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L’ENFANT , PARENT DE SES PARENTS

Parentification et thérapie familiale par Jean-François Le Goff

samedi 18 mars 2006 par Minotte Pascal

A partir des travaux classiques en thérapie familiale, en particulier ceux d’Ivan Boszormenyi-Nagy, l’un des pionniers dans ce domaine, ce livre explore le processus de parentification. Une thérapie familiale, s’appuyant sur les ressources du contexte familial, peut être utile pour mettre en route un processus de reconnaissance de la parentification. En sortant du monologue pour construire un dialogue, l’enfant et ses parents trouveront de nouvelles possibilités de restaurer la confiance et de se réconcilier avec leur enfance ?

 Introduction

L’auteur constate l’importance, dans les premiers instants de la thérapie, d’avancer dans le processus de reconnaissance de la parentification. Si un enfant ou plusieurs sont parentifiés, ils bénéficieront de ce travail thérapeutique. S’ils ne le sont pas, le thérapeute pourra passer à d’autres priorités. Ce type de pratique facilite la mise en place, dès les premiers contacts, d’un dialogue thérapeutique et d’un langage thérapeutique commun, car il s’agit d’un engagement dans des zones ou la souffrance et le désespoir sont particulièrement sensibles.

 Définition et vue d’ensemble

La parentification de l’enfant peut se définir comme le processus interne à la vie familiale qui amène un enfant ou un adolescent à prendre des responsabilités plus importantes que ne le voudraient son âge et sa maturation dans un contexte socioculturel et historique précis et qui le conduisent à devenir un parent pour ses parents. C’est un processus impliquant toujours plusieurs générations qui plonge ses racines dans les générations des grands-parents et dont les conséquences peuvent toucher les générations à venir.

La parentification n’est jamais pathologique en soi. Dans de nombreuses circonstances, elle est tout à fait fonctionnelle et permet à l’enfant de s’identifier à une image du bon parent qu’il pourra devenir. S’il s’agit d’une expérience transitoire ou si la reconnaissance des parents vient en retour valoriser l’enfant, cela peut devenir un facteur de maturation tout à fait acceptable. L’enfant peut y gagner une légitimité constructive et apprendre à aborder des situations difficiles.

Par contre, si la parentification se construit sur une longue durée et, surtout, si elle n’est pas reconnue, elle peut devenir un véritable fardeau pour l’enfant qui n’a plus le temps de s’occuper de lui et de recevoir. En terme de « donner et recevoir », l’enfant donnera plus que ne le voudrait son âge, ses compétences, ses besoins et ses désirs. Il est alors envahi par la culpabilité de ne pas réussir à devenir le « bon parent » dont ses parents ont besoin et de ne pas rester le « bon enfant » qu’il aurait aimé être et dont les parents ont aussi besoin.

Il existe d’autres formes de relations pathogéniques comme la désignation d’un bouc émissaire, la réduction au silence ou le blâme qui peuvent exister indépendamment d’un processus de parentification.

La parentification ne concerne pas que la relation parents-enfants, elle peut également exister au sein d’un couple de façon plus ou moins équilibrée. Cette situation peut être bien vécue par les partenaires qui peuvent se trouver satisfaits que l’un d’eux apparaisse comme « plus adulte » que l’autre. Ça peut devenir un élément favorisant la rupture ou, au contraire, une relation fusionnelle. Mais souvent s’il n’y a pas rupture, ni fusion, un troisième partenaire est recruté pour favoriser l’équilibre relationnel. C’est le plus souvent un enfant qui prend la place de parent afin de maintenir l’unité familiale et tenter de reconstruire la confiance.

Le processus de parentification est aussi à l’œuvre dans toute relation thérapeutique.

Pour évaluer l’impact négatif ou positif de la parentification, il me semble important d’apprécier les qualités d’authenticité et de réciprocité de la relation parent-enfant.

Deux conceptions de la parentification

Si la définition de la parentification ne pose pas de problème, sa compréhension diffère en fonction des approches théoriques :

  • Simon, Stierlin et Wynne (1985), Minuchin et les tenants des thérapies familiales structurales et stratégiques ont une appréciation négative de la parentification. Cette appréciation résulte de l’importance accordée par ces thérapeutes à une conception normative de la famille centrée sur le pouvoir, la hiérarchie et les frontières entre les sous-systèmes.
  • Pour Ivan Boszormenyi-Nagy, la parentification n’est pas automatiquement considérée comme pathologique. Elle peut constituer une façon de rééquilibrer les relations intergénérationnelles.

Les travaux d’Ivan Boszormenyi-Nagy

Nagy se penche sur la notion de parentification depuis 1958 dans ses travaux avec des familles où il y a un enfant psychotique. Pour lui, la parentification s’enracine dans la profondeur des désirs relationnels entre parents et enfants ; elle est issue de la théorie de la relation d’objet. C’est ainsi que la perte précoce d’un des parents du parent est un facteur favorisant la parentification de l’enfant. L’impossibilité de faire un travail de deuil ou la collusion pour éviter le deuil entraîne une demande explicite ou implicite à l’enfant de soigner et de consoler ses parents.

C’est en 1973 dans son livre Invisible loyalties que Nagy parle de la parentification comme un processus normal dans toute relation entre parents et enfants indépendamment de tous phénomènes pathologiques.

Boszormenyi-Nagy voit 3 rôles de l’enfant parentifié :

1. le rôle de soignant : l’enfant trop mature qui s’occupera de son ou ses parents ou de sa fratrie ;

2. le rôle de sacrifice ou de bouc émissaire : l’enfant renonce à son autonomie et adopte un rôle de victime ou de délinquant afin de réunifier sa famille ;

3. le rôle neutre : l’enfant qui se montre conforme et ne réclame rien, mais qui derrière cette façade peut se débattre dans des sentiments de vide, d’épuisement émotionnel ou de dépression ;

Boszormenyi-Nagy pense qu’il est important que le thérapeute tienne compte des processus de parentification des familles qui le consultent. C’est ainsi qu’il distinguera l’effet immédiat du transfert sur ces familles et le processus de travail à long terme. En effet, grâce au premier effet, on constate une amélioration rapide de la situation de la famille dans la mesure ou celle-ci investit le thérapeute avec une signification parentale. En conséquence, le patient désigné s’améliore rapidement sur le plan symptomatique, car il se voit délesté momentanément de devoir assurer ce rôle seul. Mais dans ce cas, l’amélioration ne dure habituellement pas longtemps.

