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Traumatismes familiaux

samedi 18 mars 2006 par Blochouse , Halleux Christel , Bovy Muriel

Cet article est un résumé du livre de Robert Neurburger dans lequel il montre comment la culpabilisation peut se transmettre de génération en génération et amener enfants et petits enfants à refuser aussi bien l’amour que le bonheur.
Il propose à partir de son expérience professionnelle, une approche thérapeutique, alliant la reconnaissance des faits et l’introduction de nouveaux mythes et de nouveaux rites.

 Traumatismes familiaux

Aux origines d’un traumatisme

Une violence qui laisse des traces

Au sens étymologique, un traumatisme est la trace, la conséquence immédiate et à distance d’un choc physique, isolé ou répété, volontaire ou non, touchant l’intégrité corporelle. La notion de trauma psychique est évidemment métaphorique, le psychisme est avant tout un mode de fonctionnement qui entraîne des convictions identitaires. Un trauma physique n’entraîne pas nécessairement un trauma psychique et, à l’inverse, il existe des traumas psychiques qui ne sont pas liés à une atteinte physique (trahison, humiliations, injustices...).

Un trauma n’est pas une violence, mais le produit d’une violence. Des violences équivalentes peuvent laisser des traces traumatiques chez certains, rien pour d’autres : tout dépend de la sensibilité de la personne qui subit la violence, de son rapport avec celle qui l’exerce et du contexte.

Poursuivons la métaphore : ce corps psychique comporte la dignité personnelle, individuelle et la dignité d’appartenance ; la situation traumatisante est celle qui attaque l’une ou l’autre dignité.

La dignité en tant qu’être humain est le rapport de l’homme face à lui même ; c’est toute la question du libre choix, de la liberté, du droit à disposer de soi. Cette reconnaissance de l’humanité de l’homme passe par des rituels (essentiellement religieux comme le baptême par exemple).

la dignité en tant qu’être d’appartenance est le droit conféré à un individu de faire partie d’un groupe, mais c’est aussi le droit d’un groupe à exister une famille, un groupe social...).

Certains traumas qui touchent la dignité du sujet en tant qu’être humain n’entraînent pas nécessairement une attaque à ses appartenances, notamment familiales, et certains traumas peuvent frapper le groupe d’appartenance sans que la dignité humaine d’un des membres en particulier soit visée.

De l’individu à la famille : le passage

Dans les mythes familiaux, comme dans tout dispositif mythique, on trouve 3 sortes de signifiants :

  • ceux qui indiquent le destin individuel, ce que l’on doit devenir quand on fait partie d’une famille donnée ;
  • ceux qui indiquent comment on doit se comporter vis à vis des autres membres du groupe familial ;
  • enfin ceux qui signalent comment penser et comment agir face aux autres, à ceux qui sont étrangers au groupe.

Toute famille dispose de ces 3 domaines mythiques. Leurs existence sert à faciliter la greffe nécessaire entre 2 personnes qui fondent une famille, chacun apportant ce qu’il a reçu de conviction mythiques, de normes, de valeurs, d’idéaux de sa famille d’origine, soit pour le critiquer et proposer un modèle de vie et d’éducation différent, soit pour oeuvrer en continuité.

Un traumatisme familial est la conséquence d’une atteinte à la dignité d’un groupe familial comprise comme le droit de ce groupe à exister aux yeux de la famille élargie et, plus largement , aux yeux de la société dans laquelle vit ce groupe. L’effet de ces attaques portée au groupe est d’empêcher les mécanismes réparateurs, présents dans toute famille, de fonctionner.

La source du drame

Tout événement, banal ou franchement dramatique, pour peu qu’il attaque les conviction d’une famille, ses certitudes, sa sécurité de base, ses mythes, peut provoquer un traumatisme.

Quand le trauma est interne, c’est que l’un des membres a failli, qu’il a « apporté le déshonneur ». La transgression peut concerner la famille elle même (abus sexuel intrafamilial ou elle peut concerner un fait commis par un membre de la famille vis-à-vis du monde extérieur (délits, meurtre...) entraînant un ostracisme qui touche toute la famille, la faute de l’un rejaillissant sur touq.

Quand l’origine du trauma est externe, c’est que la famille se trouve en position de victime (cas de vol, abus de confiance,...), tous événements malheureux qui paraît injuste comme un décès ou une infirmité dont la responsabilité est liée ou attribuée à un tiers extérieur du groupe (accident, faute médicale,...). Cela étant dit, la nature de l’événement traumatisant n’est pas toujours catastrophique, elle peut même être relativement banale.

Une catastrophe ne crée pas forcément un trauma. le traumatisme familial, lui, peut être dépassé à condition que les racines (géographiques, identitaire,...) soient, sinon intactes, du moins suffisamment préservées et que la mémoire familiale soit assez épargnée pour que l’histoire d’avant le trauma soit porteuse d’avenir.

Crise, catastrophe, trauma : comment distinguer ?

Une crise familiale : est un événement physiologique. Elle permet d’intégrer des éléments nouveaux des changements intérieurs au groupe ou bien des changement contextuel.

Une catastrophe familiale : est un changement trop massif pour les possibilité d’assimilation d’un groupe qui ne peut être intégré dans le temps d’une crise. Il faut 2, parfois 3, générations pour résorber une catastrophe familiale, voire seulement pour l’évoquer. Ces catastrophes familiales peuvent laisser indemne l’identité du groupe ; elles peuvent parfois même la renforcer par la solidarité qu’elles provoquent.

Un traumatisme familial : est provoqué par des altérations partielles ou totales de ce qui faisait l’identité du groupe, de ce qui le maintien vivant, de ce qui justifiait son existence.

Quand on a la tête à l’envers

Qu’est ce qui donne à penser qu’une situation est à relier à une histoire traumatique ?

Un rapport inversé au temps

Ce qui est en cause, ce sont les effets destructeurs du trauma sur le mythe unificateur de telle ou telle famille. Son caractère inassimilable entraîne des conséquences incompatibles avec ce qui, dans une famille, était entendu comme la base même de son existence. Il n’y a plus de futur mais des modes de survie où la méfiance règne face à une autre catastrophe toujours possible.Dans les famille traumatisées, le pessimisme devient le mode de défense le plus fréquent avec ses conséquences : tuer l’espoir pour ne pas être blessé, ne pas aimer pour ne pas risquer d’être abandonné. On reste groupé, on ne se sépare pas, on ne se compromet pas, on n’oublie pas la souffrance de la génération du trauma. La génération d’après trauma fait ce qu’elle peut dans ce travail de réparation pour être reconnue mais ce n’est pas pour autant qu’elle le sera nécessairement. Le sacrifice de chacun va de soi.

