ce qui m’intéresse, c’est de dire aussi quelque chose qui a un élément de nouveauté. C’est que la même approche peut être utilisée dans les systèmes immunitaires. Donc je finis la première partie qui est d’introduire la perspective de ce qu’est penser. Ce sont des mécanismes de pensée, c’est le mécanisme cognitif au sens moderne.

Et maintenant, laissez-moi appliquer cela dans le domaine des systèmes immunitaires et de dire pourquoi on a le droit de dire que le système immunitaire, c’est un système qui pense.

La perspective classique du système immunitaire, comme l’évoquait Robert en introduction, c’est une perspective en termes de métaphores militaires ; on est habitué à penser que notre système immunitaire, c’est un système censé nous défendre contre les bactéries, les virus, les infections.
Il y a des activités de surveillance, il y a des soldats qui sont les anticorps - et il faut remarquer le mot anticorps - qui constamment sont comme des sentinelles dans les postes frontières, en train de repérer l’ennemi qui va entrer dans la citadelle du « soi ».

Les immunologistes aiment beaucoup parler de « soi », en anglais « self » et le « non-soi » qui est l’ennemi. Donc, le soi, c’est la collection de ces postes frontière et de gardes. J’ai fait l’autre jour une petite recherche étymologique et je me suis aperçu que le mot immune immunitas , vient du latin, et la première fois qu’il a été utilisé dans le latin courant des Romains, c’était pour décrire la conscription dans l’armée. Donc : immune, c’est quelqu’un qui est appelé à faire le service militaire. C’est amusant quand même.

Donc, il y a notre système immunitaire, notre immunitas, qui est une véritable armée de défense, et l’immunologie s’est construite dans la première partie du XXe siècle avec un des pères fondateurs de l’immunologie, Paul Ehrlich, qui était médecin militaire, et Monsieur Mac Farland-Burnett qui a créé la théorie fondamentale du système immunitaire dans les années 40-50, était aussi un passionné de tous les mouvements nationaux socialistes dans le monde. De toute façon cette métaphore militaire pour le système immunitaire est monnaie courante, même aujourd’hui. Il faut justement remarquer qu’il y a un parallélisme strict entre cette métaphore militaire et les métaphores ou l’utilisation de la logique dans les sciences cognitives classiques.

Pourquoi ?

C’est facile à voir : il y a les agents qui sont pris comme des symboles - ce sont les anticorps ou les lymphocytes - et ces symboles sont manipulés selon des règles assez précises que les immunologistes décrivent comme réponses immunitaires. Dès qu’il y a quelque chose qui nous est étranger qui rentre dans le corps, ce système immunitaire doit réagir et va donner une réponse immunitaire. Ce n’est pas un phénomène de type cognitif très intéressant.
Si dans les cinq ou dix dernières années, il y a eu une grande révolution dans les sciences cognitives, c’est aussi vrai pour l’immunologie. Pourquoi ? parce que, comme dans les sciences cognitives classiques, il y a des phénomènes que l’immunologie traditionnelle a été absolument incapable de résoudre. Vous savez tous que les maladies auto-immunes sont encore sans traitement. Il n’y a pas encore de traitement pour la plupart des maladies immunitaires. Les grands problèmes d’allergie sont aussi incurables. L’exemple le plus frappant, c’est l’incapacité de trouver une réponse claire, simple, pour le problème du SIDA. Tout ceci se réfère, comme dans les sciences cognitives, à la capacité d’imiter
des capacités cognitives vraies. Dans l’immunologie, tout se réfère à un mode de pensée qui était très limité. Il y a eu une grande révolution récente.
Il y a un parallèle exact entre cette révolution de la pensée immunologique et la découverte dans l’immunologie de cette pensée-réseau. C’est un constat de fait que les résultats s’accumulent de jour en jour : le système immunitaire n’est pas du tout une collection de garde-frontières qui sont en attente d’envahisseurs. En réalité si on considère ce que fait un lymphocyte à l’intérieur de votre corps ou même un anticorps, pendant 90 % de son temps, il est en train d’entrer en relation avec d’autres lymphocytes ou avec d’autres anticorps. Les lymphocytes ne restent pas à l’extérieur comme pour capter les symboles, mais plutôt sont une véritable société, un véritable réseau à l’intérieur du corps. Donc, c’est une image comme ce réseau-là : chacun des lymphocytes est un agent très simple mais tous sont reliés entre eux. C’est bien un véritable réseau, avec des capacités qui sont de plus en plus étonnantes : il y a en particulier la capacité de reconnaissance, de mémoire, d’apprentissage. Des choses que l’immunologie classique était assez incapable de décrire.