Dans Between give and take, Boszormenyi-Nagy relie la parentification à deux aspects de l’éthique relationnelle : la légitimité destructive et la confiance.

La confiance est une qualité relationnelle essentielle entre parent et enfant ; elle se construit au travers de la recherche difficile de l’équité du donner et recevoir et par la reconnaissance de ce que donne l’enfant. L’atteinte de cette confiance ou son exploitation dans la parentification ont toujours des conséquences graves pour l’enfant.

C’est ainsi qu’il écrira : L’essence de la parentification destructrice est une utilisation des obligations filiales de l’enfant dans le sens d’un renforcement et d’une exploitation de sa disponibilité envers ses parents. Boszormenyi-Nagy insiste sur l’aspect potentiellement destructeur de ce genre de situation. L’enfant peut acquérir de la sorte un droit légitime destructeur et perd sa capacité de développer et de reconstituer la confiance.

Encore une fois, la parentification peut dans bien des cas être vécue de façon bénéfique par l’enfant, qui s’identifie ainsi de façon positive à l’adulte qu’il deviendra. C’est ainsi que dans certaines situations, la parentification est une ressource nécessaire pour tous et elle peut devenir un facteur de résilience familiale. Néanmoins, un manque répété de fiabilité de la confiance et l’absence de reconnaissance peuvent faire dominer les aspects destructeurs aux dépens de l’enfant.

Autres travaux sur la parentification

La parentification est une notion largement répandue, mais finalement peu étudiée. Des travaux intéressants ont été réalisés notamment sur les familles comprenant un patient toxicomane, les minorités ethniques, l’inceste, la thérapie de couple, l’alcoolisme.

Jurgovic et Goglia (1992) ont développé un questionnaire (Parentification Questionnaire : PQ) évaluant la parentification.

M. L. West et A. Keller A. E. R. (1991) ont montré que la tendance compulsive à prendre soin de l’autre peut être considérée comme une évolution à l’âge adulte de la parentification.

Jurkovic et ses collègues (1991) soulignent que l’enfant parentifié expérimente un sentiment de toute puissance (être le parent ou le conjoint de ses parents...) ce qui pourra le faire déprimer au moment d’être confronté à la « séparation » et à un principe de réalité.

Évolution de l’institution familiale et parentification

L’auteur considère l’évolution des structures familiales depuis trente ans comme le changement social le plus important de cette fin de siècle.

À l’heure actuelle, un enfant peut connaître plusieurs familles au cours de son développement : famille classique biparentale, famille monoparentale puis famille recomposée, etc. La place des enfants dans ces conditions a beaucoup évolué et les attentes du ou des parents se sont multipliées. Elles sont parfois basées sur leurs besoins régressifs ou sur la difficulté à assumer la fonction parentale dans une société qui valorise l’individualisme. Certaines de ces attentes ont une dynamique parentifiante.

La diversité des compositions familiales éclaire avec plus de vigueur ce qui apparaît comme les fonctions fondamentales de la famille dans tous ces groupes « familiaux » : l’articulation de la succession des générations et de la différence entre hommes et femmes (Théry, 1995).

Le Goff parle de « familles fragmentées » pour décrire les familles actuelles. Il n’est pas nécessairement pessimiste par rapport à ces dernières dans la mesure ou elles ont de nombreuses ressources et peuvent continuer à donner à leurs membres des relations de confiances construites à partir de l’équité du « donner et du recevoir ».

Néanmoins, dans certaines situations, la perte de la possibilité de donner créée par la fragmentation des liens est injuste pour l’enfant, d’autant plus si elle s’accompagne d’un clivage de loyautés vis-à-vis des parents ou d’une rupture avec la famille élargie.

Dans nombre de familles monoparentales, le père est périphérique ou absent. Le Goff pense que la question centrale dans ces situations n’est pas la « carence d’autorité » créée par le manque de père, mais plutôt : Comment ce dernier peut-il continuer à donner à ses enfants et surtout comment peut-il continuer à recevoir de ses enfants sans créer de clivage de loyauté par rapport à leur mère ?

 Le droit de donner de l’enfant

La relation parent-enfant peut être considérée comme un dialogue où chaque participant au travers du « donner et du recevoir » fait face à des obligations, délimite ses droits et surtout, peut accroître sa sécurité, sa liberté et sa légitimité en se préoccupant de l’autre. Inversement, une attitude d’attaque, de négligence ou d’indifférence aura des conséquences fâcheuses. Si les parents refusent ou sont incapables de proposer leur sollicitude, ils portent atteinte au droit qu’a l’enfant de bénéficier d’un contexte fiable et de grandir dans la confiance.

L’enfant construit sa confiance de base en s’appuyant sur l’expérience de la fiabilité des soins qu’on lui prodigue (Erikson).

Cependant, dès sa naissance, l’enfant est un partenaire actif qui participe à la dialectique relationnelle, autant en donnant qu’en recevant. L’expérience clinique montre que si on refuse à l’enfant (au bébé) le droit de donner, cela porte atteinte à son devenir et au potentiel de confiance indispensable à son épanouissement. Bowlby a montré que les nouveaux nés confrontés au mépris, à l’indifférence ou au refus de recevoir ce qu’il essayait de donner, réagissent par un état de « micro dépression » ou construisent un « attachement évitant ». Winnicott expliquera que cette expérience vécue de façon prolongée porte atteinte à la construction du self et l’amène à se défendre en retournant à l’isolement et en construisant un faux self.

La personne traitée injustement ne perd pas sa légitimité, mais celle-ci prend un caractère destructeur. Ce droit peut être utilisé dans un autre contexte et dans d’autres relations au risque d’y transposer l’injustice et de l’accentuer. Nous pouvons dire que pouvoir recevoir est indispensable à la survie, pouvoir donner alimente concrètement la croissance et la maturation de l’enfant par la confirmation et la consolidation de la confiance.

La relation parent-enfant comme dialogue

Vivre est dialogique. Vivre signifie participer à un dialogue, interroger, écouter, répondre, être en accord. (Bakhtine, 1981)

Le dialogue est l’espace d’un double processus : la définition de soi et la validation de soi permettant au self de trouver cohérence, harmonie, légitimité et continuité.