Le gel des sentiments

On comprend que cette primauté accordée au passé entraîne des troubles affectifs. Les difficultés à aimer se manifestent notamment dans les relations de couple par une incapacité à être heureux ou à rendre heureux, par la nécessité de justifier de l’utilité de son existence tout au long de sa vie, par le besoin de manifester ce qu’on apporte aux autres membres du groupe, ne serait-ce qu’en ne les quittant pas.

le sacrifice de soi

L’effet à distance d’un sentiment global de culpabilité fait qu’aimer et surtout aimer un homme ou une femme est considéré comme une transgression, une trahison du groupe familial. On peut s’apparier pour avoir des enfants destinés à réparer le passé, mais cette relation ne saurait passer avant ce devoir sacré.

La terreur du silence

Une des conséquences des traumatismes familiaux est la souffrance des parents, qu’elle soit réelle ou supposée par les enfants. De ce fait, on ne peut rien leur avouer qui augmenterait leur souffrance. Une sorte de terreur sacrée qui les entoure et les protège. Chaque enfant garde pour lui ses peines personnelles qui sont source de douleur, mais aussi de culpabilité, car toujours susceptible de parvenir aux oreilles des parents et de réactiver les souffrances passées qui les aveuglent et les empêchent de voir les problèmes présents.

Jouer à mourir

La fréquence des conduites ordaliques est une autre caractéristique des familles traumatisées. On entend par conduites ordaliques les comportements qui paraissent suicidaires, du fait que le sujet se met à dessein en danger. Le but semble être la mise à l’épreuve de sa capacité personnelle à surmonter un danger. La fréquence de ces conduites après un traumatisme peut s’expliquer par le fait que les descendants de ces familles n’existent que pour réparer le passé ; leur vie, leur désir, leurs projets n’intéressent guère la génération traumatisée qui ne voit en eux que des agents susceptibles d’apporter réponse et de combler les manques. Le sentiments d’exister qui est normalement donné à un enfant par sa famille du fait qu’il est porteur d’espoir pour l’avenir disparaît au profit d’un sentiment de réparation du passé. Ne reste à l’enfant que la possibilité de se faire autoexister à travers des épreuves qu’il s’inflige.

Plus banal mais ayant une fonction analogue, on trouve aussi des phobies, des angoisses de mort, des angoisses de séparation, un sentiment d’insécurité : tous ces symptômes comportent une part de défi d’avoir à les dépasser, pour que ceux qui les expriment puissent se sentir exister.

Les autres symptômes

  • Rapport inversé au temps,
  • difficulté à aimer,
  • respect du silence,
  • prise de risque pour se sentir exister :

tels sont les symptômes qui, en consultation, amènent le plus souvent à évoquer la possibilité d’un traumatisme familial.

D’autres symptômes existent, même s’ils sont peu spécifiques des problèmes traumatiques : caractère rebel à tout traitement par exemple.

Enfin et pour conclure sur une note plus positive, il y a tous ces symptômes qui composent la face positive du trauma et qu’on ne comprend parfois que si on les replace dans une histoire familiale : créativité imposée par la souffrance, curiosité, sensibilité à la souffrance de l’autre, horreur de l’injustice... On trouve bon nombre de descendants de familles traumatisées engagés dans des groupes politiques, dans des associations ou exerçant une profession réparatrices.

La transmission familiale

Contrairement au traumatismes individuels, les traumatismes familiaux ont toujours des conséquences transgénérationnelles et nécessitent, pour cicatriser, plusieurs générations, souvent 3.

Le mythe et la mémoire

Pour comprendre le mécanisme de cette transmission, il faut savoir comment fonctionne la mémoire familiale, quel est son rôle et quels sont ses rapports étroits avec le mythe d’une famille.

La mémoire familiale est essentiellement une sélection de ce que les ascendants jugent bon de transmettre à leurs descendants afin d’assurer une transmission conforme à leur « idéal de bonne famille ».

Elle est également la gestion adéquate de l’oubli, de ce qu’il convient d’oublier pour assurer la continuité familiale et la transmission du mythe malgré le saut de générations.

La culpabilité comme « prothèse » mythique

En cas de destruction importante du mythe unificateur d’une famille, celles-ci ont recours à un subterfuge, à un ersatz mythique, que R. Neuburger nomme une « prothèse mythique ». Ce ciment artificiel est, le plus souvent, le sentiment de culpabilité.

Le contexte de survenue du trauma et la reconnaissance, ou plutôt la non reconnaissance du dol subi par l’entourage ou par la société, favorise l’apparition et la persistance de ce sentiment. Quand cette phase de culpabilité se prolonge, apparaissent des comportements pathologiques qui ont comme effet de maintenir la famille dans un état de survie, organisée autour de ce sentiment de culpabilité.

Le poids de la faute

Le sentiment de culpabilité prend souvent la place du mythe familial et devient le support de l’identité du groupe. A la différence du mythe familial qui permet de construire un avenir au travers des nouvelles générations, ici, c’est le passé qui est constamment rappelé. Dans les familles traumatisées, ce ne sont pas des parents qui culpabilisent leurs enfants mais des parents culpabilisés qui transmettent leur culpabilité à leurs enfants, comme si chacun était responsable de la vie et de la mort non seulement du groupe actuel, mais aussi des souffrances passées. La transmission du sentiment de culpabilité ne se confond pas avec la transmission de l’histoire du traumatisme, bien que les 2 contenus soient liés.

La transmission « analogique » : Comment caractériser l’ambiance qui règne à l’intérieur de ces famille ? C’est un sentiment flottant qui est communiqué de plusieurs façons sur un mode analogique (des silences, des soupirs, des regards des attitudes, des comportements incompréhensibles, des exigences irrationnelles...)

La transmission « digitale » : Il y a des phrases assassines et ce mode de communication que l’on nomme digital n’est pas moins efficace.

Comment être heureux

La transmission de la culpabilité opère d’autant mieux que son origine en est masquée, méconnue, oubliée ou simplement sous-estimée. Si le discours culpabilisant soulage la victime, la victime elle même de la transmission d’une culpabilité indicible, cette même verbalisation victimise l’entourage, en particulier la génération suivante pour qui la source de ce report de culpabilité devient obscure ou est méconnue dans son importance par l’éloignement des faits.

Le prix de la culpabilité

La culpabilité présente aussi un aspect positif, puisqu’elle conserve sa fonction de « rassembleur familial », de substitut du mythe détruit. Malgré les dégâts psychologiques individuels qu’elle provoque, elle permet d’éviter le pire et rend au moins possible la survie. aussi paradoxal que cela puisse sembler, la culpabilité est précieuse : elle fait partie de la famille, elle en est le ciment même.

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Comment retourner à la vie ?

Comment les familles traumatisées peuvent-elles arriver à passer d’un état de survie à la vie, et se libérer du passé ?