Vous avez là des résultats expérimentaux : je veux dire tout de suite que tout ce que je suis en train de vous raconter sur cette pensée immunologique, soit du point de vue théorique, soit du point de vue expérimental, a été fait avec la collaboration de mon bon ami Antonio Cutinho de Pasteur. Donc, dans les laboratoires, on peut faire l’expérience suivante : au lieu de faire comme pour presque toutes les expériences immunologiques, prendre un animal ou un être humain, injecter une substance en grande quantité et voir la réponse immunitaire, on ne fait pas du tout ça, on dit : peut-être y a-t-il une activité qui est intérieure au système, peut-être le système lui-même a-t-il une capacité, une dynamique et une vie propre.

Donc on ne va pas injecter quoi que ce soit. Ce qu’on va faire, c’est plutôt repérer l’activité intérieure. » Comment est-ce qu’on fait ça en immunologie ? Il y a plusieurs façons de le faire, mais la manière la plus évidente, c’est de mesurer la quantité d’un anticorps selon les jours.
Vous avez là les quantités pour deux anticorps différents. Ce sont les deux courbes par période de quatre jours. Ces deux anticorps, ce sont des agents qui se parlent très étroitement, sont inter-reliés de façon très étroite, ce sont des nœuds dans notre réseau très proches l’un de l’autre. Aussi il y a une certaine fluctuation ; cela est déjà intéressant parce que si tous les systèmes n’ont que des réponses vis-à-vis de l’extérieur, il n’y a aucune raison d’avoir des oscillations. C’est comme les oscillations qu’on a dans notre cerveau si vous voulez, les oscillations du cerveau ne s’arrêtent pas si on s’isole sensoriellement, il continue à fonctionner de la même façon. (Évidemment, dans le système sensoriel, c’est la même chose, il n’y a pas interaction sensorielle). Vous voyez ces oscillations sont déjà les symptômes d’une activité intérieure, mais il y a plus que ça.

Si maintenant, on fait l’expérience suivante : on prend 1/10 de la quantité d’un de ces anticorps et on l’introduit dans le système ; c’est une quantité négligeable, c’est une fluctuation absolument négligeable. On va voir tout de suite que toutes les deux réponses (les graphes inférieurs) sont synchronisées. Qu’est-ce que ça veut dire ? C’est que le système reflète son histoire, même pendant un mois. La mémoire du système reste, et est distribuée dans toute l’activité d’ensemble.

Ce n’est pas qu’il y a une cellule de la mémoire. Le parallèle avec le système qui était capable d’apprendre à lire, c’est exactement la même chose. Si vous me demandez où est la mémoire de l’histoire de ce système ? Où ça se trouve ? Est-ce qu’il y a un lieu particulier ? La réponse est « pas du tout ». Sa capacité cognitive et sa mémoire sont distribuées partout dans l’inter cognitivité du système. C’est exactement la même chose ici, cette expérience faite il y a quelques mois montre que la mémoire, le souvenir du système, ne réside que dans les relations mutuelles des agents simples, des lymphocytes dans le cas des systèmes immunitaires.

Laissez-moi vous donner un autre exemple tout à fait intéressant mettons une petite souris, qui rencontre tous types de molécules, dans ce qu’elle mange, dans sa respiration, etc... On prend cette petite souris dès la naissance et on l’introduit dans une boule, une atmosphère où il n’y a pas de molécules, c’est ce qu’on appelle un milieu libre d’antigènes. Son système d’antigènes, c’est comme quelqu’un qui est isolé sensoriellement. Il n’y a pas d’interactions moléculaires. Selon la théorie classique, le système ne devrait pas exister du tout parce que le système est là pour répondre, pour faire la gendarmerie des frontières. Pas d’envahisseur, pas de système. Imaginez-vous que dans un pays où il n’y a jamais de possibilité d’invasion, il y ait une armée ; ça n’a pas de sens.
Qu’est-ce qu’on observe, si on laisse la petite souris subsister deux, trois, quatre mois ?

Si on l’examine et on la compare avec une souris tout à fait normale - qui a eu la vie normale d’une souris, elle a mangé de la nourriture, etc... - on s’aperçoit que les deux souris ont un système immunitaire tout à fait comparable. Le système existe en tant que réseau, il produit des anticorps, il y a des circulations et des régulations internes.

Donc, c’est l’évidence éclatante que ce que ce système est en train de faire, ce n’est pas du tout d’être fixé à l’extérieur, mais c’est justement la construction d’un soi immunologique, d’un soi moléculaire.

C’est le point crucial de ce que je voulais vous dire. La perspective réseau nous permet de dire que le système immunitaire n’est pas du tout un système de défense. On peut laisser tomber cette métaphore militaire, et la remplacer par un système qui, à cause de ses propriétés émergentes de petits agents lymphocytaires et d’anticorps, a la capacité de créer une identité à l’intérieur du corps qui est justement l’identité moléculaire.