  • La définition de soi est la première conséquence de l’engagement dans le processus dialogique. Il ne s’agit pas ici de délimiter sa personne au travers d’une frontière rigide entre le « moi » et le « non moi » mais de mettre en place une continuité du moi au travers de la prise en compte de ses obligations et de ses responsabilités dans la relation. Ces responsabilités par rapport aux autres, par rapport aux liens que nous créons me définissent. Pouvoir dire « je » implique un « tu » à qui je laisse la place de dire « je ».
  • La validation de soi est la deuxième conséquence du dialogue. En prenant soin de l’autre, on gagne une légitimité qui permet d’être plus libre et plus confiant dans la relation, de prendre le risque de la poursuivre en l’améliorant et d’investir d’autres relations sans être déloyal. La validation de soi permet de construire et de maintenir la confiance relationnelle.

Cette définition du self a des conséquences cliniques importantes :

  • L’autonomie et l’individuation se construisent à partir de la capacité à s’engager dans le « donner et le recevoir » et non dans la capacité à se séparer. La réciprocité devient un facteur d’autonomie sans la dette de la séparation.
  • Donner devient une ressource essentielle en thérapie.

L’échec du dialogue et la perte de légitimité

La « légitimité destructive » présente deux aspects :

1. le fait d’avoir subi une injustice et donc d’avoir droit à la reconnaissance de cette injustice et donc à la réparation ;

2. d’autre part, l’utilisation de ce droit comme motivation pour agir en terme de revanche, puisque la personne qui a lésé n’est plus présente dans le contexte quotidien, vis-à-vis d’un tiers innocent qui devient la cible d’une vengeance substitutive non valable éthiquement.

Cette contradiction interne est pourtant la source d’une ressource thérapeutique :

1. la reconnaissance et le crédit que l’injustice à eu lieu ;

2. l’appel aux responsabilités vis-à-vis de l’attaque d’un « tiers innocent ».

 Quatre dimensions de la parentification

Quatre dimensions de la réalité relationnelle

Les relations entre les êtres humains peuvent être appréhendées au travers de quatre dimensions :

1. La dimension des faits : correspond à des réalités biologiques, sociales et existentielles.

2. La dimension psychologique : est la dimension de la personne en tant qu’unité psychologique.

3. La dimension transactionnelle : a été étudiée par les thérapies familiales classiques.

4. La dimension de l’éthique relationnelle : est la dimension fondamentale et spécifique de l’approche contextuelle.

Éléments factuels dans la parentification

Ce sont des évènements de vie ayant entraîné une discontinuité intergénérationnelle. Par exemple, l’exil, les deuils, la place d’aîné, l’adoption, etc.

Parentification et dimension psychologique

Il faut distinguer deux pôles impliqués dans la parentification : le pôle parentifiant et le pôle parentifié.

La personne parentifiante désire recréer en l’idéalisant la relation passée avec l’un de ses parents souvent pour compenser le manque de relation ou l’absence de confiance avec celui-ci.

Pour l’enfant parentifié, il y a internalisation de la fonction parentale. L’identité peut se développer autour de l’obligation de prendre soin de l’autre. Mais s’il y a absence ou défaillance de soutien empathique, l’espace transitionnel se réduit aux dépens de certaines expériences maturantes ; la perte de confiance et la culpabilité d’être le « mauvais » interviennent dans la constitution du self de l’enfant. S’il y a « maturation », souvent qualifiée d’hypermaturation, le self se construit sans continuité entre les besoins d’enfant et les actions envers ses parents. Le vide intérieur, la dépression ou l’altruisme compensateur s’opposent à la création d’un sentiment de continuité. Il y a clivage : d’un côté l’enfant idéalisé, mais négligé et de l’autre, un enfant incapable d’être enfant. Ce clivage peut au gré de l’accumulation de la non-reconnaissance et de l’absence d’empathie devenir une véritable fragmentation du self.

Parentification et dimension transactionnelle

Dans un cadre systémique classique, la parentification a été considérée comme une modalité homéostatique pour empêcher le changement en maintenant l’un des enfants captif dans la famille. Ou encore comme un problème de « frontières » entre les générations décrites en terme de sous-systèmes.

Pour Bowen, le triangle est l’unité de base dans n’importe quel système émotionnel. C’est ainsi que lorsqu’un conflit survient dans un couple, celui-ci a tendance à rechercher un troisième, l’outsider. L’enfant peut être l’outsider du couple parental comme il peut l’être pour d’autres membres de sa famille nucléaire ou élargie (entre sa mère et sa grand-mère, son père et son frère, etc.) Les périodes de tensions où un enfant est utilisé comme outsider favorisent la parentification.

Helm Stierlin (1978) utilise le terme de délégation dont le noyau est le lien de loyauté qui unit celui qui délègue et celui qui est délégué. Les parents délèguent des missions ouvertes ou cachées à chaque enfant avec pour conséquence de les lier ou de les rejeter du groupe familial. Comme la parentification, la délégation n’est pas nécessairement pathologique : elle peut donner une signification à la vie. Le processus peut devenir nocif lorsque la mission déléguée est en conflit avec les compétences, les talents ou l’âge du délégué, quand les missions contiennent des contenus contradictoires ou quand la mission est basée sur un conflit de loyauté.

Éthique relationnelle

Le cœur de l’éthique de la relation parent-enfant n’est pas l’acquisition d’une conscience morale, mais la relation et le souci de l’autre. L’éthique est ici un fait relationnel et existentiel qui préexiste à toute morale. Elle implique l’ensemble des participants d’une relation. Elle n’est pas basée sur l’apprentissage ou sur des valeurs préétablies : elle est relationnelle et non rationnelle.

La responsabilité qui est à la base de l’éthique relationnelle est une réalité indépendante du domaine des valeurs et du devoir. Les conséquences et les responsabilités sont des faits de réalité.

Le domaine de l’éthique relationnelle n’est pas une conséquence de la psychologie du développement moral. La « psychologie » de chacun ne précède pas la construction d’un monde commun donc celle de la nécessité de l’éthique. Par contre, l’obligation de prendre soin de l’autre est en rapport avec la dette d’avoir reçu des soins de l’autre. La succession des générations et la vulnérabilité à la naissance impliquent une éthique relationnelle.