Les traumatismes familiaux ont souvent pour effet de créer un isolement de chacun des membres de la famille, car la honte et la culpabilité, ou la peur de faire souffrir les autres, cloisonne chacun dans sa propre souffrance.
Il s’agit donc de favoriser la sortie de l’isolement et de permettre de découvrir que d’autres ont un vécu analogue. Mais il faut rester attentif à la culpabilité, car sa disparition soudaine, ou sa simple diminution, peut engendrer des angoisses de séparation considérables, et menacer le groupe de dissolution. La priorité sera donc de redonner une structure mythique et rituelle au groupe, ensuite, la culpabilité s’estompera d’elle même.

Le principe thérapeutique développé par NEUBURGER s’appuie sur « les trois R » : Re-connaître, Re-mythifier, et Re-ritualiser.

Re-connaître

Il s’agit de prendre en considération l’existence et la légitimité de la souffrance psychique vécue par la personne et de l’aider à la vivre. En effet, souvent un traumatisme amène à faire l’expérience de l’incommunicable ! La personne qui vit un traumatisme se sent étrangère au monde qui l’entoure et est souvent « victimisée » par la suite.
Re-connaître ne signifie pas dénoncer, car si le jugement et la condamnation du fautif permet dans une certaine mesure à la victime de se sentir reconnue, cela expose sa famille au regard extérieur, et elle risque d’être ensuite vite stigmatisée ( il ne fait pas bon appartenir à une famille incestueuse ) ! D’où l’intérêt de la reconnaissance par le thérapeute de cette autre souffrance, celle de tout le groupe familial.

Face à un trauma collectif, il est préférable, si cela est possible, d’introduire du collectif ( ex : associations de famille de victimes,...). Parfois la seule prise de conscience que d’autres ont fait un trajet analogue suffit ; elle favorise « l’autoreconnaissance » par les victimes de ce qui leur est arrivé et les aide à mettre des mots sur leur souffrance.
L’intérêt des thérapies familiales est précisément de permettre aux différents membres de la famille de comprendre que la souffrance est au moins partagée entre eux et d’entraîner une autoreconnaissance des conséquences du trauma qui a marqué leur famille.

La place du thérapeute dans ce processus consiste à montrer sa croyance en l’importance du traumatisme. L’acte de reconnaissance est une étape essentielle pour la suite de la prise en charge, même en cas de traumatismes anciens. La reconnaissance va libérer la parole et autoriser le récit, la confidence. On se trouve alors dans un contexte nouveau de confiance, là où la méfiance s’était installée.

Cette démarche de solliciter la reconnaissance n’est pas évidente car les personnes s’exposent au risque de ne pas être crus ! C’est pourquoi l’expression de la souffrance passe assez souvent par l’écriture.

Re-mythifier

L’idée est de tenter d’apporter un changement sous la forme d’une greffe mythique destinée à se substituer à la « prothèse mythique » que constitue le pôle d’angoisse et de culpabilité. Il s’agit de proposer à ces familles victimisées un signifiant dans lequel elles peuvent se reconnaître, l’espoir étant que cela prenne et que le groupe puisse se réorganiser et reprendre vie autour d’un mythe qui ne soit plus un rappel de la honte, de l’injustice, du malheur ou de la violence subie.

La première étape consiste à évaluer les ressources des personnes. Les familles traumatisées possèdent, elles aussi, des facultés de s’autoréparer. La finalité ne sera pas de trouver des solutions mais de leur permettre de retrouver cette capacité normale de créativité, d’inventivité qu’a toute famille, si elle veut pouvoir transmettre. La reconnaissance permet aux familles de se réapproprier leur vécu. Mais la souffrance n’est pas un destin. Il y a un temps pour souffrir et un temps pour revivre. Pour cela une renarcissisation sera nécessaire. Il faudra amener un recadrement de la situation qui permette de trouver dans cette expérience des raisons pour poursuivre la route et retrouver sa dignité et son droit d’exister comme une famille, avec des projets d’avenir. Le thérapeute s’adresse à la famille et non à un membre en particulier. Ainsi « chacun sait que chacun sait ». Le but est de permettre au groupe dans son ensemble de réagir.

Exemple : il a été proposé à une famille, où une jeune fille présentait un trouble alimentaire assez grâve, de type anorexie, que celle ci faisait de la résistance, au même titre que son grand-père qui avait survécu aux camps de concentrations, mais sans pouvoir sauver l’arrière grand-père. Le mythe de solidarité de cette famille avait été alors ébranlé induisant un traumatisme et la transmission de la culpabilité. La résistance était peut-être la seule place possible pour pouvoir exister dans cette famille où les héros sont dans le passé. La greffe proposée ici, « Emilie fait de la résistance », renvoie la famille à un idéal auquel elle peut s’identifier, et devenir une famille unie par les idéaux de résistance. On reconnaît ainsi une compétence particulière de la famille, même si elle comporte des aspects négatifs. Cela apporte un peu de vie car on recadre la réalité en montrant que tout n’est pas mortifère.

Re-ritualiser

Parmi l’ensemble des rituels présents au sein d’une famille, certains ont pour fonction spécifique de relier la famille actuelle à la famille du passé ( ex : à la Toussaint se réunir sur les tombes ). Le traumatisme va créer une rupture car c’est un évènement qui est comme un corps étranger dans la famille et qu’aucun rituel ne permet d’assimiler !

En général, les rituels font cruellement défaut dans les familles traumatisées et s’ils sont respectés s’est dans une ambiance d’angoisse de non-dits et de silence. Certains traumatismes peuvent bénéficier, tardivement, de rituels sociaux comme des commémorations, d’autres débouchent sur un rituel judiciaire réparateur, mais en général tout rituel est vu comme un danger car il rappelle l’événement traumatique.

L’idée consiste alors, en thérapie familiale, à restructurer le groupe en proposant un certain nombre d’actes ritualisés pour insuffler une forme de vie collective entre ses membres. La re-ritualisation permet d’énoncer sans dénoncer car elle favorise une élaboration du traumatisme à travers des comportements qui compose un autre langage en restaurant un lien identitaire et une dignité de groupe. Pour fonctionner, le rituel devra s’inscrire dans l’histoire spécifique de la famille. Il est préférable de s’appuyer sur un comportement déjà présent, et d’utiliser une invention de la famille pour lui donner une valeur de rituel.

Exemple : dans la famille de Victoire, qui met continuellement sa vie en danger dès qu’elle est sans surveillance, les entretiens mettent en évidence le décès quelques années auparavant du plus jeune fils. Alors qu’il se promenait avec sa mère, un camionneur a perdu la maîtrise de son véhicule et a écrasé l’enfant. L’intense sentiment de culpabilité vient du fait que la maman avait laissé l’enfant marché du côté de la route. La culpabilité a été transmise à Victoire comme si son frère mort, elle n’avait plus droit à la vie.