À quoi ça sert ? l’existence des identités moléculaires permet en fait le fonctionnement cellulaire. Si les cellules ne savaient pas quel type de molécules utiliser et afficher dans la surface, si les cellules ne savaient pas quel type de monnaie courante utiliser à l’intérieur du corps, le système simplement s’arrêterait en quelques heures. Tous les biologistes cellulaires le savent très bien. Si l’on n’a pas une définition des échanges moléculaires permis, définis, donc si en ne sait pas quelles sont les règles du jeu, le système n’existe pas. Le corps, en tant qu’unité fonctionnelle au niveau cellulaire, moléculaire, tout simplement n’existerait pas. Ce que fait le système immunitaire, c’est justement donner cette identité moléculaire, un soi moléculaire.
Si vous voyez le parallèle avec le système neuronal, le cerveau, c’est très clair. On peut parler du réseau immunitaire comme du système nerveux central. Justement avec Antonio, nous avons décidé de l’appeler Système Immunitaire Central. Comme le système nerveux central, son existence ne se justifie pas du tout par ambition paranoïaque. Le système immunitaire central n’a pas besoin d’être là pour avoir des réponses de type réflexe. Tout le monde dit : « on a le système nerveux parce que s’il y a un prédateur, il faut s’échapper, ou si quelque chose nous tombe sur la tête, il faut s’évader. Mais c’est en fait une réponse assez bête, puisque le réflexe existe, et toutes ces réactions réflexes musculaires sont de bas niveau, même si ce sont des réactions très importantes pour la vie.

Personne ne dit que la vie cognitive se résume à cela. Ce qu’il y a d’intéressant dans l’évolution du cerveau, c’est que le système nerveux central permet justement la construction d’un soi cognitif, monde de déductions, d’inférences et de mémoire qui permet la vie animale dans toute sa richesse. Ce n’est pas pour se défendre du monde qu’on a un système nerveux, c’est pour habiter le monde. C’est exactement le parallèle pour le système immunitaire. Il ne s’agit pas de se défendre des bactéries... C’est très important de se défendre des bactéries, mais justement le système immunitaire le fait à un niveau très bas. C’est ce qu’on appelle le système immunitaire périphérique, et ce sont des lymphocytes tout bêtes qui n’appartiennent parfois même pas au réseau.
Il est facile de se défendre des infections. Il n’est pas du tout facile de construire ce soi immunologique qui donne au corps la capacité d’avoir une vie cognitive au niveau cellulaire et moléculaire. Quand je dis cognitif, c’est très spécifique ; cela veut dire des mémoires, des apprentissages, des rétentions, des reconnaissances, des analogies, des inférences, tout cela, on a l’évidence que le système immunitaire peut le faire et on peut dire justement comment il le fait.
De ce point de vue, le problème n’est pas, pour le système immunitaire, qu’il y ait un soi, qui est le point de référence et la défense, et un non-soi. Il y a un soi qui est positif, c’est comme si le système immunitaire disait « moi, je suis ici ». Et c’est la seule chose qu’il a à faire. Si vous me demandez pourquoi on a un système immunitaire central, c’est une affirmation, une façon d’être là, une façon d’être multicellulaire, une façon d’exister avec beaucoup de cellules qui doivent communiquer, et cela se fait avec une harmonie qui donne la capacité de définir un soi moléculaire tout comme la capacité d’habiter un monde social. Nous avons absolument besoin d’un système neuronal où il y a ce soi, par rapport aux autres.

Donc, ce n’est pas un problème de soi et de non-soi, mais plutôt de soi et de bruit. En anglais, on a publié un article avec un jeu de mots qui en anglais fonctionne très bien, qui est de dire, ce n’est pas « self » et « non self », mais plutôt « self » et « non-sense ».

Ce n’est pas une activité défensive mais une activité créative et positive, que ce système immunitaire peut faire et en fait, il le fait.
J’avais aussi l’intention, mais dans cette audience je n’ai pas besoin de vous rappeler l’interprétation assez profonde que Freud fait de l’étrange. Pourquoi y a-t-il des choses qui nous semblent étranges ? Dans son discours sur l’Unheimlich, il fait le raisonnement déjà classique qui est de dire que quelque chose nous est étrange si en fait il nous ressemble un tout petit peu. La totale étrangeté ça n’existe pas. Ce qui nous est étrange, c’est quelque chose qui nous ressemble mais qui ne nous est pas identique.