L’autre élément déterminant de l’éthique relationnelle est la possibilité dans toute relation d’être injuste ou de vivre une injustice et d’en devenir victime. Quelle que soit notre attitude, la réponse ne nous appartient pas. Elle est dans la relation.

L’éthique de la relation parent-enfant implique de considérer que, dès sa naissance, l’enfant est un partenaire tout à fait actif de cette relation et d’admettre qu’il n’est jamais en dehors de cette éthique. Il peut en subir les conséquences les plus sérieuses.

Les conflits interpersonnels

Les conflits interpersonnels les plus puissants sont liés à l’appréciation de l’équité du « donner et du recevoir ». L’un pense ne pas recevoir alors que l’autre se sent épuisé de trop donner de reconnaissance. Chacun se sent lésé et attend les efforts réparateurs de l’autre.

Le Goff insiste pour que les conflits intrafamiliaux ne soient pas ramenés à des luttes et des enjeux de pouvoir, mais plutôt à un problème d’équité du « donner et recevoir ».

L’asymétrie relationnelle parent-enfant

Pour les parents, la naissance ou l’adoption crée une responsabilité irréversible. Au début de sa vie, l’enfant a le droit de recevoir des soins de ses parents et des autres figures parentales indépendamment de ce qu’il pourrait donner ou mériter. Ce droit de l’enfant est en rapport avec sa condition existentielle et biologique et il est universel, car il conditionne la survie de l’espèce et du groupe.

La possibilité pour l’enfant de développer sa confiance et d’investir le monde dépend de l’acceptation concrète par les parents de cette asymétrie d’obligation. L’expérience vécue par les parents a une influence sur la façon dont ils pourront construire l’espace de reconnaissance des efforts et des dons de leur enfant.

Pour qualifier l’asymétrie parent-enfant, nous utiliserons l’expression « d’équité asymétrique ». Pour que l’équilibre du « donner et du recevoir » entre un adulte et un enfant devienne équitable en tenant compte de cette asymétrie, il faut que ce que donne l’enfant « pèse » plus lourd que ce que donne le parent. Pour le parent cela peut être un facteur d’épuisement lorsqu’il ne reçoit pas de reconnaissance de ce qu’il donne. Car là où l’enfant ne peut pas reconnaître, c’est au partenaire et aux autres membres de la famille et des générations antérieures de le faire, mais ceux-ci ne sont pas toujours disponibles à le faire.

Ce n’est qu’à long terme que le « donner et recevoir » entre parent et enfant tend à s’équilibrer. Cela ne peut pas être apprécié en terme d’équivalence, mais sur la base de la réciprocité, l’équité et la reconnaissance.

Donner ne peut être réduit à une obligation familiale ni à l’altruisme. Si donner crée une dette, il offre aussi à celui qui a reçu la possibilité de donner à son tour la faculté de devenir actif dans la relation. Ainsi, se met en place une dialectique du « donner et du recevoir » qui permet à chacun de se définir, de se valider et d’acquérir du mérite tant au travers de ce qu’il donne à l’autre que de ce qu’il reçoit de l’autre.

Donner s’avère donc indispensable à la croissance de l’enfant. Selon Klein et Winnicott, c’est un acte de réparation qui permet de diminuer la culpabilité. Dans la parentification, l’enfant est envahi de culpabilité : culpabilité de mal faire, culpabilité de ne pas être à la hauteur, culpabilité de ne pas être le bon enfant. Si la confiance ne peut se rétablir, le vide et le désespoir deviennent une sorte de prison pour l’enfant. Des attitudes violentes et destructrices apparaissent comme le dernier moyen pour y échapper et réclamer son dû. Ce sont des tentatives désespérées et trop souvent infructueuses de reconstruire la confiance.

 Le processus de parentification

Fonction et fonctionnement du processus de parentification

La parentification s’inscrit profondément dans le contexte intergénérationnel. Ce processus vient prendre la place d’une autre solution qui a échoué, souvent en rapport avec un conflit de loyauté vis-à-vis des deux familles d’origine. L’un des parents désinvestit la relation conjugale sans désinvestir pour autant les relations familiales ou se trouve pris dans des loyautés invisibles. La parentification se développe là où les absences et les pertes, l’impossibilité de donner et de prendre soin de l’autre risquent d’entraîner la stagnation ou la mort.

L’enfant ou l’adolescent parentifié peut prendre la fonction :

  • de parent pour ses parents, pour l’ensemble de sa famille ou pour sa fratrie,
  • d’époux du parent du sexe opposé (rarement celui du même sexe).

La fonction de parent étant le plus souvent considérée comme moins pathogène que celle de conjoint.

Un adulte parentifié par son partenaire joue toujours le rôle de son parent.

Ces différentes formes de parentification peuvent être fixes et relativement stables dans le temps mais peuvent aussi se succéder et s’imbriquer avec des conséquences différentes.

Fonctions de la parentification (4 axes).

1. La fonction familiale :

  • L’enfant ou l’adolescent tente ainsi de maintenir l’unité familiale qu’il sent menacée d’éclatement, de recompositions, de crise ou de perte. Cette fonction n’est pas, en soi, négative pour l’enfant mais peut susciter la désapprobation d’autres membres de la famille et ne pas être reconnue.
  • L’enfant ou l’adolescent prend un rôle de gestion des contacts avec le monde extérieur (ex : familles immigrées).

2. La fonction pour le(les) parent(s) parentifiant(s) : en rapport avec une perte (réelle ou imaginaire). En fonction de l’ancienneté de cette perte, l’enfant aura plutôt une fonction de parent ou de conjoint.

3. La fonction pour l’enfant : inclus la recherche d’un gain de légitimité, la recherche de confiance dans la relation parent-enfant, la possibilité de maintenir la proximité avec ses parents et de leur donner, la sensibilité à la souffrance des parents par rapport à leurs propres parents.

Deux formes d’internalisation de la parentification :

  • Internalisation de la fonction de soignant : tend à organiser et rigidifier la personnalité de l’enfant autour de cette fonction.
  • Internalisation de la souffrance du(des) parents : permet le développement de la compassion et de l’empathie mais pas forcément d’impact sur la personnalité de l’enfant.