La mise au jour de l’histoire du traumatisme et de ses conséquences, accompagné d’un rituel prescrit de visites régulières et familiales sur la tombe de frère défunt a permis de lui redonner une place dans la famille et a eu raisons des pulsions suicidaires de Victoire.

La re-connaissance, la re-mythification et la re-ritualisation ont pour objectif, non pas de guérir une famille de ses symptômes, mais de l’aider à retrouver de la créativité pour ainsi trouver elle-même des solutions aux problèmes qu’elle rencontre. Le fait pour une famille de croire de nouveau en elle-même, à son droit d’exister, c’est à dire à sa richesse mythique permet de pouvoir réinvestir ses rituels, ou en inventer de nouveaux. Vivre sans culpabilité sa participation à des rituels familiaux, qui renforcent le sentiment d’appartenance et la croyance en ses mythes, c’est la vie après la survie.

Toute réparation a ses limites ! Avec le temps viendra le plus souvent la cicatrisation. La cicatrice est un symbole, un signifiant intégré dans le patrimoine mythique de la famille.

C’est comme un livre dans la bibliothèque familiale : on sait qu’il est là, on sait qu’on peut l’ouvrir quand on les désire, mais on n’est pas obligé de le lire tous les jours. On peut aussi le sortie pour le caresser juste pour s’assurer qu’il est bien là.
La répétition du récit semble un processus nécessaire à la « digestion » du trauma familial.
Certains l’exprime à travers l’art. L’œuvre d’art a la particularité de pouvoir devenir l’emblème mythique, le signe que la vie peut reprendre, la représentation d’une cicatrice sous la forme d’une balafre ou d’un signe d’appartenance, de bravoure, de courage, celui d’avoir affronter le pire et d’en être revenu vivant !

  Lectures complémentaires au livre de R. Neuburger

Afin d’étoffer la lecture sur l’ouvrage de Neuburger, nous avons chercher d’autres auteurs ayant traité des traumatismes. Voici quelques ouvrages qui ont attirés notre attention.

Dans le livre de Anne Ancelin Schützenverger et Ghislain Devroede « Ces enfants malades de leurs parents » , nous avons relevé quelques notions intéressantes.

Dans cet ouvrage traitant essentiellement d’abus sexuels, nous pouvons voir que les enfants peuvent apprendre à avoir mal au ventre , à être constipés, à avoir de la diarrhée en tentant d’imiter dans leur corps ce qui fait souffrir leurs parents.

Et cela surtout si l’événement traumatique vécu par le parents est gardé secret.
En effet, le fait de garder un secret pour le bien de l’enfant, c’est souvent lui faire grand tort. Les secrets de famille peuvent être dévastateurs car quelle que soit la honte attachée à un événement gardé secret, elle reste souvent en deçà de ce que les enfants ou les petits-enfants cherchant la vérité vont pouvoir imaginer.

La plupart du temps, le secret transpire et l’enfant y donnera sens dans son corps par des symptômes physiques. Parfois, le simple fait d’énoncer l’événement peut rétablir l’équilibre. Mais cela n’est pas toujours aussi simple et dans certaines familles, cela ne suffit pas.

Dans les familles traumatisées nous voyons parfois apparaître ce qu’on appelle le syndrome d’anniversaire :
L’histoire de Myriam est parlante (un peu trop) à ce sujet. Il s’agit d’un accident subi par une adolescente qui livre les journaux, un soir d’hiver. Entre deux livraisons, elle s’amuse à faire des glissades. Emportée par son élans au-delà d’une butte, elle tombe en contrebas et s’empale sur une barre de fer qui balisait la route. Par miracle, elle ne meurt pas. Les seuls dégâts causés par la barre de fer , qui a perforé l’hymen et terminé sa trajectoire dans le thorax, ce sont deux petits trous dans une partie de l’intestin près de l’estomac. Les suites de l’accident sont surtout psychologiques. Myriam a douze ans et le travail sur le stress post-traumatique fait ressortir que sa mère, sa grand-mère et son arrière-grand-mère ont toutes étés violées à l’âge de douze ans.

Dans cette histoire, on dégage une continuité relationnelle entre une victime d’abus sexuelle et sa progéniture. On trouve ainsi un processus qui s’apparente à la compulsion de répétition, si chère aux psychanalyste. Malgré son aspect traumatique morbide, cette compulsion comporte un instinct de vie, un guérisseur interne. Les choses progressent jusqu’à ce que le sujet ait appris ce qu’il cherchait dans la répétition.

Il arrive parfois dans le travail avec les familles que les parents constituent un obstacle à la guérison de leur enfant selon cet ouvrage. En effet, quand le parent abusé a trop souffert, l’enfant continue de porter le poids de ces ancêtres sur les épaules. C’est alors qu’il faut se demander si une image parentale de substitution ne pourrait pas aider l’enfant devenu adulte à se libérer des souffrances de ces ancêtres.
Ce qui n’a pu s’exprimer en mots s’imprime et s’exprime par des maux. Quand les blessures sont insurmontables, indicibles, elles laissent des traces. Ce qui est somatisé persiste et le corps de l’enfant, du petit-enfant devient alors le langage de l’ancêtre blessé, le porte parole de ses traumatismes.

Selon Anne Ancelin

ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui nous font souffrir. La souffrance vient de ce que l’on n’a pas pu montrer ses sentiments, ni en parler, ni le hurler, et que l’on a tout enduré en silence. Cette souffrance prend sa source dans le secret, tel un « cadavre dans le placard » ou un fantôme qui crie vengeance ou demande à être reconnu et pleuré.

Le secret de famille nocif est un non-dit, avec l’interdiction de savoir et de laisser voir qu’on sait (double contrainte). Cela constitue un clivage de la personnalité. Mais c’est surtout quelque chose de douloureux pour les parents ou les grands-parents, leurs parents ou la parentèle, quelqu’un de proche par le cœur ou qui fait fonction de parent. Cette souffrance non dite, non mise en mots, souvent parce qu’on n’a pas trouvé comment la dire, ou que, socialement, il a bien fallut la taire, cette souffrance comme le clivage ainsi constitué, sont deux composante essentielles de la dynamique du secret nocif et dont le fait caché finit souvent par devenir répétitif.

Ce qui traumatise l’enfant d’un parent ou d’une famille à secret, c’est qu’il ressent qu’il y a quelque chose d’important dans la famille dont il est tenu à l’écart et qu’il doit essayer de deviner en étant obligé de faire comme s’il n’en savait rien. Il fait donc des constructions imaginaires qui majorent d’autant plus son angoisse.