Dans le système immunitaire c’est exactement la même chose ; c’est cela qui nous fait avancer du point de vue infection et du point de vue allergie, c’est cet Unheimlich, ça veut dire des choses qui ressemblent à soi mais qui ne sont pas tout à fait pareilles.

Donc, vous avez le fondement pour réinterpréter tous ces types de maladies auto-immunes, allergiques, hypertensives, etc... Ce n’est pas du tout un problème de défense, c’est un problème de manque de contexte. Par exemple, prenons l’exemple de la myasthénie grave, il y a une réponse immunitaire contre un récepteur de l’acétylcholine des muscles ; or on a cherché pendant des années comment on pouvait supprimer cette réponse, parce que c’était une réponse agressive pour le soi, et on n’a pas réussi à trouver le moyen de réguler cette réponse. Pourquoi ? Parce qu’en fait, tous les lymphocytes qui produisent les anticorps contre le soi, ne sont pas agresseurs de ces récepteurs de l’acétylcholine ; c’est plutôt que ces récepteurs sont déconnectés comme des maladies sociales de ce système central. C’est un manque de contexte et pas une agressivité, et en fait, on vient de faire des expériences aussi dans les laboratoires de l’Institut Pasteur, où la seule chose qu’on fait, c’est d’ajouter des connexions au système malade.

On prend une petite souris, on induit une maladie auto-immune, la myasthénie grave, et tout ce que l’on fait c’est d’ajouter plus de connexions autour de ces cellules hautement responsables, et tout d’un coup, la maladie disparaît ; ça veut dire que dans 90 % des cas, les souris ne retiennent pas du tout ces réponses auto-immunes. Mais vous voyez la différence de contexte.

Je termine en deux mots en disant la chose suivante : le problème du SIDA qui nous inquiète tous, c’est évidemment un problème immunitaire... Vous voyez ici le contraste entre ces deux approches, l’approche militaire et l’approche réseau, je dirai plutôt l’alternative réseau.

L’approche militaire consiste à dire : « pourquoi n’a-t-on pas trouvé un vaccin contre le virus du SIDA ? » Vous n’avez pas demandé ça... mais c’est simplement parce que le vaccin contre presque tout ne marche pas du tout, parce que produire une réponse immunitaire très haut contre quelque chose, ça ne fonctionne que dans deux ou trois cas, parce que le système ne fonctionne pas comme ça.

Ce qui se passe, si vous essayez d’immuniser quelqu’un contre le virus du SIDA, cela fait remonter le taux d’anticorps qui collent avec le virus. Mais ces anticorps, comme ils font partie d’un phénomène social pour ainsi dire, ils collent aussi à pas mal de cellules à l’intérieur de ce système, et c’est cela qui produit le blocage des lymphocytes et qui éventuellement produit la disparition du système immunitaire. Donc, le problème n’est pas d’avoir des réponses contre le virus du SIDA pour être vacciné, pour être immune au SIDA. C’est justement le contraire, ce sont les gens qui ne répondent pas au virus qui ne deviennent pas malades. Donc, si vous prenez des gens qui sont infectés par le virus, mais qui ne deviennent pas malades, on se demande pourquoi. Une des choses qu’on trouve chez tous ces gens-là, c’est qu’ils n’ont pas de réponse. Il n’y a pas de candidats anticorps présents contre ce type de récepteurs, donc le problème ne devient pas du tout de produire une réponse massive contre quelque chose, mais plutôt de traiter ce virus comme s’il était familier.
Le système immunitaire, comme le système nerveux, n’est pas fixé à la défense mais à la connaissance.

Si l’on se promène dans le monde en essayant de tout repousser à l’extérieur, en essayant de se défendre de tout, c’est la fin de la vie.
Justement, les systèmes fonctionnent avec une espèce de curiosité, ils disent : « qu’est-ce que c’est que ça ? est-ce que c’est nouveau est-ce que c’est intéressant ? ». Justement, c’est de cette façon que fonctionne le système immunitaire. Chaque fois que l’on mange quelque chose qui contient des molécules nouvelles, le système essaie toujours en premier d’incorporer cette nouvelle forme moléculaire et de l’intégrer à soi. C’est justement ce que font les gens infectés par le virus et qui ne deviennent pas malades, il est devenu une partie de ce soi immunologique.

Donc l’approche de la vaccination est l’approche classique fondée par Pasteur, par contraste, cette vision cognitive du système qui doit prendre en considération les propriétés réseau et qui doivent partir d’elles, au lieu d’avoir une vision défensive, doit opérer un changement de contexte. Dire au système : « ceci, c’est familier, il ne faut pas répondre ».
Bon, je vois que j’ai parlé assez, et ce sont des métaphores qui, pour vous, peut-être peuvent vous donner d’autres images, comme Robert disait tout à l’heure. Merci beaucoup.


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