4. La fonction intergénérationnelle : la parentification est articulée sur au moins trois générations. L’enfant est utilisé pour rééquilibrer les relations entre les générations. Il est appelé à donner aux parents ce que les grands-parents n’ont pas pu donner ou ce que les parents ne peuvent plus donner à leurs parents (en cas de décès ou de relation conflictuelle).

Forme de la parentification

« La demande présentée à l’enfant est toujours une demande de soins et de responsabilités ».

La parentification peut se présenter sous plusieurs formes :

  • L’enfant peut avoir la fonction de confident pour l’un de ses parents. Cette situation peut être extrêmement destructrice.
  • L’enfant peut devenir un messager ou un médiateur entre ses parents. Cette situation est souvent en rapport avec un clivage de loyauté.
  • L’enfant peut devenir un leader dont la vigilance empêche la famille de s’immobiliser. Cette prise de fonction est souvent consécutive de situations de dépression parentale ou de graves difficultés matérielles.
  • L’enfant peut apparaître comme un sauveteur suite à de graves difficultés familiales ou des traumatismes.
  • L’enfant peut prendre le rôle de contrôleur de la famille. Dans ce cadre, il lui sera difficile de faire à nouveau confiance à ses parents ou à d’autres adultes et de quitter cette place de parent.

Evolution de la parentification

La parentification de l’enfant peut débuter comme une relation privilégiée auprès d’un seul membre de la famille (qui à un moment donné ne peut plus assumer sa place ou qui a vécu des traumatismes dans l’enfance) et peut s’étendre à d’autres (parent(s), grand(s)-parent(s), fratrie, ensemble de la famille). Dans un premier temps, la parentification peut constituer une relation suffisamment équilibrée et satisfaisante.

Mais elle est influencée par l’attitude des autres membres de la famille (apparemment non-parentifiants). Il est donc important d’évaluer s’il y a reconnaissance ou, au contraire stigmatisation et accusation de l’enfant parentifié. Ces attitudes étant en lien avec le réseau de loyauté entre les membres de la famille et les relations avec les familles d’origines.

Parentification et résilience

La résilience est définie dans le domaine des sciences humaines comme « la capacité à résister à vivre et à se développer positivement en dépit de l’adversité ». Elle est ainsi opposée au concept de vulnérabilité.

Des travaux ont pu établir un lien entre la résilience et l’expérience d’un attachement sécurisant, celle d’un attachement non sécurisant constituant le plus souvent un facteur de vulnérabilité.

Ainsi, on peut établir que la confiance est un élément déterminant de la résilience de l’enfant. Toute expérience de la confiance et tout espoir de reconstruire la confiance perdue convergent vers une possibilité d’action positive.

La parentification, comme le montre l’expérience de nombreux enfants, lorsqu’il s’agit d’une parentification constructive, ouvre la voie à des compétences particulièrement utiles dans l’adversité ou dans les situations de crise. La prise de responsabilité, l’habileté à résoudre des problèmes pratiques et les rapports spécifiques avec le monde des adultes sont des éléments de cette résilience.

Parentification constructive et parentification destructrice

On peut différencier deux types de parentification :

  • la parentification constructive : où les éléments positifs restent au premier plan et à travers laquelle l’enfant peut vivre une expérience de maturation avec une relation aux parents qui reste « suffisamment bonne ».
  • la parentification destructrice où les éléments négatifs dominent et à travers laquelle l’enfant est placé dans une situation de traumatisme répétitif.

On peut noter deux évolutions possibles de la parentification constructive :

  • Une relation parent-enfant non-parentifiante : si le parent reconnaît ce qu’apporte l’enfant et le soutient dans ce rôle, la parentification s’atténue. L’enfant peut alors prendre des responsabilités vis-à-vis de la famille (pour autant qu’elles ne soient pas écrasantes) sans être culpabilisé ni blâmé et évoluer vers l’adolescence.
  • Une parentification destructrice : si l’enfant n’est pas reconnu dans ce qu’il donne, la parentification prend des caractéristiques destructrices.

La durée de la parentification est un élément important à prendre en compte même si une parentification de longue durée n’est pas forcément destructrice, à condition que les relations restent harmonieuses (ex : parent souffrant de maladie de longue durée).

Il est important d’évaluer les aspects destructeurs et constructeurs de la parentification en vue de préciser les priorités thérapeutiques et d’élaborer des actions de prévention.

Devenir de l’enfant parentifié

Il est difficile de prévoir le devenir de l’enfant parentifié à long terme et à l’âge adulte.

Même s’il est important de ne pas plonger dans le raisonnement simpliste de répétitions intergénérationnelles automatiques de la parentification, dans la clinique, il est fréquent de trouver, dans l’étude des familles d’origine, des histoires de parentification dont certaines ont pu être constructives mais qui ont également pu être source de souffrances, de conflits, de ruptures et de légitimité destructive.

N.B. Selon l’auteur, une personne qui présente une amnésie à propos de son enfance est souvent un ancien enfant parentifié hautement culpabilisé de parentifier ses propres enfants.

Deux axes d’évolution possibles peuvent malgré tout être décrits :

  • Axe Relation codépendance
  • Désinvestissement affectif

La relation de codépendance :

la personne devenue adulte se conduit vis-à-vis de son partenaire comme un enfant craignant d’être abandonné critiqué, blâmé ou comme un parent exigeant et blâmant. Cette attitude est basée sur une peur de l’abandon qui entraîne une relation autoritaire et fusionnelle où l’autre est accusé de ne pas donner.

Le désinvestissement affectif :

la personne devenue adulte semble épuisée d’avoir trop donné et ne plus rien avoir à donner. Ce qui se traduit par une mise à distance, un refus d’implication dans les situations où donner est important pour soi et pour l’autre, allant jusqu’à l’apparition de dépressions chroniques avec somatisation.
Cette attitude liée à la non-reconnaissance antérieure conduit à la méfiance et à la baisse d’estime de soi. Ce désinvestissement de la vie familiale et de la relation parent-enfant peut avoir pour conséquence de favoriser la parentification des enfants par l’autre conjoint.

  • Axe Adulte-enfant-Adulte-soignant

L’adulte-enfant est un adulte qui n’a pu être enfant, qui a été adulte avant l’âge (prise de responsabilité importante pour la famille non reconnue et sans soutien de la part de ses parents). Adulte il a tendance à se conduire comme l’enfant qu’il n’a pas été mais un enfant blessé avec lequel il est difficile de se réconcilier.