De fait, la plupart des secrets de famille ne sont pas liés à des actes honteux ou coupables, mais à des traumatismes vécus à une certaine époque et à la culture sociopolitique de cette époque, et restés sans mise en forme verbale, non élaborés, même s’ils ont souvent étés exprimés indirectement, partiellement symbolisés sous forme de geste, d’attitudes, de photographie, d’images montrés ou d’histoires racontées en famille.

Cette symbolisation partielle peut parfois se traduire par des silences, des propos bizarres, des pleurs, des cris, des colères brusques sans raisons apparentes provoquant une émotion incompréhensible de l’extérieur, ce qui provoque un sentiment de culpabilité.

On remarque que les secrets et le non-dit se trahissent et suintent par tous les pores, comme s’il y avait une « fuite comportementale ».

Ce qui fait souffrir dans ces cas de suintement de secret, ce n’est pas le traumatisme lui-même mais l’émotion ressentie par le ou les enfants sans pouvoir la rattaché à un événement précis. On souffre sans savoir pourquoi.
Ce sont ces sentiments non exprimés, transmis d’une génération à l’autre par un téléscopage ou une confusion identificatoire des générations.

Claude Seron et Boris Cyrulnik

« La résilience ou comment renaître de sa souffrance ? »

Ce livre résume assez bien les notions les plus importantes des ouvrages de Cyrulnik.

Le premier chapitre de Claude Seron : « Enfants meurtris, adolescents fragilisés : de quels ressort ont-ils besoin pour rebondir ? » pose les bases de l’ouvrage.
Il souligne que quand les enfants sont meurtris, quand les adolescents sont fragilisés, il y a souvent dans leur histoire de vie des rapports de force qui les ont privés de leur qualité de sujet. Tout manque de respect à l’égard d’un être minoritaire ou vulnérable en raison de son statut est une métaphore de l’oppression économique et culturelle des nantis sur ceux dont on n’entend jamais la voix dans notre société.
Les enfants se développent dans les ressources et les problèmes des adultes qui les entourent. Leur monde prend sens dans les émotions et les discours qui sont tenus autour d’eux.
En tant que systémiciens, nous nous posons souvent la question de savoir sur quel système nous devons agir pour avoir un impact sur le vécu d’un enfant qui souffre. Devons-nous arrêter les contours de ce système à sa famille nucléaire, à sa famille élargie, y inclure son quartier, la politique sociale menée dans sa ville, ... ?
Pour les personnes blessées, le récit que leur entourage élabore à propos de ce qui leur est arrivé, le discours que la société ou que la culture en fait, participent à la construction de l’émotion qu’elles éprouvent, au façonnement de leur personnalité.

Ce discours les enferme-t-il dans un statut de victime ou favorise-t-il la métamorphose des représentations et des affects invalidants ?
Le regard que les autres portent sur notre histoire nous permet de retravailler nos souvenirs, de nous réinventer un passé plus acceptable et de remanier notre personnalité de manière à de venir une meilleure compagnie pour nous même. Ce refaçonnement n’est jamais un mensonge, c’est un facteur de résilience ajoute Cyrulnik.

A l’inverse, il est clair que les parents en difficulté entretiennent des représentations au sujet du système social et des ses institutions qui ont un impact sur le devenir des enfants ayant affaire avec le système socio-judiciaire. Les enfants abusés sexuellement qui évoluent le mieux au niveau des problèmes d’anxiété et de comportement sont ceux dont les parents sont le plus satisfait du système judiciaire (Goodman et al., 2002).

La reconnaissance des gestes d’abus ou des mauvais traitements est l’une des première clé de l’éventuelle reconstruction du lien endommagé parent/enfant, de plus en plus d’intervenants considèrent que cet objectif fait partie de leur mission. Le déni est en effet une caractéristique de ces pathologie et non un signe de mauvaise volonté de la part des parents. Il appartient donc aux intervenants de travailler avec ces familles traumatisées.

Dans le travail avec les familles traumatisés, Boris Cyrulnik insiste sur le pouvoir libérateur de la mise en récit. Il y a un syndrome post-traumatique quand une personne reste prisonnière du passé par les images douloureuses qui reviennent s’imposer à elle, chargées d’émotion. Mais il n’y pas que le récit que se fait la personne qui participe au remodelage de sa personnalité, les récits sociaux y participent également.
La parole a une fonction affective. L’acte de parole que pose une mère à l’égard de son bébé peut avoir un effet sécurisant. Mais le discours peut aussi condamner les victimes au mutisme. Après une catastrophe, beaucoup des traumatisés deviennent mutiques. Si on ne leur offre que le silence comme alternative, on les prive d’une grand partie de leur personnalité.
Pour élaborer le récit intime de ce qui lui est arrivé, il faut le partager avec un interlocuteur capable d’entendre. Si ce récit est avorté, il va s’hypertrophier et amplifier les liens de soumissions au passé.
Donc , la personne ne pourra procéder à un remaniement cognitif de l’émotion que si quelqu’un qu’elle apprécie lui permet d’élaborer sa blessure pour en faire quelque chose d’acceptable.
L’élaboration du vécu en récit crée la possibilité de mentalisation qui met à l’abri de l’exutoire de la somatisation ou du passage à l’acte. Pour exorciser ce corps étranger qu’est le traumatisme taraudant et pour éviter qu’il ne s’enkyste, il faut en parler, surtout si le sujet est prêt à en parler et que cela correspond davantage à son besoin qu’à celui de son thérapeute.

Selon Seron et Cyrulnik, le sens du trauma est fonction de l’âge de l’enfant, de la nature de la corruption de la relation par son abuseur, du contexte familial, de son étayage en mécanisme de survie, des circonstances du dévoilement, de la réaction sociale... Le trauma peut devenir organisateur d’autres vécus traumatiques qu’il vient amplifier. Il est évident que les réactions de l’entourage suite au dévoilement vont fortement influencer l’enfant dans sa capacité de surmonter cette épreuve. Au premier chef, c’est la réaction maternelle qui va être déterminante pour l’enfant victime, il convient donc de favoriser le soutien maternelle car il permet une meilleure adaptation psychosociale des enfants. Pour pouvoir assumer son rôle de protection, la mère a besoin d’être soutenue elle-même dans la crise suscitée par le dévoilement car ce tremblement de terre suscite un stress majeur pour cette dernière.