Le soignant est un enfant qui s’est adapté à donner sans recevoir. Adulte, il conserve cette position de prendre soin des autres et de leur donner.

Le manque de confiance et la discontinuité dans la reconnaissance ne permet pas à l’enfant de se créer un sentiment de continuité. Il entre alors dans un processus de fragmentation de son Self caractérisé par un clivage entre le mauvais parent et le mauvais enfant au travers duquel toute situation difficile est envisagée, chaque étape de la vie restant isolée et sans lien avec le passé ou l’avenir. Cette situation peut entraîner l’enfant jusqu’à l’apparition d’épisodes psychotiques ou de dépersonnalisation.

L’enfant et la confiance

Comme souligné précédemment, il est essentiel pour l’enfant de disposer d’un environnement confiant, afin de se développer harmonieusement avec la reconnaissance de ses parents. Il est important qu’il puisse donner à un de ses parents sans risquer de perdre la confiance de l’autre et d’être blâmé ou culpabilisé.

Cette confiance se construit dans le quotidien des relations et est influencée par la confiance ressentie par les parents dans leur propre enfance, par l’histoire des familles d’origine et/ou par les relations dans la fratrie.

L’enfant est prêt à fournir un effort important pour que la confiance soit maintenue sur le long terme malgré les rivalités et les conflits (pour lui et pour les autres). Mais cette tâche pourrait être source de souffrances si elle n’est pas reconnue par ses parents et déclenche leur hostilité, leur méfiance et un combat entre eux pour obtenir l’exclusivité de son amour et son soutien au détriment de l’autre.

L’atteinte de la confiance a des conséquences durables sur le développement de l’enfant. En effet, quand la confiance de l’enfant est exploitée ou non reconnue, elle peut constituer une injustice qui entraîne un gain de « légitimité destructrice ». Ainsi, cette perte de confiance peut se généraliser à l’ensemble du monde et l’enfant peut alors développer un désir et un droit de revanche qui crée une nouvelle injustice, généralement dans les générations ultérieures.

Parentification et atteinte de la confiance

L’enfant qui s’épuise à donner pour soutenir l’adulte finit par se considérer comme responsable de la méfiance relationnelle et il en est souvent accusé. Cette perte de confiance va fragiliser les générations futures. Il est donc important de mettre le souci de prévention au cœur de la dynamique thérapeutique.

1. L’enfant prend des responsabilités écrasantes pour le bien être des parents

En rapport avec le passé de perte, d’abandon, de rejet ou de rupture vécu par les parents (qui les rend anxieux et craintifs), l’enfant les protège d’un monde extérieur considéré comme hostile et persécutant (rôle de soignant). La famille donne l’impression d’être unie, mais dès que l’enfant ébauche un mouvement vers l’indépendance, souvent au début de l’adolescence, les craintes de perte et d’abandon sont réactivées entraînant sa mise en accusation. L’enfant se trouve coincé dans une « loyauté à ne pas grandir ».

2. Le clivage des loyautés filiales

Le clivage des loyautés filiales peut avoir des conséquences particulièrement graves pour l’enfant : tentatives de suicides ou dépression. Dans ces situations, l’enfant ne peut plus être loyal à l’un de ses parents sans être déloyal à l’autre, en rapport avec une méfiance tenace entre eux (pas toujours dans les situations de séparation). L’enfant se sacrifie au service d’une confiance qu’il voudrait rétablir entre eux. Echouant, il se considère comme responsable de l’impasse et coupable de l’échec. La fragmentation de la loyauté filiale entraîne une parentification lourde puisque chaque parent exige le soutien de l’enfant contre l’autre parent, parfois au travers de comportement régressifs, immatures ou autoritaires alors que la souffrance de l’enfant est déniée ou négligée.

3. Non reconnaissance des parents

La parentification peut signer l’échec des parents à reconnaître l’attention et le dévouement de l’enfant. Au contraire, il est critiqué et traité d’égoïste. Il ne fait jamais assez bien. Sans la reconnaissance d’une personne significative de son entourage, l’enfant se considère comme sans place dans la famille. Chacun de ses efforts pour donner est suivi d’un refus. Dans ces conditions, l’enfant fait l’expérience d’un monde sans confiance où il est injustement traité au point de gagner une « légitimité destructrice » dont l’utilisation ultérieure vis-à-vis d’un « tiers innocent » aggravera la perte de confiance puisqu’il fera « lui-même » l’expérience de traiter l’autre en objet et non en sujet. Ces enfant finissent par croire qu’ils ne sont pas dignes de confiance et par intérioriser la méfiance comme organisateur des relations.

4. Parentification et abus

La parentification peut également signer l’échec des parents et autres adultes significatifs à reconnaître ce que l’enfant a donné. A la place, il est critiqué et sa confiance est abusée. Même le sacrifice de l’enfant pour gagner la confiance échoue. L’enfant gagne alors une « légitimité destructrice » comme facteur de réparation dans un autre contexte. Cfr. Situations d’inceste développées plus tard.

Le blocage de la reconnaissance

Ce blocage est associé à une perte de confiance et implique plusieurs générations. Quand les membres d’une famille sont dans l’impossibilité de reconnaître la contribution des autres, on peut supposer qu’il y ait un lien avec une parentification destructrice. En effet, cette impossibilité de gagner du crédit en reconnaissant la contribution de l’autre renvoie très souvent à des zones de blocages issus de blessures et d’injustices antérieures.

 Parentification et loyautés

Répétitions et loyautés

Les thérapeutes familiaux se sont beaucoup intéressés au fait que des attitudes, des sentiments, des transactions, des évènements et des fonctionnements familiaux semblaient se répéter d’une génération à l’autre (répétition intergénérationnelle). Cette répétition est souvent considérée, par ces thérapeutes, comme négative, entraînant des difficultés au sein de la famille et le blocage de l’autonomisation de ses membres.

Selon Deborah Luepnitz (1988), la répétition prend sa source dans l’expérience vécue dans l’enfance :

1. Ce que nous éprouvons est simplement ce que nous connaissons le mieux et que nous supposons être universel. Exemple : un homme qui a eu une mère dépressive apprend à associer féminité à dépression, une femme qui a été maltraitée dans l’enfance croit souvent qu’elle mérite cet abus. Ainsi, si personne n’est condamné à reproduire le passé, il y a cependant de grands risques de le faire en l’absence d’aide.

2. Ce que nous répétons représente un effort pour maîtriser nos expériences d’enfant. Exemple : un enfant qui a pris un rôle de soignant avec son parent mais n’a pas réussi dans sa tâche, adulte, peut croire qu’il y arrivera avec son conjoint.

Parfois les patients eux-mêmes craignent de reproduire les attitudes négatives des générations précédentes. La répétition peut être basée sur la place d’un absent qui est attribuée à un autre membre de la famille. Cette crainte peut entraîner douleur et stagnation jusqu’à une difficulté d’investir d’autres relations. Dans ce cas, la crainte de la répétition peut s’avérer plus pathogénique qu’une éventuelle « répétition ».

Dans cette optique, l’objectif thérapeutique serait alors d’enrailler le mécanisme de répétition, surtout s’il s’agit de conduites maltraitantes. Cependant, l’auteur nous met en garde contre l’aspect réducteur qui consisterait à considérer les événements familiaux comme résultant toujours des répétitions.

Une manière de dépasser cette notion est de se placer sous l’angle du « donner et recevoir » et d’ainsi parler plutôt de transmission entre les générations. Les membres de la famille ont-ils la possibilité de donner à la génération précédente ? Peut-on recevoir d’une génération et transmettre à la suivante ?.

Dans cette optique, il n’y a aucun fatalisme mais des situations contextuelles singulières qui ne sont pas de véritables répétitions. Exemple, la parentification d’un enfant d’un parent ayant été parentifié n’est pas forcément la répétition automatique d’un passé douloureux car chaque individu a son propre vécu et peut exploiter les ressources de son nouveau contexte et celles inexploitées du contexte antérieur.

Il convient surtout d’être attentif aux situations où les membres de la générations précédentes ont été empêchés de donner. En effet, ils peuvent alors se trouvent dans la situation injuste de gagner en légitimité destructrice et avoir du mal à accepter et reconnaître ce que veut leur donner la génération suivante.

L’auteur relève trois types de situations de discontinuité intergénérationnelle pouvant bloquer la possibilité de donner :

  • Les stagnations intergénérationnelles : Une distance de plus en plus importante se met en place entre les générations puis dans les générations. Les relations sont marquées par l’indifférence, le détachement, la méfiance, l’éloignement, la distance et la rupture.
  • Les traumatismes intergénérationnels : Les parents, contraints de dévaloriser l’héritage familial des générations passées, se retrouvent dans une situation les empêchant de le transmettre.
  • L’impasse intergénérationnelle : La parentification extrême d’un ou de plusieurs enfants crée une discontinuité majeure sur plusieurs générations. Par exemple, une fille ayant subi l’inceste peut devenir la sœur de sa fille.

Dans ces trois situations la parentification devient un moyen de survivre pour la famille comme pour l’individu. C’est une tentative désespérée mais trop souvent destructrice pour maintenir la continuité par le renversement des générations et l’attribution des « fautes » à l’enfant. Cette exploitation de la loyauté de l’enfant constitue un traumatisme répétitif : il donne mais ne reçoit pas, il donne mais cela ne restaure pas la confiance.

Loyauté

Anna Freud et le conflit de loyauté

Selon Anna Freud (1968), toute situation thérapeutique peut introduire un conflit de loyauté pour l’enfant. Quand le thérapeute commence à réussir là où les parents avaient échoué, l’enfant est pris dans un tel conflit. Il est donc important de prendre cet élément en compte et ses conséquences pour l’enfant. Si l’enfant donne plus au thérapeute qu’à ses parents, s’il apparaît plus loyal au thérapeute qu’à ses parents, il peut se sentir coupable d’aller mieux. Ce phénomène renforce la parentification de l’enfant et peut le conduire à interrompre sa thérapie.

Winnicott et les loyautés dans le groupe familial

Selon Winnicott, le groupe familial est un réseau de loyautés croisées, lieu par excellence pour expérimenter, sans trop de risques, les loyautés et déloyautés. L’enfant qui a eu l’opportunité de les expérimenter est mieux armé pour trouver sa place dans le monde.

Les loyautés comme éléments de l’éthique relationnelle

Selon Ivan Boszormenyi-Nagy, les loyautés familiales sont principalement des loyautés filiales ou intergénérationnelle créées par le fait même d’être né de parents précis, d’hériter d’un patrimoine et d’appartenir au même contexte intergénérationnel. Les racines des loyautés viennent de l’origine de l’existence, de la dette de la vie et des dettes des premiers soins, des liens asymétriques entre parents et enfants, des loyautés des parents vis-à-vis des générations précédentes. La loyauté n’est donc pas réductible a un principe moral selon lequel on doit être loyal à ses origines.

Les loyautés sont donc des options de dialogue, de prendre soin de l’autre, de se définir, de se valider, gagner une légitimité constructive ou destructive. Les loyautés déterminent des actions, des choix, des décisions concernant les relations dans la famille et dans le monde extérieur à celle-ci. Elles peuvent se définir comme des attitudes dignes de confiance et englobent les notions de fiabilité, disponibilité, engagement, action de donner et de rendre posant concrètement les questions de réciprocité et de l’équité dans une relation précise.

Selon Ivan Boszormenyi-Nagy (1986), la loyauté constitue au minimum une configuration relationnelle triangulaire : celui qui préfère, celui qui est préféré et celui qui n’est pas préféré. (...) Loyauté et conflit de loyautés sont difficilement séparables.

L’enfant est donc, quoi qu’il arrive, lié à sa famille d’origine par une sorte de dette. Le droit des parents de recevoir la quittance de ce qu’ils ont donné apparaît comme prioritaire, parfois au détriment de la nouvelle génération, malgré la vulnérabilité. Cependant, l’enfant, même tout petit est loin d’être « un receveur passif ». Dès sa naissance, il donne à ses parents la possibilité d’une nouvelle validation au travers de la responsabilité parentale mais aussi de gratifications plus directes et plus volontaires : sourire, câlin, attention, consolation, bénéfice des progrès en rapport avec les soins donnés. Cette possibilité de donner est extrêmement précieuse pour l’enfant car elle le prépare et le stimule à recevoir et surtout à donner. Au delà de l’asymétrie relationnelle, elle devient sa contribution à la construction d’une spirale de réciprocité de validation de soi. Dans ce sens, les loyautés représentent des options tout à fait favorables à la maturation de l’enfant lui permettant d’exercer son droit de donner, ainsi elles ne peuvent pas être réduites au seul problème de dettes vis-à-vis des générations antérieures. Elles sont le support d’un engagement intergénérationnel basé sur la réciprocité.