Le second chapitre écrit par Boris Cyrulnik : « Comment un professionnel peut-il devenir tuteur de résilience ? » est intéressant.
Le problème de la résilience reste entier. Ce concept a vu le jour il y a longtemps à Londres pendant la seconde guerre mondiale. Anna Freud et d’autres ont recueilli plusieurs centaines d’enfants dont les parents avaient été massacrés sous les bombardements allemands. Certains de ces enfants n’avaient pas acquis la parole et ne pouvaient s’exprimer tandis que d’autres étaient devenus mutiques suite aux horreurs qu’ils avaient vues ou subies. Beaucoup de personnes pensaient que ces enfants étaient condamnés, les considérant comme des monstres en raison de leur mutisme ou de leurs réactions bizarres.
Anna Freud poursuivit la volonté d’entrer dans le monde de ses enfants. Son idée maîtresse fut de considérer que tous ces enfants avaient quelque chose à dire, avant la parole, après la parole mais ne pouvaient l’exprimer de façon compréhensible pour les autres.
En suivant ces enfants de manière longitudinale pendant trente ans. Elle est étonnée de voir que 25 ans plus tard, ce sont des jeunes gens apparemment épanouis, Ils ont repris un développement mais ce n’était pas la reprise du développement. En effet, un enfant entourés, possédant des tuteurs de développement va pouvoir se faufiler pour se développer. Mais, quand il est blessé, quand il y a un traumatisme inscrit dans la représentation de soi, dans l’idée qu’il se fait de lui-même, c’est avec cette blessure, ce traumatisme qu’il aura à se développer. Alors là, le traumatisme est inclus dans sa personnalité.

Cyrulnik souligne aussi l’importance de la banalité dans les facteurs de résilience. En effet, pour un enfants traumatisés, le simple fait de s’occuper de lui, de lui donner à manger, de le border banalement entraîne une reprise du développement.
La banalité est prodigieusement riche parce que c’est là qu’on vit tous et c’est là qu’on se développe. C’est dans la banalité, ce n’est pas dans l’extraordinaire d’un événement traumatisant. On se développe, on est façonné par la banalité, les rituels du quotidien. Ces routines nous structurent.

L’âge de survenue du traumatisme définit la tentative de résilience. En effet, un déterminant précoce, au cours des premiers mois, avant la parole provoque des troubles qui ne sont pas les mêmes qu’un déterminant plus tardif.
Chaque âge a ses propres déterminants, ses propres blessures et ses propres rattrapages possibles.
Si un enfant est blessé avant la parole, et qu’il est privé d’altérité et d’affection, soit parce qu’il est malade, soit parce qu’il est isolé et surtout parce qu’autour de lui un tuteur de développement s’est effondré, il vit un traumatisme sans représentation. Il ne parle pas encore, son monde sensoriel se vide. Il manque de quelque chose d’affectif, de toucher, de parler, de gronder, de nourrir, de toiletter ; une partie de son monde se vide.
Mais lorsque après la parole, sa mère vient à disparaître, ce n’est plus du tout pareil car l’identité narrative s’est mis en place et l’enfant se dit, dans sa narration interne : « Je suis celui qui n’a pas de maman. Qu’est-ce que ça veut dire par rapport aux autres ? ça veut peut-être dire que je suis moins que les autres ? » Et à ce moment là, il construit son identité.
Avant la parole, lorsqu’il y a un effondrement sensoriel, l’enfant est troublé par une privation sensorielle. On peut la rattraper par des substituts.
Après la parole, l’origine du traumatisme n’est pas seulement sensorielle, elle est verbale. Dans ma narration intime, je me dis que je suis moins que les autres et dans ma narration partagée, vous, les normopathes, vous me dites que je suis moins que les autres.
Selon Anna Freud, il faut deux coups pour faire un traumatisme. Le premier, il est dans le réel. Et le deuxième est dans la représentation du réel, dans l’idée que je me fais de ce qui m’est arrivé sous votre regard à vous, famille, substitut, institution, société.

Pour illustrer cette explication voyons le cas d’un petit garçon placé en institution. Dans cette institution, il y a des gens qui maltraitent les enfants car pour eux, ils valent moins que les autres. Il y avait dans cette institution une dame qui n’aimait pas les enfants et dès qu’elle passait près de l’un d’eux elle tentait de le frapper avec sa canne. La plupart du temps, elle le ratait mais parfois elle réussissait et le petit garçon s’en voulait à lui même car il se disait qu’il était idiot et qu’il aurait du la voir venir. Et le fait de s’en vouloir, de se sentir coupable n’était pas un mauvais signe dans la mesure où, ainsi, il se donnait une possibilité de contrôle. Cette culpabilité lui donnait une certaine liberté de choix : « Je me sens responsable de ce qui m’arrive et je peux choisir mon devenir. »
Cet enfant est ensuite placé dans un famille d’accueil où il a pu se créer un lien d’attachement. Quand cet attachement s’est développé, cette famille d’accueil lui a rendu un énorme service mais elle l’a aussi traumatisé en lui disant que ses vrais parents n’auraient jamais fait tout cela pour lui.
Avant d’entendre ces paroles, cet enfant orphelin avait des parents de rêve, comme seuls les orphelins en ont. Ainsi dans le réel, la famille d’accueil a rendu un grand service à l’enfant. Toutefois, dans sa représentation du réel, elle l’a choqué en disant que ses vrais parents étaient des moins que rien. Et ces gens, qui dans le réel ont été utiles, ont transformé dans la représentation du réel, une blessure en traumatisme.

Nous pouvons constater que la résilience est possible pour une personne traumatisée mais qu’en est-il des ses enfants ?
Le résilient, le blessé devenu résilient, nomme et repère l’adversaire. Il sait ce qui l’a blessé, donc il peut mettre en place des mécanismes d’adaptation, de défense coûteuse et de reprise d’un développement. Mais l’enfant de ce blessé ne sait pas repérer l’adversaire et ne sait pas d’où ça vient, ni ce qu’il se passe. Ces enfants là ne repère pas l’adversaire, ce qui fait qu’ils sont plus doués pour l’angoisse que pour la peur.
Les parents résilients s’adaptent à un agresseur qui fait peur. Les enfants de résilients ne peuvent pas nommer ni repérer l’adversaire, sauf si les parents ont fait un travail de résilience « aboutie » suffisant pour que l’enfant puisse se développer avec des parents suffisamment réparés.
Donc, on peut faire l’hypothèse que les enfants de résilients sont fortement angoissés.

« Les vilains petits canards » de Boris Cyrulnik

Dans ce livre, nous pouvons retirer deux notions intéressantes.

Premièrement, il décrit les différents attachements possibles et leurs pronostics en matière de résilience :

L’attachement sécure, le plus fréquent (65%), décrit un enfant qui sécurisé par la présence familière, n’hésite pas à s’éloigner de sa mère pour explorer son petit monde et revenir vers elle partager l’enthousiasme de ses découvertes. Au moment de la séparation, un tel enfant trouve une solution pour résoudre son angoisse.

L’attachement évitant (20%) révèle une autre manière d ‘entrer en relation affective. L’enfant en présence de sa mère, joue et explore mais ne partage pas. Quand elle « disparaît », sa détresse est difficile à consoler. Et quand elle revient, il ne se précipite pas vers elle pour se sécuriser, tout au plus oriente-t-il son attention vers un objet pas trop éloigné.

L’attachement ambivalent (15%) montre un enfant très peu explorateur quand sa mère est présente. Sa détresse est grande quand elle disparaît. Et même après son retour, il reste inconsolable.

Quant à l’attachement désorganisé (5%), il décrit des bébés qui n’ont pas pu élaborer des stratégies comportementales tranquillisantes et exploratrices. Ils ne savent ni utiliser leur mère comme base de sécurité quand elle est présente, ni s’y tranquilliser quand elle revient. Dans ce petit groupe, la stratégie affective est curieuse. L’enfant se fige quand sa mère revient, parfois s’approche d’elle en détournant la tête, ou même la tape ou la mord.

Ces notions permettent de comprendre que dans l’attachement sécure, l’enfant a acquis une ressource interne. Agé de douze mois, il a déjà appris comment se servir de sa mère pour explorer son monde et partager ses victoires. Et quand la mère est absente, il sait comment trouver un substitut d’objet ou de personne.
Dans l’attachement évitant, la mère n’a pas pris ce statut privilégié de figure d’attachement. Sa présence ne provoque pas l’échange chaleureux qui permet à l’enfant de se ressourcer après chaque épreuve d’exploration. C’est pourquoi, après son départ qui a désertifié le monde sensoriel de l’enfant, le retour de la mère ne provoque pas le ressourcement joyeux des retrouvailles. Cet enfant là n’a pas acquis la ressource interne qui lui permettrait, en cas de disparition de la mère, de trouver un substitut sécurisant ou d’aller en quête d’un nouveau lien affectif avec une inconnue.
Enfin, les enfants dont l’attachement est désorganisé sont totalement désorienté. Ils n’ont pu développer la moindre stratégie de quête affective ou de lutte contre le désespoir. Leur mère est à la fois source de réconfort et crainte de perte. Ces enfants ne savent ni s’orienter vers elle, ni vers une étrangère, ni vers un objet, ni même vers leur propre corps qui, hyper-familier aurait pu les sécuriser grâce à des comportements autocentrés de balancement, de rythmies d’endormissement ou de pouce sucé. Alors apparaissent des mouvements étranges qui pour les adultes ne veulent rien dire. Et puisque cet enfant ne signifie rien avec son corps figé, son regard absent, ses cris imprévisibles, il communique une impression d’étrangeté qui désoriente à son tour l’adulte.
Ces quatre types d’attachement gardent une bonne valeur pronostique, à courte échéance ! Un enfant imprégné par un attachement sécure (65%) possède un meilleur pronostic de développement et une meilleure résilience puisqu’en cas de malheur, il aura déjà acquis un comportement de charme qui attendrit les adultes et les transforme aussitôt en base de sécurité. Les attachement évitants tiennent à distance les responsables qui voudraient s’occuper d’eux. Quant aux attachements ambivalents et désorganisés, ils sont de mauvais pronostic puisque les adultes s’en détachent ou les rejettent, tant ces enfants sont difficiles à aimer.

Deuxièmement, Cyrulnik parle du rôle de la culpabilité. Il soutient que dès l’instant où une victoire verbale invite au remaniement émotionnel du passé, la culpabilité devient liante. L’historisation sauve l’enfant de l’impensable puisque ça lui donne un passé pensé. Mais c’est aussi la conviction qu’il est responsable de ce qui lui est arrivé, qui permet à tout être humain de devenir sujet de son destin, auteur de ses actes et non pas objet ballotté, cogné par les circonstances, soumis.
Le fait de souffrir de culpabilité permet aux enfants blessés de se dire : « je ne suis pas passif, c’est à cause de moi que mes parents ont été arrêtés par la milice à Beyrouth. » Cette culpabilité torture mais offre une possibilité de se sentir mieux en établissant des relations de rachat et d’expiation.
Au moins, j’ai quelque chose à faire, une conduite à tenir. Cette défense résiliente est très coûteuse mais elle tisse du lien. De plus, souffrir de culpabilité, c’est se donner la preuve qu’on n’est pas un monstre et même qu’on est profondément moral.

« Parler d’amour au bord du gouffre », Boris Cyrulnik

B. Cyrulnik explique la transmission du trauma et des émotions qui y sont reliées.

La transmission est inévitable puisqu’on ne peut pas s’aimer et se côtoyer sans transmettre.
Pour illustration, on sait que beaucoup de survivants des camps, après avoir subi l’horreur du réel, ont connu par la suite une interdiction de témoigner : « Ce que tu as vécu est effrayant, dégouttant, n’en parle plus . » Pour eux, la fin de la guerre n’a été que le début d’une autre façon d’être malheureux.
Parmi les blessés qui s’en sorte, on retrouve deux caractéristiques : la culpabilité et l’hypermémoire.
La culpabilité les a rendu le plus souvent hypersensible aux malheurs des autres et ils s’engagent dans un combat social pour calmer ce sentiment douloureux.
D’autre part, l’hypermémoire des traumatisés constitue soit une séquelle, soit un point fort de la personnalité selon l’usage que les contextes familiaux et culturels permettent d’en faire. Quand le milieu empêche de remanier cette mémoire, les sujets restent prisonnier du passé. Par contre si la famille, le quartier donne au blessé l’occasion de parler de son vécu, cette hypermémoire permet une précision du discours, de réalisation artistique qui, en donnant sens à leur vie, leur offre un facteur important de résilience.
La plupart du temps, ces enfants sont devenus des adultes ayant vécu une belle réussite sociale mais souvent accompagnée de difficultés intimes. Donc, on ne peut considérer ces personnes comme résilientes car il faudrait alors que le sujet ait réaliser un travail de remaniement émotionnel de l’idée qu’il se fait de sa blessure.
On possède aujourd’hui une méthode à la fois linguistique et éthologique pour rendre compte de la façon dont le monde intime d’un tel parent peut tutoriser le développement d’un enfant qui s’attache à lui.
Il ne s’agit pas d’une transmission de pensée et pourtant, le psychisme du parent entraîne un développement particulier de l’enfant.

Mary Main fut la première à tenter ce raisonnement. Le temps de l’âme n’est pas le même que le temps du monde, mais la manière d’en parler traduit une parcelle d’âme et la met dans le monde.
Grâce à l’analyse de la structure narrative de la femme enceinte et douze mois plus tard, l’analyse des échanges affectif avec le bébé, ainsi que la façon de s’attacher au père ; Mary Main peut prédire comment l’enfant va apprendre à aimer. Mais la simple présence du père peut modifier ce style.

Il y aurait quatre styles narratif :

Un discours autonome-sécure où la mémoire sémantique est congruente à la mémoire épisodique, où les mots décrivent des souvenirs d’images adéquates.