Dans un travail clinique, il est important d’évaluer la configuration des loyautés car elles interviennent dans l’apparition de stagnations relationnelles ou de manifestations pathologiques :

  • L’exploitation de la loyauté comme dans la parentification, l’inceste.
  • Le clivage de loyauté. Il y a une différence entre clivage de loyauté et conflit de loyauté : le clivage de loyauté consiste en une fragmentation de la loyauté filiale quand un enfant se retrouve dans l’impossibilité d’être loyal à un parent et de lui donner son attention sans devenir automatiquement déloyal à l’autre et en être blâmé, gagnant ainsi culpabilité et honte. Cette situation prive l’enfant de son droit de donner et porte atteinte à la confiance relationnelle entraînant désespoir et perte d’estime de soi (suicide). C’est une impasse profonde du « donner et du recevoir » : On ne peut plus rien donner et on ne peut plus rien recevoir.
  • La loyauté invisible. Elle se réfère à une conduite ou une attitude qui malgré son apparence de déloyauté envers une personne, est en fait une forme d’expression de la loyauté envers une troisième personne à l’égard de laquelle il n’est plus possible d’exprimer directement sa loyauté.

Implication de la notion de loyauté en thérapie

La prise en compte de la notion de loyauté en thérapie, ouvre de nouvelles possibilités d’action et de réflexion :

  • Problème de la déloyauté en thérapie. Exemple : conflit de loyauté pour l’enfant entre ses parents et le thérapeute ou déloyauté de chaque conjoint par rapport à sa famille d’origine.
  • Pour envisager les conséquences profondes des conflits de loyautés, il convient de prendre en compte au moins trois générations.
  • Comprendre les symptômes et les comportements destructeurs au travers des éléments de loyauté et de loyauté invisible.
  • Encourager les mouvements de reprise de relation car la prise en considération des loyautés et le rétablissement du dialogue permettent une plus grande liberté dans les relations.
  • Soutenir le droit de donner.

 Loyautés clivées

Une impasse relationnelle

Le clivage de loyauté est caractérisé par la gravité de ses conséquences (dépression non symptomatique, acte suicidaire ou comportement délinquant). En effet, contrairement aux conflits de loyauté qui peuvent être un facteur de maturation et impliquent un choix entre deux objets, il constitue une véritable impasse ne comportant pas en elle-même de solution et n’offre plus de choix possible.

Les conflits de loyauté et les situations de loyauté clivée peuvent se succéder d’une génération à l’autre. Exemple : un conflit de loyauté vécu par une personne entre son conjoint et sa famille d’origine, peut aboutir, au niveau des enfants, à une loyauté clivée entre leurs parents en conflit.

La situation de loyauté clivée se développe lorsqu’un enfant se retrouve prisonnier des demandes contradictoires et inconciliables de ses parents ou de ses grands-parents. Si l’enfant va vers l’un des parents, il est aussitôt accusé par l’autre de lui être déloyal et inversement.

Les enfants ont tendance à tout faire pour atténuer les conflits et amener leurs parents à la réconciliation, ce qui les place dans une position d’enfant parentifié. Cependant, cette parentification, le plus souvent non reconnue par les parents, prend alors une forme de sacrifice ; il est blâmé de ce qu’il leur donne. Ainsi, A partir de sa position de parent qui ne peut être qu’un mauvais parent, il (l’enfant) se trouve envahi par la culpabilité. Il fait l’expérience de l’échec de l’investissement de sa confiance. Cette situation de clivage atteint profondément la confiance de l’enfant. Il ne peut pas quitter la relation avec ses parents ou, s’il essaye, c’est à ses dépens au travers de comportements destructeurs.

On peut voir apparaître un clivage de loyauté dans diverses circonstances :

  • Quand des parents séparés utilisent les enfants pour régler des comptes. Exemple : situation où les enfants ne peuvent plus voir un de leur parent : l’enfant se culpabilise de cette disparition et souffre de ne plus pouvoir donner au parent absent. Cette culpabilité est souvent renforcée par les commentaires négatifs des membres de sa famille à l’égard de ce parent, que l’enfant perçoit comme étant en difficulté et ayant besoin de lui.
  • Quand les parents n’ont pas eu recours à la séparation mais entretiennent des relations empreintes de méfiance, d’hostilité, de distance et de disqualification. Bien souvent, les parents tiennent les enfants pour responsables de cette situation et les efforts de ces derniers ne sont pas suffisant pour amener à une réconciliation rassurante.

Conséquences au niveau thérapeutique

  • Les situations de clivage de loyauté pour un enfant ou un adolescent peuvent entraîner son atrophie et aller jusqu’à sa mort.
  • Dans toutes tentatives de suicide, la question du clivage de loyauté devrait être posée avec l’aide des parents. Rencontrer les parents est un moyen de soulager l’enfant de son fardeau plutôt que d’avoir systématiquement recours à un séjour en psychiatrie, souvent vécu comme une punition.
  • On peut questionner la viabilité de la position de certains thérapeutes de couple selon laquelle les conflits de couple ne concernent pas les enfants. En effet, si certains contenus comme des difficultés d’ordre sexuel doivent rester dans l’intimité du couple, il reste essentiel de prendre en compte le vécu des enfants.
  • Il est essentiel de ne pas empêcher un enfant de vouloir aider et donner à ses parents. Il est également important de le décharger du fardeau des loyautés clivées. Ainsi, une personne proche peut prendre la place importante d’être un adulte reconnaissant ce que l’enfant fait et lui permettant d’investir sa confiance.

L’ENFANT, PARENT DE SES PARENTS - Parentification et thérapie familiale par Jean-François Le Goff aux éditions L’Harmattan.


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12 novembre 2011
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