Un discours détaché qui cloisonne ces deux formes de mémoires. Ex : « Ma mère était gentille... Elle m’enfermait dans ma chambre quand elle partait en vacances. »

Un discours préoccupé, vigilant, fasciné par une épreuve passée.

Un discours désorganisé, hébété, s’exprimant par des images et des mots désordonnés qui mettent dans le réel des fragments d’âmes confuses : « Ma mère partait avec moi dans un placard, en vacances sans moi. »
Un an plus tard, les enfants sont observés afin de décrire leurs façon d’aimer.

Ils expriment schématiquement quatre styles affectifs (déjà cités dans « les vilains petits canards).

Un attachement serein quand la mère avait tenu un discours sécure.

Un attachement évitant quand la mère avait tenu un discours détaché.

Un attachement ambivalent quand la mère avait tenu un discours préoccupé.

Un attachement confus quand la mère avait tenu un discours désorganisé.

Ce n’est donc pas le contenu du monde intime de la mère qui est passé dans l’enfant, c’est un fragment d’âme, mis en formes verbales qui a constitué l’alentour sensoriel de l’enfant, et qui lui a appris une manière d’aimer.

Nous pouvons aussi remarquer que certains effets se transmettent à travers les générations pour le meilleur ou pour le pire, sous forme de « dette » ou de « conflit de loyauté ».
On ne conteste plus aujourd’hui que l’état d’esprit des parents, leur histoire qui les rend gais ou tristes, et qui attribue une signification à chaque événement, structure l’image qu’un enfant se fait de lui-même.
C’est l’attachement qui, par des gestes, des mimiques et un style narratif, véhicule la transmission et lui donne sa puissance.
La propagation des mondes mentaux est véhiculée par des rituels d’interaction entre une mère et son enfant. En fait, toute figure d’attachement a ce pouvoir.
Quand un père raconte à son enfant les relations qu’ils entretenait avec ses parents, il raconte en fait comment il a appris à aimer. Cela permettrait de prédire la manière dont il va entourer son enfant.
La transmission des manière d’aimer ne se font pas aussi simplement. Un parent blessé peut transmettre un type d’attachement qui sera modifié par l’autre parent.
Mais la plupart du temps, deux type de lien se transmettent puissamment :
L’attachement sécure où l’enfant se développe avec plaisir et l’attachement désorganisé où toute information provoque une détresse.
Les autres attachements se transmettent plus faiblement car autour de l’enfant, le père, la fratrie, les copains...proposent à l’enfant un autre tissage de lien qui permet d’échapper à la fatalité de la transmission.

« Le murmure des fantômes », Boris Cyrulnik

B. Cyrulnik présente un outils permettant d’amorcer un travail de résilience, c’est la « narration ».

Pour entamer un travail de résilience, il est important d’éclairer à nouveau le monde et de lui redonner cohérence. Ce travail psychique doit être adressé à quelqu’un qui nous affecte. Donc, chaque personnage est coauteur de la narration.
Il est souvent difficile, pour les enfants surtout, de faire ce récit car c’est un moyen de faire partager son malheur en entraînant ceux qu’on aime dans son propre chagrin. Comment cela pourrait-il soulager de faire de la peine à ceux qu’on aime ?
Partager un malheur, c’est souffrir une seconde fois sauf si prendre part au récit d’un traumatisme ne soit justement pas le partager.
En effet, le choix des mots, l’agencement des souvenirs entraînaient la maîtrise des émotions et le remaniement de l’image qu’on se fait de ce qui nous est arrivé.
Dans le film « La vie est belle », le père du petit garçon « traduit » le discours du soldat allemand en un jeu, il met en place une « narration » antitraumatique grâce à un clivage. L’enfant aurait été terrifié par le discours du soldat, alors que celui de son père le protège et le dynamise.
Le mot « clivage » désigne bien ce procédé narratif qui sous l’effet de la menace, consiste à diviser le discours en deux parties qui se méconnaissent.
L’une est confuse, comme la partie agonisante du psychisme, tandis que l’autre, encore vivante, devient source de gaieté.
Quand le récit du trauma prend cette forme il peut soigner puisqu’il permet de rester dans le monde des humains, de conserver avec les autres une passerelle verbale et de renforcer le lien affectif.
Le blessé qui parle ainsi s’affirme et prend sa place. Dès qu’il partage son vécu par un récit, il rompt la fascination pour la bête immonde et démarre un processus de résilience grâce à la partie encore vivante de sa personne.
Nous sommes coauteurs du discours des traumatisés. Si nous les faisons taire, nous les empêchons de s’en sortir en leur montrant qu’ils ne sont pas importants. Par contre, le fait d’écouter leur permet de se réhabiliter parmi le monde des vivants.
Il n’y a qu’un moyen pour soigner un traumatisé et apaiser son entourage : comprendre.
Immédiatement après l’événement, une simple présence ou parler suffit à sécuriser. Ce n’est que plus tard que le travail du récit donnera cohérence à l’événement.

En conclusion, nous avons fait apparaître les notions qui nous paraissaient les plus intéressantes mais il reste à y réfléchir...

Neuburger R., les familles qui ont la tête à l’envers, Paris, Odile Jacob, 2005.

Schützenberger Ancelin A., Devroede G., Ces enfants malades de leurs parents, Paris, Petite bibliothèque Payot, 2005.

cyrulnik B., Seron C, La résilience ou coment renaître de sa souffrance, Paris, édition Faber, 2003.

Cyrulnik B., Les vilains petits canards, Paris, Odile Jacob, 2004.

Cyrulnik B., Le murmure des fantômes, Paris, Odile Jacob, 2003.

Cyrulnik B., Parler d’amour au bord du gouffre, Paris, Odile Jacob, 2004.

Delage M., Traitement familial du traumatisme psychique. Thérapie Familiale, 21, 273-287, 2000.

Delage M., Répercussions familiales du traumatisme psychique. Conséquences pour une intervention thérapeutique. Revue Francophone du Stress et du Trauma, 1, 4, 203-211, 2001.

Noirot M.N., Robin M., Mauriac F., Prise en charge psycho-traumatique et approche systémique. In « Les Traumatismes Psychiques ». M. de Clerq, Fr. Le Bigot. Masson. 2001.

Walsh Fr., Strengthening family resilience. Guilford Press. New York. 1998.

[1Commentaire sur la lecture

Cette première partie du livre se veut plus théorique et explique les différetns mécanismes de la culpabilisation au fil des générations, ce qui est en soi intéressant. Mais l’on peut se poser la question, et au vu du travail que nous faisons tous les jours, beaucoup de familles ont subit des traumatismes divers au fil du temps et cette lecture m’est apparue quelques peu « facile » dans l’interprètation des choses, avec des réponses presque magiques aux troubles des familles... Il y a peut être des questions à soulever à ce sujet...


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